Challenges, n° 148, juin 2000

 

Une congrégation religieuse qui contrôle plus de 100 journaux

A bayard Presse, l'actionnaire, c'est Dieu

Point commun entre Pomme d'Api , Le Chasseur français, Notre Temps et Phosphore ? Comme La Croix , ils appartiennent tous à l'Ordre des assomptionnistes. Enquête sur une énigme de la presse française.


 

Sur sa table, on ne voit que le célèbre groupe des trois singes dont l'un se masque les yeux, l'autre les oreilles, le dernier la bouche. « Un don de mon prédécesseur, s'amuse le père Zago. C'est la représentation du secret du bonheur, en Asie. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. » Surtout, ne pas le croire : cela signifierait que les assomptionnistes, actionnaires de bayard Presse, ignorent les rumeurs et le malaise qui agitent le groupe éditeur de La Croix, du Pèlerin ou de Pomme d'Api ­ entre autres. Mais ni les 30 millions de pertes de l'an dernier, ni les problèmes de Notre Temps, ni les départs en cascade, les jalousies ou les secrets de cette maison où coexistent des bribes de dynastie ne leur échappent. Ici, les représentants de la congrégation des assomptionnistes, « les fils du Patron » comme on les appelle, sont discrets : douze sur 1 667 salariés. Un nombre suffisant pour imposer leur propre lecture du capitalisme. Le terme « entreprise » les écorche. Un cadre qui l'employait s'est fait moucher d'un « Je préfère maison de la Bonne Presse ». Le dirigeant ? « Celui qui rend à la communauté le service de la décision. » Pour ne pas succomber à la fièvre financière qui, tôt ou tard, les rendrait exigeants sur la rentabilité, ils n'encaissent pas de dividendes. Du coup, pas question pour bayard d'aller quémander une augmentation de capital. La marge doit assurer le développement. C'était du moins le cas jusqu'à l'an passé. Actionnaires atypiques, donc. Mais sûrement pas dormants. En témoigne le psychodrame du 27 février 1997. Ce jour-là, le prédécesseur du père Zago annonce au personnel l'éviction de Bernard Porte. Président depuis douze ans, Porte incarne la génération, grandie dans les pouponnières de la Jeunesse étudiante chrétienne, aux manettes depuis les années 50. Stupeur. On se croirait au conseil d'administration de Carrefour virant Michel Bon , son PDG, en trente secondes ! Minute. L'intéressé savait depuis dix mois. Un secret bien gardé. D'ailleurs, nul n'exigeait qu'il quitte le groupe. « Chez nous, le provincial (la plus haute autorité en France. NDLR) n'est renouvelable qu'une fois. Monsieur Porte avait été reconduit plusieurs fois », dit le père Zago. Bernard Porte refuse le placard doré et envoie son avocat. Le père Zago, faux naïf : « Il paraît que c'est ainsi, dans les affaires. » Un journaliste analyse : « Porte était affable, mais trop patron de presse. Trop mondain. Il briguait des responsabilités dans les instances professionnelles. Les assomptionnistes ont eu le sentiment que la boîte leur échappait. Il ne les a pas assez cultivés. » Erreur fatale. La « provoc » des laïcs. Officiellement, les assomptionnistes ont délégué la gestion à des laïcs, avec une réelle marge de liberté. On ne pointe pas les entrées à l'oratoire. Les séminaires de réflexion de l'avent ne font pas recette. Certaines rédactions s'affichent même anticléricales en toute impunité. « Quand Okapi publie des lettres du genre : "J'ai 11 ans, mon copain me laisse tomber pour une autre, que faire ?", ça fait provoc », s'amuse un journaliste. Pourtant, la plupart des titres manient avec la plus grande précaution les sujets touchant à l'argent, au sexe, voire à la science ­ même si Phosphore accepte de la pub pour les préservatifs... Les bons pères s'étranglent parfois, mais suivent le cap que leur général (la plus haute autorité à Rome) exposa en 1955 à Yves Beccaria, actuel président du conseil de surveillance, qui quittera sa charge le 21 juin : « Faites qu'en l'an 2000 le maximum de gens normaux [sic] lisent une publication bayard. » Pour ratisser large, tout en semant valeurs chrétiennes et humanistes, il s'avère bien plus efficace de ne pas proclamer Jésus à toutes les pages. Beccaria. Longtemps l'homme de la situation. Un Richelieu de la presse. Lui et sa femme Mijo, qui dirigera la branche jeunesse avant d'entrer au directoire, n'ont dans bayard d'autres actions que morales ­ mais une sacrée influence. Yves participera à la création de quelque 100 titres. A commencer par Pomme d'Api, en 1966. Sensibilisés à l'orthophonie par la surdité de leur fillette, les Beccaria, avec une styliste et une adepte de la pédagogie Montessori, inventent le premier journal pour enfants ne sachant pas lire. « Les malentendants et les petits ont le même problème, dit Yves Beccaria. Ils ont la bande-image, pas la bande-son. A l'époque, dans les livres pour enfants, le texte pouvait parler d'un oiseau vert... rouge sur l'image. » Suivront Okapi, Astrapi et l'incontournable des bibliothèques J'aime lire, lu par un enfant de 7 à 10 ans sur deux. Les assomptionnistes, eux, se concentrent notamment sur Le Pèlerin et La Croix, dont ils rédigent l'édito religieux. Mais leur influence dans bayard s'étend bien au-delà. « Le provincial, dit le père Zago, nomme le directoire, et son travail est terminé au sens juridique du terme. » C'est oublier un cénacle, ignoré des plaquettes officielles : le comité Assomption. Hors toute présence syndicale, en marge du directoire et du conseil de surveillance, assomptionnistes et dirigeants « se forgent des convictions communes. On met cartes sur table. Mais on n'y prend pas de décision ». Voire. Tous les quinze jours, Yves Beccaria rend visite à André Antoni, le nouveau provincial, et à son staff. Antoni est un ancien de bayard. Bref, pour les remontées d'informations, pas besoin d'Intranet. La perle rare. Les pères ont choisi le successeur de Bernard Porte avec soin. Au point de lui laisser neuf mois de réflexion. Surprise, cette perle rare ne connaît rien à la presse et, sans être ni énarque ni encarté politiquement, affiche un brillant cursus de haut fonctionnaire. Directeur général de l'Assistance publique, Alain Cordier « gérait un budget de 30 milliards avec 100 000 personnes, alors que nous lui proposions 2 milliards et 1 500 salariés », résume Beccaria. Leurs chemins s'étaient croisés lors de l'opération Pièces jaunes pour les hôpitaux, parrainée par J'aime lire. Raisons du choix ? « C'est un homme de conviction et de gestion. L'aventure de la presse le passionne », répond le père Zago. Cordier confirme : « Toute ma vie professionnelle est faite d'engagements successifs. » Déjà, il s'était mis à La Croix à l'âge où l'on se ruait sur Salut les copains. Et sa femme assure la communication du diocèse de Saint-Denis. Cet engagé ne se laisse pas griser par les attributs du pouvoir : à l'Assistance publique, il avait refusé l'hôtel particulier de fonction « pour ne pas risquer de disjoncter », lui préférant la Seine-Saint-Denis, « un enjeu important ». Cordier est un cérébral, « philosophe autodidacte », disciple d'Emmanuel Levinas. Habile à discerner la cohérence de ses choix : « La bonne gestion d'un hôpital n'est pas un objectif en soi. L'objectif, c'est de soigner le malade. A bayard, le contenu éditorial est une fin, la rentabilité un moyen. Il faut toujours resituer le discours gestionnaire en référence à ses finalités. » En techno dans le texte... « Le sel des médias. » Sitôt nommé, le nouveau président élabore 2010, bayard s'engage, projet d'entreprise fixant un but qui lui est cher : « Etre du sel dans l'univers des médias, pour donner du sens à la vie. » Il poursuit : « Une entreprise a besoin de savoir ce qui la fédère. Or, en ce moment, l'entreprise survalorise le négatif. C'est humain. » Oubliés, le mariage avec Gallimard dans la littérature enfantine, les développements aux Etats-Unis, l'accord sur les 35 heures conclu avant tout le monde. A bayard, le sentiment d'éternité qui prévalait s'est dissous. Le père Zago : « Le groupe a peut-être vécu d'une façon trop douillette, pas assez rigoureuse. » Alain Cordier : « Nous nous fixons un objectif de 10 % de rentabilité d'ici à 2010 [en comparaison, celle du britannique Emap est déjà de 15 %. NDLR]. Cela suppose des remises en cause. » L'entreprise compterait-elle trop de monde ? Dans le secret de leur bureau, certains placent haut le curseur des départs. Rien que de très banal partout ailleurs ? A bayard, on frise le typhon. « A mon arrivée, il y a six ans, raconte un journaliste, j'ai cru atterrir sur une île au soleil. Aujourd'hui, un vent froid s'engouffre. » La bagarre que livre le concurrent Pleine Vie (désormais publié dans le groupe Emap) à Notre Temps, titre maison qui contribuait jusque-là pour plus de la moitié à la marge de bayard, a de quoi marquer les esprits. L'ennemi a frappé vite, juste et fort. En trois ans, Pleine Vie (ex-Le Temps retrouvé), qui draguait les plus de 65 ans, a changé de nom, affiché de jeunes femmes en couverture, et banni de ses colonnes tout vocabulaire « papy ». Bingo : le lifting a fait passer ses ventes de 700 000 exemplaires à 1 million. Notre Temps va perdre sa place de premier mensuel français ­ avec des bénéfices rabotés de moitié : 37 millions de francs l'an dernier. Le Pèlerin, qui fut, au XIXe siècle, le bulletin de liaison des pèlerinages avant de devenir un mensuel prospère, s'effrite lui aussi. Résister au marketing. Si ces piliers se lézardent, c'est tout l'équilibre de bayard ­ fondé sur l'entraide entre titres forts et faibles ­ qui est menacé. Ce système a permis au groupe de s'obstiner sur Notre Temps, devenu le succès que l'on sait. Aujourd'hui, Alain Cordier soutient Eurêka, un magazine scientifique toujours en perte cinq ans après son lancement. Si ses finances vacillent, bayard pourra-t-il continuer de résister à la dictature du marketing comme il le fit avec Capital Santé ? Les lecteurs affluaient, mais les publicitaires boudaient. « Pour les intéresser, il aurait probablement fallu consacrer un tiers des pages à des produits de beauté et de santé qui ne servent pas à grand-chose. Ce n'est pas à la publicité de décider des sommaires », dit Yves Beccaria. Capital Santé a cessé de paraître. Les préventions des annonceurs sont telles qu'à l'occasion d'une réunion Alain Cordier s'est énervé : « Figurez-vous que les cathos se pomponnent comme les autres. Que les seniors achètent des voitures comme les autres. » Combien de temps encore bayard pourra-t-il ignorer les réalités du marché ? Maintenir intact son système de valeurs ? Résister à la folie stock-options ? C'est la question. A moins que ne se confirme le postulat d'André Malraux : « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas... » Véronique Groussard

Véronique Groussard