Par les effroyables crimes du 11 septembre, le fanatisme
religieux et politique a montré qu'il était prêt, dans l'échelle de
l'horreur, à l'inconcevable. Il n'a pas fallu longtemps pour qu'un
angélisme dévastateur oppose arguties et sophismes à l'indignation
mondiale.
Sans prétendre opérer une relation entre ces monstruosités
abritées dans les méandres de la vie internationale et les
extrémités de notre réalité nationale, force est de s'interroger sur
certaines caractéristiques de la pensée contemporaine, traduisant
une occultation délibérée des souffrances sociales et une idéologie
qui prend la minorité pour le tout et cultive une sorte d'élitisme
de la transgression.
A ce titre, deux événements - une pétition de 130 écrivains,
cinéastes et universitaires "pour dénoncer l'acquittement du
policier Hiblot" (Le Monde du 6 octobre) et un
collectif d'associations qui, "après la peine de mort,
s'attaquent à la réclusion criminelle" (Le Monde daté
7-8 octobre) - sont très éclairants sur le rapport
qu'entretient l'humanisme institutionnel pétitionnaire, fortement
soutenu par les médias, avec la société et ses douleurs, la justice
et la vérité.
L'affaire Hiblot, à partir des comptes rendus judiciaires presque
exclusivement attachés à démontrer la culpabilité de l'accusé,
révèle l'étrangeté d'une position qui, pour une fois, s'appuie sur
l'accusation, en général vilipendée puisqu'elle représente l'ordre
et l'autorité. Ce ministère public, ici approuvé mais si souvent
dénoncé ou, pis, négligé, n'a pas le droit d'interjeter appel
de cet acquittement. Espérons que cette indignation unilatérale,
dont nous allons parler, servira au moins à réparer cette
absurdité.
Ces intellectuels pétitionnaires ont-ils, les uns et les autres,
assisté aux débats ou bien se sont-ils contentés, comme souvent, de
leur transcription subjective, pour ne pas dire plus, par la plupart
des médias obsédés par la dénonciation exclusive de cet accusé qui a
le grand tort d'être policier ? Le ministère public avait
requis une peine de principe que la cour d'assises (composée de
trois magistrats et de neuf jurés populaires) a rejetée en
acquittant.
Qu'on cesse au moins, si on n'a pas assisté au procès, de
systématiquement mettre en défiance ce qui résulte d'une
délibération collective longue, intense, honnête et qui n'a besoin
ni des médias ni de leurs leçons pour s'exercer en plénitude et en
qualité.
Faut-il considérer que, dans notre
démocratie, une instance sans légitimité particulière existe, qui
s'autoriserait des dénonciations partisanes et condescendantes à
l'encontre du peuple juge, sans que quiconque dans l'institution
judiciaire songe à protester contre ces agressions ? Car, en
dépit de la spectaculaire explosion de liberté politico-médiatique,
la justice montre qu'elle est inapte à se défendre lorsque son
fonctionnement légitime est mis en cause.
La confusion perpétuellement entretenue entre l'égalité
philosophique des êtres humains - tous se valent en dignité
théorique - et la réalité sociale et violente dans laquelle certains
se trouvent impliqués à des titres divers doit être dénoncée. Quoi
de commun, dans l'expérience quotidienne de la brutalité des villes
et des banlieues, entre le voleur de voiture et le fonctionnaire de
police qui tente de l'arrêter ? Comment oser faire un parallèle
sur un plan judiciaire entre un comportement hors la loi et une
action légitime ? Un policier doit être condamné s'il a commis
un délit ou un crime, mais en aucun cas au nom d'une similitude
choquante qui prétendrait le juger, dans son intervention, à la même
aune que le délinquant ou le criminel qu'il combat en notre nom à
tous.
Cette redoutable candeur qui conduit à n'être implacable qu'avec
ceux qui défendent l'ordre public, souvent dans l'urgence et le
danger, est à rapprocher, sur un plan conceptuel, de la politique
des groupes et associations qui, non contents d'avoir vu abolir la
peine de mort - et l'avocat général que je suis s'en réjouit -,
aspirent en totale inconscience à la mort de la peine.
Maintenant, c'est la réclusion criminelle à perpétuité qui est
contestée, notamment à cause de la période de sûreté pour les crimes
les plus graves. Certes, cette mise en cause n'est pas nouvelle, qui
se focalise sur les criminels au détriment de l'innocence massacrée
et néglige l'intérêt social au profit d'une minorité qui y porte
atteinte. Pis, on a l'impression qu'il n'y a même plus d'arbitrage
et qu'on considère seulement la réclusion criminelle à perpétuité
sans la confronter à l'horreur bien réelle et douloureuse des crimes
qui l'ont justifiée.
Les contempteurs de cette sanction extrême oublient seulement
qu'elle ne naît pas de rien et que l'honnêteté commanderait au moins
de mettre sur le second plateau de la balance le crime avec ses
conséquences souvent irréversibles. Que pèsent donc ces cénacles
tout pétris de bons sentiments en face de tragédies qui révèlent la
certitude effrayante d'un avenir criminel, au-delà du procès ?
Que faire d'un Guy Georges, d'un Mamadou Traoré, de tels autres
psychopathes sexuels à la dangerosité chronique
indiscutable ?
On nous rétorquera qu'il s'agit d'exceptions. Alors, qu'on laisse
sereinement les jurys effectuer les arbitrages nécessaires. Qu'on ne
vienne pas jouer avec la peau des autres et la tranquillité de la
société, avec complaisance et dans la pureté facile des principes.
Il est sans doute difficile d'admettre que pour certains la liberté
est criminogène. Cette discussion sur la peine est d'autant plus
surprenante qu'en même temps on multiplie les possibilités de sa
remise en cause - avant, avec l'instauration de l'appel criminel, et
après, avec l'élargissement des moyens de révision.
On comprend mal qu'une démocratie ne soit pas assez mûre pour,
toutes tendances politiques confondues, accepter certaines évidences
et en tirer les conséquences dans le cadre d'une politique pénale à
la fois humaine et efficace. La démocratie doit trouver, sans se
renier, les moyens de se défendre.
Philippe Bilger est avocat général près la
cour d'appel de Paris.