Table Ronde
Fin de l’antisémitisme chrétien ?
Journée
d’étude de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, mai 1999
Présentation
de Paul Thibaud :
La dernière partie de cette journée sera une table
ronde qui porte le même titre que l’ensemble de la journée « Fin de
l’antisémitisme chrétien ? » En fait, cette question est évidemment
trompeuse ; la question posée n’est pas tout à fait celle-là. Elle est
en vérité : « Que peut-on dire sur la situation présente, en
France, en ce qui concerne l’antisémitisme chrétien », sur son abolition ou
son éradication, ou sur sa permanence ou sa reviviscence ? Mais c’est
aussi : « Comment ceux qui essaient de continuer le dialogue judéo-chrétien,
qui pensent qu’il doit continuer — d’ailleurs pour des raisons qu’ils
ont probablement à nous expliquer — doivent-ils faire ? » Comme je
pense que le bilan historique et la définition des attitudes et des projets
sont évidemment étroitement liés, nous n’allons pas en rester à la
constatation ; car faire une constatation, c’est évidemment, d’un
certain côté, faire des projets et réciproquement. Donc, « Fin de
l’antisémitisme chrétien ? » et après ? et si ? et
avec ? etc. Voilà la question qui est posée.
Les participants de la table ronde qui vont intervenir
sont, par ordre d’intervention : Raphaël Draï, qui est juriste —
juriste et théologien — et politologue, qui est là à cause d’un livre récent
qui a pour titre : « Lettre au Pape » [1][1].
C’est un interlocuteur habituel des Chrétiens désireux de dialogue mais
exigeant, stimulant et c’est pourquoi il est là. Ensuite, Patrick Desbois,
qui est prêtre du diocèse de Lyon ; c’est un vieux praticien des
rapports judéo-chrétiens, qui est un peu le fils spirituel ou le disciple de
Charles Favre, que beaucoup d’entre vous connaissent et qui a joué un rôle
absolument extraordinaire dans l’entourage de tous les archevêques de Lyon
depuis pas mal de temps, en particulier de celui du cardinal Decourtray. Patrick
Desbois travaille, en particulier, avec Yad Vashem.
Nous donnerons ensuite la parole à Geneviève Comeau,
qui est professeur au Centre Sèvres. Elle vient de publier un livre « Catholicisme
et Judaïsme dans la modernité » [2][2] ;
elle s’est intéressée à ce qu’on appelle, aux Etats-Unis, le
“Conservative Judaism” parce qu’elle a longtemps vécu aux Etats-Unis.
Elle pourra nous parler en particulier de l’expérience du dialogue judéo-chrétien
dans le cadre américain qui est extrêmement différent du nôtre et je pense
qu’elle peut nous apporter des suggestions extrêmement stimulantes. Et
« last but not least », Dominique Schnapper, que vous
connaissez tous comme une éminente sociologue et qui a surtout travaillé sur
le lien politique et le lien social entre les différents groupes qui forment
une société ou une nation. Elle a publié plusieurs ouvrages sur le modèle républicain
français, comparé à d’autres et, en particulier, un livre très important
qui s’intitule « La relation à l’autre » [3][3].
Je pense qu’elle aussi aura beaucoup de choses à nous dire.
Je voudrais faire rapidement trois séries d’observations. D’abord sur le thème même de cette table que je n’ose qualifier de ronde, sur “la fin de l’antisémitisme” ; ensuite quelques remarques sur ce que j’appellerais des “tentations du nouvel antijudaïsme” ; enfin, peut-être, quelques propositions pour essayer d’en sortir.
La
fin de l’antisémitisme, qui ne la souhaite ? De l’antisémitisme chrétien,
je pensais que c’était un pléonasme… La fin de l’antisémitisme chrétien
disons donc. Sociologiquement, qui ne la souhaiterait et qui, en même temps,
voudrait vraiment la vérifier ? Chacun de nous est partagé entre l’espérance
de cette fin et le constat qu’il n’en est malheureusement rien. C’est très
profondément inscrit dans les consciences, dans les croyances. On ne se déprend
pas, en cinquante ans, de deux mille ans de mauvaises habitudes. Cela va
demander un peu de temps ; raison de plus pour ne pas en perdre. Est-ce que
les gens qui votent “Front national”, qui se disent Chrétiens, peuvent légitimement
revendiquer cette référence ? Comment traiter cette référence-là ?
Comment réagir de manière juste, qui ne soit pas désobligeante pour ceux des
Chrétiens qui font tout le travail qui est entrepris dans votre association et
dont j’ai pu mesurer, cet après-midi encore, tous les bienfaits. Alors,
c’est une première question : « Comment l’extrême droite
peut-elle encore se rapporter d’une manière ou d’une autre à des thèmes
chrétiens ? »
Il
va de soi que les autorités de l’Église catholique ont, depuis un certain
nombre d’années, pris à ce propos des positions sans équivoques. Mais le débat
doit continuer à l’intérieur même du monde chrétien. Je dois dire que,
dans la culture d’où je viens, la question de l’antisémitisme est traitée
sous un biais un peu particulier : j’ai été élevé dans l’idée
qu’on ne discute pas avec les antisémites. On les combat et si possible, on
les bat. Là, il faut opérer cette espèce de conversion intellectuelle qui
n’est pas facile. Je me souviens d’un repas avec l’un de mes collègues,
il y a un an environ — sur des questions de sciences politiques puisque
c’est ma discipline. De but en blanc, celui-ci me dit au début du repas :
« Écoutez, cher Raphaël, je tiens à vous dire avant tout que je ne
suis pas antisémite. » J’ai trouvé ça pour le moins curieux, en
me demandant comment lui-même aurait réagi si, avant d’entamer les asperges,
j’avais dit : « Je ne suis pas antichrétien ». Ces
renversements de situation sont parfois extrêmement salutaires du point de vue
intellectuel.
Quoiqu’il
en soit — peut-être dans le débat, je ferai un peu allusion à ce qu’on
appelle le travail de terrain — je crois qu’il n’y a pas un total
synchronisme, en ce moment, entre ce qui s’énonce — ou ce qui s’annonce
— dans l’enseignement officiel et ce qui “percolle”, si vous me
passez l’expression, dans la catéchèse et dans un certain nombre de discours
quotidiens sur les rapports avec les Juifs, qui sont toujours à teneur
fantasmatique extrêmement élevée. Là encore, je ferai allusion à des
discussions avec des collègues universitaires dont l’un d’eux me disait récemment
« C’est tout à fait étonnant que les lois hébraïques soient fondées
sur l’usure ». Cinquante ans après la fin de la Seconde Guerre
mondiale, ça me paraît quand même un peu fort mais, comme on disait dans le
temps, le travail continue. Alors tout en prenant acte des extraordinaires percées
du dialogue entre Juifs et Chrétiens, plus particulièrement entre Juifs et
Catholiques, je voudrais, dans le temps très bref qui m’est imparti — ce
qui explique un peu mon exposé à angles vifs — mentionner deux tentations
qui me paraissent des tentations du nouvel antijudaïsme.
D’abord
ce que j’appellerais les nouvelles modalités de l’antijudaïsme, les
nouvelles tentations de l’antijudaïsme ; je préfère dire : du
contre-judaïsme. La première tentation c’est de pérenniser, sous des formes
“remodelées”, l’opposition entre Ancien Testament au Nouveau Testament.
On peut pointer cela, en ce moment, dans trois modes de littérature et plus
particulièrement dans une certaine littérature qui est signée par Jean-Paul
II. Je pense à l’une de ses lettres qui a été publiée l’année dernière
sur Le Jour du Seigneur. On peut parfaitement comprendre que le pape
fasse l’apologie du dimanche, mais on ne comprend pas qu’il se sente obligé
de discréditer, de disqualifier ce que représente le Shabbat. Il y a là
une forme de pensée qui fait vraiment problème et de laquelle je ne suis pas sûr
que nous soyons dégagés, même si à l’association « Artisans de paix »
nous démontrons le contraire.
L’autre
tentation, c’est la tentation de l’amitié judéo-chrétienne.
Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que, paradoxalement, les
efforts qui sont entrepris pour un dialogue positif entre Juifs et Chrétiens
sont parfois considérés par un certain nombre de Chrétiens comme la tentation
de judaïser. Là aussi on peut pointer cela dans un certain nombre de
cercles : par exemple la volonté de découpler, encore une fois et définitivement,
Torah — pour l’appeler par son nom — et Évangile — pour
l’appeler par le sien. Je crois que Torah est un mot suffisamment beau
pour qu’on l’utilise à la place d’Ancien Testament et Évangile
est un mot suffisamment beau pour qu’on l’utilise à la place de Nouveau
Testament, en se débarrassant une fois pour toutes de toutes les connotations
de cette hiérarchie-là.
Il
me semble que l’on voit fonctionner, actuellement, ce que j’appellerai les
nouvelles modalités de l’enfermement subtil du peuple juif. Toujours dans
cette idée que c’est un peuple particulier, qui a annoncé la Bonne Nouvelle
mais qui n’a pas pu la parachever, qui n’a pas pu la mener jusqu’à son
terme, ceci étant finalement la vocation élective de l’Église catholique.
Se retrouve là une forme de hiérarchisation qui a beaucoup sévi dans les siècles.
Je ne suis pas sûr que tout cela ait disparu, mais je serais tout à fait ravi
de l’apprendre et de me reporter à ceci.
Aussi,
les proposition que je ferai seront de deux ordres. Première proposition qui
est, je dirais, d’ordre mental. Fernand Braudel faisait la différence entre
ce qu’il appelait les durées longues, les durées très longues
et les durées trop longues. La durée longue, c’est la durée du
peuple chrétien, la durée très longue, c’est la durée du peuple juif, la
durée trop longue, c’est la durée de l’antisémitisme sous toutes ses
formes. Je crois qu’il faut bien se mettre dans la tête que cette durée est
décidément trop longue et qu’on ne peut pas prendre tout son temps, encore
une fois, comme si nous avions deux mille ans devant nous, pour liquider définitivement
cette histoire. Je crois que nous vivons dans un monde où les conflits
religieux sont parfois en train de prendre le relais des conflits idéologiques,
qu’il faut absolument dévitaliser ce type de schéma et passer à autre
chose.
Alors,
autre chose c’est quoi ? Autre chose, eh bien, c’est l’enseignement.
Je crois qu’il est temps que les Chrétiens apprennent à étudier les textes
du Judaïsme pour eux-mêmes et non pas pour essayer de démontrer directement
ou indirectement que le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament
fonctionne toujours. Il y a dans le Judaïsme une pensée qui est présente et
une espérance qui est pérenne, qu’il faut reconnaître en tant que telle.
Sans faire de “deal” entre les deux, je dirais qu’il est aussi
temps que les Juifs, pour employer ce terme sans doute trop global et trop générique,
se mettent aussi à étudier les textes de la tradition chrétienne et se
mettent à parler et à écrire aussi sur les textes évangéliques et sur les
Actes des apôtres, sur saint Augustin ou d’autres penseurs. Je pense que
c’est vraiment donner un objet réel à ce dialogue, débattre simplement
d’idées, en tout cas ne pas parler de soi, ne pas parler trop longtemps de
soi.
Quel serait le bénéfice
pour tout le monde ? Et bien, de nous libérer l’esprit de toutes ces
haines et de toutes ces “déchirences” : déchirures / déchéances
qui consomment une énergie tout à fait considérable. Je crois qu’il y a une
économie du psychisme aussi, que cette économie-là dévore parfois des énergies
absolument incommensurables. Il n’est que temps d’en faire l’économie et
peut-être, ayant liquidé cette durée trop longue de l’antisémitisme, de
retrouver une autre forme de durée très longue qui est la durée inhérente à
l’avenir. À l’avenir de deux peuples qui auront transvalué le sens même
de la notion de fraternité.
Comme
il a été dit au départ, je suis l’héritier du docteur Charles Favre — je
crois que la plupart d’entre vous le connaissent —, un homme qui depuis plus
de trente ans a servi, comme il le dit, six archevêques, en partenariat avec un
autre homme — que vous ne connaissez pas, qui s’appelait Marc Aron et qui
vient récemment de décéder. Ils ont servi finalement une relation entre
l’ensemble des Juifs de Lyon et l’Église locale. Je parle à partir de
Lyon. Je ne suis pas lyonnais mais je crois que le lieu à partir duquel on
parle est important. Si j’étais prêtre polonais par exemple, je ne crois pas
que j’aurais la même conception. Si j’étais prêtre américain, je
n’aurais pas non plus la même conception.
En
effet à Lyon on se souvient du cardinal Renard, participant à un sit in à l’Université de Lyon II, devant la porte de Faurisson :
ce Faurisson qui fut condamné pour désordre sur la voie publique alors qu’il
était négationniste. À Lyon, on se souvient du cardinal Decourtray ouvrant
avec fracas les archives de Touvier, afin que la lumière se fasse. On se
souvient du cardinal Decourtray qui avait demandé en secret à ce que l’on
mette dans son cercueil une pierre de Jérusalem. On se souvient du cardinal
Balland qui, dès le premier jour de son arrivée à Lyon, se rendait en silence
pour prier devant le fort de Montluc, là d’où on emmenait les gens à
Auschwitz ; et maintenant, on fait connaissance avec Monseigneur Billet,
qui a été chaleureusement accueilli à la synagogue et qui, peu à peu, découvre,
comme il le dit, l’ensemble du monde juif.
Y
a-t-il encore de l’antisémitisme ? En préliminaire, je voudrais dire
qu’il me semble que l’on voit peu à peu une sécularisation de l’antisémitisme.
L’antisémitisme qui, à l’origine, reposait sur un substrat chrétien ou du
moins s’enracinait dans une culture chrétienne, tend peu à peu à se séculariser
et ainsi, malheureusement, à s'élargir. Qu’est-ce à dire ? Tout
d’abord, on entend dans les propos les plus communs, vous savez les propos du
coin de table, les propos du coin de bar, les mêmes a
priori, les mêmes réflexes, les mêmes clichés négatifs que l’on
entend dans les discours les plus cultivés. Les clichés actuellement très
divers sont les suivants : le plus présent, celui que l’on entend le
plus, consiste à affirmer que les Juifs mènent tout, qu’ils tiennent la
haute finance, qu’ils tiennent les rênes de toute l’information de
l’audiovisuel. On ressent le vieux thème du complot, de pouvoir occulte.
Comme disent plusieurs personnes qui parlent gentiment « De l’or,
nous on n’en a pas dans les banques suisses ». Pour d’autres —
on entend davantage cela à Villeurbanne — le Juif est l’homme en noir, tout
occupé à la prière, d’une visibilité excessive. Souvent, des gens me
disent : « À Villeurbanne, le vendredi soir, on n’est plus
tellement chez nous, on se croirait à Jérusalem ». Pour d’autres
encore, le Juif est l’Israélien conquérant, impitoyable, injuste ; et
pour beaucoup à Lyon, malgré tous les efforts, le Juif demeure surtout un étranger,
un étranger dans la ville.
En
arrière plan, on ressent que, dans le monde sécularisé actuel, le Juif n’en
apparaît que plus comme un “autre” qui se démarque, qui s’affirme, comme
religieux ou comme laïc ; il apparaît sous une identité incompressible,
liée ou pas à l’élection de Dieu. Je dirais, il apparaît comme un lieu de
contre-mémoire, de la contre-mémoire identitaire. Un lieu à partir duquel on
se définit : « je ne suis pas comme lui ». Combien de
fois, au procès Touvier, on a entendu : « Les Juifs n’en
finiront jamais de ne pas pardonner ». Cette contre-mémoire
identitaire constitue comme un fond disponible, à partir duquel une émissarité
pratique peut s’éveiller. Nous parlons de sécularisation, car ces clichés,
ces ressentiments, ces peurs, ces paroles violentes ne proviennent pas plus des
milieux catholiques pratiquants que de “monsieur tout le monde”.
Je
dirais qu’à Lyon, celui qui chez nous tient la place de Drumont, s’appelle
Pierre Vial. Il se dit néo-païen, pan-germaniste et il est Professeur
d’Université. Je ne veux pas affirmer par-là que l’Église ne commet pas
de bévues, parfois graves, mais je tiens à souligner qu’actuellement, suite
à de nombreux gestes posés publiquement dans l’opinion collective, l’Église
catholique, du moins en France, apparaît pour beaucoup comme s’associant trop
aux Juifs dans un travail contre l’antisémitisme.
En
effet pour celui qui est loin de l’Église, chez qui l’antisémitisme est
ensommeillé, entendre que le Pape s’est rendu à la synagogue de Rome,
c’est une chose, ce n’est pas grave, c’est en Italie. Mais savoir que, où
qu’il aille, s’il y a une communauté juive, il visite cette communauté,
comme il l’a fait à Miami ou à Strasbourg, entendre que le Vatican reconnaît,
même tardivement, Israël, entendre que le Pape a reçu récemment Ariel Sharon
au Vatican, entendre — et cela fut pour certains la goutte qui a fait déborder
le vase — qu’un groupe important d’évêques de France se rend à Drancy
pour exprimer une démarche de repentance au sujet du silence des évêques de
France pendant la Shoah, pour beaucoup, chez qui l’antisémitisme
somnolait, trop c’est trop. Même à Reims, — qui, pour certain, demeure le
symbole de la France devenue catholique —, lorsque, devant tout le monde, le
Pape s’est tourné vers le Grand Rabbin de la ville et lui a souhaité un bon Kippour.
Pour eux, trop c’est trop. Dans toutes les sphères de la société et, je
dirais, aussi de l’Église. Pour eux, cela ne fait que renforcer leur antisémitisme
latent, comme me le disaient certains Italiens bien-pensants de Milan :
« Vivement que ce peuple-là meure, on en aura fini de ces relations
avec les Juifs. Les Juifs se sont introduits partout maintenant, même au
Vatican ! » Si depuis Jules Isaac, le Pape Jean XXIII, beaucoup
d’autres partenaires se sont levés et ont permis d’effectuer une telle
avancée, une telle progression — non sans ratés, je veux bien le reconnaître
—, il me semble que nous devons en retirer une éthique ou plutôt, un petit
code de la route, des points de repère pratiques, pour que ce partenariat reste
et demeure fécond demain, face à l’antisémitisme rampant, utilisé pour les
fins les plus diverses.
Si
vous le voulez bien, je vais énoncer rapidement quelques points de repère qui
m’ont semblé effectifs, efficaces, et que j’ai reçus, pour la plupart, à
l’école du cardinal Decourtray. Tout d’abord, le premier principe que
l’on m’avait enseigné et qui est très difficile à mettre en pratique :
« Être d’accord sur le fait que nous ne soyons pas d’accord ».
Cela semble simple et presque un jeu de mots, mais en fait, il apparaît comme
très difficile dans la vie courante de demeurer dans cette position éthique.
Cela signifie que je suis d’accord que, sur de nombreux sujets, nous ne serons
jamais d’accord ; et sur des thèmes qui nous sont chers, notamment la
personne de Jésus. J’avais assisté, en 1993, au colloque sur « Jésus
vu par les Juifs », organisé ici, à Paris, par l’Alliance israélite
universelle Quelqu’un à côté de moi — qui était catholique — me disait
pendant tout le colloque : « mais, ce n’est pas vrai ce qu’ils
disent, mais il faut intervenir » ; je lui ai dit : « mais
c’est une pensée juive sur Jésus ». Tout un colloque, il n’a pas
pu résister. Des sujets qui nous sont chers, la personne de Jésus, Israël, la
tradition, cela suppose que chacun parle depuis son lieu propre et accepte que
l’autre demeure aussi dans son lieu. Je ne vais pas demander par exemple au
Grand Rabbin de Lyon, avec lequel j’ai de très bonnes relations, ce qu’il
pense de Jésus.
Nous
sommes d’accord sur le fait que nous ne sommes pas d’accord. Cela suppose
aussi de notre part à nous, Catholiques, une certaine distance qui nous écarte
de toute recherche de conversion de l’autre. Cela suppose par exemple que je
peux écouter patiemment l’orthodoxie de l’autre sans m’en offusquer.
C’est évident que je ne peux être d’accord avec tout ce que l’orthodoxie
juive exprime, sinon je serais juif ou le Grand Rabbin de France serait chrétien.
Un jour quelqu’un m’a dit : « Les relations avec les Juifs
orthodoxes ne sont que formelles ». J’ai opposé par-là deux petits
faits que je vous livre. Le cardinal Decourtray était dans le coma, suite à
une hémorragie cérébrale ; le Grand Rabbin Wertenschlag, de Lyon, me téléphone
et me demande : « je souhaiterai aller prier les Psaumes auprès
du cardinal ». Je lui réponds : « il y a les médias ».
Il me répond : « la prière ne supporte pas les médias ».
Et je me suis retrouvé, à l’ombre de toute caméra, seul avec le Grand
Rabbin qui, dans la chambre de l’hôpital, récitait les Psaumes au
cardinal et les lui traduisait. On est au-delà du formel. Quelques années plus
tard, l’archevêque de Lyon, Monseigneur Billet, sachant que Marc Aron, président
du B’nai B’rith, était dans ses derniers jours, prend une heure
trente auprès de son lit de malade, à son domicile, pour faire mémoire avec
Marc Aron de tout ce qui s’est vécu à Lyon dans les relations entre Juifs et
Chrétiens depuis cinquante ans. Être d’accord sur le fait de ne pas être
d’accord est une condition qui me semble sine
qua non pour pouvoir se rencontrer et se respecter dans le respect de nos
différences.
Deuxième
point, l’étude de la tradition juive par le Christianisme. Celle-ci s’est
énormément développée, elle n’est pas ma part à moi, elle est plutôt la
part de l’Université catholique de Lyon. Elle me semble une des composantes
qui permet à l’Église de demeurer dans une attitude juste vis-à-vis du Judaïsme
et des Juifs. L’étude de ce que nous appelons notamment l’Ancien Testament,
lorsqu’elle est éclairée par le Judaïsme, demeure l’un des leviers les
plus forts pour sortir d’une théologie dans laquelle le Juif n’est que
l’ombre du Chrétien. Elle ne peut que nous éclairer sur le mystère du
Christianisme, mais elle ne doit pas nous amener dans l’illusion. Nous ne
pouvons ignorer le contentieux historique immense qui ne peut que demeurer
encore longtemps entre Juifs et Chrétiens, tellement l’histoire est lourde.
Le
troisième point, le principe de non substitution. Au cours des siècles, l’Église
s’est toujours située à la place des Juifs et s’est exprimée en leurs
noms. Comment l’Église peut-elle pratiquer aujourd’hui ce principe de non
substitution tout en ne pouvant éviter de se prononcer sur ce qu’elle pense
du peuple juif et notamment du Judaïsme, puisqu’elle y reconnaît ses racines
et qu’elle y reconnaît aussi son frère ? Ce principe de non
substitution me semble une règle qui doit appeler l’Église à ne pas plus
parler du peuple juif qu’elle ne parle d’autres peuples, à ne pas plus
parler d’Israël qu’elle ne parle d’autres États.
Dernier
point, œuvrer ensemble pour la paix. Il me semble qu’en fait le but ultime
que nous recherchons, c’est d’œuvrer non pas pour une entente mais pour la
paix car notre histoire a été une histoire non pas de mésentente mais une
histoire de guerres effectives. Lorsqu’on relit l’ouvrage de Léon Poliakov,
« L’histoire de l’antisémitisme », on y relit une
histoire terrifiante où la paix, la paix concrète, intérieure et effective, a
peu régné au fil des ans entre Catholiques et Juifs. La proximité de la Shoah,
la place des survivants, rendraient indécent le fait de vouloir s’entendre
par de simples dialogues. Il me semble qu’il faut plutôt s’associer dans
des projets à court ou moyen terme pour œuvrer contre l’idolâtrie moderne.
L’idolâtrie moderne, matérialiste, qui assimile une personne à sa valeur
financière ou qui la classe en terme de race comme on le ferait pour un animal,
est à combattre et à dénoncer ensemble. L’idolâtrie moderne dévore autant
de Chrétiens que de Juifs. Elle appelle de notre part un effort pour combattre
l’idolâtrie la plus profonde, surtout pour nous Catholiques, l’idolâtrie
de soi, celle qui nous pousse à nous prendre comme absolu, au point de nier
l’existence de l’autre dans son caractère unique. Nous n’avons que trop
vu les fruits empoisonnés et mortels de l’hitlérisme qui, au nom de l’idolâtrie
d’un peuple mythique, annonçait au peuple juif qu’il devait quitter la
terre.
Et
enfin, en conclusion, deux impératifs qui me semblent d’aujourd’hui et qui
sont tournés vers l’avenir : la transmission du patrimoine aux plus
jeunes. Je me promène beaucoup, en France et ailleurs ; les pionniers du
travail contre l’antisémitisme commencent à vieillir et parfois certains
sont déjà disparus. Il faut absolument transmettre aux plus jeunes la mémoire
et l’histoire de ce qui s’est passé. La mémoire et l’histoire de ce
qu’a fait Jules Isaac. La mémoire et l’histoire de tous ceux qui, ici ou
ailleurs, ont œuvré sous les phares des médias ou dans l’obscurité de la
discrétion pour que des têtes de pont existent entre Juifs et Chrétiens.
Pourquoi est-ce qu’il faut l’enseigner ? Pas seulement pour ne pas les
oublier. Pas seulement parce qu’ils furent des précurseurs. Mais parce
qu’en ce sens, leurs modes de travail contiennent des éléments de ce fameux
“code de la route” des relations judéo-chrétiennes. Code de la route éthique
duquel il serait très dommageable, voire dangereux et risqué, que les générations
les plus jeunes soient privées.
Deuxième
point, il est une autre catégorie de personnes qui, très malheureusement,
vieillissent. Il s’agit des survivants de la Shoah. Combien sont-ils
dans notre pays ou ailleurs, qui ont accepté depuis de nombreuses années de
venir raconter le cauchemar qui les habite, la mémoire de l’horreur des camps ?
Combien sont-ils qui, par leurs témoignages, ont œuvré plus que nous tous
contre l’antisémitisme ? Récemment encore, je voyais l’un des
survivants venir témoigné dans une école : toute l’école s’en est
trouvée modifiée. Leur âge, malheureusement, petit à petit, ne leur
permettra bientôt plus de le faire et la Shoah va entrer dans l’Histoire
et quitter la mémoire. Les jeunes générations doivent pouvoir apprendre la Shoah,
pas seulement à travers quelques clichés, pas seulement par un exposé rapide ;
mais réellement le processus patient, technique, industriel d’extermination
qui a été mis en place par le Reich
pour détruire le peuple juif. L’Homme a la mémoire courte. Il suffit d’une
génération ou deux pour que l’on oublie ou que l’on nie. Nous sommes assez
bien placés à Lyon pour le savoir, nous avons encore une affaire négationniste
qui va être jugée dans les tribunaux au mois de juin. Un jeune a eu une maîtrise
et un D.E.A avec mention “très bien” sur le typhus dans le camp de Dachau :
le professeur, qui n’est pas du tout négationniste, a dit : « J’ai
trouvé ça très rigolo et cela m’a semblé de l’humour que de lui mettre
une mention “très bien” ».
Vous voyez bien à quel sujet de préoccupation
on se trouve confronté. La banalisation est très vite à notre porte. Pour
conclure, je dirais que la sécularisation de l’antisémitisme est un appel
pour que les Juifs et les Chrétiens de bonne volonté s’associent plus étroitement,
dans un grand réalisme, afin que, après-demain, on puisse dire qui étaient
les têtes de pont du dialogue entre Juifs et Chrétiens.
Quand
Paul Thibaud m’a sollicitée pour cette table ronde en m’en présentant
l’enjeu, il m’est venu tout de suite à l’esprit un texte, un texte de
l’historien Étienne Fouilloux, dans son livre « Une Église en quête
de liberté » [6][6].
Ce livre retrace l’histoire de la pensée catholique française entre la crise
moderniste et le concile Vatican II. Or voici le texte en question :
« Il a fallu le déchaînement des persécutions et le choc de la
Shoah pour que naisse un philosémitisme catholique, d’ailleurs contraint
de parer au plus pressé : combattre “l’enseignement du mépris”
d’un antijudaïsme religieux bien difficile à distinguer parfois d’un
antijudaïsme vulgaire ; nouer le dialogue avec les rescapés. »
Mais voilà surtout maintenant la phrase importante : « Telle est
la raison de l’amitié judéo-chrétienne de France depuis 1948. Ces urgences
ont relégué au second plan la réflexion de fond sur le sens de la persistance
du Judaïsme en régime chrétien, réflexion amorcée avant la catastrophe
autour de Maritain ou de biblistes comme le jésuite Bonsirven » — et je
me réjouis qu’on ait si bien parlé tout à l’heure de Bonsirven et qu’on
ait présenté aussi quelques textes de Maritain. Aussi le temps est-il venu,
aujourd’hui, pour une réflexion de fond comme le suggère Étienne Fouilloux,
étant entendu bien sûr qu’une réflexion de fond ne veut pas dire une réflexion
en chambre, coupée des rencontres existentielles ? Sur quoi porterait une
telle réflexion de fond ?
C’est
sur ce sujet que je vais vous proposer quelques pistes enracinées, comme l’a
dit tout à l’heure Monsieur Thibaud, dans mon expérience américaine. Ce que
je vais dire aura donc un caractère un peu biographique dont je vous prie de
m’excuser. Voilà maintenant plusieurs années que la théologie m’a
conduite à m’intéresser au Judaïsme. Lorsque je faisais mes études, Bible,
histoire de l’Église, théologie fondamentale, christologie, philosophie,
toutes les disciplines étudiées me renvoyaient à la méditation de cette
phrase de Pascal, dans les Pensées :
« Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente.
Elle a cela d’unique. » Alors des rencontres et des amitiés avec
des personnes juives ont accru mon désir de mieux connaître cette “religion
précédente” comme l’appelait Pascal.
C’est
ainsi qu’en 1991 et 1992, je suis partie étudier à New York au Jewish
Theological Seminary of America. Cet institut est à la fois l’Université
et le séminaire rabbinique du Conservative Judaism. Le Conservative
Judaism, c’est un courant juif né en Allemagne au XIXème siècle ;
il est florissant au XXème siècle aux États-Unis et après la
Seconde Guerre mondiale, il a essaimé en retour vers l’Europe et vers Israël.
À l’heure actuelle, il est connu à l’échelle internationale sous son
appellation hébraïque “massorti”, ce qui signifie
“traditionnel”. Une communauté “massorti” est présente en
France, à Paris, son rabbin est Rivon Krygier qui est venu plusieurs fois
donner des conférences dans cette maison. Les “massorti” se veulent
à la fois enracinés dans la tradition juive et ouverts au monde moderne et
par-là, capables d’introduire des changements dans leur manière de vivre.
Faire les changements qui s’imposent aujourd’hui, c’est être fidèle à
la tradition car la tradition est un processus toujours vivant. C’est quelque
chose qui m’a beaucoup frappée à New York. Une telle dynamique est déjà à
l’œuvre dans la période biblique et dans la période talmudique disent-ils,
ce processus de changement est sans cesse à l’œuvre à l’intérieur de la
tradition. La devise de leur courant c’est « tradition et changement »
et cette devise donne à ce courant une grande ouverture à de nombreuses réalités
du monde. Des Chrétiens peuvent venir étudier dans ses centres de formation et
c’est ainsi que j’ai pu aller vivre et étudier au Jewish Theological
Seminary de New York.
Là-bas,
j’ai participé régulièrement aux offices à la synagogue et j’en ai été
spirituellement nourrie. Ils m’ont communiqué le sens de la majesté et de la
sainteté de Dieu. Le Shabbat a rythmé mes semaines, jour de louanges,
jour de repos, jour de célébration ; au début quand je ne connaissais
pas grand monde, jour de solitude. Et puis, petit à petit, jour de joyeuses
invitations chez les uns et les autres ou jour de partage et d’étude sur la Parasha
de la semaine avec un petit groupe. Ce qui m’a été donné de vivre grâce
aux offices quotidiens et du Shabbat à la synagogue, c’est comme le
symbole de ce que j’ai vécu durant cette année-là, chercher à comprendre
l’autre presque de l’intérieur. Bien souvent, je ne connais l’autre
qu’au travers de mon propre système de référence ; alors ce que je
sais de lui vient s’intégrer dans ma vision du monde, et c’est inévitable.
Mais cette année-là, en allant vivre et étudier dans un monde religieux qui
n’est pas le mien, j’ai essayé de comprendre l’autre à partir de son
propre univers à lui. C’était son propre univers qui était mon système de
référence pour comprendre. Mais je dis : « presque » parce
que le chemin bien sûr ne peut pas être parcouru entièrement jusqu’au bout.
Il y a eu en tout cas apprivoisement et déplacement.
Je
n’évoquerai pas le détail des études que j’ai faites, je dirais
simplement que j’ai perçu grâce au Talmud que la vérité n’est pas
déjà donnée, elle n’est pas déterminée à l’avance. La vérité se rend
disponible seulement à travers le jeu multiple du raisonnement et de
l’interprétation, et n’est jamais complètement saisie. Cette quête
infinie, cet apprentissage sans cesse renouvelé, donne à l’étude une saveur
particulière. L’étude de la Torah est source de joie et chemin vers
Dieu. Elle conduit aussi à la mise en pratique de la Torah et j’ai perçu
à quel point la Halakhah informe la vie juive au quotidien dans toutes
ses dimensions, y compris les dimensions les plus concrètes, les plus
corporelles. J’ai dû apprendre à observer les règles alimentaires de manière
à pouvoir faire la cuisine avec les autres étudiants ; et lors des
discussions, j’ai senti que respecter la Halakhah, c’était pour eux
— je vais employer un terme propre au vocabulaire chrétien, mais ça traduit
un peu ce que j’ai perçu — c’était pour eux, vivre une forme d’ascèse
à laquelle ils donnent beaucoup de sens. Le rituel personnel et communautaire
de la Halakhah est très porteur et j’en ai bénéficié moi-même. Une
étrange beauté s’en dégage, riche d’exigence, riche aussi de
significations anthropologiques. Les gestes du rituel peuvent toujours être
reliés à l’intériorité de la personne qui les vit et c’est en vivant
certains éléments de la Halakhah avec les amis de New York qu’il
m’a été donné d’en apercevoir la profondeur spirituelle.
J’ai
découvert aussi un peu le Judaïsme américain en me promenant dans New York et
aussi dans le reste des États-Unis, en allant dans diverses synagogues, en étant
invitée dans des familles et en participant à des rencontres entre Chrétiens
et Juifs de toutes obédiences. Pour les Chrétiens, cela allait des baptistes
aux orthodoxes, pour les Juifs des libéraux aux néo-orthodoxes et orthodoxes,
en passant par les “conservative” et les “reconstructionniste”.
Je dirais que le Judaïsme américain m’est apparue comme un Judaïsme qui
n’a pas de complexes vis-à-vis des Chrétiens, un Judaïsme qui se sent libre
et sûr de lui. Cela s’explique bien sûr : d’une part, la Seconde
Guerre mondiale a eu lieu loin du sol américain et d’autre part, les
communautés juives aux États-Unis sont numériquement fortes. J’ai découvert
que les relations entre Juifs et Chrétiens pouvaient se vivre sur un pied d’égalité,
à cause sans doute de ces facteurs, et ceci est très libérant.
Une
fois que la relation de confiance et d’amitié est engagée, les questions
viennent alors très vite : Comment est-ce que cela se passe chez toi, dans
ta communauté, dans ton Église ? Comment est-ce que tu vis la prière ?
Comment est-ce que tu vis le rapport à la Loi ? etc., etc. Ce qui est
attendu et ce qui est souhaité, c’est une relation de réciprocité où
l’on peut se poser des questions, se questionner, s’intéresser mutuellement
à ce que vivent les uns et les autres, éventuellement aussi dire son désaccord.
Bien sûr, il y a des préjugés, il y a des stéréotypes, mais ils tombent peu
à peu quand la relation n’est pas marquée par la peur d’avoir dit quelque
chose d’inconvenant mais par le désir de mieux se connaître, quand chacun
est suffisamment sûr de soi et sûr des autres et sûr de la relation.
Au
terme de cette année passée à New York, une transformation s’est opérée
en moi. Le Judaïsme n’est plus seulement la “religion précédente” dont
parlait Pascal, c’est une réalité bien vivante, contemporaine et je ne peux
plus entendre la métaphore filiale qui est souvent employée : l’Église
est la fille de la synagogue — c’est cela la métaphore filiale — ;
je ne peux plus l’entendre sans penser aussitôt à une autre métaphore, la métaphore
fraternelle. Ne sommes-nous pas frères et sœurs en ce XXème siècle
comme au premier siècle ? N’avons-nous pas intérêt à penser nos
relations en termes de relations fraternelles ? Pour cela, je m’appuie
sur ce qu’a dit Jean-Paul II en visite à la synagogue de Rome le 13 avril
1986. Il disait : « Il y a longtemps que je pense à cette visite,
elle veut apporter une contribution décisive à la consolidation des bonnes
relations entre nos deux communautés. Nous avons avec la religion juive des
rapports que nous n’avons avec aucune autre religion. Vous êtes nos frères
de prédilection et, dans un certain sens, on pourrait dire, nos frères aînés. »
Alors je voudrais réfléchir maintenant, rapidement, aux implications de cette
expression « frères aînés » que j’emprunte donc à
Jean-Paul II.
Le
Judaïsme n’est pas seulement la racine du Christianisme, ce n’est pas
seulement une religion mère, c’est une « religion sœur ». C’est ce que
j’appelle le changement dans les métaphores familiales et c’est important,
je crois. Traiter le Judaïsme comme une « religion sœur », c’est prendre
en compte tout le développement du Judaïsme rabbinique depuis deux mille ans,
depuis Yavné. Le Judaïsme ne s’est pas contenté d’être la racine
du Christianisme. Il a connu, depuis deux mille ans, un développement d’une
grande richesse. Développement qui a suivi un chemin parallèle, pourrait-on
dire, à celui du Christianisme. Parallèle au sens où chacune des deux
traditions religieuses a poursuivi sa propre route avec, certes, des
interactions mutuelles, mais ces interactions sont sans doute encore méconnues
aujourd’hui. Celle qu’on connaît le mieux, c’est ce qui concerne la Septante.
L’adoption de la Septante par les premières communautés chrétiennes
a sans doute occasionné son rejet par le Judaïsme rabbinique, mais il y a sûrement
eu d’autres interactions.
Traiter
le Judaïsme comme une « religion sœur », c’est éviter des confusions méthodologiques,
confusions qui consistent à considérer comme racine, pour les Chrétiens, tout
ce que vivent les Juifs, à quelque époque que ce soit. Je ne veux pas dire que
les Chrétiens ont à se désintéresser de ce qu’ont vécu les Juifs pendant
ces deux mille ans, mais simplement qu’ils n’ont pas à le considérer comme
racine pour eux puisque, de toute façon, ils l’ont superbement ignoré, si ce
n’est méprisé... Sans doute y a-t-il des résonances, de secrètes
connivences entre ce qu’ont vécu Juifs et Chrétiens pendant ces deux mille
ans mais aussi de profondes différences.
Traiter
le Judaïsme comme une « religion sœur », c’est se livrer à une relecture
de l’histoire du premier siècle de l’ère commune. En effet, les recherches
habituelles tendent de plus en plus à reconnaître que le Judaïsme — compris
comme Judaïsme rabbinique qui a pris corps à Yavné — et le
Christianisme sont tous les deux héritiers du Judaïsme biblique. Le
Judaïsme biblique n’a pas eu un héritier, mais deux. Le Judaïsme tel
qu’il existe aujourd’hui est historiquement issu, comme le Christianisme,
d’une crise politique et religieuse en Israël qui a commencé avec la prise
de Jérusalem en 587 avant notre ère. Il y a donc une dialectique de continuité
et de discontinuité avec l’héritage hébraïque et biblique à l’œuvre
dans nos deux traditions. Certes, il ne faudrait pas oublier que la lente
transformation de ce Judaïsme biblique en Judaïsme rabbinique avait commencé
dès l’époque d’Esdras, donc avant le premier siècle et avant Yavné.
Nous sommes là sur un terrain difficile : qu’aucune des deux traditions
religieuses ne puisse être reconnue comme la seule détentrice de l’héritage
biblique, voilà qui bouleverse bien des façons de voir les choses de part et
d’autre.
Traiter
le Judaïsme comme une « religion sœur » prend tout son poids aussi si l’on
considère l’importance des relations fraternelles dans la Bible. Joseph et
ses frères par exemple, l’aîné et le cadet dans la parabole de Luc
15, nous disent que le projet de Dieu passe par la réussite des relations
fraternelles. Le rapport entre Israël et les Nations dans la Bible peut être
lu comme la transposition à l’échelle des peuples de ces relations
fraternelles souvent difficiles, marquées par la jalousie, mais où
l’acceptation des différences est un chemin de réconciliation. Traiter le
Judaïsme comme une « religion sœur », c’est mettre l’accent sur
l’origine commune et aussi sur l’importance du “vivre ensemble”
aujourd’hui. Bien sûr, il s’agit d’améliorer nos relations mutuelles
mais aussi de nous aider les uns les autres à collaborer ensemble pour un monde
plus fraternel.
Traiter
le Judaïsme comme une « religion sœur », c’est finalement entrer dans une
relation d’égalité et de réciprocité. Qu’advient-il alors de la fameuse
dissymétrie entre Chrétiens et Juifs ? Elle ne disparaît pas pour
autant. Vous avez entendu dans ce qu’a dit Jean-Paul II à Rome :
« Vous êtes nos frères aînés ». C’est en scrutant son
propre mystère, comme l’a très bien dit le concile Vatican II, que l’Église
découvre le lien spirituel qui la relie à la lignée d’Abraham. Ce lien avec
le Judaïsme est constitutif de l’identité de l’Église. La dissymétrie
peut donc être maintenue au sein de relations marquées par le sceau de la
fraternité. Frères aînés : “aînés” dit la précédence. En tant
qu’Église formée surtout de pagano-chrétiens, nous apprenons à recevoir
quelque chose de nos aînés. Paul, dans Romain 9-11, invite les
pagano-chrétiens à ne pas faire les fiers aux dépens de leurs aînés.
Il
s’agit pour les Chrétiens de trouver la façon juste de vivre la relation,
une relation fraternelle faite à la fois d’égalité et de respect pour l’aîné.
Savoir écouter, savoir aussi parler, savoir recevoir, savoir dire son identité.
Je vous propose un exemple pour vivre cela, quelques réflexions sur la Bible :
beaucoup de Chrétiens sont attirés par la tradition juive de la lecture de la
Bible ; mais ils la considèrent parfois comme plus ancienne et plus
autorisée que la tradition chrétienne. Ceci n’est pas tout à fait juste au
niveau historique… Le Nouveau Testament lui-même contient un filon
apocalyptique très ancien, qui n’a pas été recueilli et honoré de la même
manière par le Judaïsme rabbinique. J’attire également l’attention sur
l’exégèse historique de la Bible : au XIXème siècle, ce
type d’exégèse était marquée d’une idéologie déplaisante, et avait un
fort aspect desséchant. Savons-nous qu’au XXème siècle, cette exégèse
a beaucoup changé et est fort intéressante ?
Ainsi
l’École de Lausanne, avec Daniel Marguerat. C’est en “exil” qu’a mûri
la réflexion d’Israël sur son histoire ; c’est en “exil” que de
nombreux livres bibliques ont été, non pas écrits, mais mis en forme pour
devenir les livres que nous connaissons. D’où toute une réflexion sur
l’histoire comme révélatrice de la présence et de l’action de Dieu. Les
recherches de l’École de Lausanne ont une portée théologique, spirituelle,
religieuse, qu’on ne peut ignorer. Or au début de son livre : Les Dix
Commandements, Marc-Alain Ouaknin [7][7]
dit pourquoi il ne fera pas d’histoire dans son livre : il fait une
description caricaturale (lui-même le reconnaît et s’en excuse) de l’exégèse
historique ; ce serait une exégèse qui laisse le passé dans le passé,
et n’a aucune perspective existentielle. Mais il est facile de faire une
caricature de ce que l’on ne veut pas, pour pouvoir ensuite mieux le rejeter.
Je sais que la perspective historique n’est pas celle du midrash. Je
crois pourtant que l’histoire a une valeur existentielle : étudier la
manière dont les livres bibliques ont été peu à peu mis en forme par les
communautés hébraïques peut être très stimulant pour notre existence dans
le présent. Aussi, on peut souhaiter que ni les Juifs, ni les Chrétiens intéressés
par la tradition juive de la lecture de la Bible ne s’interdisent de regarder
d’autres lectures possibles.
Je
dirais en conclusion que nous avons à trouver ensemble, Juifs et Chrétiens,
une manière de vivre la relation fraternelle, une manière juste de vivre la
relation fraternelle. Nous partageons un même héritage biblique, interprété
et vécu de manière différente. Il s’agit de veiller à ce que la
reconnaissance de nos points communs n’occultent pas la perception et le
respect de l’altérité, et vice versa d’ailleurs. Tâche difficile mais qui
pourra faire de nous en vérité, des frères et sœurs enfants du même Père.
Après
les deux exposés, si émouvants, de nos amis catholiques, j'espère que vous ne
trouverez pas trop académiques les réflexions que je vais vous présenter.
Nous savons que chacun apporte au monde ce qu'il peut…
Je
vais reprendre la question qui nous avait été posée : « Fin de l'antisémitisme
chrétien ? » et essayer de poser en d'autres termes la question si souvent
traitée de l'antisémitisme chrétien. Depuis les travaux de Léon Poliakov —
dont on a tendance à simplifier les analyses —, on oppose volontiers l'antijudaïsme
chrétien séculaire à l'antisémitisme moderne. Le premier aurait, pendant des
siècles, combattu la religion juive et humilié les Juifs, tout en protégeant
leur existence à titre de peuple-témoin. Mais il aurait laissé ouverte la
possibilité de leur conversion à la vraie foi. Le second, en élaborant l'idée
de “race juive”, légitimée par la science de l'époque, ôtait toute
possibilité aux Juifs d'échapper à leur destin. L'éventualité de la
conversion était désormais exclue, l'altérité des Juifs fondée sur des critères
biologiques étant absolue. Cette conception a conduit logiquement au projet
d'extermination.
C'est
cette opposition que je voudrais discuter. Il me semble que ces deux formes
d'antisémitisme ne se sont pas succédé aussi simplement, mais qu'au long des
siècles, ils ont coexisté, même si la justification en termes de races n'a été
véritablement élaborée scientifiquement qu'au XIXème siècle.
L'Église,
comme toute institution humaine, est traversée de tensions et de
contradictions. La tension entre l'universalité de son message et les préjugés
des hommes n'a jamais été mieux révélée qu'au temps des Grandes Découvertes.
Si Paul donne à l'Ancien Testament sa « portée
dans l'histoire universelle », selon la formule de Max Weber, s'il diffuse
le message du Christ en lui donnant la vocation de « sacerdoce universel », si la Bible, en établissant une généalogie
qui fait remonter tous les hommes à Adam, implique l'unité fondamentale de
l'humanité, le débat à l'intérieur de l'Église montre que cette conception
ne s'est pas imposée sans résistance. Avant même la découverte du Nouveau
Monde, la théorie de l'unité fondamentale de l'humanité fut toujours contestée
au nom du constat des différences entre les hommes. Mais la découverte du
Nouveau Monde constitua une épreuve pour la dimension universelle du
Christianisme : l'Indien vaincu, qui appartient à ce monde si lointain et si étrange,
donc inférieur, était-il créé à l'image de Dieu au même titre que l'Européen
chrétien, son vainqueur ?
La
papauté prit parti. En 1537, Paul III promulgua la bulle Sublimis Deus dans laquelle il affirma que « les Indiens, êtres doués de raison et de dignité, ne devaient pas être
privés de leur liberté ni de leurs biens, qu'ils étaient parfaitement aptes
à recevoir la lumière chrétienne, et qu'ils devaient être “invités” à
la foi par la prédication de la parole de Dieu et l'exemple des bonnes mœurs.
(..) Les Indiens étant de véritables
hommes, (..) ne pourront être
d'aucune façon privés de leur liberté ni de la possession de leurs biens
». Pourtant le débat se poursuivit tout au long du siècle. L'épisode qui
prit la plus grande valeur symbolique fut la « dispute » de Valladolid
qui, en 1550-1551, opposa les arguments du Docteur Gines de Sepulveda, chanoine
de Cordoue et traducteur d'Aristote, au « seigneur évêque de Chiapas,
Bartolomé de Las Casas » devant un jury de sages, juristes et théologiens.
Elle resta célèbre parce qu'on y formula, avec une grande qualité, en
reprenant les arguments des débats qui duraient depuis le début du siècle,
les termes de l'interrogation politique, philosophique et morale que soulevait
l'expansion mondiale des Européens et l'universalité du message de l'Église.
D'un côté, en se fondant sur l'autorité d'Aristote, Sepulveda invoquait la
nature inférieure des Indiens. En 1519, à Barcelone, l'évêque Quevedo avait
déjà repris la formule d'Aristote pour affirmer : « Quant
aux Indiens, ceux que je connais et ceux des autres régions sur lesquelles j'ai
pu me renseigner sont des êtres inférieurs, des esclaves par nature »
(souligné par l'auteur). À Valladolid, en 1550, Sepulveda reprend l'argument
en rappelant la formule bien connue d'Aristote : « Est en effet esclave par nature celui (..) qui a la raison en partage dans la mesure seulement où elle est impliquée
dans la sensation, mais sans la posséder pleinement » (Pol.
1254 b). Pour Sepulveda, la société humaine est naturellement hiérarchique.
Il existe une échelle unique de valeurs, en sorte que les Indiens sont « aussi
inférieurs aux Espagnols que les enfants aux adultes et les femmes aux hommes ».
En réponse, Las Casas proclame avec force les principes de l'universalisme chrétien :
« Notre religion est destinée à toutes
les nations du monde ; toutes, elle les accueille, elle n'en prive aucune de
liberté sous prétexte qu'elles sont esclaves par nature. (..) Il
n'existe aucune nation au monde, quelles que soient la barbarie, la férocité
ou la dépravation de ses coutumes, qui ne puisse devenir un jour une nation
policée, dont les membres se comportent de façon humaine et conforme à la
raison ».
Rien
n'illustre mieux la tension entre l'universalité proclamée du message de l'Église
et ses pratiques que l'invention des « statuts de pureté de sang », élaborés
en Espagne après l'expulsion des Juifs et des Musulmans. L'Église divisa les
Chrétiens, pourtant également créés à l'image de Dieu, en “Vieux Chrétiens”
au “sang pur” et “Nouveaux Chrétiens” dont le “sang” restait
“impur”, puisqu'ils étaient les descendants de Juifs et de Musulmans
convertis à la fin de la Reconquista
espagnole. Selon les théologiens, le sang des conversos
avait été corrompu par leur fausse croyance. Avoir refusé le Christ les avait
définitivement souillés, cette tare ineffaçable avait été transmise à
leurs enfants et petits-enfants : en dépit de leur conversion, le baptême
ne pouvait l'effacer. L'Église instituait des catégories raciales au mépris
de son message universel. Selon la formule de Léon Poliakov, le racisme
s'exprimait en termes théologiques. L'antijudaïsme religieux n'a pas attendu
le développement de la pensée raciste au XIXème siècle pour
devenir antisémitisme ; ou, plutôt, n'est-ce pas le chercheur
d'aujourd'hui qui introduit une distinction claire qui n'était pas reconnue
dans le passé, où le religieux et l'ethnique étaient mêlés ?
La
tension entre l'enseignement de l'Église et les pratiques de certains
catholiques est d'ailleurs une constante. En écoutant André Encrevé tout à
l'heure, je pensais à ma rencontre avec Philippe Ariès et au témoignage de
mon ami Daniel Cordier. L'un et l'autre sont issus de ces familles de
bourgeoisie catholique provinciale, qui, dans les années 1930, étaient
naturellement et spontanément antisémites. Les convictions de leurs familles
(et les leurs à l'époque) en faveur de l'Action française n'avaient
absolument pas été ébranlées par le fait que Rome avait condamné cette
dernière.
Nous devons toujours penser
que cette tension existe à l'intérieur de l'Église, qu'elle se maintient
aujourd'hui entre ceux qui mènent le dialogue avec les Juifs et qui ont
renouvelé les relations entre Juifs et Chrétiens et d'autres membres de l'Église,
qui n'ont pas entrepris la même révision et résistent à l'idée de remettre
leurs convictions — ou leurs préjugés — en question. Encore une fois, l'Église
est une institution humaine, traversée de tensions, et l'antijudaïsme chrétien
lui-même ne fut jamais purement religieux.
On
peut aussi réviser l'opposition entre antijudaïsme chrétien et antisémitisme
moderne. Plus qu'une opposition, je pense plus juste de proposer l'idée de
“recyclage”. L'antijudaïsme chrétien avait des dimensions qu'en langage
moderne on qualifierait d'ethniques, quand les convertis n'étaient pas considérés
comme de vrais Chrétiens. Ce thème fut repris, développé et légitimé par
la pensée raciste du XIXème siècle, mais cette dernière ne dédaignait
pas de faire appel à l'argumentaire religieux et aux images dégradantes des
Juifs qui avaient été véhiculés dans les siècles précédents au nom de
l'antijudaïsme religieux. Il y avait moins rupture entre deux formes d'hostilité
à l'égard des Juifs que ré-interprétation de thèmes anciens selon le
langage et les représentations de l'époque. Ce recyclage se pratiqua à droite
et à gauche de l'horizon politique, avec des choix différents dans les thèmes.
La République avait accordé l'Émancipation et la citoyenneté aux Juifs. La
Droite, tenante de l'Ancien Régime, était hostile au projet révolutionnaire,
donc à l'Émancipation. Elle s'opposait aux socialistes, parmi lesquels on
trouvait quelques Juifs, qui cristallisèrent immédiatement la haine contre
“le” révolutionnaire. Beaucoup de socialistes, de leur côté, furent
farouchement antisémites : le Juif, c'était le capitaliste, c'était
Rothschild. Les socialistes se désintéressèrent de l'Affaire Dreyfus pendant
longtemps, c'était une affaire entre bourgeois.
Les
nouvelles conditions historiques ont ainsi transformé des thèmes et des
pratiques très anciens. Dans des sociétés organisées par un principe
religieux, au temps des Croisades, les Croisés partant libérer le tombeau du
Christ des mains des Infidèles massacraient les Juifs sur leur chemin, au nom
de la vraie foi. Dans les sociétés modernes, politiques et scientifiques,
c'est au nom de la science et en utilisant la rationalité de l'organisation
bureaucratique que l'on a exterminé les Juifs. C'était, chaque fois, le
recyclage de représentations séculaires et de fantasmes très anciens. On peut
donc s'interroger sur les formes de recyclage d'aujourd'hui. A la fin de la
guerre, beaucoup d'entre nous (c'était mon cas) pensaient que, le terrible prix
payé, on ne reverrait plus l'antisémitisme. Nous savons aujourd'hui qu'il
s'agissait d'une illusion et que les formes de recyclage sont infinies.
Il
n'en reste pas moins que, pour les responsables les plus autorisés de l'Église,
la Shoah a effectivement conduit à
une réflexion et une révision fondamentales des relations avec les Juifs et le
Judaïsme. Mais cela n'implique pas que tous les membres de l'Église soient
touchés par ce mouvement. Tous les Chrétiens n'ont pas évacué les fantasmes
du passé et les effets de l'enseignement séculaire du mépris. Dans l'Occident
chrétien, ce sont les Juifs et les noirs qui ont été les objets privilégiés
des passions, des humiliations, des exclusions, des stigmatisations. Au Japon,
c'est une population, indiscernable des autres Japonais, les Burakumin, qui
cristallisent ces passions et subissent un destin tragique. Dans tous les cas,
nous voyons la difficulté avec laquelle s'appliquent les principes universels
aux populations méprisées depuis des siècles. L'affirmation de l'égale
citoyenneté des Juifs n'a pas suffi pour qu'ils soient considérés comme des
citoyens égaux aux autres. L'universalité du message chrétien a toujours été
contestée à l'intérieur de l'Église elle-même. Aujourd'hui, le travail de
tous ceux qui œuvrent au véritable dialogue judéo-chrétien n'implique pas
que tous les Chrétiens participent à cette révision. Il ne faut jamais
oublier que la rationalité de l'ordre politique ou de l'ordre religieux
s'impose toujours difficilement quand il s'agit de surmonter les passions des
hommes. La volonté d'universalité de l'Église, le contrôle qu'elle s'attache
à apporter aux émotions religieuses sont toujours limités par la force des
passions. L'Église n'impose pas sans difficultés ses valeurs à ses propres
membres.
Je
voudrais terminer sur la question qu'on a déjà posée : “Que faire ?”.
C'est vrai, comme on l'a déjà dit, qu'il faut transmettre le souvenir de la Shoah
et du combat pour le véritable dialogue et la véritable amitié judéo-chrétienne.
Permettez-moi une anecdote : mes petits-enfants fréquentent à Aix l'école
Jules Isaac. Ni mon fils ni ma belle-fille ne savaient qui était Jules Isaac, même
s'ils avaient entendu parler du “Mallet-Isaac”. Cela devait être le cas des
autres parents. Les représentations folles qui ont nourri l'antisémitisme se
transmettent mieux d'une génération à l'autre que le combat intellectuel et
moral pour la vérité. Pourtant il faut le mener. Il faut le conduire de manière
rationnelle. C'est là la tâche des historiens. Les survivants, les témoins
sont en train de mourir. Il faut écouter, admirer, respecter les derniers
d'entre eux qui continuent à vouloir témoigner. Mais l'avenir de la
transmission est désormais confiée aux historiens et il faut défendre les
droits de la connaissance rationnelle contre ceux qui invoquent
“l'indicible” et l'“intransmissible”. Mais c'est aussi la tâche de tous
les Juifs et de tous les Chrétiens : il faut continuer le dialogue amical et
clair, tel qu'il a été institué au sein de l'Amitié judéo-chrétienne. Nous
savons que c'est là le chemin long et austère de la vérité et de la raison,
mais cela doit être le nôtre.
Ce
n'est pas toujours si facile. Nous tous qui sommes ici, nous sommes profondément
convaincus de la nécessité de ce dialogue exigeant et nous pouvons le mener en
toute liberté et responsabilité. Mais je voudrais vous confier la gêne qui me
saisit parfois dans nos rencontres. Les Catholiques sont, par définition, en
position de “repentance” et, bien entendu, ceux avec lesquels nous discutons
sont convaincus des responsabilités de l'Église dans le passé, décidés à
éclaircir ce passé, à lutter dans le sens de la pleine reconnaissance réciproque
des Juifs et du Judaïsme, des Chrétiens et de l'Église. Il est donc tout à
fait déplaisant que nous, Juifs, nous les maintenions dans cette position de
“repentance”, ils sont tellement sympathiques et de bonne volonté ! Le
dialogue exigeant qu'il faudrait aussi mener, c'est avec ceux qui ne sont pas
ici, avec ceux qui, pour des raisons diverses, ne sont pas convaincus de sa nécessité.
Or, par définition, ils ne sont pas là. Comment faire ?
C'est
simplement rappeler que le combat pour la vérité est long. Il faut pourtant
croire à la raison humaine et, comme le disait Emile Moatti tout à l'heure,
croire que l'Esprit souffle quelquefois. Si le dialogue est difficile, ce n'est
pas une raison pour ne pas se battre pour l'établir.
[1][1]
Lettre au Pape sur le pardon au peuple juif, Editions de
l’Archipel, 1998, 211 pages [NDLR]
[2][2]
Catholicisme et Judaïsme dans la modernité, Cerf, Coll. Cogitatio fidei, 1998, 350 p. [NDLR]
[3][3]
La relation à l’autre. Au cœur de la pensée sociologique,
Gallimard, Essais, 1998, 562 p. [NDLR].
[4][4]
Texte établi à partir de l’enregistrement magnétique, non revu par
l’auteur [NDLR].
[5][5]
Texte établi à partir de l’enregistrement magnétique, non revu par
l’auteur [NDLR].
[6][6]
Desclée de Brouwer, 1998, 325 pages [NDLR].
[7][7]
Seuil, 1999, 285 p. [NDLR].