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Dangereuse faiblesse, par Philippe Bilger
LE MONDE | 10.10.01 | 14h20 | analyse
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Par les effroyables crimes du 11 septembre, le fanatisme religieux et politique a montré qu'il était prêt, dans l'échelle de l'horreur, à l'inconcevable. Il n'a pas fallu longtemps pour qu'un angélisme dévastateur oppose arguties et sophismes à l'indignation mondiale.

Sans prétendre opérer une relation entre ces monstruosités abritées dans les méandres de la vie internationale et les extrémités de notre réalité nationale, force est de s'interroger sur certaines caractéristiques de la pensée contemporaine, traduisant une occultation délibérée des souffrances sociales et une idéologie qui prend la minorité pour le tout et cultive une sorte d'élitisme de la transgression.

A ce titre, deux événements - une pétition de 130 écrivains, cinéastes et universitaires "pour dénoncer l'acquittement du policier Hiblot" (Le Monde du 6 octobre) et un collectif d'associations qui, "après la peine de mort, s'attaquent à la réclusion criminelle" (Le Monde daté 7-8 octobre) - sont très éclairants sur le rapport qu'entretient l'humanisme institutionnel pétitionnaire, fortement soutenu par les médias, avec la société et ses douleurs, la justice et la vérité.

L'affaire Hiblot, à partir des comptes rendus judiciaires presque exclusivement attachés à démontrer la culpabilité de l'accusé, révèle l'étrangeté d'une position qui, pour une fois, s'appuie sur l'accusation, en général vilipendée puisqu'elle représente l'ordre et l'autorité. Ce ministère public, ici approuvé mais si souvent dénoncé ou, pis, négligé, n'a pas le droit d'interjeter appel de cet acquittement. Espérons que cette indignation unilatérale, dont nous allons parler, servira au moins à réparer cette absurdité.

Ces intellectuels pétitionnaires ont-ils, les uns et les autres, assisté aux débats ou bien se sont-ils contentés, comme souvent, de leur transcription subjective, pour ne pas dire plus, par la plupart des médias obsédés par la dénonciation exclusive de cet accusé qui a le grand tort d'être policier ? Le ministère public avait requis une peine de principe que la cour d'assises (composée de trois magistrats et de neuf jurés populaires) a rejetée en acquittant.

Qu'on cesse au moins, si on n'a pas assisté au procès, de systématiquement mettre en défiance ce qui résulte d'une délibération collective longue, intense, honnête et qui n'a besoin ni des médias ni de leurs leçons pour s'exercer en plénitude et en qualité.

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Faut-il considérer que, dans notre démocratie, une instance sans légitimité particulière existe, qui s'autoriserait des dénonciations partisanes et condescendantes à l'encontre du peuple juge, sans que quiconque dans l'institution judiciaire songe à protester contre ces agressions ? Car, en dépit de la spectaculaire explosion de liberté politico-médiatique, la justice montre qu'elle est inapte à se défendre lorsque son fonctionnement légitime est mis en cause.

La confusion perpétuellement entretenue entre l'égalité philosophique des êtres humains - tous se valent en dignité théorique - et la réalité sociale et violente dans laquelle certains se trouvent impliqués à des titres divers doit être dénoncée. Quoi de commun, dans l'expérience quotidienne de la brutalité des villes et des banlieues, entre le voleur de voiture et le fonctionnaire de police qui tente de l'arrêter ? Comment oser faire un parallèle sur un plan judiciaire entre un comportement hors la loi et une action légitime ? Un policier doit être condamné s'il a commis un délit ou un crime, mais en aucun cas au nom d'une similitude choquante qui prétendrait le juger, dans son intervention, à la même aune que le délinquant ou le criminel qu'il combat en notre nom à tous.

Cette redoutable candeur qui conduit à n'être implacable qu'avec ceux qui défendent l'ordre public, souvent dans l'urgence et le danger, est à rapprocher, sur un plan conceptuel, de la politique des groupes et associations qui, non contents d'avoir vu abolir la peine de mort - et l'avocat général que je suis s'en réjouit -, aspirent en totale inconscience à la mort de la peine.

Maintenant, c'est la réclusion criminelle à perpétuité qui est contestée, notamment à cause de la période de sûreté pour les crimes les plus graves. Certes, cette mise en cause n'est pas nouvelle, qui se focalise sur les criminels au détriment de l'innocence massacrée et néglige l'intérêt social au profit d'une minorité qui y porte atteinte. Pis, on a l'impression qu'il n'y a même plus d'arbitrage et qu'on considère seulement la réclusion criminelle à perpétuité sans la confronter à l'horreur bien réelle et douloureuse des crimes qui l'ont justifiée.

Les contempteurs de cette sanction extrême oublient seulement qu'elle ne naît pas de rien et que l'honnêteté commanderait au moins de mettre sur le second plateau de la balance le crime avec ses conséquences souvent irréversibles. Que pèsent donc ces cénacles tout pétris de bons sentiments en face de tragédies qui révèlent la certitude effrayante d'un avenir criminel, au-delà du procès ? Que faire d'un Guy Georges, d'un Mamadou Traoré, de tels autres psychopathes sexuels à la dangerosité chronique indiscutable ?

On nous rétorquera qu'il s'agit d'exceptions. Alors, qu'on laisse sereinement les jurys effectuer les arbitrages nécessaires. Qu'on ne vienne pas jouer avec la peau des autres et la tranquillité de la société, avec complaisance et dans la pureté facile des principes. Il est sans doute difficile d'admettre que pour certains la liberté est criminogène. Cette discussion sur la peine est d'autant plus surprenante qu'en même temps on multiplie les possibilités de sa remise en cause - avant, avec l'instauration de l'appel criminel, et après, avec l'élargissement des moyens de révision.

On comprend mal qu'une démocratie ne soit pas assez mûre pour, toutes tendances politiques confondues, accepter certaines évidences et en tirer les conséquences dans le cadre d'une politique pénale à la fois humaine et efficace. La démocratie doit trouver, sans se renier, les moyens de se défendre.

Philippe Bilger est avocat général près la cour d'appel de Paris.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.10.01