Article paru dans L'Arche n°519 (mai 2001)

Le négationniste, l'antisioniste et leurs très nombreux amis

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La Conférence négationniste mondiale qui devait se tenir à Beyrouth du 31 mars au 3 avril (L'Arche n°517, mars 2001) a été interdite à la dernière minute par le chef du gouvernement libanais, Rafic Hariri. Celui-ci répondait ainsi à des pressions provenant de l'étranger, notamment des États-Unis et de France. Tout est bien qui finit bien? Pas exactement. L'affaire est un peu plus complexe, et elle mérite d'être racontée ici. Tout d'abord, revenons à la période d'avant l'interdiction. Nous sommes au début du mois de mars. Les protestations s'élèvent d'un peu partout devant ce qui apparaît comme une sainte alliance des négationnistes et des antisionistes. Les négationnistes, en effet, ne se sont pas invités au Liban par hasard. L'initiateur de la conférence, le Suisse Jürgen Graf, est réfugié à Téhéran depuis qu'il a été condamné dans son pays à la prison pour incitation à la haine raciale. Selon des bruits insistants, l'Iran finance toute l'opération et le Hezbollah pro-iranien a été chargé d'assurer sa sécurité. S'agirait-il d'une tentative d'OPA islamiste sur le nationalisme palestinien, par néo-nazis interposés? Les personnes qui ont la mémoire longue rappellent que, déjà, dans les années soixante, des camps d'entraînement palestiniens au Liban étaient truffés de militants d'extrême droite.

Un certain nombre d'intellectuels arabes se sentent mal à l'aise: ils sont, certes, opposés au sionisme mais n'ont rien à voir avec la bande de néo-nazis qui anime l'internationale négationniste. Des contacts sont pris. Le 15 mars, Le Monde publie un appel portant les signatures de quatorze personnalités, dont le Libanais Adonis et les Palestiniens Edward Saïd, Elias Sanbar et Mahmoud Darwich. On y lit: "Nous, intellectuels arabes, sommes indignés par cette entreprise antisémite. Nous alertons à ce sujet les opinions publiques libanaise et arabes et appelons les autorités compétentes du Liban à interdire la tenue à Beyrouth de cette manifestation inadmissible."

L'ambassadeur d'Israël en France, Élie Barnavi, rend hommage aux signataires et salue leur geste dans lequel il voit "un événement" (Le Monde, 18-19 mars). "C'est bien la première fois, souligne-t-il, qu'un groupe d'intellectuels arabes signent un véritable manifeste, et avec quel éclat. (…) Ce faisant, ils ont affirmé, au-delà de l'adversité présente, l'inéluctabilité de notre réconciliation future. Ils ont simplement redit notre commune humanité."

Le message ému d'Élie Barnavi lui vaut aussitôt une réponse injurieuse de l'un des signataires, l'écrivain libanais Elias Khoury, qui dénonce son "insolence": comment un représentant d'Israël, pays qui pratique "la discrimination raciale, la répression et l'occupation", ose-t-il saluer le groupe des intellectuels arabes? Cette réponse n'est que le premier signe de la tempête qui va se déclencher dans le monde arabe. Car si Khoury tient, malgré tout, à se démarquer du négationnisme, d'autres ne sont pas si regardants. Le 22 mars, l'agence Associated Press rapporte de Beyrouth une déclaration de Fathi Kleib, le porte-parole du Front démocratique pour la libération de la Palestine (une organisation dirigée par Nayef Hawatmeh, qui a su s'attirer des sympathies dans les milieux de la gauche européenne mais qui a apparemment plus d'une corde à son arc). Kleib "n'a pas d'avis sur la tenue de la conférence au Liban", mais selon lui "il est toujours bon de revoir et de réexaminer l'histoire". Le lendemain, un porte-parole du Hezbollah déclare à l'agence Reuters que son organisation "n'a, jusqu'ici, reçu aucune invitation" à participer à la conférence. En clair: les négationnistes sont invités à se porter au premier plan, le reste suivra.

Sur ce, l'annonce de l'interdiction de la conférence tombe comme un coup de tonnerre. Il faut dire que Rafic Hariri a expliqué sa décision en des termes quelque peu ambigus. "Le Liban, a-t-il déclaré, a des choses plus importantes à faire que de tenir des conférences qui portent atteinte à son prestige international et qui souillent sa réputation." Aucune condamnation du négationnisme en tant que tel. Le groupuscule néo-nazi suisse Vérité et Justice, derrière lequel se dissimule Jürgen Graf, enfonce le clou. Dans un communiqué, il désigne aussitôt les coupables: ce sont "les sionistes qui, tenant dans leur poigne d'acier les médias occidentaux, ont réussi durant plus de cinq décennies à imposer au monde leur falsification de l'histoire". Car la puissance des "sionistes" est grande: "Ils contrôlent, dans une large mesure, les journaux, les livres, les films, les théâtres et même les universités." Sur ce, Jürgen Graf s'en prend aux quatorze intellectuels arabes, et leur fait la leçon: "Celui qui prétend être antisioniste tout en endossant les falsifications sionistes de l'histoire, comme les "six millions" et les "chambres à gaz", n'est rien d'autre qu'un hypocrite."

Le négationniste suisse (et iranien d'adoption) n'est pas seul de cet avis. Un peu partout dans le Proche-Orient arabe, les quatorze sont montrés du doigt. Une journaliste palestinienne basée à Amman, Samaa Abou-Sharar, mène l'enquête. Elle s'adresse au plus éminent des quatorze, l'universitaire américain d'origine palestinienne Edward Saïd. Est-il vrai, lui demande-t-elle, que vous ayez signé un appel demandant l'interdiction de la conférence de Beyrouth? Pas du tout, répond Edward Saïd, dans un courrier électronique daté du 2 avril. "J'ai été contacté au téléphone. On m'a dit qu'on n'avait pas le temps de m'envoyer un document écrit, et m'a demandé d'approuver le texte pour signature. J'ai donné mon accord, à la condition qu'il n'y ait pas d'appel, à aucun gouvernement que ce soit, concernant l'interdiction de la conférence." Edward Saïd s'explique: il est contre le négationnisme, mais il est aussi contre toute forme de censure. Les coupables? "Un petit groupe d'"intellectuels" [les guillemets sont dans le texte] qui ont tout simplement trahi ma confiance." Un rapide regard sur la liste des signataires permet de voir à qui s'adresse cette accusation… M. Saïd est contre toute censure, certes, mais il ne répugne pas à désigner d'autres intellectuels (avec ou sans guillemets) à la vindicte du public arabe.

De fait, le ton monte et les adversaires du négationnisme sont de plus en plus isolés. Les déçus de Beyrouth annoncent la tenue à Amman d'un "forum" sur le thème: "Qu'est-il advenu de la conférence des historiens révisionnistes [sic] de Beyrouth?" La réunion aura lieu le 8 avril, dans les locaux de l'Association des écrivains jordaniens. Prendront la parole: Hayat Atiyah, un journaliste libanais "spécialiste du révisionnisme historique européen et fervent laïque", Arafat Hijjazi, un journaliste jordanien "connu pour ses positions antisionistes", Ibrahim Alloush, "directeur du Free Arab Voice et membre du bureau de l'Association contre le sionisme et le racisme", sous la présidence de Hisham Ghassib, "professeur d'université et président du Forum de la pensée socialiste". Mais, deux jours avant la date annoncée, les quatre orateurs sont convoqués dans les bureaux de la police, où on leur explique que la réunion doit être reportée. Motif: le roi de Jordanie part en visite officielle aux États-Unis, et cela ferait mauvais effet. Les organisateurs, ayant pris acte de ce que nul ne leur a opposé une condamnation de principe du négationnisme, annoncent que la réunion aura lieu avant fin avril.

Entre-temps, l'Association des écrivains jordaniens rend publique une "déclaration officielle" où elle "dénonce la déclaration des quatorze intellectuels arabes". Il ne s'agit pas, comme dans le propos embarrassé d'Edward Saïd, de défendre la liberté d'expression. La prise de position porte sur le fond de l'affaire. "Ayant étudié les textes qui devaient être présentés à cette conférence", l'Association résume leur contenu comme suit: "Ce sont des travaux de recherche qui abordent principalement l'extorsion politique, morale et culturelle pratiquée par le mouvement sioniste international dans le monde en général, et plus particulièrement en Occident, afin de justifier sa conduite envers les Palestiniens." De plus, est-il souligné, "les historiens révisionnistes désapprouvent l'expulsion des Palestiniens de leur pays. Ils contribuent, par leurs efforts antisionistes, à la libération de la Palestine et au retour des Palestiniens dans leur pays.". C'est pourquoi l'Association condamne la démarche consistant à "faire signer (au téléphone), par des intellectuels "arabes" [les guillemets sont dans le texte],une déclaration contre la Conférence sur le sionisme et le révisionnisme historique". À ces intellectuels arabes dévoyés - puisque leur titre d'intellectuels et leur qualité d'arabes ont été mis entre guillemets, respectivement, par Edward Saïd et par les écrivains jordaniens - il ne reste plus qu'à s'inspirer du modèle qui leur est proposé par l'Association: "une brochure digne de respect" diffusée par les négationnistes français de la Vieille Taupe. D'ailleurs, est-il souligné in fine dans ce qui apparaît comme le coup de pied de l'âne, "les louanges que l'ambassadeur sioniste à Paris a décernées aux quatorze intellectuels à la suite de leur déclaration devraient suffire à montrer la gravité de leur faute".

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