 L'ex-premier ministre israélien, Ehoud
Barak | AFP |
"Qui, selon
vous, a perpétré les derniers attentats en Amérique ?
Je ne sais pas. Il est probable que leurs auteurs ont des liens
avec Ben Laden, mais je ne crois pas qu'on puisse déjà le dire avec
certitude. L'ampleur même de ces actes et le défi qu'ils posent sont
tels qu'ils devraient susciter un combat mondial contre le
terrorisme. Si nous ne faisons rien, les gens perdront confiance
dans les valeurs fondamentales de notre manière de vivre. Il est
temps de lancer une guerre mondiale contre le terrorisme, de la même
manière que, jadis, l'Europe a combattu la piraterie maritime.
Quand vous étiez aux affaires, aviez-vous imaginé un tel
scénario ?
Il y a cinq ans, j'ai fait une communication devant un groupe de
dirigeants juifs et le directeur adjoint de la CIA. C'était après
les attentats d'Oklahoma et de Tokyo, deux ans après le premier
attentat contre le WTC. Je leur ai dit : vous rendez-vous
compte des ressources et de l'énergie qu'il vous aurait fallu
investir si cet attentat avait détruit l'une des tours ?
Pourquoi ne pas investir systématiquement 10 % des ressources
dans la lutte contre le terrorisme ?
"J'ai l'impression que, dans la foulée de ces tragiques
événements, il va y avoir une réaction enfin sérieuse, sans doute
menée par les Etats-Unis, l'Europe, et même la Russie. Poutine
comprend totalement cette exigence car il a lui-même souffert du
terrorisme. Je l'ai trouvé très déterminé à lutter contre le
terrorisme. Cette lutte créera une nouvelle et claire ligne de
démarcation. Elle ne doit pas être vue comme la lutte du
judéo-christianisme contre l'islam, car il y a de nombreux
dirigeants modérés et raisonnables dans le monde arabo-musulman.
Mais chacun devra réfléchir et choisir son camp. Cet effort ne doit
pas viser les seules infrastructures de ceux que nous connaissons
tous : Ben Laden, le Hezbollah, le Hamas, le Djihad islamique
et même certains autour d'Arafat. Mais il doit inclure les Etats et
les dirigeants qui les abritent et les parrainent :
l'Afghanistan, l'Iran, l'Irak, d'une certaine façon la Corée du Nord
et la Libye, le Soudan et quelques autres régimes qui jouent un rôle
secondaire. Tout le monde devra se déterminer, pas uniquement par la
parole, mais aussi par l'action. Un tel effort prendra des
années ; il y aura des hauts et des bas, de nouveaux moments
pénibles, d'autres actes terroristes, mais nous l'emporterons.
Pensez-vous qu'un pays précis était derrière les dernières
attaques ?
Ceux qui ont fait le coup ne vivent pas de l'air du temps. Ils
ont un patron, et ce patron devra rendre des comptes. Souvenez-vous
de la façon dont nos ancêtres ont lutté contre la piraterie. La
règle était simple : pas un seul bateau pirate ne pouvait se
ravitailler dans un port, et tous ceux qui leur fournissaient du
ravitaillement étaient automatiquement écartés de la famille des
nations. Souvenez-vous de ce qui est arrivé à Kadhafi lorsqu'il est
devenu évident que c'était lui qui avait envoyé deux gentlemen
mettre une bombe dans l'avion de la Panam. La Grande-Bretagne et
l'Amérique ont tenu ferme durant dix ans, et c'est Kadhafi qui a
finalement cédé.
Encore faut-il identifier les coupables...
Dans peu de temps, on saura qui est le groupe qui a fait le coup.
Peut-être s'agit-il même d'un groupe mercenaire qui vit sous la
protection de tel ou tel pays, qu'il s'agisse de l'Afghanistan, de
l'Irak, de l'Iran, du Soudan... Mais, compte tenu de l'ampleur de
l'attaque et de ses conséquences sur la civilisation occidentale, on
ne peut pas attendre. Il ne s'agit pas d'une procédure judiciaire,
mais d'une guerre contre la civilisation. Et nous ne pouvons pas
attendre que ces messieurs du Hamas, du Hezbollah ou du Djihad
lancent une nouvelle opération. Il est temps de rendre des comptes.
Chaque nation doit répondre à cette simple question : êtes-vous
décidé à coopérer pleinement pour éliminer les
terroristes ?
Vous poserez la même question aux pays arabes ?
Et comment ! La communauté internationale n'a qu'une simple
question à poser : de quel côté êtes-vous, point final.
Nous leur dirons : vous
pouvez accueillir des terroristes si vous le voulez, mais
attendez-vous alors à des réactions. Tout le monde doit comprendre
ce qui est en jeu et ne pas attendre que la même chose arrive chez
soi avant de réagir.
Pourquoi les services de renseignement américains se sont-ils
laissés surprendre ?
Je préfère regarder vers l'avenir plutôt que de me poser ce genre
de questions. Les Américains feront une enquête interne, mais ces
groupes terroristes sont difficiles à pénétrer, surtout s'il s'agit
de fondamentalistes. Peut-être aussi y a-t-il eu des erreurs, ce
n'est pas le problème. Le véritable problème est de savoir si la
civilisation occidentale est prête à relever le défi du terrorisme.
Le temps est à l'action, pas à l'introspection.
"Face à une telle tragédie, il ne faut pas se laisser gagner par
un sentiment de culpabilité. La seule cause de ce qui arrive, c'est
la nature diabolique du terrorisme. Il est temps d'agir de manière
collective et concertée ; de collaborer dans les domaines du
renseignement autant que dans d'autres : l'opérationnel,
l'économie, la diplomatie. Derrière tout cela, il doit surtout y
avoir la volonté politique de mettre fin au terrorisme. Il faut
appeler à une réunion internationale pour coordonner toutes les
initiatives avec la participation de la Russie. Je connais Poutine.
Je lui ai parlé après des attentats commis en Israël et en Russie,
et je suis totalement convaincu qu'il comprend parfaitement les
liens subtils unissant le terrorisme et le monde du trafic de
drogue. Il est prêt à faire face.
Vous croyez qu'Arafat pourrait participer à une telle
réunion ?
J'ai des raisons d'être très sceptique sur Arafat.
Ces actions terroristes sont-elles liées à l'échec du
processus de paix israélo-palestinien ?
Le penser est une insulte à la mémoire des victimes. Laissez-moi
vous rappeler que le premier attentat contre le WTC a eu lieu alors
que le processus d'Oslo était à son apogée. Cette histoire touche à
quelque chose de plus profond et de plus large, dépasse de très loin
l'affrontement israélo-palestinien. Bien sûr, nous resterons fermes,
nous combattrons le terrorisme comme nous l'avons fait pendant des
années. Mais je n'ai aucune illusion : même si Israël n'avait
jamais existé, les terroristes, eux, seraient quand même là.
Quel était l'objectif de ces attaques ?
Ils veulent détruire le style de vie occidental, même s'ils ne le
connaissent pas bien, en raison de frustrations diverses. Ils
veulent menacer l'Occident, lui dicter ses choix, l'humilier. Aucun
ordre mondial n'est possible si le moindre groupe de frustrés armé
est à même de dicter son comportement au reste du monde. Notre droit
à vivre normalement doit être défendu.
Veulent-ils provoquer une guerre ?
Non, je ne le pense pas. Mais nous ne devons pas permettre aux
ennemis de la démocratie d'utiliser la liberté qu'elle offre pour la
détruire.
Qu'avez-vous pensé en voyant les images d'enfants palestiniens
se réjouissant des attentats ?
C'est consternant. C'est le résultat des incitations à la haine
qu'Arafat autorise quotidiennement dans les rues palestiniennes.
C'est le résultat de son choix. Il n'est pas surprenant que des
gamins agissent de la sorte. La source du problème, c'est Arafat. Il
n'a pas le caractère d'un Sadate ou du roi Hussein, sans parler de
De Gaulle ou de Ben Gourion. Nous sommes prêts à prendre des
risques très importants pour conclure un accord. Si nous n'y
parvenons pas, il nous faut garder la tête froide et dire la vérité.
Nous n'avons pas le choix, il faut rester ferme jusqu'à ce qu'une
nouvelle direction palestinienne émerge et soit disposée à faire
face aux réalités. Nous avons même un devoir d'autodéfense.
"Notre stratégie doit être en deux volets inséparables :
d'une part, laisser grande ouverte la possibilité, à n'importe quel
moment et sans autre condition que l'arrêt des violences, d'une
reprise des négociations fondée sur les principes définis à Camp
David ; d'autre part, et compte tenu du fait que nous n'avons
pas trouvé de partenaire fiable, entamer dans les quatre prochaines
années un processus de désengagement progressif qui préservera un
Etat juif solide et distinct de l'entité palestinienne. Il faut nous
concentrer sur le sort des 80 % des colons qui vivent dans
20 % des territoires et dire sans crainte que nous allons
ramener les autres, par étapes, à l'intérieur des frontières
d'Israël. Nous signalons ainsi aux modérés palestiniens comme au
reste du monde qu'Israël ne souhaite plus gouverner un autre
peuple.
"La séparation est le seul moyen d'avoir un Israël juif et
démocratique. Faute de quoi nous vivrons sur un volcan, ou dans un
pays d'apartheid, ou les deux. Nous séparer réduira aussi
considérablement les riques d'attaques-suicides.
Pourquoi ne pas évacuer tout simplement tous les territoires
occupés ?
Pourquoi devrions-nous récompenser la terreur ? Même s'il ne
peut faire autrement que d'accepter l'existence de facto d'Israël,
je soupçonne Arafat de n'avoir jamais accepté son droit moral à
l'existence. Il ne reconnaît pas l'existence du peuple juif. Il sait
qu'il existe une religion appelée judaïsme, mais ne reconnaît pas le
droit naturel du peuple juif à une patrie. Il veut une patrie
palestinienne et, à côté, un Etat binational qui, par le jeu
démographique, deviendra peu à peu une autre Palestine.
"Il y a longtemps que j'avais des doutes sur Arafat. Je les ai
gardés pour moi afin de laisser une chance à la négociation, de
montrer que nous étions prêts à prendre des risques importants et
calculés pour terminer le conflit. Mais nous sommes assez réalistes
pour reconnaître que l'autre ne voulait pas. J'ai rencontré Arafat
en tête-à-tête une bonne douzaine de fois. J'ai passé des heures et
des heures avec lui, chez moi, chez Abou Mazen, chez d'autres. C'est
un interlocuteur habile et fuyant. On ne sait jamais s'il agit par
tactique pour simplement obtenir plus, ou par stratégie pour ne pas
avoir à faire un choix historique.
"Il n'y avait pas de sympathie particulière entre Begin et
Sadate, mais ce dernier était décidé à en finir, et il l'a fait.
L'intérêt historique, c'est l'élément décisif. C'est une question de
caractère : Arafat a refusé de signer car il ne parvient pas à
se libérer de son ancienne identité de chef terroriste. C'est comme
cela qu'il est devenu célèbre, et il ne parvient pas à affronter la
réalité, de s'occuper d'éducation, de chômage ou de problèmes de
canalisations. C'est une tragédie, mais c'est un fait.
Les derniers événements doivent-ils inciter M. Bush à
changer de politique au Proche-Orient ?
Dans l'immédiat, certainement pas. Clinton et moi avons accepté
deux fois de prendre des risques pour la paix. Je ne vois pas
pourquoi nous accepterions n'importe quoi sous la pression de gens
qui ne sont pas élus démocratiquement, mais nous sommes prêts à dire
à Arafat : à la seconde où vous renoncez au terrorisme, nous
acceptons de reprendre langue avec vous.
Ce qui vient de se passer aux Etats-Unis jouera-t-il contre
Arafat ?
Je ne vois aucune liaison directe entre ces événements et Arafat.
Mais il encourage quand même les siens à recourir au terrorisme.
Après l'attentat contre la discothèque à Tel-Aviv, il a crié au
complot du Mossad. Mais, le même jour, il envoyait un fax à la
famille du terroriste en glorifiant son acte. Arafat, c'est la
culture du double langage.
Comment voyez-vous le futur de votre pays ?
Il faudra parcourir encore un long chemin avant d'arriver à la
paix. Mais, au moment même où une nouvelle direction palestinienne
sera capable de prendre des décisions, elle aura en face d'elle un
interlocuteur israélien prêt à discuter."
Propos recueillis par Jean-Marie Colombani, Jean-Pierre
Langellier et Georges Marion