ILS s'appelaient Raya, Itzhak et Hemda. Ils avaient 14 ans,
4 ans, 2 ans. Ils sont morts avec leur père Moti et leur
mère Tsira. Tous les cinq ont été tués par la bombe qui a explosé
dans la pizzeria Sbarro au cœur de Jérusalem, à l'heure du déjeuner.
Leur grand-père, un vieux juif hollandais rescapé d'Auschwitz, était
venu en Israël parce qu'il ne pouvait plus supporter de vivre en
Europe. Il ne lui reste que les souvenirs et la mort comme
horizon.
Une bombe n'explose pas toute seule. Il faut la main des hommes
pour la fabriquer et déclencher l'explosion. A Jérusalem, le tueur
portait sur lui la ceinture d'explosifs. Il s'était transformé en
bombe vivante. Le suicide de l'assassin n'efface rien à l'horreur du
crime. Qu'il s'anéantisse avec eux donne la mesure de son
fanatisme.
J'entends la réponse : les enfants palestiniens meurent
aussi. Point n'est besoin de kamikaze pour tuer. Les balles perdues
et les missiles aveugles suffisent. La haute technologie n'empêchera
jamais la mort de frapper au-delà de la cible. Tous les Palestiniens
se sont reconnus dans le petit garçon terrorisé, blotti contre son
père, le long d'un mur à Gaza, qui va mourir frappé d'une balle
perdue israélienne. Cette image-là a fait le tour du monde. Celle
des corps déchiquetés de Raya, Itzhak et Hemda n'a pas connu
pareille diffusion. Mais pour les Israéliens, ces enfants assassinés
incarnent le malheur d'Israël.
Nul ne saurait demeurer indifférent aux morts et aux souffrances
du peuple palestinien. Pour ma part, je souhaite depuis longtemps
qu'il connaisse une vie paisible dans un Etat indépendant. Juif du
XXe siècle ayant traversé, jeune adolescent, les ténèbres de la
guerre et de l'Occupation, j'ai vu naître, au travers d'épreuves
inouïes, l'Etat d'Israël. Il en va des peuples comme des
humains.
Les premiers jours de leur vie et ceux qui précèdent leur
naissance sont lourds de conséquences pour leur sensibilité et leur
avenir.
Or Israël est le fruit de la plus tragique histoire. Les peuples
arabes rappellent avec raison qu'ils ne portent pas la
responsabilité de la Shoah. Ce crime sans pareil contre l'humanité
s'inscrit en lettres de sang dans l'histoire européenne. Dès
l'origine, le projet sioniste a pris corps parce que dans les
premières décennies du 20e siècle l'antisémitisme n'avait cessé
de régner en Europe jusqu'à l'apocalypse nazie. Les vagues
d'immigrants en Palestine depuis le début du 20e siècle
succèdent aux persécutions. Le "foyer juif" promis par Lord
Balfour pendant la première guerre mondiale répond à cette
aspiration d'un peuple si éprouvé à trouver, sur la terre dont les
écritures disent qu'elle lui fut promise, un refuge, un lieu de paix
et d'enracinement.
On sait ce qu'il advint de cette promesse d'un "foyer
juif" du temps du mandat britannique.
Sur la terre de
Palestine, les immigrants en petit nombre rencontrèrent l'hostilité
de ceux qui s'y étaient établis avant eux. A croire que seuls les
juifs n'avaient pas le droit de vivre en Terre sainte ! Après
la guerre, lorsque les survivants de la Shoah se comptèrent, l'élan
fut irrésistible qui poussa les plus engagés d'entre eux vers la
Palestine. Si les autorités anglaises s'y opposèrent, c'est d'abord
parce que les peuples arabes de la région ne voulaient pas d'un Etat
hébreu parmi eux. On a trop oublié dans quelles conditions fut
arrachée la reconnaissance de l'Etat d'Israël, là où d'ailleurs
n'avait jamais existé d'Etat palestinien. Cet Etat hébreu était
l'expression non pas de l'impérialisme colonial, comme certains le
disent aujourd'hui, mais de la tragique condition qu'avait souffert
à travers les siècles un peuple dispersé et toujours persécuté.
Israël est né de la Shoah. Il ne faut jamais l'oublier. Non parce
que les Israéliens ou les juifs seraient devenus des créanciers
moraux du monde jusqu'à la fin des temps. Mais parce qu'on ne peut
rien comprendre à l'Israël d'aujourd'hui si on ne prend pas en
compte cette vérité : Israël est né d'une angoisse de mort
comme aucun peuple n'en a connue à ses origines.
Or cette angoisse-là, elle ne l'a jamais quitté. Il faut rappeler
à ceux qui aujourd'hui mettent l'accent sur les exactions et les
crimes commis par les activistes sionistes lors de la guerre de 1948
que, dès la proclamation de l'Etat d'Israël, toutes les puissances
arabes, ses voisins, ont proclamé la guerre sainte et juré sa
destruction. Si le sort des armes n'en avait pas décidé autrement,
si les Israéliens avaient succombé sous le nombre et le poids de
leurs ennemis coalisés, il n'y aurait jamais eu d'Etat d'Israël.
Après un demi-siècle écoulé et tant de campagnes victorieuses,
les Israéliens demeurent convaincus en majorité que les peuples
arabes autour d'eux veulent en définitive l'anéantissement de l'Etat
d'Israël. Sentiment absurde, disent les esprits raisonnables. Tsahal
est la première armée de la région. Israël jouit de l'appui
inconditionnel des Etats-Unis, superpuissance du monde et gardien
ultime de l'ordre international. Aucune menace sérieuse ne pèse donc
sur l'avenir d'Israël, hormis son impuissance à résoudre le problème
palestinien. Mais là est précisément le cœur du problème. La plupart
des Israéliens sont prêts aux plus importantes concessions pour
obtenir une paix réelle pour eux et leurs enfants. Mais la paix
n'est acquise réellement que lorsque les adversaires ont renoncé en
eux-mêmes à la volonté d'abattre l'autre. La seule paix durable,
c'est celle du cœur et de l'esprit. A défaut, il n'y a que des
armistices entre deux guerres.
Or cette paix-là, cette paix spirituelle sans laquelle rien ne
sera acquis au Proche-Orient, nombre d'Israéliens aujourd'hui
demeurent convaincus quelle est hors de leur portée. A lire les
manuels d'histoire palestiniens, à écouter les discours à usage
interne des leaders, à entendre les cris de haine des plus violents
d'entre eux, les Israéliens ressentent que c'est bien la destruction
d'lsraël que leurs adversaires veulent. Rien ne leur paraît, à cet
égard, avoir changé depuis l'époque où les chefs des Etats arabes
s'unissaient pour envahir et détruire le minuscule Etat qui venait
de naître. A ce sentiment-là, chaque attentat terroriste donne une
intensité nouvelle. La mort des victimes, au-delà de la souffrance
des parents, résonne dans tout Israël comme le glas de l'espérance
de paix. Elle fait renaître cette angoisse existentielle qui n'a
jamais cessé depuis la naissance d'Israël, enfant des pogromes et de
la Shoah. A quoi bon rendre les territoires, abandonner les colonies
de peuplement, reconnaître à Jérusalem-Est le statut de capitale de
l'Etat palestinien, indemniser les réfugiés palestiniens, à quoi bon
tant de concessions et de renoncements si l'on n'atteint pas le
but : la paix, la vraie paix, celle des âmes. Le recours à la
force qui assure le statu quo permet au moins de rassurer pour un
moment les esprits. Jusqu'au prochain attentat, jusqu'au prochain
mort. La douleur renaît alors, et la colère, et la fureur. Et la
riposte vient qui sème à son tour la mort de l'autre côté, en
attendant la prochaine bombe de kamikaze qui lui fera écho.
Devant pareil désastre, les hommes de paix s'interrogent sur les
moyens de mettre un terme à cette violence toujours sanglante,
toujours stérile. Mais tous les efforts demeureront vains s'ils ne
prennent pas en compte cette donnée psychologique essentielle : le
sentiment angoissé des Israéliens qu'en définitive, pour leurs
ennemis, tout accord n'est qu'une étape vers la réalisation de leur
objectif ultime : la destruction d'Israël. Sans doute il
incombe aux Israéliens de mettre un terme, sans différer, aux
souffrances et aux humiliations subies par les Palestiniens. Mais il
appartient à ceux-ci et à leurs alliés de mesurer enfin que, aussi
longtemps que demeurera vivant au cœur des Israéliens la conviction
que leurs adversaires veulent la mort de l'Etat hébreu, rien ne sera
possible.
Au moment décisif, l'homme d'Etat sait que c'est à l'imagination
et au cœur qu'il faut s'adresser pour donner à l'histoire un cours
nouveau. Le génie de Sadate fut de l'avoir un jour compris. Son
exemple, hélas, paraît aujourd'hui oublié.
Robert badinter est sénateur (PS) des
Hauts-de-Seine.
notre enquête sur les colonies israéliennes
dans les territoires