Le virage social des ONG des droits de l'homme
Amnesty International s'engage dans la défense des droits économiques.

PAR CHRISTIAN LOSSON

Le jeudi 23 août 2001

 


«La mondialisation s'est traduite par un enrichissement pour quelques-uns, et par la déchéance et le désespoir pour le plus grand nombre.»
Amnesty International

  C'est une petite «révolution». Réuni à Dakar depuis le 17 août, le 25e conseil international d'Amnesty International (AI) devrait entériner samedi une modification de ses statuts afin de ne plus se cantonner à la défense des seuls droits civils et politiques, mais d'embrasser aussi les «droits économiques, culturels et sociaux». «Le monde change, nous devons changer, explique un responsable. La question des droits ne peut plus se poser indépendamment du contexte général.» Bref, la plus haute instance de l'emblématique ONG devrait intégrer le champ de la mondialisation. Et de sa critique. «C'est une évolution, pas une révolution, se défend la Suissesse Catherine Morand, porte-parole d'un mouvement né il y a quarante ans à Londres. Mais c'est aussi un message très fort. Et plus uniquement à destination des Etats.» Visées donc: les institutions internationales, les multinationales. Amnesty les connaît bien: son ex-secrétaire général, le Sénégalais Pierre Sané (remplacé le 17 août par la Pakistanaise Irène Khan), est un habitué du Forum de Davos. «On est pour le dialogue et la pression, note un de ses proches. Quitte à quitter, à terme, ce genre de forum s'il n'évolue pas...» Mais, précise un responsable du siège londonien d'Amnesty, «pas question de modifier notre ligne apolitique, notre méthodologie et notre objectivité.»

Extension naturelle. L'exercice s'annonce long et délicat. Car la focale de l'objectif s'élargit. Potentiellement, AI, et son million de membres présents dans 162 pays, pourrait se pencher sur le droit à la santé (et intégrer, par exemple, les campagnes pour l'accès aux médicaments antisida); faire du lobbying sur le droit à l'éducation (et dénoncer les conséquences des plans d'ajustements structuraux de la Banque mondiale ou du FMI); ou, selon Claudio Cordone, autre porte-parole, «englober la pauvreté qui se traduit par la violation concrète des droits humains». Voire, assure le Suisse Pierre Bolomey, «mener des actions contre les multinationales qui se compromettent avec des régimes répressifs», comme elle l'a fait en mai contre un groupe pétrolier au Soudan. «Ou les pousser à incorporer des codes éthiques.»

Certains membres agitent le spectre de «la dilution du message», la peur de la «dispersion des missions», ou de «l'érosion de l'autorité morale». Mais le virage est en germe depuis longtemps. Amnesty a inauguré, il y a un an, un programme sur la relations entre «droits économiques et droits humains». «Une extension naturelle de notre travail», assure Kamal Samari, qui gère ce département.

Le 30 mai, le rapport annuel d'AI s'articulait autour de la mondialisation. «Elle s'est traduite par un enrichissement pour quelques-uns, et par la déchéance et le désespoir pour le plus grand nombre», notait alors Pierre Sané. Il concluait: «L'organisation ne peut plus se limiter à la défense des seuls droits civils et politiques, mais porter sur l'ensemble des droits fondamentaux de la personne humaine.» «Cela fait longtemps que l'on ne s'est plus cantonné à la seule lecture des Etats comme acteurs politiques, assure Francis Perrin, de la section française. Dans les années 80, on dénonçait les agissements de Coca Cola au Guatemala, coupable de collusion avec des milices accusées d'avoir tué des syndicalistes.» C'est en partie aux pressions des sections des pays du Sud, en première ligne de la mondialisation, qu'AI doit la révision de sa charte.

Ralliement. Amnesty n'est pas la seule ONG des droits de l'homme à avoir fait cet aggiornamento. «AI rallie la conception française et universelle des droits humains, tant mieux, se félicite Michel Tubiana, président de la Ligue des droits de l'homme (LDH) et vice-président de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH). Nous, à Dakar, il y a quatre ans, on dénonçait déjà l'illégitimité de la Banque mondiale et du FMI, irresponsables dans les conséquences de leurs actes.» L'organisation américaine Human Rights Watch (HRW), qui ne travaille qu'avec des experts, a créé, elle aussi, un bureau «business et droits de l'homme» en 1997, au moment où elle dénonçait les «dérives», par exemple, de British Petroleum en Colombie. «Le moins que l'on puisse dire, c'est que la mondialisation n'a pas permis une augmentation des standards des droits économiques, sociaux ou culturels, au contraire», reconnaît Arvind Ganesan, responsable de la cellule mondialisation à Washington.

La FIDH (114 ligues, 1 million de membres) est présente à tous les sommets de contestation depuis l'AMI (accord multilatéral sur l'investissement) en 1998. Et est, de loin, la plus offensive et la plus radicale. Elle multiplie les enquêtes sur les institutions financières, sociétés transnationales ou accords du commerce et leur impact sur les «droits humains». «Le G8 de Gênes n'a fait que confirmer ce que nous savions, assure Antoine Bernard, son directeur exécutif. Il y a une relation directe entre la mondialisation et l'effritement des droits de l'homme.» En début d'année, la FIDH a tenu son congrès à Casablanca. Thème: la mondialisation et ses exclusions. Et, à la clé, la certitude qu'il faut «batailler», note Antoine Bernard, pour promouvoir «la primauté des droits internationaux des droits de l'homme sur les droits du commerce international». Il s'agit, pour la FIDH, de faire en sorte que «le libre-échange ne devienne pas une fin en soi.»

Enquête et contrôle. Le déclic de la FIDH remonte à 1995. Elle livre alors un réquisitoire implacable contre Total en Birmanie. L'ONG a eu le sentiment de «frapper juste.» Du coup, elle a mis des batteries d'avocats et d'économistes sur le dossier mondialisation. L'an passé, la FIDH est arrivée à Prague, lors de la réunion FMI-Banque mondiale, avec un autre rapport sur le très controversé pipeline Tchad-Cameroun sur lequel elle a travaillé avec HRW et les Amis de la Terre. La Banque, depuis, sollicite régulièrement son avis. La FIDH ne se place pas seulement dans le registre de la confrontation. Il y a trois ans, elle a mis en place «un mécanisme de contrôle» avec Carrefour, afin de procéder à une centaine d'audits sur les conditions de travail de ses filiales textiles. Au terme de cette «coopération», la FIDH peut tester à l'improviste n'importe quelle usine. Comme la semaine dernière, au Bangladesh...

De la morale au droit. En dépit de leur crainte de « la récupération», les mouvements de la contestation voient plutôt d'un bon œil l'arrivée des ONG des droits de l'homme sur leur secteur. «Les contestataires comprennent les vertus du prisme des droits de l'homme, dit Francis Perrin, d'Amnesty. Le droit fait changer la nature du débat: de morale ou politique, elle devient juridique. On pourrait envisager des actions coordonnées avec les anti.» «C'est un mouvement qui va dans les deux sens, répond le Belge Eric Toussaint, à la tête du mouvement antidette CATDM. Nous travaillons de plus en plus en terme de droits, et les ONG des droits de l'homme arrivent sur nos campagnes.» Un responsable d'Attac résume: «Avant, quand on rencontrait des militants des droits de l'homme, on avait peu de choses à leur dire. Désormais, c'est différent. La stratégie de maillage international, de nouvelles solidarités, joue à plein.» Les passerelles se constituent entre syndicats, écologistes, mouvements de solidarité. A l'instar de la mobilisation commune pour «doper» la charte des droits fondamentaux, lors du sommet européen de Nice.

Indignation. L'inflexion des ONG des droits de l'homme légitime, aussi, les contestataires. Arvind Ganesan, de HRW, y voit une «bouffée d'oxygène» qui viendrait souligner le même «besoin de justice sociale». C'est d'ailleurs son ONG qui, dès le 20 janvier, avait dénoncé la tenue à Doha (Qatar), en novembre, du prochain sommet de l'OMC. «L'OMC ne peut éviter les manifestations en tenant son sommet dans un pays qui interdit les manifestations, brocardait Kenneth Roth, directeur exécutif de HRW. La mondialisation se construirait sur des fondements répressifs.» La FIDH, elle, n'hésite pas à dénoncer la «criminalisation» du mouvement social. «Une violence proportionnelle à la montée en puissance du mouvement», souffle Antoine Bernard, qui ajoute: «Nous faisons partie de la mondialisation de l'indignation, qui répond à la mondialisation de l'injustice.» La FIDH avait ainsi, dès le sommet des Amériques, au Québec en avril, diligenté des observateurs. Au lendemain du G8 de Gênes, elle a épinglé «la légitimité même d'un sommet à huit», et déploré «l'incapacité - ou le manque de volonté - du G8» de répondre «aux défis posés par la mondialisation». Le 31 juillet, Amnesty plaidait pour l'ouverture d'une commission d'enquête indépendante sur les violences policières. Un rapport doit suivre. L'an prochain, à Porto Alegre, toutes ces ONG enverront des délégués internationaux.



 

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