Livre. Le sociologue Philippe Breton interroge «le culte de l'Internet» qui menace, selon lui, la loi, la parole et l'individu. Un essai convaincant.

La solitude collectiviste de l'Internet

Par ERIC DUPIN
Eric Dupin est journaliste à «Libération».

Le vendredi 27 octobre 2000

  On écrit «électricité «mais «Internet». L'honneur de la majuscule fréquemment accordé au réseau international est symptomatique du culte qui l'entoure. Les métaphores ronflantes qui servent à nommer cet univers (du» cybermonde» au» monde virtuel»), ainsi que les expressions routinières (comme l'inévitable «société de l'information») disent bien que nous avons affaire à tout autre chose qu'un simple outil. La vénération qu'il inspire va jusqu'à l'abus de langage. On baptise «nouvelles technologies» les nouvelles techniques. C'est dire si l'entreprise de Philippe Breton est digne d'intérêt. Sociologue de communication, il interroge «le culte de l'Internet» (1) dans un petit livre à la vivacité stimulante. Notre chercheur au CNRS s'emploie à débusquer «les croyances profondes tapies au cœur d'Internet», le considérant comme «la véritable église de ceux qui vénèrent l'information», elle-même présentée comme «la spiritualité du troisième millénaire».

L'auteur prend soin de se démarquer des «technophobes». Il admet sans difficulté que l'Internet est un «bon outil» et en espère la «laïcisation». Ce qu'il rejette violemment, c'est l'idéologie du «tout-Internet» qui prétend réinventer le monde. Breton montre que cette croyance n'est pas neuve. Elle s'enracine dans la «cybernétique» inventée par le mathématicien américain Norbert Wiener dans les années 50. La religion de la rédemption par l'information a eu pour grand prêtre Pierre Teilhard de Chardin, inventeur de la «noosphère». Cet équivalent de la biosphère dans le domaine intellectuel a visiblement inspiré une grande entreprise française de tuyauterie. Citons encore Marshall McLuhan qui vantait, dés 1962, les mérites du «village global».

Breton est sensiblement moins convaincant lorsqu'il tente de décrire les connexions avec d'anciennes croyances de cette nouvelle religion non déiste. On doute que Steve Jobs, le créateur de Macintosh, soit «d'abord un moine zen». Les fanatiques de l'Internet ont sans doute été soumis à un kaléidoscope d'influences, de la contre-culture d'hier au New Age d'aujourd'hui, des chaudes rêveries libertaires aux froids calculs libéraux. Mais il est improbable que ce patchwork de références puisse accoucher d'une idéologie aussi prégnante que celle qui nous occupe.

La force du culte de l'Internet tient sans doute plutôt à son adaptation à des croyances extrêmement actuelles. La première est celle de l'obligation absolue de transparence. Tout voir, tout montrer sans barrière, protection ni censure, tel est le principe indiscuté de beaucoup d'internautes. Breton évoque «l'utopie de la cité de verre» où l'harmonie sociale résulterait de la disparition du secret et du mensonge. Ce fantasme est au cœur de la vision idéaliste de ceux qui prônent une transparence sans limite. Il aboutit à «requalifier négativement tout ce qui est de l'ordre du secret, du caché, du privé, de l'intime, de la profondeur, du non-visible». Le pouvoir, les lois et la vie privée sont alors perçus comme d'insupportables mutilations. L'obsession de la transparence va jusqu'à nier le rôle des médiateurs qui, comme les enseignants ou les journalistes, s'interposent entre les savoirs et les individus.

La peur de l'autre est un autre ressort, plus paradoxal, du succès de la nouvelle religion. Les techniques modernes de communication favorisent le contact, mais pas avec n'importe qui, ni n'importe comment. C'est un «autre» choisi et tenu à distance qui entre en relation. Breton parle de «rejet du corps» pour décrire cette communication codifiée limitée aux esprits. Une dimension aseptisée liée à la crainte de la violence, particulièrement vive dans la société américaine, que la rencontre des corps peut toujours provoquer: «Le prix de la paix est une double séparation, d'une part entre le corps et l'esprit, d'autre part entre les corps eux-mêmes.» Ainsi, l'Internet offre-t-il «tous les avantages de la communication sans les risques de la communication».

Encore ne peut-on oublier celui d'un repli sur soi. Les techniques de personnalisation sophistiquées de l'Internet permettent d'enfermer les individus dans le cocon de leurs lubies. A la limite, «chacun deviendrait à lui-même son propre monde». Etrangement, ce phénomène d'émiettement des curiosités se marie avec un véritable «collectivisme» de la pensée. Le réseau deviendrait une sorte de Big Brother ayant réponse à tout et qu'interrogeraient naïvement des individus largement dépourvus de culture générale. Breton estime que «la parole purement informationnelle» dévalorise «la capacité expressive et la capacité argumentative» liées respectivement à l'individualité et à l'intériorité.

L'heure serait donc grave. D'autant que l'auteur fait finalement l'hypothèse que «la stratégie du tout-Internet» fera des ravages parce qu'elle «capte le désir de changement» tout en ouvrant de «nouveaux marchés». Si l'utopie sur laquelle elle repose a fort peu de chances de se réaliser, il estime que son impact sera suffisant pour être «le cheval de Troie de valeurs fondamentalement antihumanistes». L'Internet menacerait ces trois piliers de la culture occidentale que sont la loi, la parole et l'individu. Personne n'est obligé de prendre au pied de la lettre cette mise en garde catastrophiste. Mais les défenseurs d'un bon usage des réseaux seraient mal inspirés de balayer d'un revers de main les graves questions soulevées par Philippe Bretonl

(1) Philippe Breton, «le Culte de l'Internet. Une menace pour le lien social?»,

La Découverte, 125 pp., 42 F.

 

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