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Israël-Palestine : une querelle de légitimité, par Elie Barnavi

 
Mis à jour le mercredi 3 janvier 2001

FAYÇAL HUSSEINI est un honnête homme, et je ne doute pas qu´il désire sincèrement la paix. Certes, l´article qu´il a publié dans Le Monde (“ Palestine, la révolte d´un peuple ”, Le Monde du 30 décembre 2000) fourmille d´inexactitudes factuelles, de vérités tronquées et d´omissions. Mais comment en serait-il autrement ? M. Husseini n´est pas un observateur impartial, si tant est que, s´agissant de notre malheureuse contrée, cet oiseau rare existe ; il est un membre important d´un mouvement national.

Je lui ferai donc grâce des détails (ainsi, les “ trois mille soldats israéliens en armes ” qui auraient accompagné M. Sharon sur le mont du Temple). Je ne lui tiendrai pas rigueur de la comparaison, à l´évidence absurde, entre un conflit centenaire opposant deux mouvements nationaux et le soulèvement des Serbes contre un dictateur issu de leur sein. Je ne m´arrêterai même pas sur la lecture cavalière de notre histoire récente (“ Franchissons à présent rapidement les années jusqu´au début de l´an 2000 ”). Je préfère aller à l´essentiel, c´est-à-dire à la signification profonde des derniers événements et aux enjeux véritables de la négociation en cours – une négociation heurtée et désespérée, marquée par la violence, conditionnée par l´urgence et handicapée par une impotence politique partagée.

Le maître mot est légitimité. Vous avez acheté une maison, vous l´avez payée argent comptant, elle est dûment enregistrée au cadastre, elle est à vous en toute légalité. Mais voilà, elle est située dans un quartier hostile, où l´on n´aime pas votre peau, ou votre style de vie, ou vos fréquentations. Aucun titre de propriété, aussi indiscutable soit-il, ne protégera durablement votre possession si vos voisins refusent de vous reconnaître comme le propriétaire légitime. Bien sûr, si vous êtes plus riche qu´eux, vous hérisserez votre propriété de barbelés et de miradors et vous serez en mesure de tenir en respect vos ennemis. Mais votre vie sera un enfer. Cependant, vos voisins ne sont pas mieux lotis. Vous vivez dans un camp retranché, mais eux vivent dans un bidonville ouvert à tout vent. Pour faire de ce quartier un lieu vivable, ils ont besoin de vous autant que vous d´eux, peut-être même davantage.

Voilà l´enjeu véritable de la négociation qui s´est péniblement nouée à Madrid, a connu une brusque accélération à Oslo et hésite maintenant, depuis Camp David, entre une conclusion heureuse et une rupture grosse de malheurs. Pour Israël, la reconnaissance des Palestiniens signifie l´ultime victoire du mouvement national juif moderne, autrement dit du sionisme. Que la paix avec les Palestiniens soit enfin signée, que nos frontières soient enfin arrêtées et reconnues, et nous aurons enfin obtenu ce que nous avons toujours ardemment désiré : être admis comme membre à part entière de cette région qui nous a vus naître comme peuple, propriétaires légitimes de ce pays où, comme le dit notre Proclamation d´indépendance, “ se forma [le] caractère spirituel, religieux et national[de ce peuple], [où] il acquit son indépendance et créa une culture d´une portée à la fois nationale et universelle,[où] il écrivit la Bible et en fit don au monde ”.

Ce qui est vrai pour les Israéliens l´est tout autant pour les Palestiniens. Leur propre mouvement national s´est forgé dans la lutte avec le nôtre. Par une ironie de l´Histoire qui vaut son poids de souffrances, c´est le sionisme et l´Etat qu´il a enfanté qui auront permis à terme la création d´un État palestinien souverain. Imagine-t-on un instant que les pays arabes auraient permis à un tel État de voir le jour, la Syrie surtout, pour qui la Palestine n´a jamais été que sa province méridionale, tout comme elle n´a jamais considéré le Liban que comme sa province occidentale ?

Afin d´aboutir à la reconnaissance mutuelle, il a fallu que les deux parties mesurent les limites de leur puissance. L´écrasante supériorité militaire israélienne a suffi pour remporter les affrontements qui ont jalonné le demi-siècle d´existence de l´Etat hébreu. Mais ces affrontements n´ont jamais été qu´autant de batailles dans une longue guerre qui, elle, n´est pas gagnable sur le terrain. Inversement, les Arabes ont fini par comprendre qu´Israël est décidément indéracinable et que, faute de pouvoir remporter une seule bataille, le sort de la guerre restera à jamais indécis.

De Camp David à Camp David, autrement dit de la paix avec l´Egypte à la tentative avortée d´en finir avec le conflit israélo-palestinien, c´est ce constat d´impuissance mutuelle qui nous a conduits, les uns et les autres, sur le chemin cahoteux de la négociation. L´Egypte s´y est engagée la première, ce qui est logique : sa prééminence naturelle au sein du monde arabe la rendait moins vulnérable. Quarante et un ans après la décision de partage des Nations unies qui prévoyait la création de deux Etats sur le territoire de la Palestine mandataire, les Palestiniens y sont venus les derniers, ce qui est tout aussi logique : ce sont eux qui ont payé le prix le plus lourd de la guerre, eux qui, de tous les Arabes, paieront le prix le plus lourd de la paix.

Nous avons négocié donc, directement et indirectement, secrètement et ouvertement, au Proche-Orient, en Europe et aux Etats-Unis. Etrange négociation. D´un côté, un Etat puissant, certes, mais que sa qualité même d´Etat constitué et de démocratie oblige à rendre des comptes à ses citoyens et à la communauté internationale. De l´autre, un semi-Etat qui a gardé la marge de manœuvre des mouvements de libération nationale en lutte. Celui-là, sur la défensive, est comptable du moindre coup de feu de ses troupes. Celui-ci, protégé par sa faiblesse et corseté dans une espèce d´arrogance morale, n´est comptable de rien. Voyons, ce n´est pas moi, c´est le Hamas, ou le Djihad islamique, ou les Tanzim, ou, mieux encore, “ tout un peuple en colère ”.

Pourtant, petit à petit, l´écart s´est resserré. Déterminé à arracher la paix, coûte que coûte, Israël a fini par admettre que les Juifs ne sont pas partout chez eux en Judée, que les frontières du futur Etat palestinien, dont nul, ou peu s´en faut, de droite ou de gauche, ne conteste plus le droit à l´existence, fassent référence aux lignes de cessez-le-feu de mai 1967, que l´unité de Jérusalem même passe par profits et pertes.

Tout cela s´est dit à Camp David, en juillet 2000, et tout de suite après. Mal préparé, le sommet de Camp David ? C´est probable. Les Palestiniens n´étaient pas heureux des propositions qu´on leur a faites ? Cela se conçoit. Eh bien, il aurait fallu continuer de négocier, négocier sans relâche, jusqu´à ce qu´on aperçoive enfin, dans le ciel de Camp David ou d´ailleurs, la fumée blanche des conclaves réussis. Au lieu de quoi, nous avons eu droit à un nouveau round de violence.

Qu´on ne s´y trompe pas, cette “ deuxième Intifada ” n´a rien à voir avec la première. D´abord, parce que l´horizon bouché qui, à la fin des années 80, justifiait la première ne saurait plus servir de justification à la seconde. Ensuite, parce que derrière les gamins à fronde se tiennent des hommes à kalachnikov. Explosion de colère d´une population frustrée par sept années de négociation stérile, excédée par les privations et excitée par la visite d´Ariel Sharon sur le mont du Temple ? Si l´on veut. Mais surtout soulèvement préparé de longue main, dès la fin du sommet avorté de Camp David, par l´Autorité palestinienne, de l´aveu même de membres en vue de celle-ci.

Or, si je comprends que le président de l´Autorité palestinienne ne puisse éteindre à volonté le feu populaire, je comprends moins bien qu´il ne puisse contrôler ses policiers et les francs-tireurs de son parti. Aussi, cela expliquant ceci, parce que cette Intifada est dirigée non seulement contre une occupation israélienne en voie de liquidation mais tout autant, sinon plus, contre la direction palestinienne elle-même. Enfin, et peut-être surtout, parce que les Palestiniens, y compris le premier parmi eux, ont choisi de placer leur action sous le signe d´el-Aksa. Ce faisant, ils jouent avec le feu, le feu des guerres de religion. L´islamisation volontaire du conflit israélo-palestinien est une faute majeure, qui risque de s´avérer lourde de conséquences.

Où l´on découvre que le constat d´impuissance qui a permis les négociations ne suffit pas pour en assurer la conclusion : il faut maintenant franchir le pas ultime de la légitimité. Un jour, dans la foulée des accords d´Oslo, une journaliste française m´a fait rencontrer l´intellectuel palestinien Sari Nusseibeh, un autre honnête homme, je le dis sans ironie aucune. Au terme d´un dialogue courtois, et, tout compte fait, consensuel, j´ai demandé à mon interlocuteur si désormais ma présence dans ce pays lui paraissait légitime. “ Non, cela ne sera jamais, m´a-t-il répondu en souriant. Je l´accepte car je ne puis faire autrement, et qu´il faut bien que cette guerre s´arrête un jour. Mais vous ne serez jamais à nos yeux qu´un intrus. ”

Tout au long de ces jours fiévreux, pendant et depuis Camp David, j´ai souvent pensé à cette étrange conversation. Ce n´est pas un hasard si la négociation bute sur la question des réfugiés et sur celle du mont du Temple. Le “ droit au retour ” de 3,7 millions de réfugiés sur le sol d´Israël est une autre manière de dire qu´est illégitime l´Etat dont la vocation historique est de constituer le refuge du peuple juif et le cadre où doit s´affirmer son être collectif.

L´exigence d´une souveraineté palestinienne exclusive sur le mont du Temple revient à dénier aux Juifs toute légitimité historique à Jérusalem. Les négociateurs israéliens ont été stupéfaits de découvrir à quel point leurs partenaires palestiniens, par ailleurs si fins connaisseurs des réalités israéliennes, ignoraient les ressorts profonds du nationalisme juif. “ Vous n´avez rien à faire sur l´esplanade des Mosquées ”, leur a asséné, péremptoire, l´un d´entre eux. Nous n´y avons rien à faire, vraiment ? Et pourquoi donc y a-t-il des mosquées sur le “ Noble Sanctuaire ”, sinon parce qu´il y eut autrefois un premier Temple, puis un second ? Mais lorsqu´on refuse aux Juifs tout lien avec le mont du Temple, alors même que tant de formules de compromis ont été avancées (souveraineté divine, souveraineté partagée, voire souveraineté internationale), c´est tout bonnement qu´on leur refuse la légitimité.

Ainsi, sept ans après Oslo, les vents mauvais qui soufflent sur notre pays en ont éteint l´esprit. Nous voici à la fois plus proches que jamais d´un accord dans les faits, plus éloignés que jamais dans l´esprit. Comment tout cela finira-t-il ? Je l´ignore. Car les clés de la paix ou de la guerre ne se trouvent plus dans mon camp.

Élie Barnaviest ambassadeur d´Israël en France.par Élie Barnavi



Le Monde daté du jeudi 4 janvier 2001

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