Regards Mars 1999 - Points de vue

Individualisme et démocratie: une origine commune ?

Par Philippe Breton*


Il est difficile de penser aujourd'hui le changement social et politique sans prendre en compte l'évolution des mentalités sur la question de l'individu et de sa place dans la société. Au delà même des mentalités, c'est peut-être la question de la démocratie qu'il faut poser à travers la représentation qui se diffuse aujourd'hui d'un Homme qui ne se réaliserait pleinement qu'en tant qu'individu. Il y a évidemment de multiples manières d'aborder un tel sujet, éminemment complexe. Une des pistes peut-être les moins empruntées jusqu'à présent est celle de l'intériorité, c'est-à-dire de la façon dont l'individu moderne s'est construit à travers la métaphore d'un "espace intérieur" qui le spécifierait.

La problématique de l'intériorité n'est pas a priori très sympathique aux esprits progressistes. Elle évoque tour à tour une conception peu laïque du sujet, l'intériorité étant le lieu de l'âme, et une conception romantique d'un individu inégalitaire, soumis de l'intérieur au génie de la terre ou de la nation. Il faut sans doute dépasser cet a priori qui nous prend au bout du compte dans une fausse alternative entre un sujet qui serait purement collectif (il n'aurait donc de sujet que le nom) et un sujet qui serait purement individuel, tout entier contenu dans cette intériorité.

Dans un ouvrage traduit récemment en français, le philosophe Charles Taylor accorde une place importante à la métaphore de l'intériorité dans la constitution des "sources du moi". Il y a là en effet une nécessité. Mais le succès de ses thèses risque de masquer le caractère un peu réducteur de son approche, cantonnée à la philosophie morale et qui ne voit que dans le couple Platon-Augustin, les origines de cette métaphore, dont il est difficile effectivement de nier le rôle qu'elle joue dans la naissance de l'individualisme contemporain.

Déjà Louis Dumont avait insisté sur les origines essentiellement chrétiennes, pour lui, de cette métaphore à l'origine du sujet moderne, au sein de cette étonnante construction imaginaire qui distingue l'homme dans la cité et l'homme seul, en son for intérieur, avec Dieu. Une recherche plus approfondie sur la genèse de cette métaphore ne devrait pas méconnaître le rôle joué par le stoïcisme dans le détachement vis-à-vis du social d'un individu qui peut dès lors se percevoir comme tel. "Creuse en toi" disait Marc-Aurèle, supposant donc un plein préalable.

On gagnerait cependant à remonter plus loin encore dans l'histoire, et à s'interroger sur les rapports étroits qu'entretiennent les grandes valeurs de la révolution démocratique grecque, notamment athénienne et cette conception d'un sujet arraché à ce grand tout collectif et inégalitaire que constituaient les sociétés pré-démocratiques. L'enjeu, on le voit, est de taille, lorsqu'on ne se contente pas de voir dans l'individualisme contemporain le simple héritage d'une pensée religieuse.

Si l'on suit ce que nous dit Jean-Pierre Vernant sur cette révolution, on voit bien par exemple que la notion de symétrie et d'égalité y joue un rôle essentiel. L'homme est détaché du collectif parce qu'il se positionne désormais comme un égal, séparé des autres par un axe de symétrie que les Grecs avaient voulu parfait, notamment du point de vue de la parole. L'émergence de la rhétorique des sophistes, comme grande égalisatrice chargée de résoudre les inégalités naturelles du point de vue de l'accès à la parole, s'accompagne de la mise en place d'une systématisation des procédés de "mémoire artificielle". Leur importance, dans une société qui reste profondément orale, a été bien mise en évidence par Frances Yates dans un ouvrage resté célèbre parmi les spécialistes.

On n'a peut-être pas assez souligné jusqu'à présent l'importance que la mémoire artificielle, extraordinairement présente dans la culture démocratique antique, a pu avoir dans la constitution de cette métaphore de l'intériorité. L'enjeu est pourtant essentiel car cette spécialisation de la mémoire, qui influencera d'ailleurs profondément Augustin, a pu représenter une solution particulièrement élégante à un dilemme démocratique : comment s'élever dans une société égalitaire ?

En proposant, et en ouvrant concrètement des espaces intérieurs, la démocratie grecque invente ainsi des niveaux d'être qui assurent le maximum de liberté à la personne humaine. Celle-ci peut désormais être différente en son for intérieur, tout en étant égale, parfaitement symétrique, dans sa personnalité sociale.

L'histoire des représentations de l'homme peut être lue finalement comme une sorte de lutte hégémonique entre ces deux niveaux, là où l'idéal démocratique les maintenait solidaires. Poser ainsi le problème ne le résout évidemment pas. Il permet toutefois d'attirer l'attention sur la nécessité qu'il y a, pour penser la modernité, à articuler ces deux niveaux pourtant apparemment irréductible l'un à l'autre : celui de l'intériorité où nous sommes finalement face à nous-mêmes et celui de la socialité où nous sommes, sans échappatoire possible, face aux autres.


Taylor Charles, Les Sources du moi, Seuil, 1998

Dumont Louis, Essai sur l'individualisme, une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Gallimard, Essais, 1983

Vernant Jean-Pierre, Les Origines de la pensée grecque, PUF, 1962

Yates Frances, L'Art de la mémoire, Gallimard, 1975

*Chercheur au CNRS.

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