Le Monde diplomatique
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> AOÛT 1998     > Pages 14 et 15

 

VERS UNE SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DE CONSOMMATEURS

Culture McWorld contre démocratie

LA culture mondiale américaine - la culture McWorld - est moins hostile qu'indifférente à la démocratie : son objectif est une société universelle de consommation qui ne serait composée ni de tribus ni de citoyens, tous mauvais clients potentiels, mais seulement de cette nouvelle race d'hommes et de femmes que sont les consommateurs. Cette nouvelle culture globalisante met hors jeu non seulement ceux qui la critiquent d'un point de vue réactionnaire, mais également ses concurrents démocratiques, qui rêvent d'une société civile internationale constituée de citoyens libres issus des cultures les plus variées.

Par BENJAMIN R. BARBER
Directeur du Centre Walt Whitman pour la culture et la politique de la démocratie de l'université Rutgers (Etats- Unis). Auteur de Démocratie forte (Desclée de Brouwer, Paris, 1997) et de Djihad versus McWorld. Mondialisation et intégrisme contre la démocratie (Desclée de Brouwer, Paris, 1996).


Les colonisés et les cultures locales - parce qu'ils souhaitent minimiser le degré de leur servitude - ainsi que les colonisateurs et les marchés mondiaux - parce qu'ils souhaitent relativiser le degré de leur hégémonie - conspirent dans l'illusion de la réciprocité. Mais, dans cette réciprocité, le pouvoir véritable se situe d'un seul côté, comme lorsque le python avale le lièvre. Tel le python, McWorld se pare un instant des couleurs des cultures qu'il ingurgite : la pop music, agrémentée de rythmes latinos et reggae dans les barrios de Los Angeles ; les Big Mac, servis avec de la bière française à Paris ou fabriqués avec du boeuf bulgare en Europe de l'Est ; Mickey parlant français à Disneyland-Paris. Mais, au bout du compte, Music Television (MTV), McDonald's et Disneyland sont avant tout des icônes de la culture américaine, des chevaux de Troie des Etats-Unis s'immisçant dans les cultures des autres nations.

McWorld, c'est une Amérique qui se projette dans un avenir façonné par des forces économiques, technologiques et écologiques exigeant l'intégration et l'uniformisation. Un avenir rassemblant tous les pays en un vaste parc à thème mondial, entièrement mis en réseau par les technologies de l'information, les échanges commerciaux et l'industrie du spectacle. Même dans les endroits où les forces de la religion et du tribalisme s'opposent à McWorld, celui-ci fait mieux que ses adversaires. Les intégristes iraniens ont peut-être une oreille tendue vers les mollahs qui les exhortent à la guerre sainte, mais l'autre est tournée vers Star Television, la chaîne de M. Rupert Murdoch retransmettant pour la énième fois par satellite des épisodes de « Dynastie ».

En Europe, en Asie et en Amérique, les marchés ont déjà érodé les souverainetés nationales et donné naissance à une nouvelle culture : celle des banques internationales, des organisations commerciales, des lobbies transnationaux comme l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), des services mondiaux d'information (CNN et BBC) et des firmes multinationales. Ce sont les nouveaux souverains d'un monde où les Etats-nations ne sont plus en mesure de réguler leur propre économie, et encore moins de maîtriser les mouvements de capitaux sur les marchés planétaires.

Une « vidéologie » presque irrésistible

BIEN qu'ils ne donnent naissance ni à des intérêts communs ni à une législation commune, ces marchés exigent non seulement une monnaie commune, le dollar, mais aussi une langue commune : l'anglais. De plus, ils engendrent des comportements partout identiques, ceux d'une vie à la fois urbaine et cosmopolite. Les pilotes de ligne, les programmeurs en informatique, les réalisateurs de films, les banquiers internationaux, les célébrités du spectacle, les spécialistes de l'écologie, les pétroliers, les démographes, les comptables, avocats et athlètes constituent une nouvelle espèce d'hommes et de femmes pour lesquels la religion, la culture et l'appartenance ethnique sont des éléments marginaux : leur identité est avant tout professionnelle.

Les biens de la nouvelle culture mondiale sont autant des images que des formes matérielles, autant une esthétique qu'une gamme de produits. C'est une culture réduite à l'état de denrée, où l'habit fait le moine, où le look devient une sorte d'idéologie. Les galeries commerciales, les places « publiques » privatisées et les quartiers sans voisins des banlieues résidentielles sont les nouvelles églises de cette civilisation marchande. Les nouveaux produits sont moins des biens que des images contribuant à créer une sensibilité planétaire, véhiculée par des logos, des stars, des chansons, des marques et des jingles. Les rapports de forces deviennent forces de séduction ; l'idéologie se mue en une sorte de « vidéologie » à base de sons exprimés en bits et de clips vidéo.

La vidéologie est plus floue que l'idéologie politique traditionnelle, ce qui la rend d'autant plus efficace pour insuffler les valeurs que les marchés mondiaux requièrent. Ces valeurs ne sont pas imposées par des gouvernements coercitifs ou des systèmes éducatifs autoritaires ; elles sont transfusées dans la culture par de pseudo-produits culturels - films ou publicités - dont sont dérivés un ensemble de biens matériels, d'accessoires de mode et de divertissements. Le Roi Lion, Jurassic Park et Titanic ne sont pas seulement des films, mais aussi de véritables machines à commercialiser de la nourriture, de la musique, des vêtements et des jouets.

La culture américaine universelle de McWorld est presque irrésistible. Au Japon, par exemple, les burgers et les frites ont pratiquement remplacé les nouilles et les sushi ; les adolescents se battent avec des expressions anglaises dont ils perçoivent à peine le sens afin de paraître cool. En France où, il y a moins de dix ans, des puristes de la culture faisaient la guerre aux dépravations du franglais, la santé économique se mesure aussi au succès de Disneyland-Paris. L'apparition soudaine de Halloween comme nouvelle fête française pour stimuler le commerce dans la période de calme plat qui précède Noël n'est que l'exemple le plus consternant de cette tendance à l'américanisation.

L'uniformisation n'est pas seule en cause. Face à la réalité persistante des rivalités tribales, du terrorisme, de l'intégrisme religieux, du fanatisme d'extrême droite et des guerres civiles, les prophéties sur la fin de l'histoire à la sauce Fukuyama (1) ont fait chou blanc. Mais si les micro-guerres persistent, l'homogénéisation produite par les marchés de McWorld réussira probablement à instaurer une macro-paix favorisant le triomphe du commerce et du consumérisme, et donnant à ceux qui maîtrisent l'information, la communication et le divertissement, le contrôle ultime sur la culture... et la destinée humaine. Ce qui signifie que les craintes d'un Paul Kennedy sur le déclin de l'Amérique (2), au prétexte du déclin de son économie traditionnelle à base de biens matériels, ne sont absolument pas fondées. Autrement plus vraisemblable est le scénario d'une nouvelle hégémonie s'appuyant sur le pouvoir de l'information et de la technologie, et non plus sur celui du volume du produit intérieur brut ou du potentiel du secteur manufacturier (lire pages 1, 18 et 19 l'article de Herbert I. Schiller).

Existe-t-il une activité intrinsèquement plus mondialisatrice que le commerce, une idéologie plus indifférente au destin des nations que le capitalisme, un défi aux frontières plus audacieux que le marché ? A bien des égards, les firmes géantes jouent souvent un plus grand rôle dans les affaires internationales que les nations ou les ethnies. Nous les appelons « multinationales », mais les qualificatifs de « postnationales » ou d'« antinationales » seraient plus appropriés. Elles rejettent toute idée de frontières ou de provincialismes, qui les brideraient dans le temps ou dans l'espace. « Sur la planète Reebok, claironne la campagne du fabricant de chaussures de sport, il n'y a pas de frontières. »

Aux Etats-Unis, sur un autocollant populaire en faveur du protectionnisme, on pouvait lire : « Les vrais Américains achètent américain », et beaucoup de citoyens estiment que l'Accord de libre-échange nord- américain (Alena) a bradé les intérêts des travailleurs. Mais quelle est la voiture la plus « américaine » ? La Chevy, fabriquée au Mexique avec des pièces détachées importées d'autres pays, puis réexportée aux Etats-Unis pour des consommateurs pensant acheter américain ? La Ford, fabriquée en Allemagne par de la main-d'oeuvre turque pour être exportée au Nigeria ? Sur le marché mondial, les facteurs déterminants ne sont plus ni le capital, ni le travail, ni les matières premières, mais plutôt la façon dont ces trois éléments sont manipulés par l'information, la communication et l'administration, ces véritables leviers de la nouvelle économie.

Ces leviers, plus virtuels que concrets, résistent aux réglementations physiques et territoriales des organes de contrôle gouvernementaux déjà entravés par l'idéologie de l'Etat minimal. Un grand nombre d'analystes acceptent désormais comme allant de soi le concept d'entreprise virtuelle, qui, lancé il y a quelques années par Robert Kuttner, semblait alors original. Kuttner pensait à une entreprise qui n'était plus une entité physique, avec une implantation ou une mission fixes, mais un ensemble, en perpétuel mouvement, de relations temporaires raccordées par un réseau d'ordinateurs, de téléphones et de télécopieurs.

Ainsi définie, comment la mondialisation pourrait-elle être compatible avec la conception traditionnelle de la souveraineté nationale et démocratique ? Certes, les nouvelles contraintes des marchés sont invisibles, voire agréables, assorties d'une rhétorique plaisante de liberté de choix et de liberté du consommateur. « Nous vous offrons la liberté, proclame une publicité pour une chaîne de fabriques de pommes de terre cuisinées du Midwest américain, parce que nous vous donnons le choix de la sauce d'accompagnement. » ( !) La liberté mondiale ressemble de plus en plus au choix de la sauce d'accompagnement du seul plat disponible.

Dans les années 60, Herbert Marcuse prédisait la réduction de l'individu à une seule facette : un conformisme asservi par la technologie plutôt que par la terreur, et dans lequel la civilisation ne produirait plus qu'un « homme unidimensionnel » (3). Mais, à cette époque, l'autre versant de la dialectique de Marcuse - la capacité de contestation - dominait, et sa prophétie parut excessive. Même s'il sentait monter les tendances totalisantes, voire totalitaires, de la culture industrielle, il pressentait que des forces pourraient briser cet enfermement (lire, pages 22 et 23, l'article de Gilles Châtelet).

Aujourd'hui, la capacité du marché à assimiler différences et contestations et à brouiller toutes les oppositions idéologiques, grâce au flou entretenu entre information et spectacle, remet les craintes de Marcuse à l'ordre du jour. Le consumérisme mondial fait planer le danger d'une société dans laquelle la consommation devient l'unique activité humaine, et donc ce qui définit l'essence de l'individu. L'unidimensionnalité acquiert une réalité géospatiale palpable dans l'architecture des galeries marchandes, où les places publiques ont été remplacées par des espaces privés destinés à optimiser le commerce. Elles sont emblématiques de Privatopie, cette nouvelle ville en marge de la société du plus grand nombre - vulgaire, multiraciale et dangereuse -, qui offre un univers de calme et de sécurité placé sous haute surveillance.

Les thuriféraires du marché continuent à considérer ce type de critique comme une resucée des prophéties, à leurs yeux fumeuses, de Herbert Marcuse. Beaucoup soutiennent que la société de consommation, même si elle dégrade le goût, multiplie les possibilités de choix, créant ainsi une démocratie des consommateurs. Mais les relations qui se nouent sur le marché ne sauraient remplacer celles de la société. Le problème ne se situe pas avec le capitalisme en tant que tel, mais avec l'idée que, à lui seul, le capitalisme peut répondre à tous les besoins humains et fournir la solution à tous les problèmes. Et, de même qu'autrefois certains progressistes croyaient qu'un gouvernement paternaliste pouvait résoudre tous les problèmes, les conservateurs antiétatistes sont convaincus non seulement que l'Etat ne peut résoudre aucun problème humain, mais que le marché peut réussir partout où l'Etat a échoué.

Une désastreuse confusion s'est installée entre l'affirmation raisonnable - et largement fondée - qu'un marché régulé avec souplesse reste l'instrument le plus efficace de la productivité économique et de l'accumulation de la richesse et la prétention délirante selon laquelle un marché libre de toute réglementation serait l'unique moyen de produire et de distribuer tout ce à quoi nous tenons : des biens durables aux valeurs spirituelles, de la reproduction du capital à la justice sociale, de la rentabilité du moment présent à la préservation de l'environnement pour le prochain siècle, de Disneyland à la haute culture, du bien-être individuel au bien commun. Cette prétention conduit certains à préconiser le transfert au privé de secteurs aussi clairement publics que l'éducation, la culture, le plein emploi, la protection sociale et la survie des milieux naturels. Et pourquoi pas l'externalisation à des sociétés commerciales de la chaise électrique ?

Le gouvernement que l'on démantèle en notre nom est en réalité le seul garant de nos libertés et de nos intérêts communs. Le détruire, ce n'est pas nous émanciper, mais nous faire passer sous le joug des entreprises mondiales et du matérialisme consumériste. Cette évidence a d'ailleurs été admise par des conservateurs américains tels MM. William Bennett et Patrick Buchanan. Les marchés ne sont pas là pour faire ce qui incombe aux communautés démocratiques. Ils nous permettent, en tant que consommateurs, de dire aux fabricants ce que nous voulons. Ou plutôt ils permettent aux fabricants, via la publicité et la persuasion culturelle, de nous dire ce que nous voulons. En tout cas, ils nous empêchent de dialoguer entre citoyens pour discuter des conséquences sociales de nos choix privés de consommateurs. Le consommateur peut désirer une voiture capable d'atteindre 220 km/h, mais le citoyen voter pour une limitation de la vitesse qui économisera l'essence et préservera la sécurité sur les routes.

Les marchés sont contractuels plutôt que communautaires. Ils flattent notre ego individuel, mais laissent insatisfaite notre aspiration au bien commun. Ils offrent des produits durables et des rêves éphémères, mais ne créent pas d'identité ou d'adhésion collective. C'est ainsi qu'ils ouvrent la voie à des formes identitaires et non démocratiques, comme le tribalisme. Si nous ne pouvons garantir aux communautés démocratiques l'expression de leur besoin d'appartenance, des communautés non démocratiques rempliront le vide ainsi créé, au détriment de la liberté et de l'égalité. Les gangs prendront la place des associations de quartier ; les tribus de sang celle des regroupements de volontaires.

Le marché assure à ceux qui en ont les moyens les biens qu'ils désirent, mais pas les vies auxquelles ils aspirent ; la prospérité pour quelques-uns, le désespoir pour beaucoup, et la dignité pour personne. Les quelque vingt- six mille organisations non gouvernementales internationales ne sont pas de taille à lutter contre les cinq cents premières firmes multinationales de McWorld recensées par le magazine américain Fortune. Qu'est-ce que le Pentagone, comparé à Disneyland ? Le Pentagone a peur de risquer la vie d'un seul soldat américain, alors que Disney a toutes les audaces : l'entreprise a fondé une « communauté » de villages résidentiels à Celebration, en Floride, a récupéré - et aseptisé - Times Square à New York, et tenté de recréer les champs de bataille de la guerre de Sécession sur les terrains « ne servant à rien » où eurent lieu les combats au siècle dernier.

La United States Information Agency (USIA) est-elle plus habile que Hollywood pour faire rayonner l'image des Etats-Unis ? Que pèsent les Nations unies ou le Fonds monétaire international (FMI), confrontés à la crise financière asiatique, par rapport aux 1 500 milliards de dollars qui transitent chaque jour sur les marchés des changes ?

Incapables de satisfaire les besoins des communautés démocratiques, les marchés ne savent pas davantage se réguler pour survivre. Ils sont incapables de produire les anticorps nécessaires à leur propre protection contre les virus du monopole et de la rapacité qu'ils portent en eux. Livrés à eux- mêmes, ils se « dégraissent » jusqu'à licencier effectivement non seulement leurs employés, mais aussi leurs consommateurs, qui, comme Henry Ford l'avait bien compris, ne font qu'un. Tel est bien le paradoxe de McWorld : il détruit l'assise financière des consommateurs dont il a besoin en leur vendant des produits à des prix plus compétitifs ; il surproduit des biens et sous-produit de l'emploi, incapable de voir que les deux sont interdépendants.

Casser toutes les résistances

LES avocats de la privatisation prétendent que les marchés sont, par essence, démocratiques. C'est, une fois encore, confondre les choix privés du consommateur et les choix civiques du citoyen. La liberté de choisir entre vingt-sept variétés d'aspirine et celle d'opter pour un système de santé universel ne sont pas comparables. Mais la prétendue autonomie des consommateurs permet aux marchands de tenir un discours populiste : si vous n'aimez pas l'homogénéité de McWorld, n'incriminez pas ses pourvoyeurs, mais ses consommateurs.

Comme si les quelque 200 milliards de dollars dépensés aux Etats-Unis pour la publicité n'étaient là que pour le décor ! Comme si les goûts des consommateurs étaient créés à partir de rien ! Comme si les désirs et les besoins sur lesquels les marchés prospèrent n'étaient pas eux- mêmes engendrés et façonnés par ces mêmes marchés ! Comme si ce qu'un récent essai publié dans le New Yorker a appelé la « science de l'achat » n'était pas devenue une activité lucrative pour les consultants de l'industrie de la consommation, qui enseignent aux détaillants comment disposer stratégiquement les produits et créer une ambiance propice à l'achat dans leurs magasins !

Avec la saturation des marchés traditionnels et la surproduction de biens (4), le capitalisme ne peut plus se permettre de servir seulement les besoins réels des consommateurs. Ces besoins sont créés par la promotion, le conditionnement, la publicité, la persuasion culturelle, afin d'absorber l'offre des industriels. Alors que l'ancienne économie des biens matériels visait le corps, la nouvelle économie des services immatériels prend pour cible la tête et l'esprit. « Je ne veux pas que les clients aient l'impression de déambuler dans un magasin de vêtements, explique la styliste Dona Karen, je veux qu'ils aient l'impression de se promener dans un environnement nouveau, que je les soustrais à leur existence quotidienne pour leur faire vivre une expérience qui n'a rien à voir avec les vêtements et qui exprime leur identité en tant qu'individus. »

Pour créer une demande mondiale de produits américains, les besoins doivent également être fabriqués à la même échelle. Pour les grandes marques - Coca- Cola, Marlboro, Nike, Hershey, Levi's, Pepsi, Wrigley ou McDonald's -, vendre des produits américains, c'est vendre l'Amérique : sa culture populaire, sa prétendue prospérité, son imaginaire et même son âme. Le marketing porte autant sur les symboles que sur les biens, et il ne vise pas à commercialiser des produits, mais des styles de vie et des images : le citadin aisé, le cow-boy austère, les stars de Hollywood, un jardin d'Eden sans frontières, la conscience sociale, le « politiquement correct », un univers commercial envahi et souvent - de manière ironique - dominé par les images de la vie des Noirs dans les ghettos. Mais des Noirs genre rappeurs décontractés, à la Michael Jordan, plutôt que du type du marginal vivant de l'aide sociale et promis à la prison.

Les ventes de Coca-Cola ont peu d'avenir chez les buveurs de thé : en Asie, la firme d'Atlanta a déclaré la guerre à la culture indienne du thé. La tradition des longs déjeuners pris à la maison dans les pays méditerranéens fait obstacle au développement des fast-foods : les chaînes qui s'y implantent actuellement y sapent les valeurs familiales aussi sûrement que les films d'action hollywoodiens. Dans la culture du fast-food, le travail est primordial et les relations humaines secondaires, le rapide prend le pas sur le lent, et le simple l'emporte sur le complexe.

De même, des transports en commun efficaces freinent les ventes d'automobiles et portent ainsi préjudice aux industries de l'acier, du ciment, du caoutchouc et du pétrole. Le mode de vie agricole traditionnel (lever à l'aube, travail au champ du matin au soir et coucher au crépuscule) est difficilement compatible avec la consommation télévisuelle. Les gens qui ne s'intéressent pas au sport sur le petit écran achètent peu de chaussures de tennis. La logique morale de l'austérité, qui séduit les chrétiens et musulmans authentiques ainsi que les ascètes laïques, fait obstacle à la logique économique de la consommation. Les fabricants de cigarettes doivent cibler les jeunes puisque leurs produits ont tendance à décimer leurs consommateurs plus anciens.

La plupart des nouveaux gadgets technologiques, censés nous « libérer » du bureau, nous emprisonnent en fait dans une sphère du travail en constante expansion. En guise d'autonomie, les fax, les téléphones mobiles et autres modems pour ordinateurs personnels ne nous livrent-ils pas pieds et poings liés aux tentacules électroniques du travail « partout et tout le temps » ? Le baladeur, invitation à écouter de la musique au bureau ou dans son temps libre, pousse à acheter des cassettes pour vingt-quatre heures d'écoute quotidienne. Il entraîne d'autres consommations liées au jogging : cassettes et chaussures de sport. Inversement, les chaussures de sport font vendre des baladeurs et des cassettes.

Dans le McWorld de la souveraineté des marchés, les dirigeants des grandes entreprises ne sont-ils pas condamnés à être des citoyens irresponsables ? Et, pour écouler tout ce qui doit être vendu, les citoyens à temps partiel doivent-ils se transformer en consommateurs à plein temps ? C'est pourquoi les vieilles places et les centres-villes aux activités diversifiées sont désertés au profit de complexes commerciaux clos qui n'ont rien d'autre à offrir que du commerce. Ces complexes s'ingénient à fabriquer un homme nouveau adapté à leur obsession du profit.

Les centres commerciaux constituent les capitales et les parcs à thème de l'univers en expansion de McWorld. On n'y trouve ni théâtre de quartier, ni dispensaire pour les soins aux enfants, ni endroit d'où l'on puisse haranguer les passants, ni lieu de culte, ni mairie, ni coopérative agricole, ni école... Uniquement des séries de magasins exigeant de nous défaire de notre identité, excepté celle de consommateur, de renoncer à notre citoyenneté pour mieux goûter au plaisir solitaire de faire des emplettes.

Il existe une illusion plus ancienne et plus fondamentale que celle de l'autonomie du consommateur : celle selon laquelle les marchés sont démocratiques et même encore plus libres que les consommateurs eux-mêmes. Une concurrence capitaliste à peu près loyale n'a pourtant commencé à exister que sous l'oeil vigilant de gouvernements démocratiques pratiquant des politiques keynésiennes. Livrés à eux-mêmes, les marchés sont incapables de parvenir à ce résultat. Autant dire que, en cette période de déréglementation et de retrait de l'Etat, la vitalité des marchés concurrentiels n'a jamais été aussi gravement menacée. Surtout quand un même secteur économique regroupe à la fois information, spectacle et télécommunications, le « télé-secteur de l'info-spectacle », où fusions et monopoles deviennent la règle (5).

Après avoir dompté Le Roi Lion et annexé Times Square, Walt Disney a racheté Capital Cities/ABC pour la somme de 19 milliards de dollars et possède l'équipe de base-ball des Anaheim Angels. La News Corporation de M. Rupert Murdoch s'est offert l'équipe des Los Angeles Dodgers pour animer son réseau et la Fox Television Network, pour concurrencer les Atlanta Braves de M. Ted Turner (vice président de Time-Warner) et les Florida Marlins de M. Wayne Huizinga (Blockbuster Video). Pourquoi posséder des réseaux de diffusion ou des chaînes câblées si l'on n'a pas de programmes à proposer ?

Restera-t-il des citoyens ?

LE concept au nom duquel se construit cette intégration verticale frénétique porte le nom de « synergie ». Une manière de ne pas dire « monopole ». A l'instar de la plupart des conglomérats de McWorld, Disney possède non seulement des studios de production, des parcs à thème, des équipes sportives, mais aussi des maisons d'édition, des stations de télévision, des journaux, des villes nouvelles... Un chef d'entreprise s'est émerveillé de la stratégie commerciale de Disney, qui, en rachetant ABC, a atteint une dimension plus que mondiale : universelle. Sur le même modèle, Paramount acquiert Simon and Schuster, qui détient Madison Square Garden et une équipe de basketball (Knicks) et de hockey (Rangers), juste avant d'être elle-même rachetée par le câblo-opérateur Viacom. Le gros poisson est mangé par plus gros que lui.

Si l'on est constructeur informatique, il faut racheter une société de logiciels. Si l'on possède des stations de télévision, il faut acquérir des catalogues de fims : c'est ce qu'a fait M. Ted Turner en rachetant et en colorisant celui de la MGM ; ou encore M. Bill Gates, le patron de Microsoft, qui a acheté les droits des collections de musées qui seront disponibles sur ses cédéroms.

M. Bill Gates a installé gratuitement Explorer, son outil de navigation sur la Toile, sur tous les ordinateurs livrés avec son logiciel Windows afin de mettre son concurrent Netscape hors jeu. A tel point que le département de la justice a dû sortir de sa torpeur et prendre des mesures anti-trust (lire, page 18, l'article de Philippe Rivière) (6). La News Corporation de M. Rupert Murdoch s'est servie de sa société d'édition (Harper Collins) pour étendre son empire en Chine : un contrat signé avec l'ancien gouverneur de Hongkong, M. Christopher Patten, fut annulé, le manuscrit ayant été jugé trop critique à l'égard de Pékin. Dans McWorld, la théorie du pluralisme des valeurs et de la liberté de choix est froidement démentie par la pratique.

Il fut un temps où, entre les pôles de l'Etat et ceux du marché, existait une possibilité de voie moyenne, mais vitale. C'est sur la société civile que reposa, dans les premiers temps, l'énergie démocratique et le militantisme civique américains. Une de ses grandes vertus était de partager avec l'Etat le sens de la chose publique et le respect de l'intérêt général et du bien commun. La société civile pourrait servir de médiateur entre l'Etat et le secteur privé, entre l'identité farouchement sauvegardée d'une tribu refermée sur elle-même et celle, en voie d'extinction, du consommateur solitaire. Entre le Djihad et McWorld. Faute de trouver une troisième voie entre l'Etat et le marché, nous survivrons peut-être en tant que consommateurs, mais nous n'existerons plus comme citoyens.

BENJAMIN R. BARBER.

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Recherche

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(1) Francis Fukuyama, La Fin de l'histoire et le Dernier homme, >Flammarion, Paris, 1992.

(2) Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, Paris, 1989.

(3) Herbert Marcuse, L'Homme unidimensionnel, Editions de Minuit, Paris, 1968.

(4) Lire William Greider, One World, Ready or Not : The Manic Logic of Global Capitalism, Simon & Schuster, New York, 1997.

(5) Cf. Frédéric Clairmont, « Ces 200 sociétés qui contrôlent le monde », et Ignacio Ramonet, « Apocalypse médias », Le Monde diplomatique, avril 1997.

(6) Lire également Ralph Nader et James Love, « Microsoft, monopole du prochain siècle », Le Monde diplomatique, novembre 1997.



 


LE MONDE DIPLOMATIQUE | AOÛT 1998 | Pages 14 et 15
http://www.monde-diplomatique.fr1998/08/BARBER/10836

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