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Benjamin à la lumière du Talmud
LE MONDE DES LIVRES | 30.08.01 | 16h48
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Pour Michael Löwy, l'auteur du "Concept d'histoire" opère une sorte de "fusion alchimique" entre rédemption et révolution.

WALTER BENJAMIN : AVERTISSEMENT D'INCENDIE une lecture des thèses "sur le concept d'histoire" de Michael Löwy. PUF, "Pratiques théoriques", 138 p., 14,94 € (98 F)

Ce fut une découverte tardive, décisive, bouleversante. Dans l'itinéraire intellectuel de Michael Löwy, "il y a un avant et un après" la lecture des thèses de Walter Benjamin "Sur le concept d'histoire". Il en a pris connaissance grâce aux écrits de Gershom Scholem, rencontré à Jérusalem en 1979, alors qu'il commençait à explorer les rapports entre messianisme et utopie dans le judaïsme. Cette lecture a ébranlé ses certitudes, elle l'a "obligé à réfléchir autrement, sur une série de questions fondamentales : le progrès, la religion, l'histoire, l'utopie, la politique." Finalement, "rien n'est sorti indemne de cette rencontre capitale". Depuis une vingtaine d'années, il a lu et relu ce texte d'innombrables fois, toujours ému, intrigué, fasciné, découvrant des voies nouvelles, des interprétations inédites, des éclairages imprévus, sans que toutes les zones d'ombre se dissipent cependant. Car le propos des "thèses" est dense, déconcertant, souvent hermétique, parfois allégorique : il rend la tâche du commentateur infinie.

On a beaucoup écrit déjà sur Walter Benjamin et sur cet ultime texte, rédigé peu avant son suicide, en 1940. Trois écoles d'interprétation ont tenté d'en cerner le sens : l'"école matérialiste" qui privilégiait la dimension marxiste en considérant les formulations théologiques comme des métaphores anecdotiques (point de vue de Brecht) ; l'"école théologique" qui, elle, surexposait la pensée juive pétrie de messianisme en laissant de côté l'utilisation jugée inopportune d'une terminologie marxiste (position de Gershom Scholem) ; l'"école de la contradiction" qui reconnaissait une tentative de conciliation entre matérialisme et messianisme mais la jugeait impossible (critique de Jurgen Habermas).
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Michael Löwy propose une quatrième approche. Pour lui, Walter Benjamin "est marxiste et théologien", la difficulté mais aussi l'extraordinaire subtilité de sa pensée vient justement de cette conjonction liant le politique et le religieux. Dans sa philosophie de l'histoire, il y a comme une "affinité élective", une attraction réciproque, "une sorte de fusion alchimique" entre rédemption et révolution.

Michael Löwy ne veut donc pas fendre cette pensée mêlée, mais la saisir dans sa complexité, se plonger dans l'épaisseur du propos, le retraduire au besoin, l'interpréter au plus près, scruter la constellation de ses références. Commentant une thèse après l'autre (y compris la thèse XVIII, retrouvée par Giorgio Agamben), il se livre à une étude talmudique, savante et empathique à la fois. Remontant vers les diverses sources du texte, il retrouve l'inspiration du titre mais aussi du thème messianique dans un manuscrit inédit de Gershom Scholem daté de "1919 et 1925" et intitulé "Thèses sur le concept de justice". Sensible à l'inquiétude profonde et à la vision tragique du monde de Benjamin, il suit le déploiement de cette "mélancolie révolutionnaire" hantée par la récurrence des désastres et des défaites, refusant l'histoire des vainqueurs, l'épopée du progrès et la bonne nouvelle de lendemains enchantés, mais pariant sur la possibilité fragile et incertaine d'une émancipation à venir. Attentif aux influences comme aux résonances, il rappelle l'intérêt de Benjamin pour le surréalisme et retrouve, dans cette œuvre comme dans celle d'André Breton, le fil d'un "marxisme gothique" d'inspiration romantique, attiré par la dimension magique des cultures du passé et séduit par l'éclat noir d'une imprévisible révolte.

Il est inhabituel d'explorer de la sorte les profondeurs d'un texte, mais il est vrai que c'est là l'écrit rare d'un penseur à part, inclassable, "à l'écart de tous les courants", disait de lui Adorno : un marxiste imprégné de judaïsme et doublement hérétique, un romantique adepte du matérialisme, un critique révolutionnaire de la philosophie du progrès, un nostalgique du passé misant sur un avenir indéterminé... A travers cette lecture, analytique et compréhensive, admirative et familière, comme dans le choix de l'iconographie qui l'accompagne, on entrevoit aussi les passions personnelles, politiques, intellectuelles et esthétiques de Michael Löwy. Ainsi, cette photo de jeunes Indiens tirant à l'arc sur l'horloge des commémorations officielles du cinquième centenaire de la découverte du Brésil, qui symbolise de façon étonnante la critique benjaminienne du "temps homogène et vide", vient d'un pays où Michael Löwy est né dans une famille juive et où il est retourné pour comprendre les fondements de la théologie de la libération. De même les gravures de Gustave Doré illustrant l'enfer de La Divine Comédie, ou celle de Grandville évoquant Fourier, sont des images chères aux surréalistes dont Löwy fait partie. Une façon élégante de lier la pensée et l'imaginaire, l'auteur des "thèses" et son interprète inspiré.

A signaler également : Les Anges nécessaires. Kafka, Benjamin et Scholem entre tradition et modernité de Robert Alter, traduit de l'anglais par Isabelle Rozenbaumas, Les Belles Lettres, 230 p., 130 F (19,82 €).

Nicole Lapierre

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 31.08.01
 
 


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