Les dérives d’internet

 

Par Philippe Breton, sociologue au CNRS (chronique publiée dans La Marseillaise du jeudi 29 mars 2001)

 

   Tous ceux qui considèrent le racisme comme une violence intolérable devraient s’inquiéter de ce qui est en train de se passer sur internet. On y voit, depuis plusieurs années, se multiplier les sites militants qui défendent les thèses néonazies, révisionnistes, racistes.

   Tout a commencé, il y a une dizaine d’années, avec la diffusion artisanale mais massive (par l’intermédiaire de disquettes informatiques) de jeux vidéo propageant, auprès de la jeunesse, ce genre d’idéologie. Des dizaines, voire des centaines de jeux, sur le modèle du « test aryen », « clean Germany » ou « KZ-manager », ont circulé parmi la jeunesse autrichienne, allemande, puis dans tous les pays occidentaux. On y proposait, ni plus ni moins, que d’être l’auteur de meurtres de masse, par exemple de Juifs, ou de Turcs ; ou de gérer des camps de concentration et d’extermination. L’arrivée d’internet a changé la donne, et a permis aux nombreux groupes néonazis dans le monde de trouver, là, un outil à la mesure de leurs pulsions prosélytes.

   Selon Marc Knobel, chercheur au Centre Simon Wiesenthal, les sites d’incitation à la haine raciale ont proliféré depuis 1995, passant de 600 en 1997 à plus de 2000 en 1999. Ce chiffre est aujourd’hui largement dépassé. Ces sites sont faciles d’accès. Tout élève travaillant, par exemple, sur la Shoah, pour préparer un exposé, et tapant des mots proches de ce thème sur un « moteur de recherche », rencontrera inévitablement des sites révisionnistes, et de la propagande néonazie.

   Les plus importants de ces sites reçoivent des milliers de « visites » par jour. Ce type de propagande était beaucoup plus difficile à faire avant l’arrivée d’internet. Elle était condamnée à une quasi-clandestinité. La persistance de l’extrême droite, dans les pays occidentaux, est probablement, en partie, liée à la facilité de diffusion et à l’imprégnation  de ces idées. Dans ce domaine, les mots ont du pouvoir ; ils influencent et guident certains actes.

   Il y a, sans doute, un lien de causalité à établir, dans certains cas, entre ces sites et des agressions physiques, voire des meurtres de type raciste.

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   Comment expliquer cette prolifération ? La première raison tient à la puissance de l’outil internet, qui permet de diffuser largement, à peu de frais, toutes sortes d’informations et d’idées. La seconde raison est que la plupart de ces sites peuvent diffuser dans le monde entier, y compris les pays où le racisme n’est pas une opinion mais est considéré comme un délit, à partir des États-Unis, où ce n’est pas le cas. Le premier amendement de la Constitution américaine permet que toutes les idées, sans exception, soient présentes dans l’espace public. Des sites illégaux dans leur pays d’origine peuvent donc émettre à partir des États-Unis

   Ainsi, les sites allemands ou français qui propagent des idées racistes sont « hébergés » aux États-Unis ; mais les internautes français y ont facilement accès. La troisième raison tient au climat de tolérance active, imprégné d’idéologie libérale libertaire, créé par ceux qui voudraient faire d’internet une zone de non-droit généralisé. Les meilleurs défenseurs des sites néonazis se recrutent, paradoxalement, chez certains groupes d’internautes militants, peu suspects pourtant de sympathie pour ce type d’idées.

   Dans un tel contexte, il est donc très important de faire appliquer les lois nationales dans les pays, notamment la France, qui considèrent l’existence de ces sites comme un délit. Un premier pas a été franchi, lorsque la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), ainsi que l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), ont réussi à faire condamner l’entreprise américaine Yahoo, qui diffusait, sur le territoire national, des sites de vente aux enchères d’objets nazis (on y trouvait, par exemple, proposées à la vente, des boîtes du gaz Zyklon B, utilisées dans les camps d’extermination).

   Il faut, maintenant, aller plus loin. Ce type d’initiative –comme celle de la Licra et de l’UEJF contre Yahoo- doit avoir un soutien dans l’opinion publique. La question qui est posée est, maintenant, de savoir si les internautes français doivent continuer à être exposés potentiellement, via leurs fournisseurs d’accès habituels (Club-internet, Wanadoo, etc…), aux milliers de sites racistes et néonazis qu’ils relayent. Il serait juste que ces fournisseurs prennent des dispositions, rapidement, pour régler cette question. Le recul de l’influence de ces idées, et, plus globalement, de celles de l’extrême droite, est à ce prix.

A lire :

Ph. Breton, "Individualisme et démocratie : une origine commune ?", dans Regards n° 44, mars 1999

Ph. Breton, "Internet : village planétaire ou tour de Babel ?", conférence à l'Institut d'informatique, Namur, Belgique, février 1996

Ph. Breton, "Le culte d'Internet", dans Le Monde diplomatique, octobre 2000

Eric Dupin (Libération du 27 octobre 2000), "La solitude collective d'Internet", lecture du Culte d'Internet, une menace pour le lien social, La Découverte, 2000