Canal
de Bourgogne
Un chemin d’eau à travers les friches et les bois
En images:
Par
Antoine Peillon
Il
ne fut, pendant deux siècles, d’Henri IV à Napoléon Ier, qu’une bonne idée :
relier la Manche à la Méditerranée. Le grand Vauban lui dessina même cinq
tracés possibles… Imaginé au début du XVIIe siècle, le canal de Bourgogne
ne fut ouvert à la navigation qu’en 1832 ! Aujourd’hui, entre Yonne et
Saône, ce chemin d’eau se laisse enchâsser par les friches et les bois
giboyeux qui sont la première gloire de la grande région ducale. Il donne,
enfin, à rencontrer des hommes et une nature qui ont scellé le pacte de
l’harmonie.
Ce
n’est pas la montre d’Alain Genard qui rythme son temps.
C’est le ciel, la terre et, surtout, l’eau ! Toute cette eau,
partout, à chaque instant, qui coule, stagne, s’évapore, mais qui n’échappe
jamais complètement au barragiste (chef d’équipe) du lac réservoir de
Grosbois. Ce ne sont pas non plus les « instruments » qui donnent au
gardien du lac les informations cruciales qui lui permettent, d’heure en
heure, de savoir comment va sa retenue, si le barrage est trop pressé, si les
pluies vont être « encaissées » par le lac sans qu’il soit
besoin de lâcher trop d’eau dans la Brionne, la rivière qui court, en aval,
vers le canal (qu’elle rejoint à Pouillenay) et qui pourrait inonder le très
joli village de Grosbois-en-Montagne ainsi que son mystérieux château si Alain
Genard n’y prend pas garde.
« Prendre
garde »… C’est en deux mots toute la vie du barragiste ! Prendre,
d’abord, car il sait depuis longtemps que l’on ne refuse jamais rien à la
nature. Sécheresse exceptionnelle, quand le ciel est abonné aux nuages
absents, comme en ce début mai, ou, au contraire, déluge d’un million de m3
d’eau sur son lac en vingt-quatre heures, comme au 13 mars dernier :
Alain Genard n’a plus l’illusion, depuis bien longtemps, qu’il pourrait y
faire quelque chose, et il souligne qu’il ne sert même à rien de se lamenter
sur « le temps qu’il fait ». Garde, enfin, car Alain Genard exerce
sa vigilance de fauteur de paix (il est assermenté), nuit et jour, pour que
Grosbois soit toujours un havre vert et bleu.
Enfant
des bords de la Saône, « une rivière qui ne tient jamais longtemps dans
son lit », éclusier pendant huit ans à Longvic, près de Dijon, en poste
depuis trois ans à Grosbois, le chef d’équipe se fie à la quasi perfection
des sens humains pour prévoir, et donc prévenir, les débordements naturels.
« Ici, il n’y a pas d’électronique, tout est manuel, tout se pilote
à la vue », explique le barragiste. On pourrait ajouter : à l’ouïe,
au flair, au toucher… Il faut voir, en effet, comment Alain Genard fait le
tour de son lac, glissant comme un renard sur le sentier mi-terre mi-eau qui
court la rive, identifiant d’un coup d’œil la trace menue d’un chevreuil,
ouvrant grand les narines pour humer le parfum animal des aubépines en fleurs,
froissant entre ses doigts la feuille charnue d’une menthe poivrée.
Entre
400 et 500 m d’altitude, aux pieds de Civry-en-Montagne ou d’Aubigny-les-Sombernon,
les ruisselets s’enchevêtrent dans les prairies, où paissent les blanches
charolaises, et dans les sous-bois de charmes. Sur les cours des plus
importants, on devine encore les planches de seuils où, en mesurant la hauteur
de l’eau qui passe par-dessus, on calculait le débit du ru, afin d’estimer
le volume d’approvisionnement du réservoir. Aujourd’hui, Alain Genard doit
se passer de ces multiples et fragiles aménagements qui supposaient, pour leur
entretien, la présence de nombreux hommes employés à la gestion des voies
d’eau de Bourgogne. Aujourd’hui, la chienne Labrador du barragiste se précipite
avec gourmandise vers les mares cristallines qui se forment naturellement au déboulé
des anciens seuils.
C’est
que ce monde retourne au sauvage, à la nature, aux taillis et se donne aux bêtes.
Il faut des hommes des bois, à la fois intelligents et instinctifs, pour y
tenir encore la part de l’humain. « Le lac, il faut le sentir ! »,
résume le barragiste de Grosbois, avant de préciser que les sensations sont
aussi étayées par beaucoup de lectures des « archives » du lac,
tous ces carnets de notes en forme de livres de bord tenus, au jour le jour,
parfois d’heure en heure, par les prédécesseurs de l’actuel chef d’équipe.
Tout, ou presque, y est consigné : les intempéries, les niveaux d’eau,
les vannes qui coincent, les crues de la Brionne lors de lâchers excessifs, les
travaux et les jours…
La
mémoire, ajustée de génération en génération, exige la présence de
l’homme. Et le barragiste de Grosbois juge sévèrement l’automatisation des
écluses « où il serait pourtant toujours possible de faire vivre tant de
petites familles »… Parce qu’aussi la gestion de l’eau est bien plus
un art qu’une science exacte. Guy Bollot, chef d’équipe principal au lac de
Pont, tout près de la magnifique cité perchée de Semur-en-Auxois, est bien un
artiste. Entre Pont-Royal, à
l’ouest de Vitteaux, et Venarey-les-Laumes, au pied de la butte d’Alésia,
le canal de Bourgogne est fait de « son » eau. Si, sur ce tronçon
aux 42 écluses, les bateaux glissent doucement, c’est que ce colosse très
chaleureux orchestre la multitude des « flux » qui lui viennent des
bois Dieu, de Flée, du Grand Breuil, dorment un temps dans son lac serpentin et
très profond, s’échappent par les cascades artificielles de Massène,
grossissent l’Armançon qui est d’abord torrent puis -si vite- rivière
accalmie, finissent serrés entre les berges droites du canal.
C’est
en parlant de sa vie que Guy Bollot me montre quelques trésors, l’air de ne
pas y faire très attention. Modestie mâtinée de malice. Il a ses coups de cœur
secrets, qu’il partage dès qu’est venue la confiance : la très longue
« tranchée » de Creusot, ce couloir étroit de pierre et d’eau
verte, droite comme un coup d’épée dans la colline, où ne passe qu’une péniche
à la fois ; le port de Pont-Royal, vaste comme un bassin du parc de
Versailles, qui exprime toujours une sorte de grandeur d’Etat ;
l’incroyable tunnel de Pouilly-en-Auxois, ce sommet du canal (à près de 400
m d’altitude), ce boyau de 3333 m de nuit (pas d’éclairage !), trait
d’union entre Yonne et Saône, entre Manche et Méditerranée, « le
seuil de Bourgogne » !
La
mousse qui mange les grandes pierres des voûtes et les buissons d’églantiers
qui colonisent les rives plongent Guy Bollot dans le rêve éveillé des siècles
qui passent, car « tout passe ». C’est la seule pointe de
nostalgie dans la bonne humeur perpétuelle du chef d’équipe dont la devise
est manifestement : « plaisir de vivre ». Plaisir de marcher et de chasser dans les bois, de cultiver
des truffes de Bourgogne, de déguster, en conséquence, des mets délicieux, de
boire des vins (de Bourgogne, bien sûr) merveilleux.
Ce
goût pour le meilleur, ce rejet du pire, Daniel Dietlin, responsable de la
subdivision Tonnerre-Navigation aux Voies navigables de France (VNF), les
partage complètement. Et pourtant,
il n’a pas vu, comme Guy Bollot, le passage du dernier bateau de fret, Le
Nénuphare, sur le canal. Mais « le Bourgogne », comme on dit
ici, a conquis le haut fonctionnaire. Et, non pas par ces fastes monumentaux,
tels l’abbaye de Fontenay ou les châteaux de Tanlay et d’Ancy-le-Franc,
mais par ses anciens lavoirs, ces maisons éclusières, ses gentilhommières
remisées au creux des bosquets de marronniers et de chênes druidiques. C’est
avec timidité que Daniel Dietlin m’a offert la découverte, impossible à
faire sans lui, du château de Marigny-le-Cahouët, de son parc embrumé, de ses
chevaux libres, de ses douves vives comme des sources, de ses remparts où
l’on s’étonne de ne pas apercevoir des archers aux aguets. On y accède par
une porte qu’il faut -mystère !- simplement pousser. On s’avance vers
les tours rondes, enchantés comme les compagnons du Grand Maulnes. On rêve à
toutes les princesses qui ont forcément grandi ici, derrières ces fenêtres
dont l’une est ouverte, ce soir, au souffle du printemps.
Avec
grande sagesse, longue expérience des hommes et amitié pour le monde comme il
va, Daniel Dietlin est engagé sérieusement dans « l’avenir du canal,
qui est celui du Tonnerrois et de l’Auxois, d’une Bourgogne encore trop déshéritée ».
Il va à la rencontre des maires, des commerçants, de tous ceux qui doivent
comprendre que le passage du canal devant leur porte est une aubaine. La nature
qui règne, les anciennes pierres qui font vivre la mémoire, tout ceci attend
les actes inspirés par l’avenir. Le responsable de subdivision cite avec
chaleur, comme on fait un signe d’intelligence, Patrice Desbois, de l’écluse
105 Yonne, à Germigny, concepteur du seul site internet complètement indépendant
sur le canal de Bourgogne.
Le
professionnel du « chemin d’eau », passionné par
l’informatique, a réalisé, avec son épouse et son ami Pepito Mendoza, une véritable
œuvre « multimédia » qui navigue cap sur le XXIe siècle. Les
pages de son site racontent l’histoire de l’ouvrage, offrent de belles
photographies, proposent les meilleures adresses. « Eclusier, c’est un métier
formidable, témoigne Patrice Desbois, surtout pour le contact avec les gens qui
passent en bateau. Moi, je parle l’allemand, ma femme, l’anglais, alors l’été
passe vite… Et, pendant l’hiver, nous faisons vivre tous ces liens grâce à
l’internet ! » La modernité technologique et l’ouverture européenne
des « cyber-éclusiers » ne les empêchent pourtant pas de savourer
l’essentiel, « cette paix de la basse Bourgogne, les forêts tout
autour, le feu où, chaque soir de beau temps, on grille une bonne viande que
l’on arrose aussi dignement. »