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Institut d'Informatique


Internet: village planétaire ou tour de Babel?

Philippe Breton: Les autoroutes de données

Texte retranscrit par Luc Maris et mis en page par Béatrice van Bastelaer


Merci d'avoir pris le risque d'inviter un anthropologue à votre débat. Car vous le savez, les anthropologues s'intéressent moins aux techniques proprement dites qu'au rapport entre les hommes et les techniques. Et ce que je voudrais partager avec vous, c'est une réflexion plus générale sur le sujet de ce soir.

Si on considère la longue histoire des techniques de communication, on voit que la période de socialisation d'une technique nouvelle est toujours une période intéressante, passionnante et chargée d'enjeux. Or, pour ce qui concerne les autoroutes de la communication, nous avons la chance, aujourd'hui, d'être dans cette première période, tout à fait caractéristique, tout à fait spécifique. Nous voyons les événements se mettre en place sous nos yeux.

Quand on regarde la façon dont, depuis l'antiquité, depuis même avant l'antiquité, les différentes techniques de communication, se mettent en place, on voit que la première période est toujours une période stratégique. Il semble, sans vouloir en tirer une loi trop générale, que dans la période où une nouvelle technique qui vient d'être inventée se socialise, elle ait du mal à se sortir d'une difficulté originelle, de ce qu'on pourrait appeler un hyper-investissement symbolique, un hyper-enthousiasme. Il semble que toutes les techniques qui naissent sont, au moment de leur apparition, immédiatement et peut-être trop lourdement chargées de sens, chargées de pouvoir, de potentialités. Au point qu'on peut se demander - et je poserai la question à propos des autoroutes de données et vous verrez que mon point de vue sera à la fois enthousiaste et modéré -, on peut se demander si le trop grand investissement symbolique dont les autoroutes de l'information sont l'objet aujourd'hui ne constitue pas finalement une gène, n'est pas, d'une certaine façon antagoniste par rapport aux possibilités de l'outil.

Voilà le propos que je voudrais envisager aujourd'hui. Ne confions-nous pas aujourd'hui aux autoroutes de la communication un potentiel de transformation sociale trop lourd, quelque peu utopique et qui nous gène pour juger réellement de ce qu'est cet outil.

Il y a dans l'histoire d'autres exemples d'hyper-investissement utopique. Pour prendre une des plus anciennes techniques de communication qui est, bien entendu, sur un tout autre plan, pensons à la rhétorique qui consiste à mettre en forme la parole dans le but de convaincre. Technique inventée au 5ème siècle avant. J.C. et qui a mis, elle aussi, beaucoup de temps à sortir d'une période de trop lourd investissement.

Pendant plusieurs siècles, la rhétorique, cette technique de communication si puissante a été chargée d'une potentialité exagérée. On disait: "Elle va changer la société, elle va changer l'idée de vérité. Elle va tout changer!".

Pour ramener la rhétorique à son juste rang, au rang d'outil, il a fallu Aristote qui distingue clairement entre l'outil et les finalités et qui affirme: "La rhétorique n'est pas toute-puissante, ce n'est qu'un outil très utile", remettant ainsi cette technique sur le registre de l'utile, registre à ne pas confondre avec d'autres.

Telle est la réflexion que je voudrais tenir à propos des autoroutes de données, pour distinguer plus clairement ce qu'est l'outil, et ce que peut comporter de gène, l'investissement utopique dont il est l'objet.

Mon propos sera un appel à séculariser notre appréciation de la technique, notre appréciation de ce que sont les autoroutes de données. Un tel propos va contre la tendance qui domine aujourd'hui. Cette tendance dominante est un enthousiasme un peu brouillon, qui mélange tout. Et c'est ce désordre que je voudrais réordonner, en isolant clairement le seul registre de l'utile. Car je crois que ce que nous attendons tous des nouvelles techniques de communication c'est une utilité, une aide et, sans doute, rien de plus.

Je diviserai mon exposé en deux parties.

Dans une première partie, nous étudierons la genèse de cette idée d'autoroutes de données. D'où vient cette idée? Elle donne l'impression d'être très actuelle, d'être tout à fait récente, elle nous semble dater de quelques années, de quelques mois même, pour certains. Si l'on remonte les différents fils de pensée, on voit pourtant que c'est une idée relativement ancienne et qui remonte, en tous cas, jusqu'aux années quarante. Et pour rendre intelligible ce que sont les autoroutes de données, non pas sur le plan technique mais dans une perspective historique, je m'efforcerai d'en resituer les origines.

Dans une deuxième partie de mon exposé, je voudrais discuter sur un ton plus polémique une idée répandue à propos des autoroutes de données, une idée qui consisterait à dire qu'un peu d'utopie ne fait pas de mal, qu'un enthousiasme utopique ne peut pas nuire aux autoroutes de données, que cela va "tirer" cette technique et l'aider à trouver sa place dans notre société. Or, je crois qu'il y a là une contradiction entre un trop grand investissement utopique et la possibilité que nous avons de l'utiliser comme outil. Et qu'il y a, de ce point de vue, un choix à faire.

Prenons tout d'abord la question historique.

D'où vient l'idée des autoroutes de données? On peut tirer deux "fils" pour essayer de remonter vers leur origine.

Le premier fil qu'on peut tirer, c'est bien sûr Internet qui est souvent présenté dans la littérature comme une première préfiguration de ce que seraient, de ce que seront ces gigantesques réseaux de l'avenir. Internet date d'une vingtaine d'années et n'est donc pas tout-à- fait récent. Internet nous intéresse ici parce qu'il représente un phénomène atypique dans le monde des techniques.

Premier critère qui nous montre ce caractère atypique, Internet est un réseau pratiquement gratuit d'accès. C'est un cas assez rare dans le monde des techniques.

Deuxième critère pour l'anthropologue, les utilisateurs d'Internet évoquent à son sujet l'idée d'un "village global", d'une communauté. J'attire votre attention sur ce terme de communauté: il n'est pas tout à fait neutre de parler de communauté. Nous étions embarqués dans la technique et nous y trouvons tout-à-coup un concept lourdement chargé de signification. Les utilisateurs d'Internet se représentent eux-mêmes comme membres d'une communauté et l'on nous dit, à propos des autoroutes de données, que cette idée de communauté va se développer.

Troisième critère ou caractéristique d'Internet: Internet a été immédiatement investi par des pirates. Nous avons tous entendu parler de pirates. Mais il ne faudrait pas confondre ici les pirates avec des délinquants, même si certains d'entre eux sont d'authentiques malfaiteurs. Que disent de leur action les pirates qui ont investi Internet, les pirates qui pénètrent dans les réseaux? Ils se réclament d'une idéologie très structurée qui consiste à dire: "Communiquer est un droit. La communication doit être libre. Les outils de communication ne seront utilisables que s'ils n'opposent aucune barrière à la transparence". Ainsi, certains pirates pénètrent dans les réseaux, cassent les sécurités, bien sûr, mais ne cassent jamais rien d'autre que les sécurités d'accès. Le but de beaucoup d'entre eux est de rendre le monde des réseaux ouvert et transparent. On peut rappeler ici, pour la petite histoire que Steve Jobs, l'inventeur du Macintosh, a commencé sa carrière comme pirate en vendant au porte-à-porte une petite boîte qu'on ventousait sous les cabines téléphoniques et qui permettait de téléphoner gratuitement. Steve Jobs n'agissait pas ainsi dans un but mercantile. Il agissait au nom d'une idéologie très précise qui disait: "La communication fait partie du droit fondamental de l'individu donc elle doit être libre et gratuite!". Remarquons ici, qu'au départ d'une réflexion sur la technique, on aborde un problème qui est de l'ordre de l'idéologie, de systèmes de représentation.

Les utilisateurs d'Internet, les pirates, Steve Jobs font référence à une figure importante que vous connaissez peut-être: ils se réclament de Norbert Wiener, mathématicien et inventeur de la cybernétique. Nous prenons ici le deuxième fil que l'on peut tirer pour comprendre l'histoire des autoroutes de données, ce fameux terme, ce fameux préfixe "cyber" que l'on rencontre un peu partout.

Il est certain que le vocabulaire qui concerne les autoroutes de données n'est pas encore stabilisé: on parle d'autoroutes de la communication, de "cyberespace". D'ici quelques années, ce vocabulaire se stabilisera; on ne sait pas quels termes, quels mots seront retenus. En tous cas, actuellement, le mot "cyberespace" et d'autres mots comportant ce préfixe "cyber" se rencontrent fréquemment dans la littérature.

Pourquoi "cyber"? Il faut y voir une référence à la cybernétique de Norbert Wiener, sorte de nouvelle discipline qui va préfigurer l'informatique en lui étant bien antérieure, comme elle est antérieure à l'intelligence artificielle, au numérique, et qui est en quelque sorte la matrice de tout cet univers. Cette discipline fut inventée entre 1942 et 1948 par Wiener. Définissons-la brièvement car c'est elle qui va nous fournir le discours qui accompagne aujourd'hui les autoroutes de la communication. Et je crois qu'on a là une clé de compréhension très importante.

En 1948, le mathématicien Norbert Wiener va proposer un nouvel imaginaire, une nouvelle vision du monde, une nouvelle représentation de l'homme et de la société. Il va articuler une réflexion qui connaîtra un grand succès et exercera une grande influence dans le monde des ingénieurs, dans le monde scientifique.

Wiener va articuler sa réflexion autour de deux thèmes qui pour lui sont complémentaires: l'entropie d'une part, la communication d'autre part.

C'est Wiener qui invente la communication moderne, c'est lui qui invente tout ce qui se dit aujourd'hui autour de la communication. Il propose dès 1942 de réorganiser la société autour de la communication.

Il propose, bien avant l'apparition de l'ordinateur et des techniques numériques, d'organiser la société autour de grands réseaux de circulation de l'information. Pour lui, tout cela tient en un énoncé, en une croyance: il est persuadé que le monde est guetté par l'entropie et que le seul moyen d'y mettre un peu d'ordre et d'organisation, c'est de développer tout ce qui est en rapport avec l'information et la communication.

Wiener disait: "La société est tout entière contenue dans les messages qui circulent en son sein". S'il existait un fronton aux autoroutes de l'information, c'est un peu l'inscription qu'il faudrait y mettre aujourd'hui.

Il va également proposer que nous privilégiions, dans l'homme, tout ce qui est en rapport avec la communication. Il va imaginer une nouvelle représentation de ce qu'est un être humain: un être tout entier communicant. Pour lui, le développement des communications est impératif et c'est le seul moyen de proposer une alternative à la barbarie, aux régimes totalitaires, à la guerre. Rappelons que Wiener écrit tout ceci entre 1942 et 1948.

Nous sommes toujours ici au cœur de la technique; mais curieusement, on assiste à une inversion: on n'invente pas une technique pour ensuite réfléchir sur ses conséquences sociales, on invente d'abord un nouveau modèle de société et on se dote ensuite des techniques qui vont permettre de le réaliser. Car cette idée de village global, de village planétaire qui est aujourd'hui notre affiche est tout à fait présente dans le travail de Wiener. A partir de là, on peut affirmer que les autoroutes de la communication sont déjà décrites avant même d'être réalisées.

Si vous voulez en avoir une connaissance plus intuitive, je vous recommande la lecture d'un livre d'Isaac Asimov, auteur de science-fiction fortement influencé par Norbert Wiener. Dans un ouvrage datant de 1955, Asimov décrit les autoroutes de la communication. Il décrit une société dans laquelle les hommes vivent seuls, entourés de multiples machines à communiquer: des hommes - et des femmes - qui n'arrêtent pas de communiquer mais ne se rencontrent jamais. Le tabou de cette société, ce qui en permet l'existence, c'est l'interdit de la rencontre. Société fortement "communicante", mais faiblement "rencontrante".

On glisse à nouveau ici vers quelque chose qui ressemble à une utopie et qui nous éloigne d'une certaine manière de la pragmatique concrète de l'outil. La société décrite par Asimov est tout à fait originale. Dans cette société, si quelqu'un désire prendre un repas avec un voisin, un ami, il l'appelle, la pièce se coupe en deux en une image virtuelle, la table s'y prolonge et le repas est pris en commun. Votre ami est là, vous pouvez entendre le bruit de sa fourchette. Mais il est présent virtuellement, il n'est pas là réellement. Ne peut-on voir là une préfiguration de ce monde qu'on nous prépare aujourd'hui pour demain?

Pour Asimov, cette nouvelle société a un avantage central: c'est une société sans violence, sans meurtres, sans guerres. C'est, dans son esprit, une société véritablement moderne, c'est la vraie société civilisée en alternative à la barbarie. L'absence de rencontre y supprime évidemment tout meurtre, toute violence.

Pour conclure sur cet historique, disons que les autoroutes de données, malgré leur connotation moderniste, sont, au fond, le futur des années quarante... Et nous réalisons aujourd'hui le futur d'une société qui, pour nous, a disparu. Et c'est là un problème sur lequel il faudrait également réfléchir.

Quant au discours qui accompagne aujourd'hui les autoroutes de la communication et qui se veut une réponse à la question "Pourquoi ces autoroutes?", il nous fournit bien des formules.

Al Gore, Vice Président des États-Unis et aujourd'hui porteur et promoteur des autoroutes de la communication nous dit ceci: "Ces nouveaux modes de communication vont divertir, informer, éduquer, promouvoir la démocratie, sauver des vies, créer de nouveaux emplois" (janvier 1994).

Si j'étais technicien, je serais quelque peu inquiet devant un tel programme, quelque peu affolé devant l'ordre de mission que le politique donne ainsi au technicien. N'y a-t-il pas là, au fond, un mélange des genres: divertir, informer, éduquer, promouvoir la démocratie, sauver des vies, créer de nouveaux emplois... et quoi d'autre? Le paysage est complet. Al Gore ajoute, pour enfoncer le clou: "Cette révolution de l'information - on notera l'importation d'un mot qu'on a été tirer du vocabulaire politique - va changer pour toujours (quelqu'un plus tard, dira peut-être "pour mille ans") la façon dont les gens vivent, travaillent et interagissent". Comme c'était un discours public, il n'a pas évoqué les questions touchant la sexualité que d'autres se sont chargés de rajouter pour nous dire que les comportements affectifs et sexuels vont, eux aussi, être influencés par cette transformation globale.

La question, au fond, ce n'est pas les autoroutes de la communication qui sont une technique, un outil et même, certainement, un outil formidable. Mais c'est le fait que cette technique, cet outil se retrouve noyé dans une gangue de discours sur lesquels il faut réfléchir.

En deuxième partie de cet exposé, nous devrions examiner quelques-uns de ces discours ou, pour mieux dire, quelques-unes des promesses qui accompagnent aujourd'hui les autoroutes de la communication. Car tout le discours qui est fait à leur propos est structuré comme un ensemble de promesses.

Si nous acceptons de basculer à l'intérieur des réseaux informatiques l'essentiel de nos communications, de nos échanges, de nos relations, de tout ce qui fait nos activités avec les autres, alors, nous aurons le catalogue que je viens de vous décrire. Cela suscitera un certain nombre de problèmes. J'en traiterai deux, isolés d'une longue liste.

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NB. Les caractères accentués ont été rajoutés au moment de la mise en page. Ils ne sont pas le fait de l'auteur.


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Béatrice van Bastelaer - Février 1996