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© Hadj/Sipa Press

Les nouveaux antisémitismes français 
L'Express du 06/12/2001
Les chiffres noirs de l'antisémitisme
par Eric Conan
Depuis octobre 2000, le nombre des actes de violence à l'encontre des juifs a fortement augmenté en France. La plupart de ces exactions, perpétrées par des jeunes issus de l'immigration arabo-musulmane, suscitent gêne et, plus grave, silence

© Hadj/Sipa

La synagogue de Trappes après l'incendie du 10 octobre 2000.

A force de durer, certains silences finissent par prendre l'épaisseur de véritables événements. Celui qui pèse en France, depuis un an, sur la recrudescence d'actes antisémites pousse beaucoup de juifs à s'interroger avec inquiétude sur les raisons de ce mutisme.

Le 10 octobre 2000, à Trappes, pour la première fois depuis la Libération, une synagogue était détruite. Le 28 octobre 2001, à Marseille, une école juive était incendiée. Entre ces deux dates, la liste est longue des attentats, violences et tentatives dirigés contre des personnes physiques, bâtiments, cérémonies ou symboles juifs, sans parler de l'explosion des menaces, tracts, agressions verbales et graffitis. Ce nouveau climat fut le thème principal du dîner annuel du Crif, samedi 1er décembre.

De toutes les démocraties occidentales, la France
est le pays le plus atteint

Le dernier rapport de la Commission consultative des droits de l'homme totalise ainsi 116 violences antisémites pour l'année 2000, contre 9 en 1999 et 1 en 1998; 111 de ces 116 cas ont eu lieu au cours du dernier trimestre. «En raison de la situation au Proche-Orient», explique le rapport, qui énumère leur variété: «44 tentatives d'incendie - essentiellement par jets de cocktails Molotov - 33 dégradations par coups de feu, jets de pierres, bris de vitres et 33 agressions - 11 blessés.» La commission, qui ne fait état que de 42 interpellés, les décrit paradoxalement comme de jeunes délinquants ne se «revendiquant d'aucune idéologie particulière» mais «animés par un sentiment d'hostilité à Israël»... Cette nouvelle délinquance antisémite, qui date du début de la deuxième Intifada, ou Intifada al-Aqsa, en Israël, à la fin de septembre 2000, présente une dimension internationale: elle touche toutes les démocraties occidentales, des Etats-Unis à la Norvège et de la Grande-Bretagne à l'Italie. Mais la France est le pays le plus atteint: le tiers des actes de violence et près de la moitié des actes incendiaires recensés en octobre 2000, Europe et Amériques confondues, ont eu lieu sur le sol français.

Pour l'année 2001, le ministère de l'Intérieur a enregistré, jusqu'au 15 novembre dernier, 26 actions violentes et 115 intimidations et menaces. Comme pour l'année 2000, où la majorité des violences (75 sur 116) avait eu lieu en octobre, au temps fort de l'Intifada en Israël et dans les Territoires, 14 des 26 actes de violence de 2001 ont été enregistrés au lendemain des attentats new-yorkais du 11 septembre. Le ministère de l'Intérieur en conclut donc que la violence a été moindre après le 11 septembre qu'après le début de l'Intifada, à l'automne 2000. Mais le retour à la «normale», après ces pics de violence, se situe à un niveau de tension beaucoup plus élevé qu'auparavant.

Depuis l'année 1991 (guerre du Golfe), les manifestations d'antisémitisme n'avaient cessé de régresser, le milieu des années 90 n'enregistrant que de 1 à 3 actions violentes par an. Le «plancher» actuel se stabilise donc à un niveau beaucoup plus élevé qu'il ne l'était ces dix dernières années. Et, surtout, les spécialistes de l'Intérieur font remarquer que leurs statistiques, fiables pour enregistrer les variations d'une année sur l'autre, sont loin d'être exhaustives. Et leurs relevés se concentrent sur les faits graves: depuis un an, 60 synagogues et lieux de culte, 15 lieux scolaires, 3 cimetières et 16 magasins ont été l'objet d'attentats. De plus, ils font remarquer que, dans ce domaine, ce qu'ils appellent le «chiffre noir» (les faits non recensés) reste très important, notamment pour les petites agressions, menaces et intimidations, qui leur échappent, alors que le Crif, le Fonds social juif unifié et le Consistoire de Paris, qui ont mis sur pied un numéro d'appel téléphonique vingt-quatre heures sur vingt-quatre, font état d'une explosion du «chiffre noir» depuis un an.

Plusieurs centaines d'«intimidations» à caractère antisémite

La nouveauté ne tient pas seulement au retour de statistiques inquiétantes bien que sous-évaluées, mais aussi à l'indifférence qu'elles suscitent sur un sujet - l'antisémitisme - qui faisait jusque-là l'objet d'une vigilance sourcilleuse. Pourquoi ce silence? Parce qu'il ne s'agit plus des mêmes auteurs. Le rapport de la Commission consultative des droits de l'homme le dit sans détour: ces actes relèvent désormais essentiellement de «milieux issus de l'immigration, qui ont trouvé là un exutoire à leur mal-être et à leur sentiment d'exclusion». Or hommes politiques, presse et associations antiracistes manifestent depuis un an une gêne évidente devant ce profil nouveau: ils n'ont plus à faire face à l'éternel militant lepéniste, au nostalgique de Vichy ou au beauf de la «France moisie», aptes à provoquer dans l'instant l'éternelle mobilisation «antifasciste». Comme si la personnalité de l'auteur d'un acte antisémite avait plus d'importance que l'acte lui-même, dont la nature ne change pourtant pas.

Les magistrats semblent obéir aux mêmes réflexes: le rapport de la Commission consultative des droits de l'homme relève ainsi, à propos des centaines d' «intimidations» à caractère antisémite (dégradations, graffitis, menaces verbales, alertes à la bombe), que, sur une soixantaine d'interpellés, seuls cinq individus, relevant de l'extrême droite, ont fait l'objet de procédures judiciaires. Comme si les autres n'étaient pas vraiment antisémites, mais seulement «antifeuj», ce qui minorerait la gravité de leurs exactions, transformées en «actes isolés de petits voyous», comme l'a dit le préfet de police des Bouches-du-Rhône après l'incendie d'une école juive à Marseille, ou «phénomènes de triste mode», œuvre de «jeunes désoeuvrés», comme dit Daniel Vaillant.

Depuis un an, les réactions des hommes politiques furent rares. Un communiqué de l'Elysée a condamné des «manifestations d'intolérance». Lionel Jospin a estimé «particulièrement scandaleuses et intolérables» les attaques contre les synagogues, tout en soulignant qu'elles n'étaient pas «systématiques». L'identité des responsables suscite la gêne. «Nos interventions ont été écoutées avec attention, mais ces attaques ont été traitées de la même façon que les incendies de voitures», explique Jean Kahn, président du Consistoire israélite de France. Seule exception: François Bayrou, qui dénonce l'apparition d'un «nouvel antisémitisme, de nature différente, aux racines gauchistes, tiers-mondistes, qui reprend les mêmes abjections mais relookées».

Ce qui effraie les juifs de France,
c'est le silence et la désinvolture

Les médias semblent aussi saisis d'un mutisme qui va parfois jusqu'à l'autocensure. Dans certains quotidiens, des faits qui s'étalaient sur de pleines pages quand ils relevaient de militants d'extrême droite sont relégués en «brèves». Une grande radio nationale expliqua à ses auditeurs que l'on avait relevé sur les murs de l'école juive incendiée à Marseille le slogan «Ben Laden vaincra», alors que le texte exact était: «Ben Laden vaincra, mort aux juifs». Et les écarts de Radio Courtoisie suscitaient, il y a peu, plus de réactions que les actuelles éructations antijuives de certaines radios communautaires de la bande FM, dont certaines ont promis aux juifs de France le sort des jeunes Israéliens tués dans l'attentat suicide d'une discothèque de Tel-Aviv. «C'est à la suite d'une procédure initiée par des associations que Radio Orient, pourtant sous le contrôle du CSA, a été condamnée pour avoir diffusé un prêche appelant à "la disparition des juifs de la surface du globe"», rappelle Marc Knobel, attaché de recherche au centre Simon-Wiesenthal. Et personne ne s'émeut des poubelles antisémites que sont devenus certains sites Internet «identitaires».

«Notre adversaire, c'est l'indifférence. Ce qui effraie les juifs de France, c'est le silence et la désinvolture de leurs compatriotes», explique Patrick Klugman, président des Etudiants juifs de France. Ce silence et cette minoration de faits qui s'accumulent depuis un an provoquent le désarroi chez de nombreux juifs, qui constatent avec amertume que, depuis le 11 septembre, les responsables politiques n'ont cessé de prendre la parole pour dire qu'il ne fallait pas assimiler islam et islamisme, alors qu'ils n'ont pas fait d'effort similaire pour dire que les juifs de France ne devaient pas être tenus pour responsables des avatars de la politique israélienne. Or l'antisémitisme se métamorphose et prend de plus en plus le masque de l'antisionisme, ses sources s'étant déplacées de l'Europe au monde islamique, devenu aujourd'hui l'origine d'une nouvelle vague d'éditions des Protocoles des sages de Sion. «La lutte contre l'antisémitisme, fixée sur le passé nazi depuis un demi-siècle, s'est endormie dans les discours commémoratifs et un pseudo-antiracisme édifiant pour conférences internationales consensuelles. Le réel, c'est une judéophobie d'obédience islamiste qui semble idéologiquement inaudible», explique Pierre-André Taguieff.

Les responsables juifs s'aperçoivent, au cours de leurs discussions avec les politiques, que beaucoup justifient leur silence par la crainte de «jeter de l'huile sur le feu» dans des banlieues qu'ils ne maîtrisent plus. Et que d'autres semblent animés par le souci de ne pas mécontenter une population dont le poids électoral devient important dans certains départements. «Dès lors qu'en France il y a 5 ou 6 millions de musulmans et seulement 600 000 juifs, il est clair que la communauté musulmane est mieux prise en compte», a ainsi déclaré le grand rabbin Sitruk. Il est vrai qu'un incident récent au sein du Parti socialiste a favorisé cette crainte. Pascal Boniface, membre du PS et directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques, a suggéré, lors d'une réunion à huis clos de la commission internationale du parti, qu'il serait plus payant, pour obtenir en 2002 les suffrages de la «communauté arabo-musulmane», de modifier la politique officielle envers Israël: «Je suis frappé par le nombre de jeunes beurs, de Français musulmans de tout âge, qui se disent de gauche mais qui, par référence à la situation au Proche-Orient, affirment ne pas vouloir voter Jospin à l'élection présidentielle.» Ces propos ont fusé comme une traînée de poudre au sein des organisations juives.

Comment réagir? Les organisations juives sont elles-mêmes divisées: «Le désarroi actuel suscite des réactions contradictoires, explique Marc Knobel, par ailleurs vice-président de la Licra. Certains commencent à vraiment paniquer et à se "chauffer", d'autres essaient de calmer le jeu, d'autres font semblant de ne pas voir ce qui se passe.» Mais le silence des hommes politiques angoisse et la crainte d'une marginalisation engendre deux attitudes opposées: l'accentuation, chez certains, d'une tendance au repli communautaire (depuis un an, presse et radio communautaires ont progressé en audience), tandis que d'autres insistent au contraire sur le piège de la logique communautariste, même quand ils y ont parfois cédé eux-mêmes dans le passé.

Plusieurs intellectuels - Shmuel Trigano, Alexandre Adler, Jacques Tarnero, Marc Knobel - viennent ainsi de créer une revue - L'Observatoire du monde juif - dont le premier numéro est consacré à ce «black-out» dont ils cherchent à comprendre les raisons avec franchise et autocritique. Schmuel Trigano diagnostique une «configuration sociale et politique tout à fait nouvelle» et le risque d'un «vacillement symbolique de la citoyenneté des juifs», dont «la sécurité devient problématique sans que pour autant la société civile manifeste de réprobation, sans que le gouvernement sorte d'une apparente indifférence». Selon lui, ce risque de «dénationalisation subreptice de la communauté juive» résulte d'une instrumentalisation perverse - et en partie consentie - de l'identité juive par la politique mitterrandienne de diabolisation, à des fins électorales, du Front national: «C'est de cette époque que date la fameuse équation "juifs = immigrés". [...] Cette équation opérait en fait la synthèse idéologique entre la figure du juif, victime de la Shoah et de Vichy, et l'immigré, victime du racisme et cible du Front national. [...] Cette opération d'écritures, qui campait le juif en immigré absolu, impliquait cependant nécessairement un amoindrissement de sa dignité nationale: il devenait plus immigré que les immigrés, un archétype.»

Piège terrible: «Cette comparaison avec la "communauté de l'immigration" s'est révélée déligitimante dans l'inconscient collectif, sortant la "communauté juive" de la légitimité nationale dans laquelle elle s'est reconstituée après guerre pour l'inscrire dans le registre du communautarisme.» Alors que «la position du judaïsme dans la République n'a en fait rien de comparable à celle de l'islam. Il a traversé en effet depuis deux siècles un processus de modernisation qui l'a profondément transformé et que n'a connu en aucune façon l'islam». De plus, ce Français juif ainsi «dénationalisé» était de plus en plus souvent assimilé à Israël, dérive «encouragée par certaines caricatures parues dans Le Monde ou Libération, représentant le "méchant" Israélien en juif orthodoxe, c'est-à-dire en juif religieux plus qu'en citoyen israélien, ce que ne sont pas les juifs de France», estime Sammy Ghozlan, président du conseil des communautés juives de Seine-Saint-Denis.

Cette communautarisation des juifs de France, qui a reçu le renfort complice de certaines organisations juives, lesquelles y aspiraient pour des motifs religieux, a progressivement dessiné un nouveau paysage politique, devenu visible après la guerre du Golfe, quand François Mitterrand a félicité les communautés juive et musulmane pour leur calme durant le conflit. Ce nouveau traitement public «ne pouvait que susciter la rancoeur et la jalousie des musulmans, qui se voyaient ainsi offrir en modèle l'exemple des juifs, que leur héritage culturel et religieux incline à voir comme une minorité dominée de l'islam, de surcroît identifiée à Israël», analyse Shmuel Trigano, qui estime que les juifs de France ont souvent été utilisés comme modèle d'intégration en raison de l'incapacité de la société française «à proposer un pacte clair et net à la population nouvelle venue: l'entrée de l'islam dans le pacte laïque». Une fois de plus, selon lui, les juifs de France deviennent «les boucs émissaires des problèmes non résolus de la société française».

A la lumière de cette actualité, L'Observatoire du monde juif revient sur une enquête réalisée en 1996 auprès d'un échantillon choisi de jeunes de banlieue de 18 à 25 ans, ayant leur bac et militant pour la plupart dans des associations antiracistes, enquête qui éclaire les passages à l'acte qui se sont produits depuis. Constatant, à partir de ces résultats, une «relation trouble et conflictuelle au fait juif», Jacques Tarnero y diagnostique «aussi tout un contentieux, un potentiel de violence contenue, de ressentiment et de frustration qui s'exprime contre la France, l'Occident, le monde qui n'est pas le leur». Ces jeunes lui semblent victimes de deux attitudes simultanées: «La première, celle du rejet ou de la répression, la seconde, celle de la compassion et de la charité révolutionnaire», qui «laisse tout passer au nom de l'excuse sociologique» et contribue «à déresponsabiliser des jeunes, à les enfermer dans un statut exotique». Conclusion: «Au nom d'un antilepénisme de posture, on s'est interdit de prendre la mesure de ce racisme à rebours existant dans les banlieues. Au nom du politiquement correct, on n'a pas voulu considérer cette double attitude qui fait que l'on peut être à la fois victime du racisme et être raciste soi-même.»



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