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LE MONDE | 03.10.01 | 15h56
Injustifiable terreur, par Monique Canto-Sperber

En 1919, Léon Trotski, l'un des plus redoutables commissaires du gouvernement bolchevique, promulgua le décret dit "des otages", permettant de prendre en otage et éventuellement de fusiller les familles de ceux qui s'opposaient à la révolution.
En 1938, deux ans avant sa mort, alors qu'anarchistes et ex-bolcheviques lui reprochaient d'être l'auteur des lois de terreur dont il pâtissait à son tour, Trotski rédigea deux pamphlets, Leur morale et la nôtre et Moralistes et sycophantes contre le marxisme.
   
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Il y disait assumer "l'entière responsabilité" du décret des otages. La "morale" démocratique et humaniste, celle de la défense de la liberté ou du respect de la personne, est, selon lui, une fiction conçue par les oppresseurs pour que les opprimés renoncent à employer des moyens "immoraux" de s'affranchir. La terreur des révolutionnaires est justifiée en raison de ses "assises matérielles", de sa "nature sociale" et de son "rôle historique objectif".

Ces arguments de Trotski se retrouvent dans toute tentative de justifier le terrorisme. D'abord, la réticence à définir l'acte indépendamment de la situation sociale ou historique où se trouve celui qui l'a commis. On dit alors que le lynchage, l'assassinat aveugle, quand ils sont perpétrés par ceux qui sont ou se présentent comme opprimés ou victimes, ne peuvent être décrits de la même façon que lorsqu'ils sont commis par ceux qu'on désigne comme oppresseurs. On parlera, dans un cas, d'un lâche assassinat ou d'un crime impérialiste et, dans l'autre, d'une révolte bien explicable ou de l'expression légitime du désespoir.

Mais c'est là une perversion de l'intellect. Aucune explication par les causes sociales ou psychologiques, aucune explication par le but, ne peut modifier la qualification morale de ce qu'est l'acte de lyncher ou de tuer. Quelle que soit l'appréciation d'ensemble qu'on porte sur une situation de conflit, dissoudre l'acte terroriste dans son contexte, c'est faire passer une explication pour une justification subreptice.

Le terrorisme est un crime, et le désespoir ou le dénuement de ceux qui y ont recours n'y changent rien.

Deuxième trait de la justification du terrorisme : le caractère absolu de la fin poursuivie et l'indifférence aux moyens. Pour se justifier de semer la terreur parmi les populations non directement impliquées dans un conflit, certains rappelleront, comme le fait Trotski, que le terrorisme est au service d'une fin grandiose: la libération d'un peuple ou l'émancipation d'une classe sociale. Or ce type de justification est déjà vicié dans le cas du terrorisme "utile" : la fin est souvent inaccessible ou mythique; quant au moyen, il est absurde – qui a jamais pu établir que placer une bombe dans une foule servait à réaliser la société juste ou à créer un Etat libre ? Le terrorisme extrême des récents attentats commis aux Etats-Unis est encore plus radicalement étranger à la logique de la fin et des moyens.

L'éradication de la culture occidentale, le châtiment des impies ou le règne absolu de la justice sont des thèmes rhétoriques moulés dans une surenchère absolutiste, ce ne sont pas des objectifs d'action. Les attentats du 11 septembre n'ont pas été revendiqués. Ne pas être identifiable, c'est une façon de rendre impersonnels les prétendus idéaux dont on se réclame, comme s'ils étaient l'expression d'une justice universelle qui s'abat sur tous.

Lors du procès de Danton, Saint-Just avait inauguré cette justification de la terreur : "Peu importe qu'on meure de la peste ou de la révolution. La nature morale (ou l'histoire) n'a pas à être plus morale que la nature physique." On voudrait répondre que, puisque nul ne connaît la nature morale, nul ne sait quelles actions elle pourrait requérir. De plus, lorsque les moyens ne sont pas discriminés, lorsque les conséquences, qui pourraient aller jusqu'à la destruction d'une partie de la planète, ne sont aucunement prises en compte, la fin perd tout contour. C'est donc une imposture intellectuelle de faire passer le terrorisme pour un cas particulier de la raison calculatrice, celle où il y aurait des pertes que justifie un objectif, des œufs cassés pour une omelette. Au bout du compte, il n'y aura que des œufs cassés : personne n'a jamais vu les omelettes; et, de toute façon, des œufs cassés au marteau n'ont jamais pu servir à confectionner la moindre omelette.

Troisième caractéristique : avec le terrorisme, il devient impossible de discuter la moralité ou l'immoralité des moyens. Il n'existe plus de critères, indépendants de la fin elle-même, qui permettent de juger si les moyens choisis sont appropriés à cette fin et proportionnés. Les sociétés humaines ont pour condition que les individus renoncent à la totalité de leur puissance d'agir en échange de la sécurité. Le prix reconnu à sa propre vie est une raison de passer des compromis ou de négocier. Si ceux qui tuent considèrent que non seulement les autres vies, mais même leur vie ou celle de leurs proches sont sans valeur, comment discuter des pertes et des gains, des moyens plus ou moins bons ?

Aucun commentateur des récents attentats ne s'est posé la question de savoir si les terroristes condamnaient ou non, au regard de la morale ou de leurs valeurs privées, les actes qu'ils ont commis ; s'ils estimaient, par exemple, que la terreur aveugle est un moyen mauvais, mais nécessaire. Pourquoi ? Parce qu'on sait intuitivement que le terrorisme n'est pas un moyen immoral pour une fin bonne, mais qu'il est la violence à l'état pur, sans objectifs compréhensibles. La question d'un moindre mal n'a même plus de sens : peu importe qu'il y ait 100 ou 3000 morts, peu importe qui sont ces morts.

Enfin, le terrorisme cherche à se justifier par une définition globale et partiellement aléatoire des cibles en fonction du lieu où elles se trouvent et, accessoirement, du moment où elles s'y trouvent. La loi des otages illustre parfaitement cette logique. Ce n'est pas plus immoral de tuer des otages, dit Trotski, que de tuer des ennemis à la guerre. Même s'il y a parmi les otages des enfants qui n'ont rien "fait", ils ne se retrouvent pas en situation d'otages sans raison puisqu'ils ont "des liens de classe et de solidarité familiale" avec le camp combattu.

On ne dira jamais assez qu'il y a dans cette justification du terrorisme par une sorte de qualité abstraite que les victimes partageraient (être né chez les riches, déjeuner un jour d'août dans une pizzeria de Jérusalem, se trouver au World Trade Center à New York) une régression morale effroyable. Contrairement à ce que pensent Trotski et tous ceux qui justifient implicitement le terrorisme en invoquant le désespoir, la fureur ou le mépris ressentis devant le monde bourgeois ou occidental, tuer un ennemi à la guerre, riposter à des tirs de mortier sur des civils ou exercer des représailles en légitime défense, ce n'est pas du tout la même chose que tuer des enfants pris en otage, des familles en vacances ou des hommes et des femmes qui sont à leur travail.

On protestera peut-être en soulignant qu'il est facile de mener une polémique pareille après coup, dans le confort de l'histoire advenue. On voudra rappeler la violence de l'oppression dont sont victimes ceux qui, poussés à bout, n'ont plus que la violence pour recours. Comment leur reprocher, dans leur légitime révolte, de n'avoir ni le temps ni même l'envie de lésiner sur les moyens ?

Pareilles objections sont bien connues et elles portent toutes à faux. La violence est là, partout dans l'histoire. C'est un fait qu'il faut constater, ce n'est pas une thèse à défendre. Et encore moins une concession qu'on pourrait accorder aux exigences de la révolte. La réalité des oppressions et du désespoir est incontestable ; elle invite à la solidarité et recommande la recherche de tous les moyens d'action qui permettront d'améliorer la situation : exiger que les dossiers soient ouverts, revenir à la charge, plaider en faveur de solutions négociées.

Mais la volonté de comprendre doit aussi rester critique. Elle ne doit pas renoncer à qualifier les actes commis par les opprimés pour ce qu'ils sont. Elle ne doit pas entretenir l'idée d'une légitimité des malheureux qui excuserait tout. Elle doit dénoncer les idéaux d'une prétendue libération quand ceux-ci ne sont que des mythes qui entretiennent, déplacent et réitèrent sans cesse la violence. Elle doit refuser de diluer dans le malheur social et politique, puis d'excuser pour cette raison, des actes de terreur sans discrimination ni but. Enfin, elle doit protester énergiquement quand, pour excuser la violence des faits, on est prêt à considérer que la responsabilité en est tout autant du côté de la puissance qui est frappée que de la victime excédée qui a frappé.

Derrière la complaisance mise à reconnaître à tous les laissés-pour-compte un bon droit automatique, il y a la redoutable tentation intellectuelle de croire qu'une revanche totale des opprimés absoudra le monde des conflits et des malheurs. Il y a aussi, sous l'apparence de la solidarité, beaucoup de condescendance. Nos distinctions morales ne vaudraient-elles que pour nous ?

Monique Canto-Sperber est philosophe, directrice de recherche au CNRS.


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