WALTER BENJAMIN : AVERTISSEMENT D'INCENDIE une
lecture des thèses "sur le concept d'histoire" de Michael
Löwy. PUF, "Pratiques théoriques", 138 p.,
14,94 € (98 F)
Ce fut une découverte tardive, décisive, bouleversante. Dans
l'itinéraire intellectuel de Michael Löwy, "il y a un avant et un
après" la lecture des thèses de Walter Benjamin "Sur le concept
d'histoire". Il en a pris connaissance grâce aux écrits de Gershom
Scholem, rencontré à Jérusalem en 1979, alors qu'il commençait à
explorer les rapports entre messianisme et utopie dans le judaïsme.
Cette lecture a ébranlé ses certitudes, elle l'a "obligé à
réfléchir autrement, sur une série de questions fondamentales :
le progrès, la religion, l'histoire, l'utopie, la politique."
Finalement, "rien n'est sorti indemne de cette rencontre
capitale". Depuis une vingtaine d'années, il a lu et relu ce texte
d'innombrables fois, toujours ému, intrigué, fasciné, découvrant des
voies nouvelles, des interprétations inédites, des éclairages
imprévus, sans que toutes les zones d'ombre se dissipent cependant.
Car le propos des "thèses" est dense, déconcertant, souvent
hermétique, parfois allégorique : il rend la tâche du
commentateur infinie.
On a beaucoup écrit déjà sur Walter Benjamin et sur cet ultime
texte, rédigé peu avant son suicide, en 1940. Trois écoles
d'interprétation ont tenté d'en cerner le sens : l'"école
matérialiste" qui privilégiait la dimension marxiste en considérant
les formulations théologiques comme des métaphores anecdotiques
(point de vue de Brecht) ; l'"école théologique" qui, elle,
surexposait la pensée juive pétrie de messianisme en laissant de
côté l'utilisation jugée inopportune d'une terminologie marxiste
(position de Gershom Scholem) ; l'"école de la contradiction"
qui reconnaissait une tentative de conciliation entre matérialisme
et messianisme mais la jugeait impossible (critique de Jurgen
Habermas).
Michael Löwy
propose une quatrième approche. Pour lui, Walter Benjamin
"est
marxiste et
théologien", la difficulté mais aussi
l'extraordinaire subtilité de sa pensée vient justement de cette
conjonction liant le politique et le religieux. Dans sa philosophie
de l'histoire, il y a comme une
"affinité élective", une
attraction réciproque,
"une sorte de fusion alchimique" entre
rédemption et révolution.
Michael Löwy ne veut donc pas fendre cette pensée mêlée, mais la
saisir dans sa complexité, se plonger dans l'épaisseur du propos, le
retraduire au besoin, l'interpréter au plus près, scruter la
constellation de ses références. Commentant une thèse après l'autre
(y compris la thèse XVIII, retrouvée par Giorgio Agamben), il se
livre à une étude talmudique, savante et empathique à la fois.
Remontant vers les diverses sources du texte, il retrouve
l'inspiration du titre mais aussi du thème messianique dans un
manuscrit inédit de Gershom Scholem daté de "1919 et 1925" et
intitulé "Thèses sur le concept de justice". Sensible à l'inquiétude
profonde et à la vision tragique du monde de Benjamin, il suit le
déploiement de cette "mélancolie révolutionnaire" hantée par
la récurrence des désastres et des défaites, refusant l'histoire des
vainqueurs, l'épopée du progrès et la bonne nouvelle de lendemains
enchantés, mais pariant sur la possibilité fragile et incertaine
d'une émancipation à venir. Attentif aux influences comme aux
résonances, il rappelle l'intérêt de Benjamin pour le surréalisme et
retrouve, dans cette œuvre comme dans celle d'André Breton, le fil
d'un "marxisme gothique" d'inspiration romantique, attiré par
la dimension magique des cultures du passé et séduit par l'éclat
noir d'une imprévisible révolte.
Il est inhabituel d'explorer de la sorte les profondeurs d'un
texte, mais il est vrai que c'est là l'écrit rare d'un penseur à
part, inclassable, "à l'écart de tous les courants", disait
de lui Adorno : un marxiste imprégné de judaïsme et doublement
hérétique, un romantique adepte du matérialisme, un critique
révolutionnaire de la philosophie du progrès, un nostalgique du
passé misant sur un avenir indéterminé... A travers cette lecture,
analytique et compréhensive, admirative et familière, comme dans le
choix de l'iconographie qui l'accompagne, on entrevoit aussi les
passions personnelles, politiques, intellectuelles et esthétiques de
Michael Löwy. Ainsi, cette photo de jeunes Indiens tirant à l'arc
sur l'horloge des commémorations officielles du cinquième centenaire
de la découverte du Brésil, qui symbolise de façon étonnante la
critique benjaminienne du "temps homogène et vide", vient
d'un pays où Michael Löwy est né dans une famille juive et où il est
retourné pour comprendre les fondements de la théologie de la
libération. De même les gravures de Gustave Doré illustrant l'enfer
de La Divine Comédie, ou celle de Grandville évoquant
Fourier, sont des images chères aux surréalistes dont Löwy fait
partie. Une façon élégante de lier la pensée et l'imaginaire,
l'auteur des "thèses" et son interprète inspiré.
A signaler également : Les Anges nécessaires. Kafka,
Benjamin et Scholem entre tradition et modernité de Robert Alter,
traduit de l'anglais par Isabelle Rozenbaumas, Les Belles Lettres,
230 p., 130 F (19,82 €).
Nicole Lapierre