ALCMa (Sirius)

 

1994


 

 

 

 

La nuit de Merlin

 

 

 

Le chemin est long

derrière le vieux cassé par les siècles

Il trébuche dans la poussière

crache

tousse

faible souffle qui lui brûle la gorge

Il oublie le nom de son fils

et ceux de ses filles

Et les fils de ses filles

les filles de son fils

Combien furent-ils ?

Étaient-ils bruns ou blonds

ou roux comme la rouille qui a pris sur ses mains ?

Combien -malheur !- l'ont précédé dans la tombe ?

Son cœur n'a plus la force de se serrer

Il regarde -éblouissement !- le ciel blanc sur la lande

et reconnaît celui qui vient

lumineux et rieur

Je tenais cette épée vermeille

pense-t-il comme on rêve

C'est ce fer qui a vaincu les mécréants

qui foulaient mes idoles

ma jeunesse et mon amour

de leurs pieds de poussière

C'est ce feu qui a ouvert

les clairières blondes dans la forêt sans fond

qui a cuit le pain du partage

marqué les fronts pervers du sceau de ma justice

 

Le chemin est long

derrière le vieux cassé par les siècles

Un faux pas le détourne

un autre le ramène

sur le fil usé de ses pensées sans suite

Était-ce ma femme

Sarah, Viviane ou Marie ?

Combien -malheur !- de femmes adorées ?

Est-ce elle qui est assise

au coin de ce mur blanc

drap de noce tendu dans un terrain vague ?

Avait-elle ces yeux bleus

comme une vapeur de mer

et ce rêve suspendu sur ses lèvres entr'ouvertes ?

Un souvenir de regard l'effleure

et sèche une larme -incontinence du cœur !- sur sa joue

Ce goût salé, mais doux

cette eau de femme offerte

s'infiltre dans mes veines

entre les globules noirs

 

Le chemin est long

derrière le vieux cassé par les siècles

Son bras de bric et de broc

pousse la ferraille grinçante du portail

sous le liseron et les glycines mauves

Est-ce un étang

cette moiteur suave qui pince les narines

et font rouler ses yeux qui ne voient que des ombres ?

Passage léger des sauvagines

ou râle du butor étoilé ?

Un mouvement d'ailes dans son dos...

Je me souviens des aurochs

des tarpans et des loups

jetés au bas des roches où mon épieu les acculait

Chasseur glorieux

couvert de griffes d'ours

Cernunnos guidait mon bras

 

Le chemin est long

derrière le vieux cassé par les siècles

Le désert est traversé

Il s'assoit sur la tombe

y pose quelques cailloux

Dans la grande paix du soir

une jeune fille aux yeux bleus

un fils, deux filles

trente-six enfants -malheur !- l'approchent doucement

Une main froide éteint son front de fièvre

Le fer et le feu retournent à la terre

Le ciel blanc sur la lande

s'entache d'un nuage rouge

 

                                    15 juin 1994

 

 


 

 

 

La douceur

 

 

 

Elle vient de l'eau, de l'ombre, de loin

du tain du miroir brisé à l'instant

d'une buée de bouche charnue

après le baiser, sur la vitre froide

 

L'argile blanche de sa chair

douce

et sa peau comme une cendre pure

tentent la griffe, la morsure

 

Suspends ta fuite de bête traquée

pauvre hère flambé dans l'alcool des illusions

Ta proie -l'appât du piège ?- s'offre pour ton répit

Dépose ta tête ébréchée sur son genou

 

La patience de son regard

son cou flexible sur ton bras

ont-ils vaincu ta rage ?

Elle porte la paix promise depuis vingt siècles

 

***

 

Elle vient de l'eau, de l'ombre, de loin

des quatre points cardinaux

rose des vents dans le désert

éclat de soleil

 

Elle s'approche, fière, inquiète

Son regard se risque à tâtons

touche par touche, sur l'animal

le loup en cage qui bâille, s'énerve, se mord la queue

 

Pauvre rôdeur sans but

une main hésite

douce

à s'accrocher à ton échine

 

Flaire, dans l'air furtif, cette pitié

Tu fermes tes yeux mirés sur l'ancienne liberté

et tes muscles se détendent

Un rêve perdu recommence dans ton sommeil de pierre

 

***

 

Elle vient de l'eau, de l'ombre, de loin

d'une ville tranquille

d'une bruine sur la mer

par calme plat

 

Si proche de toi

douce

que tu sens sa force, si forte

son souffle, son goût de source

 

Suspends ta traque dans les fourrés vides

entre les charmes gris et les ronciers

Au bord du fleuve

un bouleau pleureur, le receleur !

 

a esquissé -doigts de feuilles- les caresses qui te libèrent

te font lever les yeux

vers la lumière

d'un regard doux qui te croit, un instant

 

 

                                 25 juin 1994

 

 


 

 

 

 

 

Ton visage dans mes mains

 

 

 

Quand je te regarde

moi tout près de toi

sans bouger

que tu te renverses avec douceur

je tombe

 

J'allonge mes mains

car je veux

je voudrais

toucher ton visage

que mes mains comme en rêve

t'atteignent

 

Quand je regarde ton visage

je guette un souffle

une lumière sur tes traits

Que veux-tu de moi

silencieuse

acceptant mes deux mains ?

 

Quelle beauté

mon cœur

dans la lumière calme

reposée

Tu ne dis rien

sous mes yeux attentifs

douce sous mes doigts

 

Tu demandes...

Une voix se brise

qui demande

que je n'entends pas

Amour qui attend

 

Je regarde tes yeux

leur lumière

Je te vois

et je t'entends

 

J'entends l'âme très calme

l'enfant qui chante

Je sens l'amour vivant

dans mes mains

 

 

                     6 août 1994

 


 

 

La confiance

 

 

Sa main gauche soutient ma tête, et sa droite me tient embrassée.

 

Cantique des cantiques, II, 6

 

 

 

Elle dit :

     Quand je regarde le ciel

     à travers les arbres

     c'est la seule chose qui me donne la paix (un autre mot qu'elle aime bien : sérénité)

 

Il dit :

     Penché sur toi

     je te regarde regarder le ciel

     mes yeux plongés dans tes yeux où je ne me vois pas

 

Elle pense :

     Je ne pense pas (c'est possible !)

     Il n'y a que le ciel

     Je ne sais pas ce qu'il y a dans tes yeux, ce qui manque

 

Il pense :

     Tes yeux sont couleur de ciel

     les miens, couleur de terre

     Me sens-tu contre toi, lourd, léger ?

 

Elle dit :

     Je prends ce que tu me donnes

     parce que c'est toi

     Parce que c'est déjà ça

 

Il dit :

     Es-tu là ? (Il voulait dire : je suis là !)

     Dans tes yeux, c'est toi que je vois

     paisible sous ton ciel, mais seule

 

Elle pense :

     Je ne sais toujours pas comment tu traduis Confiance

     Contre moi, je te sens lourd, puis léger

     et ça me laisse encore seule

 

Il pense :

     Trouve la paix avec moi (te dirai-je comment ?)

     elle est dans mes yeux quand je te regarde

     Tu ne seras jamais seule

 

 

                              17 décembre 1994