Accueil Le Monde
Publicité sur le web
tout.lemonde.fr > info.lemonde.fr > International

Format pour impression

Envoyer par mail

 
Huit zones d'ombre dans l'attitude du Saint-Siège

 
Mis à jour le mercredi 25 octobre 2000

VOICI huit des questions posées au Vatican par la commission mixte d'historiens juifs et catholiques.

  Après la Nuit de cristal du 9 novembre 1938, Mgr Bernhard Lichtenberg, recteur de la cathédrale Sainte-Hedwige de Berlin, condamne publiquement cette spectaculaire action des SS contre les juifs. Le nonce en Allemagne fournit à Pie XII, élu six mois plus tôt, un rapport détaillé sur cet événement. Mgr Amleto Cicognani, délégué apostolique aux Etats-Unis, lui fait part également d'une condamnation des évêques américains. Pourtant la Nuit de cristal ne suscite au Vatican aucune réaction. Question de la commission d'historiens juifs-catholiques : les archives du Vatican révèlent-elles des discussions parmi les responsables sur la réaction la plus appropriée à opposer à ce «  pogrom  » ?

  En août 1941, le maréchal Pétain demande à l'ambassadeur auprès du Saint-Siège, Léon Bérard, de s'assurer de l'accord du Vatican sur les mesures antijuives prises par le gouvernement de Vichy. Dans leur réponse, les collaborateurs de Pie XII - Giovanni-Battista Montini, (futur Paul VI) et Domenico Tardini - estiment qu'il n'y a pas d'objection, aussi longtemps que ces mesures «  sont administrées avec justice et charité  ». La commission d'historiens demande si le pape a été consulté sur cette réponse et si des documents existent qui permettraient d'en savoir plus sur les rapports entre le Vatican et le maréchal Pétain.

  En août 1942, dans une lettre émouvante à Pie XII, Mgr Andrzeyj Szeptyckyj, métropolite grec-catholique de Lwow, décrit les atrocités commises contre les juifs en Ukraine. Selon les historiens de la commission, aucun autre responsable catholique n'a fourni à cette époque un témoignage aussi «  visuel  ». Mgr Szeptyckyj indique qu'à cause de ses dénonciations, des catholiques ukrainiens ont été à leur tour persécutés. Existe-t-il dans les archives, demande le rapport des historiens, des documents attestant que l'avertissement de Mgr Szeptyckyj n'est pas resté sans réponse ?

  Dans un courrier au pape de février 1942, le cardinal Adam Sapieha, archevêque de Cracovie, décrit les horreurs de l'occupation nazie en Pologne, évoquant l'existence de « camps de concentration » dans lesquels sont victimes des milliers de Polonais. Mais dans aucune de ses communications, ce prince de l'Eglise polonaise ne fait une allusion directe aux juifs. La commission d'historiens estime que le cardinal Sapieha ne pouvait ignorer ce qui se passait dans la ville d'Auschwitz qui faisait partie de son archidiocèse. Et elle demande si d'autres communications de Mgr Sapieha à Rome, faisant allusion cette fois au sort des juifs, sont demeurées dans les archives, sans être publiées.

  Le 17 mai 1941, Pie XII reçoit Ante Pavelic, leader de l'Etat croate fasciste. Avant cette audience, il a été informé par le délégué yougoslave auprès du Saint-Siège de l'implication de Pavelic dans des atrocités commises contre des Serbes. En 1943, Pavelic est à nouveau reçu au Vatican, à une époque où il était connu comme responsable de massacres de centaines de milliers de Serbes, de juifs, de Tsiganes. On ne sait pas, regrette la commission d'historiens, si le pape a évoqué ou non, devant Pavelic, de telles atrocités. Y a-t-il des matériaux historiques, demandent-ils, qui permettraient d'éclaircir cette affaire ?

  Le 17 janvier 1941, Mgr Konrad von Preysing, évêque de Berlin, écrit à Pie XII : «  Votre sainteté est certainement informée de la situation des juifs en Allemagne et dans les pays voisins. Du côté protestant comme du côté catholique, on me demande si le Saint-Siège ne pourrait pas lancer un appel en faveur de ces malheureux » Dans les Actes et documents du Saint-Siège, rien n'indique qu'une discussion a suivi au Vatican ce tragique appel. Le 6 mars 1943, le même von Preysing demande à Pie XII de tenter de sauver des juifs de Berlin menacés par une nouvelle vague de déportations. «  N'est-il pas possible à votre Sainteté d'intervenir pour ces nombreux malheureux innocents  ?  », interroge-t-il. Le 30 avril plus tard, le pape lui répond qu'il appartient aux évêques locaux de dire quand il faut être silencieux et quand il faut parler, compte tenu des risques de représailles. Y a-t-il dans les archives, demandent les historiens, des documents attestant que des discussions ont eu lieu au Vatican sur les déportations de 1943 dans la capitale allemande ?

  Le 7 octobre 1942, le Vatican reçoit d'autres informations sur l'extermination des juifs, recueillies par un aumônier d'hôpital italien, Pierro Scavizzi, qui cite même le chiffre de deux millions de morts. Scavizzi a quatre audiences avec Pie XII, dont deux ne sont même pas mentionnées dans les Actes et documents du Saint-Siège. De tels rapports, demandent les historiens, ont-ils jamais été étudiés à la secrétairerie d'Etat ? Le pape faisait-il référence à eux lors de ses audiences et conversations ?

  Le 28 avril 1943, Casimir Papée, ambassadeur de Pologne, envoie au secrétaire d'Etat, le cardinal Luigi Maglione, un journal de Zurich décrivant le « martyre » de prêtres polonais déportés à Dachau : «  Mes collègues et moi, écrit l'ambassadeur, n'ont jamais manqué d'attirer l'attention de Votre Eminence sur ces faits douloureux.  » En conclusion, il demande ce que peut faire le Saint-Siège « pour sauver des vies précieuses pour l'Eglise ». Aucune réponse aux plaintes nombreuses de catholiques polonais ne figure dans les Actes et documents du Saint-Siège, et les historiens demandent si les archives complètes sont plus loquaces.

   H. T.



Le Monde daté du jeudi 26 octobre 2000

Retour haut de page

Droits de reproduction et de diffusion réservés; © Le Monde 2000
Usage strictement personnel. L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la licence de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.
Politique de confidentialité du site.
 
     Publicité