Automne

 

Par Antoine Peillon

Octobre à tire d’aile

Pluie de migrateurs sur Ouessant

   Aux grandes marées d’équinoxe de fin septembre, prometteuses de tempêtes déchaînées, c’est à « Enez Eussa » (Ouessant), en extrême Finistère, que la nature fait démonstration de sa puissance, de son souffle, de sa fureur et de sa douceur mêlées. Passer le Fromveur, ce courant marin le plus fort d’Europe (jusqu’à 8 nœuds nautiques !), au ras de l’écueil de Men-Tensel (la « roche hargneuse ») sur lequel veille heureusement le phare du Kéréon, entre Molène et Ouessant, rassasie l’amoureux des vagues déferlantes. C’est la part de la fureur.

   Mais une autre vague, encore, attend le visiteur, une fois le pied posé à terre : les oiseaux migrateurs font une pause ici, par milliers, avant de se relancer dans les turbulences du grand couloir atlantique. Sous un crachin pâle et soyeux, où les derniers éclats du Creac’h (le grand phare de l’île) se diluent, je ne sais plus où tourner mes jumelles pour « cocher » rouges-gorges, traquets tariers, fauvettes grisettes, pouillots fitis, et même un couple de becs croisés des sapins, une fauvette épervière et, surtout, ce premier bruant lapon, si rare, qui inaugure sombrement l’automne. C’est la part de la douceur.

 

Le vent d’Amérique

   La tempête est venue ; nous voici bloqués sur l’île. Même l’indestructible Fromveur (il s’agit, cette fois, du navire) ne se risque pas en mer d’Iroise. Le vent de sud-ouest, saturé de bruine, ratisse toute la lande. Les moutons sont couchés, collés contre les murets de pierres sèches, côté est. Tanguant comme un bateau ivre dans la bourrasque, je file jusqu’au vallon d’Arland, les jumelles bien protégées sous le ciré ruisselant. Espoir d’une découverte qui fera le tour du monde, comme celle que fit, en ces lieux, Yvon Guermeur, un jour d’octobre où il faisait le même temps : dans les hautes herbes peignées par le Suroît, à l’abri du hameau de Penn Arland, il identifia une grivette (minuscule grive) à joues grises, venue tout droit d’Amérique ! Observation unique, qui reste gravée dans les annales de l’ornithologie bretonne.

 

Grandes envolées, entre Blanc-Nez et Gris-Nez

   Un frère à Wissant, dans le Pas-de-Calais : quelle belle occasion de se perdre, tout un dimanche, entre les fabuleux caps Blanc-Nez et Gris-Nez, sous un ciel d’acier où les mouvements de l’air sont visibles, les pieds s’enfonçant dans un sable imprégné d’eau, si fluide que l’on dirait de l’huile. Blockhaus effondrés et cratères de bombes sont couverts, côté dunes, par les ronces et les chardons bleus. Là-bas : les falaises blanches de la perfide Albion, cette Angleterre si proche qu’on imagine saisir son bord, bras tendu, du bout des doigts. Point besoin de jumelles ici, pour voir confluer, en cet octobre maritime, les millions de pinsons, étourneaux, alouettes, grives, fauvettes, linottes et bruants qui ont estivé en Écosse, Prusse, ou sur les polders des Pays-Bas. Et, bien au large, épousant les crêtes et les creux des vagues, les envolées d’oies, de macreuses, bernaches et tadornes qui filent à grande vitesse, en lignes presque continues, sur l’horizon. On aimerait les suivre, en planeur, vers le soleil.

 

Faits divers d’octobre

 

Les sangliers, font un festin de glands, de faines (fruits des hêtres) et de champignons. Ils sortent moins dans les champs… et entrent en rut précoce, en cas de glandée et de fainée exceptionnelles. Mue d'automne.

 

Premières chutes des bois des chevreuils mâles (vieux brocards). A la mi-octobre, rapide mue en poil d'hiver.

 

Hibernation des noctules (chauves-souris) dans les arbres creux, des muscardins et des loirs gris.

 

Premiers chants de hulottes. Les hiboux moyens-ducs se réunissent en « dortoirs » d'hiver.

 

Amours de l’épeire diadème, ou « porte-croix » (araignées).

 

Floraison verte du lierre (assailli par les abeilles, guêpes, mouches...) et fruits rouges du houx. Trompettes de la mort sous les hêtres ; cèpes sous les chênes.

 

Flore : Les graines du faux fruit (cynorrhodon) de l'églantier sont mûres. Châtaignes et glands (dès septembre).

 

Novembre d’eau et de sang

 

En bonne compagnie

   En cœur de France, la Toussaint juste passée, nous sommes bien peu dans le grand DEHORS. La forêt est en feu, mais c’est de l’incendie des feuilles mortes qui se déclinent dans tous les ocres, bruns, rouilles, vermeils, carmins, avant de chuter. Nous sommes si peu dans le grand dehors, en cette saison, que je m’y retrouve seul, serrant les pans et remontant le col de la veste, déchirant le brouillard qui s’attarde au bord de l’étang où se souillent, chaque nuit, les sangliers. Les prunelles, encore embranchées, sont déjà flétries par les premiers gels et gavent fauvettes et sansonnets très affairés avant la torpeur hivernale qui les guette.

   Un héron cendré -toujours le même- joue les majordomes, élancé, hautain, presque ridicule à force de lancer des œillades courroucées au monde entier. Il faut dire que son bec, pointant ici ou là, ressemble tant au poignard du condottiere… Bien plus modestes, les bécassines, endormies au pied des touffes épaisses des laîches, ne bougent pas d’un centimètre, lorsque mes amis, grognant, labourant la rive, pataugeant dans la vase, éclaboussant la roselière, passent enfin entre elles et moi. Au fait, les familles de sangliers s’appellent « compagnies ». Et dire que je me plaignais d’être seul.

 

Hardes vraiment sauvages

   Comment font-ils, ces chasseurs, déposés tout les cinquante mètres par la voiture du garde, qui attendent le « gros gibier » en se tenant « ventre au bois », assis lourdement sur leurs cannes-sièges pliantes. Dans les bois, justement, voici les rabatteurs, ouvriers agricoles ou domestiques du château, qui tapent sur les troncs avec des gourdins, s’époumonent dans des cornes, poussent des cris… de bêtes. Dans les bois, encore, les grandes hardes de biches, qui se sont regroupées pour l’hiver, tournent en rond, de plus en plus nerveusement, comprenant bien que la vie de chacune est en jeu, qu’après les aboiements des chiens vont claquer les coups de feu… Moi aussi, je vais et vient sous les hêtres, suivant de loin la course de plus en plus paniquée de la troupe beige aux yeux de velours, la harde qui ne se résout pas à franchir la ligne de tir mortelle tant que les rabatteurs et leurs chiens ne sont pas à portée de jarrets. Je sens l’odeur âcre de leur sueur, de leur peur, qui couvre le parfum entêtant des trompettes de la mort et des bolets de Satan. Je me souviens de ce président d’une fédération départementale de chasseurs qui ne savait pas distinguer un cerf d’un chevreuil.

 

Chasseur d’images

Ce 26 novembre, j’ai noté dans mon carnet : « Vers 15 h 30, aux Cent Marches. Chemin de la Vanne. Beaucoup de traces fraîches dans le sable : sangliers venus du bois de châtaigniers, à l'Est, et filant dans la lande, vers l'Ouest. Dans le bosquet de grands pins, à cent cinquante mètres des Cent Marches, alors que je suis accroupi derrière un tronc couché sous lequel je viens de découvrir une bauge, un magnifique solitaire, suivi de son « page » (un mâle plus jeune) de couleur marron clair, passe à peine à cinq mètres devant moi, dans les bruyères. Les deux sangliers marchent l'un derrière l'autre, le plus grand en tête, laissant environ dix mètres de distance entre eux. Ils avancent assez rapidement, s'arrêtant plusieurs fois, restant tout à fait immobiles pendant deux ou trois secondes, et me regardent sans m'identifier et sans même flairer de mon côté. Le vent m'est favorable. Mon cœur s’embrase. Quelle belle… chasse ! »

 

 

Faits divers de novembre

 

Les sangliers, grands solitaires, commencent à trouver la solitude un peu lourde. Leur rut est en vue.

 

Commencement d'hibernation du hérisson, s'il fait froid et que la nourriture (fruits sauvages, glands, champignons, invertébrés...) vient à manquer.

 

Les sorbes rouges resteront sur les sorbiers des oiseleurs tout l'hiver.

 

Décembre des santons

 

Amours de voltigeurs

   Où le soleil hiverne, je l’ai rejoint. Provence, Noël des santons, en plein cœur des Dentelles de Montmirail ! Ici le soleil s’est réfugié, mais n’a rien perdu de sa force. Se levant, il embrase soudain la falaise de calcaire. La pierre grise vire en quelques secondes au rose et à l’orange. Le chemin serpente à travers un bois de houx, buis, chênes verts et pins d’Alep dont les cônes écaillés par les écureuils jonchent le sol. Alors que l’air commence tout juste à se réchauffer, un couple de grands corbeaux se détache de la falaise, se lance dans une première suite d’acrobaties nuptiales et rompt enfin le silence de croassements graves qui résonnent entre les arêtes parallèles du Grand-Travers et des Sarrasines. Cela serre le cœur, comme le souvenir des amours mortes.

 

Un temps de canard

   Les enfants, qui ne sont encore jamais venus en Camargue, se frottent les yeux. Tous ces « Crins blancs », partout, dans les prairies et même, là-bas, sur les îlots inaccessibles du bois des Rièges, dont les genévriers de Phénicie sont plus que millénaires, au cœur de l’immense étang du Vaccarès ! Ils sont tellement fascinés par les chevaux presque sauvages, aux robes d’un blanc si éclatant sur le fond ardoise du ciel où l’orage gronde, qu’ils n’ont pas vu tout de suite l’aigle de Bonelli qui s’est perché, à l’affût, au sommet d’un aulne. Les canards, qui barbotent par centaines devant nous, n’ont rien perçu non plus. En cette mi-décembre, quand ils ne dorment pas, les sarcelles mâles font la cour aux femelles, tandis que les chipeaux volent au ralenti. Mais quand l’aigle déploient ses ailes aux battements amples, souples, puissants, c’est soudain la panique. Le grand rapace a déjà piqué sur sa proie, un colvert qu’il a saisit en une fraction de seconde et qu’il s’empresse de dépecer. Autour, le calme est vite revenu : les autres canards somnolent à nouveau, à quelques mètres à peine de la scène du meurtre de l’un d’entre eux. Quelle insouciance !

 

Le Vieux de la montagne

   Robert Hainard fut, sans doute, le meilleurs peintre naturaliste du XXe siècle. Il fut aussi un véritable génie scientifique, maître sans conteste de tous les mammalogistes (spécialistes des mammifères) européens. C’est en le lisant, enfant, que je me suis ensauvagé. Le grand bonhomme s’est éteint, comme la flamme d’une bougie est soufflée, en pleine tempête historique, le 26 décembre 1999. Décembre : fin et commencement perpétuels ! La quête sauvage a commencé il y a trente mille ans, près de Vallon-Pont-d'Arc, dans une grotte découverte la veille de Noël 1994. Mammouth, ours, lion, rhinocéros, bouquetins, chevaux, hibou et papillons du paléolithique y sont toujours vivants, immortalisés sur la roche.

   Tant de générations plus tard, Robert Hainard a continué d'extraire l'ombre et la lumière originelles de la nature. Il a toujours dit que la vie naît de la mort, qu'être et avoir été tient déjà du miracle. Par la fenêtre de son atelier, il regardait du côté du Colomby de Gex, au sommet du Jura, et écrivait sur son cahier : « Le vent souffle sur les crêtes ; au-delà de son passage entre les fétus, j'ai souvent cru entendre le frôlement des masses d'air dans l'espace. La vie est partout, le soleil, la pluie. Du travail obscur et innombrable de l'humus, des plantes, des arbres, à l'animal furtif, chacun va à sa tâche, responsable d'une part du monde. » Merci, Robert Hainard, mon Vieux de la montagne.

 

 

Faits divers de décembre

 

Dernières chutes des bois des brocards (chevreuils mâles).

 

Paroxysme du rut chez les sangliers : combats de mâles quand les solitaires s'approchent des compagnies. De décembre à fin avril, recherche des vers dans les prairies et les herbages. Déterrage des épis ou des grains de maïs enfouis par le labour, dans les champs, jusqu'à la fin de février. Activité accrue des compagnies, parfois jusqu'en pleine journée, quand la nourriture commence à manquer, par temps de neige ou de gel.

 

Premières poursuites amoureuses des écureuils (jusqu'à début juillet).