recherche détaillée

  

 ACTUALITES
   à la une
   international
   france
   société
   régions
   horizons
   analyses & forums
   entreprises
   euro
   communication
   aujourd'hui
   météo
   sports
   sciences
   culture

 AUTRES EDITIONS
.  tous les dossiers
 tous les forums
 lettres
 d'information

 les dessins du jour
 le Monde en pdf
 le Monde en html
 version palm

 CHAINES
.  interactif
 sortir
 livres
 éducation
 emploi
 finances

 SERVICES
.  archives du Monde
 services
 aux lecteurs

 contactez-nous
 sté des lecteurs

 OUTILS
   espace personnel
   mail gratuit
   mots croisés
   webcam
   outils de recherche
   navigateurs
 & utilitaires

   traducteur
   questions de
 français

EXTRAITS
Arafat vu par son adversaire
LE MONDE | 14.09.01 | 11h15
Envoyer par email cet article à un amiArticle au format texte pour impression
Historien, élu de la gauche au Parlement israélien, Shlomo Ben-Ami était ministre des affaires étrangères dans le dernier gouvernement du travailliste Ehoud Barak. A ce titre, il a été l'homme des récentes négociations de Camp David. Il en donne sa version dans un livre d'entretiens où il brosse aussi ce portrait de Yasser Arafat, le chef de l'Autorité palestinienne

Je voudrais tirer les conclusions de la dernière étape des négociations que nous avons menées (Camp David, du 11 au 25 juillet 2000). Ces conclusions sont très pessimistes. En effet, le bilan de ces négociations met en évidence deux phénomènes contradictoires : d'une part, qu'il est possible de conclure la paix entre Palestiniens et Israéliens sur la base de la reconnaissance des paramètres du président Clinton ; d'autre part, qu'il est quasi impossible de la conclure, même sur ces paramètres généreux, en raison de la personnalité d'Arafat.

Arafat s'est montré tout à fait incapable d'accepter un compromis et d'orienter les négociations vers la paix. Sa personnalité est celle d'un Moïse, et non pas d'un Josué. Il est une sorte d'expression mythologique de la cause palestinienne plutôt qu'un leader au véritable sens du terme, c'est-à-dire un homme qui prend des décisions : il est incapable de prendre des décisions. Lors des conversations que j'ai eues avec lui à Naplouse, j'ai essayé de le convaincre de se rendre à Camp David, et il m'a répondu : "Moi, je ne suis pas un négociateur, je suis un homme de décision." C'est à mon avis complètement faux : il craint bien plutôt, en prenant une décision, de perdre son statut d'expression mythologique de la volonté générale du peuple palestinien. Et il préfère jouer le rôle du héros mythique de la Palestine plutôt que d'assumer celui d'un leader prêt à accepter de renoncer au consensus général autour de sa personne. (...) Arafat représente à la fois la solution et le problème. Et en fin de compte, il n'est pas capable de faire la paix. Car il ne peut pas se dire à lui-même : "Nous sommes arrivés à un point des négociations où les Israéliens ne peuvent pas nous donner davantage ; il faut donc que l'accord se fasse maintenant." A aucun moment, il ne dit : "Je ne suis pas satisfait, mais je ne peux obtenir plus."

Toutes les grandes décisions historiques ont été prises dans l'insatisfaction générale, car ce n'est pas le propre des grands leaders que de prendre des décisions satisfaisantes. Un grand leader est précisément celui qui se révèle capable de décider alors même qu'il n'est pas satisfait. Et Arafat n'a pas idée de ce genre d'attitude : il ne sait pas mettre un terme aux négociations. Avec Arafat, il n'est pas question que les négociations s'arrêtent, il les poursuit sans cesse. Nous avons beau négocier des points qui touchent à l'équilibre même de la société israélienne, Arafat continue et s'aventure dans des domaines où aucun gouvernement israélien ne pourra accepter d'entrer. A mon avis, la raison profonde de cette attitude est qu'il ne reconnaît pas la légitimité de l'Etat juif, malgré nos différents accords. Or les accords d'Oslo ne concernaient pas les grandes questions touchant à la légitimité, laissées en suspens jusqu'à l'accord définitif. Arafat pouvait donc les signer, tout en écartant les problèmes difficiles : la légitimité de l'Etat d'Israël, Jérusalem, les réfugiés, les frontières, les colonies.

La leçon à tirer de cette situation s'est imposée à moi : avec Arafat rien n'est possible. Ma mère m'a appris un proverbe arabe qui dit : "Pour connaître la vérité, tu dois suivre le menteur jusque dans sa maison." Et nous avons suivi Arafat jusqu'au bout pour savoir s'il était capable d'arriver à un accord. Je n'accuse évidemment pas Arafat d'être un menteur, mais au contraire d'être si fidèle à ses croyances mythologiques qu'il est incapable de s'en détacher pour faire la paix avec Israël. (...)

Nous sommes allés jusqu'au bout (NDLR : dans la négociation avec Arafat). Hormis la conclusion que j'en ai tirée à titre personnel, à savoir qu'Arafat n'est pas le partenaire qui convient pour aboutir à un accord définitif, j'ai la conviction qu'il est impératif d'accepter les paramètres proposés par Clinton. (NDLR : le retrait d'Israël de près de 95 % des territoires ; la souveraineté partagée sur Jérusalem ; l'indemnisation des réfugiés palestiniens, notamment.) Malheureusement, ils ont été écartés depuis lors à la fois par l'administration républicaine de George Bush et par le gouvernement Sharon. Il faut donc les réactiver en créant, autour des paramètres de Clinton, un cadre international avec le concours des Etats-Unis, de l'Union européenne, de la Russie et des pays arabes modérés ; il s'agit de soutenir les deux parties politiquement et économiquement, afin d'obtenir un accord sur cette base.

voir séquence

Horizons

(...) Ce cadre doit permettre une défense sans faille des intérêts vitaux d'Israël et de ceux des Palestiniens. Arafat n'est pas capable d'assurer seul cette tâche. (...)

Aujourd'hui, franchement, je vois mieux le problème que pose Arafat que la solution qu'il pourrait apporter. Il est incapable d'inspirer de la créativité politique aux Palestiniens, incapable de dire à son peuple, par exemple : "Messieurs, nous avons un problème très sérieux ; nous devons rencontrer les Israéliens et leur proposer des idées pour sortir de cette impasse." Il ne prendra jamais l'initiative d'appeler Sharon et de lui proposer une nouvelle idée ou une nouvelle entreprise de paix. Je ne pense pas non plus qu'il contrôle les détails de l'Intifada. Pour lui, c'est un événement comme un autre, dont il attend le dénouement. Pour le moment, je ne vois pas bien ce que fait Arafat pour aboutir à un accord.

Quant à ce qui se passera après lui, je ne sais que dire. Une phase d'anarchie ? J'imagine que des chefs militaires en Cisjordanie et à Gaza parviendront à établir une sorte d'hégémonie temporaire. Ils chercheront peut-être des leaders politiques pour les représenter, ou bien une sorte de leadership collectif prendra le pouvoir, avec à sa tête une personnalité. Sincèrement, je ne suis pas sûr que la situation sera pire qu'à l'heure actuelle où l'Autorité palestinienne manque de colonne vertébrale. Les Palestiniens n'ont ni président ni premier ministre à même de gérer les questions de la nation. Aucun ministère ne s'occupe des besoins quotidiens de la population et du développement. Faute d'un gouvernement véritable, on peut donc craindre l'installation d'une situation d'anarchie. En l'absence d'un président de l'Autorité palestinienne qui se préoccupe de la vie quotidienne de ses citoyens, les questions économiques sont rejetées au second plan. Lors d'un conseil des ministres de notre gouvernement, il y a quelque temps, j'ai dit qu'il n'y avait nulle part dans le bureau d'Arafat la photo de Jean Monnet : l'idéal que représente Jean Monnet ne correspond pas à sa vision du monde. La seule photo qu'il ait est celle de la mosquée El-Aqsa.

Chaque jour, Arafat réinvente sa propre biographie. On ne sait pas où il est né, ni qui sont ses parents. Il m'a raconté des histoires invraisemblables, par exemple que sa tante avait une maison à côté du mur des Lamentations. Il est né tantôt en Palestine, tantôt au Caire, où il a fait ses études. Ce flou autour de sa vie est tout à fait caractéristique de ce type de chef politique, omnipotent : en tant que père des Palestiniens, il ne peut être né dans un lieu précis ni à un moment précis, etc. En ce sens, il est impossible au mythe Arafat de se réconcilier avec le réel. Ainsi éloigné de la vie réelle, il ne peut parvenir à un compromis raisonnable avec l'Etat d'Israël. Je le constate avec beaucoup de peine, car j'ai parfois cru à la possibilité d'un accord avec lui, et je pense qu'il conserve un certain respect pour moi. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour me rapprocher de lui à Camp David, parce que Barak ne lui parlait pas du tout. Par ailleurs, il s'est établi entre nous une sorte d'affinité réciproque : en qualité d'historien, je l'ai regardé à la fois comme un négociateur et comme un phénomène historique curieux. J'ai vraiment cherché à me rapprocher de lui pour le comprendre. J'aimerais apprendre que je me suis trompé sur les conclusions que j'ai tirées de cette expérience.

Je ne voudrais pas que mon propos apparaisse comme une philip-pique contre Arafat. C'est la personnalité la plus importante du monde palestinien, peut-être l'un des responsables les plus significatifs du monde arabe. J'eusse aimé que nous puissions parvenir à un accord avec lui, mais cela m'apparaît aujourd'hui quasiment impossible. J'ai un profond respect pour l'homme qui a créé de toutes pièces un mouvement national et l'a fait figurer comme un élément central de l'ordre du jour international. Mais en même temps, s'il est vrai qu'on ne peut arriver à rien avec lui, peut-être existe-t-il un espoir dans la génération qui suit. Peut-être une nouvelle génération d'hommes politiques apparaîtra-t-elle parmi les Palestiniens nés dans les territoires et qui ont vécu la difficile réalité de la vie locale. Quant à l'avenir, je ne saurais affirmer quoi que ce soit avec certitude. J'ai lu récemment un article très intéressant, paru dans Haaretz (quotidien israélien) écrit par un Palestinien qui habite aux Etats-Unis. Selon l'auteur, tout homme politique palestinien, fût-il né dans les territoires, est obligé de continuer à représenter la cause de la "diaspora" - pour autant qu'il me soit permis d'appliquer ce terme qui caractérise la condition du peuple juif en exil à un peuple qui est aujourd'hui son adversaire - palestinienne. Ce que nous reprochons à Arafat, c'est de transposer au niveau mythique la diaspora, le problème des réfugiés, la cause palestinienne à un point tel que les Palestiniens ne sont plus capables de négocier sur la base d'une réalité. (...)

ARAFAT est un curieux mélange : il laisse une impression de crainte, de faiblesse in- croyable, mais aussi de délicatesse. Dans les rencontres avec Clinton, il donnait l'impression d'avoir peur de tout : de ce qu'on lui disait, de ce qu'on allait lui dire. Ce n'était pas une peur personnelle, mais une peur en tant que leader de la cause. Puis cette peur disparaissait. Je l'ai vu trembler quand Clinton lui tenait des propos agressifs. Mais il parvient à tout surmonter, et la vie continue. Son incapacité à prendre des décisions est plus forte que sa peur. On le voit hésitant, mais il ne capitule pas. Il reste là parce qu'il n'est pas capable de faire autre chose ; il cherche à fuir les situations embarrassantes. Comment fait-il ? Il dit : j'y penserai, je dois rencontrer Moubarak, je prendrai la décision après le sommet arabe. Ainsi, il se dérobe toujours au moment crucial où il faudrait décider. (...)

Nous avons eu des échanges plus personnels, où nous avons pu parler d'autres choses, en particulier de son éducation. Il aimait beaucoup parler de son ancien métier d'ingénieur, de sa formation dans une faculté au Caire. Un jour, lorsqu'une voiture a explosé à Jérusalem, je lui ai dit : "Voyez ce que vous nous faites, cela ne peut pas continuer ainsi !" Alors, il m'a répondu : "Non, non, vous vous trompez, je suis un ingénieur et je sais que l'explosion de cette voiture ne nous est pas due !" Il raconte des histoires, c'est un clown. Il peut dire des choses étranges, parfois absurdes, et en même temps exercer une autorité totale sur son mouvement, défendre sa cause avec obstination. Il est insai-sissable. Il fuit sans cesse, et cette manière qu'il a de se dérober est une des caractéristiques de sa personnalité. (...) Il a reçu le prix Nobel de la paix et il continue à être une sorte de terroriste. Voilà le portrait que l'on peut faire d'Arafat. C'est un partenaire impossible. (...)

Je ne connais pas, dans l'histoire des négociations entre les Palestiniens et nous, un leader plus courageux que Barak, un leader qui a vu le défi de l'histoire et a décidé de le relever, en payant le prix. Mais au moment décisif, il n'a pas eu la chance d'avoir en face de lui un leader de la même envergure. Barak n'a pas essayé de se dérober devant ses responsabilités, pour la seule et unique raison qu'il n'aimait pas telle ou telle partie de l'accord. Nul n'aime décider dans une pareille situation.

Le résultat est que, maintenant, nous sommes attaqués par tout le monde ici en Israël. Je ne veux pas dire que nous n'avons aucune responsabilité. Je vais être franc avec vous : je ne voudrais pas me servir de cet entretien comme d'un moyen pour dénoncer les autres. Notre entreprise a échoué ; peut-être était-il possible de faire les choses différemment ; peut-être les Américains auraient-ils pu mieux préparer la conférence ; peut-être Barak aurait-il pu négocier d'une façon plus personnelle. Mais, en ce qui concerne nos positions dans les négociations, et je parle de tout le processus jusqu'à Taba (automne 2000), pas seulement de Camp David, nous sommes arrivés à nos derniers retranchements comme Juifs et comme Israéliens. Certains prétendent par exemple que ce sont nos concessions qui sont à l'origine de l'échec parce que c'est après avoir vu nos concessions qu'Arafat a exigé davantage. Je suis prêt à accepter notre part de responsabilité. Mais il faut que chacun sache qu'il sera impossible d'aboutir à un accord si les intérêts nationaux des deux peuples ne sont pas pris en considération de part et d'autre. (...)

© PUF.

 quel avenir pour israël ?, puf, 358 p., 137,75 f (21 euro ).

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.09.01