Le Monde daté du 18 octobre 2000

L'évolution de Bayard Presse suscite des inquiétudes parmi les salariés

Après avoir enregistré un déficit en 1999 et une forte baisse de certains magazines historiques, le groupe de presse catholique de la Congrégration des Assomptionnistes a choisi de se « recentrer ». Le personnel craint l'arrêt de certains titres et des réductions d'emploi.

Le malaise couve depuis plusieurs mois déjà. Il a éclaté à la veille de la réunion, lundi 16 octobre, du Comité d'entreprise du groupe Bayard Presse au cours de laquelle la direction a soumis ses nouvelles « orientations stratégiques ». Signe de l'inquiétude latente liée à la « situation préoccupante » de cette entreprise de 1 500 salariés, les délégués du personnel ont menacé de faire jouer le « droit d'alerte » interne et d'en appeler au Conseil de surveillance qui réunit les représentants de la Congrégation des Assomptionnistes, seul actionnaire, ainsi que diverses personnalités, Damien Dufour, président du groupe Expansion, Jacques Rigaud, ex-PDG de RTL et Dominique Ferry, de la Communauté charismatique du Chemin neuf.

Sur la foi de rumeurs persistantes concernant l'arrêt de certains titres, alimenté par la perspective, non confirmée, d'un plan social « larvé », ce mouvement de grogne témoigne d'un réel changement d'état d'esprit. Habitué à vivre sur le rythme des années fastes, Bayard Presse a connu, en 1999, son « annus horribilis ». Plus que la découverte d'un déficit de 29,9 millions de francs, l'apparition de signes de « faiblesse » dans la diffusion de titres historiques a commencé de semer le doute, avec une chute de 8,9 % dans la vente au numéro, non compensée par le gain de 1 % des abonnements. Alors que l'année 2 000 devait préfigurer la période de redressement, les interrogations se sont, en réalité, amplifiées.

Pour la première fois, les « vaches à lait » du groupe qui permettaient de compenser les pertes d'autres titres, ont accusé des baisses notoires. Concurrencé par Pleine Vie, racheté par le groupe Emap, Notre Temps, dans la presse senior, est passé sous la barre du million d'exemplaires. Le Pèlerin a été contraint de revoir sa formule et d'actualiser sa ligne éditoriale.

La diversification, héritée de la gestion antérieure à l'arrivée d'Alain Cordier, actuel président du directoire, a révélé ses limites en accumulant les déficits. « Dans les périodes fastes, le groupe a investi dans des créations, des rachats, des alliances avec des grands groupes avec lesquels il voulait rivaliser, sans en avoir les moyens », souligne un représentant syndical. Avec la volonté, non dissimulée, de « déconfessionnaliser » l'image d'une entreprise très marquée par ses attaches religieuses. Le résultat n'est guère probant : le magazine Capital Santé a récemment été arrêté. Terre Sauvage a pris de plein fouet l'arrivée de la version française de National Geographic. Malgré sa nouvelle formule, le mensuel scientifique Eurêka n'a toujours pas trouvé sa place. Si l'alliance avec le groupe Emap dans le Chasseur Français tient toujours, -malgré les interrogations des Assomptionnistes sur son bien fondé-, ce serait uniquement parce que ce titre n'est pas déficitaire.

LECTORAT VIEILLISSANT

En matière de relance, le succès n'a pas été plus convaincant : la transformation de Bonne Soirée en Côté femmes est un échec. Le seul lancement récent du groupe, Bel Age, en prolongement de Notre Temps pour les 70 ans, devrait être prochainement arrêté et son équipe de 25 salariés reclassée, de même qu'Entourage dans le même secteur.

Y compris au sein du pôle florissant de la presse jeunes, le bilan d'Okapi et de Phosphore n'est guère reluisant. Seule, La Croix peut s'enorgueillir d'avoir atteint une partie de ses objectifs. Au prix d'une campagne de promotion sans précédent, le quotidien a stoppé son érosion et gagné des lecteurs. Son déficit qui avait atteint 23 millions de francs devrait être ramené à 12 millions en 2 000.

L'accumulation des signes suffit à confirmer le diagnostic sur l'état de santé d'un groupe qui s'apprêterait à tailler dans le vif parmi ses titres les plus déficitaires. L'origine du mal est identifiée : lectorat vieillissant, peu représentatif de l'évolution de la société française plus urbaine que rurale, décalage avec les nouveaux comportements sociaux et concurrence acerbe sur le marché des magazines, terrain d'affrontementde groupes puissants aux moyens autrement plus conséquents.

Jusqu'à présent, la direction s'était peu employée à dissiper les doutes. Concentrée sur la définition de nouveaux objectifs, elle invoque les conséquences ultimes de l'arrêt des activités industrielles pour justifier un déficit « conjoncturel ». A son actif, elle met en valeur le développement prometteur du secteur de l'édition issu de la presse jeune qui s'est traduit par un accord avec Gallimard.

En réalité, c'est une véritable mutation et une remise en ordre qu'elle s'apprête à entreprendre. Alain Cordier est bien décidé à s'appuyer sur les « piliers » de la maison : les pôles jeunesse, seniors, culture et religion pour engager le groupe dans une stratégie plurimedia (presse, édition, internet et pourquoi pas la télévision…)en mettant le cap sur l'international, en Europe, mais aussi aux Etats-Unis et au Canada. Les premiers signes de cette implantation s'avèrent encourageants et annoncent de nouvelles créations ou acquisitions.

Le récent accord avec Suez-Lyonnaise laisse augurer d'importants développements sur le Net. Même si, selon certains, les engagements consentis -l'équivalent de 10 % de la masse salariale- ne sont pas sans risque tant pour l'avenir financier que pour l'indépendance du groupe. A l'inverse de ses concurrents, Bayard Presse n'est pas soumis au couperet de la rentabilité financière immédiate. Avec le soutien de son actionnaire principal, la direction invoque la durée pour juger de son action. Signe de son soutien renouvelé, la Congrégation s'apprête à apporter 100 millions de francs pour financer ces projets, en procédant à des cessions immobilières. Dans quelques mois, Bayard presse changera de nom pour ne conserver que Bayard tout simplement. Un autre indice, symbolique, de l'évolution en cours.

Michel Delberghe


Le groupe en chiffres

Bayard Presse est le leader français sur quatre secteurs : la presse éducative pour enfants, la presse senior, la presse nature et la presse religieuse. Parmi les titres les plus connus figurent La Croix (87 034 exemplaires de diffusion totale payée selon Diffusion Contrôle 1999), Prions en Eglise, Croire aujourd'hui, Pèlerin Magazine (319 599), Notre Temps (977 457), Panorama, Côté Femme (ex- Bonne Soirée) (210 889), Enfant Magazine (186 909), Popi (84 905), Pomme d'Api (140 800), Babar (69 268), J'aime lire (210 083), Phosphore (90 028), Terre sauvage (116 009), Eurêka (130 080), etc. Au total, Bayard Presse représente une centaine de titres, édités par le groupe seul ou en partenariat, dont 48 en France, ce qui représente 7,6 millions d'exemplaires dans le monde.

Chiffre d'affaires 1999 : 2,4 milliards de francs soit 377,3 millions d'euros (+ 1,7 % par rapport à 1998) dont 75 % en presse, 12,2 % en édition, 5,8 % en voyages, 4,8 % en activités diverses et plus de 2 % en industriel.

Résultat net part du groupe 1999 : - 29,9 millions de francs (après un bénéfice net de 10,6 millions en 1998)

1 500 salariés et plus de 2 000 pigistes