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Tous coupables  ? Non. Par Pascal Bruckner
LE MONDE | 25.09.01 | 11h43 | analyse
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L'Amérique est coupable, l'Europe est coupable, nous sommes tous coupables : depuis le 11 septembre, la rumeur ne cesse d'enfler qui nous appelle, nous les repus, les gavés, à la pénitence, à la flagellation. On voit les chaisières du tiers-mondisme et de l'anticapitalisme ressortir leurs bréviaires, énoncer gravement que nous payons la fracture Nord-Sud, les inégalités flagrantes, la domination de la finance internationale. On nous expliquera peut-être demain que, si la taxe Tobin avait été adoptée, Ben Laden aurait retenu ses kamikazes...

L'auto-examen est la meilleure des choses pourvu qu'il ne dégénère pas à son tour en nouvelles mythologies. Contrairement à ce qui s'écrit ici ou là, les attaques terroristes ne sont nullement la conséquence de la misère ou du sous-développement. Si le terrorisme était le fruit de la pauvreté, la dernière arme du déshérité, alors tous les attentats commis depuis trente ans auraient dû l'être par des ressortissants de l'Afrique subsahélienne. Ce qui n'est pas le cas. Les pays arabo-musulmans connaissent d'importantes différences de niveau de vie, mais ils comptent aussi parmi eux les nations les plus riches de la planète.

Pas plus qu'il n'est économique, le problème n'est politique : l'instrumentalisation du conflit israélo-palestinien, invoqué jusqu'à la nausée par les uns et les autres, n'est qu'un alibi grossier (même s'il faut évidemment travailler à sa résolution). C'est en 1993, en plein accord d'Oslo, que le World Trade Center avait été la cible d'une première explosion à la bombe. La réconciliation des frères ennemis du Proche-Orient ne ferait qu'exacerber la fureur des extrémistes.

Ce qui motive le terrorisme, ce n'est pas telle ou telle erreur de l'Europe ou de l'Amérique - et Dieu sait si nous en avons commis -, c'est la haine pure et simple.

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Cette haine est antérieure à toute excuse qu'elle se donne pour frapper, elle commence par haïr et cherche, ensuite, des raisons. Elle ne s'adresse pas à l'Occident pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il est. Notre crime, à ses yeux, c'est d'exister purement et simplement.

C'est pourquoi la recherche éperdue des causes, même si elle part d'une bonne intention, fait fausse route : la culture de l'excuse, l'explication par le désespoir, l'humiliation, exonère l'acte de son horreur et débouche sur la tentation de l'indulgence. "Ils ne peuvent pas avoir fait ça tout seuls, ils y ont été poussés par des circonstances extrêmes !" Hélas ! non ! Aucune concession n'apaise les terroristes, ils tuent sans autre finalité que de tuer plus encore, ils veulent punir le genre humain tout entier d'être né. Si demain les troupes américaines évacuaient leurs bases d'Arabie saoudite, si le blocus onusien à l'égard de l'Irak était levé, si même Israël était rayé de la carte, ils n'en continueraient pas moins leur croisade meurtrière. Nous pouvons bien montrer les Etats-Unis du doigt, égrener la longue liste de leurs péchés, nous réjouir de l'humiliation qu'ils ont subie, nous sommes tous embarqués sur le même bateau.

Là aussi, il faut distinguer le rigorisme sourcilleux - fidélité maniaque aux rituels, à l'écriture des textes sacrés - du fanatisme proprement dit. Les réseaux dormants de la multinationale Ben Laden (ou de ses affiliés) ne sont pas peuplés de croyants mais de nihilistes. Ce n'est pas Dieu qu'ils célèbrent, c'est la mort, leur véritable idole, comme jadis les troupes franquistes qui s'écriaient "Viva la muerte" ou les divisions SS (sans qu'il y ait le moindre lien entre ces phénomènes). Ils confisquent la foi de leurs coreligionnaires pour la convertir en rêve d'holocaustes géants, en massacre d'innocents à vaste échelle. Ils ont l'intelligence, l'acuité, la détermination de qui a contracté un mariage d'amour avec le martyre, n'a plus rien à perdre et tient la vie humaine pour peu de chose.

Cette soif d'immolation ne se réfute pas, n'est pas une idéologie que l'on pourrait, comme jadis le communisme, discuter avec des arguments rationnels : elle se combat, se neutralise. Comme l'ont compris depuis longtemps un certain nombre de régimes arabes ou musulmans, au prix, il est vrai, de dérapages souvent sanglants et contre-productifs.

Ce qui a disparu dans la destruction des Twin Towers de New York, c'est l'insouciance des pays développés consécutive à la chute du mur de Berlin, c'est la croyance naïve, élevée au rang d'un culte, dans les vertus magiques du marché, dans l'invincibilité de l'Amérique, dans la contagion spontanée du sentiment démocratique au reste du monde.

Autant d'illusions dont nous devons nous défaire pour retrouver au plus vite le sens de la politique comme art de la prudence dans un univers incertain. L'Histoire n'a jamais été aussi tumultueuse depuis qu'on l'a décrétée officiellement finie. Quelle que soit l'ampleur du chantier qui nous attend, nous devons nous souvenir que la force des démocraties réside avant tout dans leur capacité de réflexion et d'autocritique. Nous pouvons donc rectifier le tir, changer de cap ; mais en aucun cas nous excuser d'être ce que nous sommes et resterons : les enfants des Lumières et de la prospérité.

Pascal Bruckner est écrivain.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.09.01