Louis-Ferdinand Céline

L’idole antisémite

Synthèse, pour le 40ème anniversaire de sa mort (1er juillet 2001)

 

Antoine Peillon

 

   L’actualité « culturelle » des dernières semaines ne fait que confirmer un engouement massif pour un écrivain dont la haine antisémite n’est un mystère (à peine un secret de famille) pour personne depuis la fin des années trente. La célébration perpétuelle du « génie » célinien, depuis les années cinquante, est un des symptômes culturels les plus forts de la banalité séculaire de l’antisémitisme français et de l’importance toujours occultée de « l’héritage de Vichy » dévoilé par le grand historien américain Robert O. Paxton[1] il y a déjà presque 30 ans.

 

1-     Aujourd’hui

 

1-1        Qui discutera que les ventes aux enchères, dans une société où la marchandisation de la vie règne presque sans partage[2], sont devenues les lieux et instants de la valorisation (au sens de mesure de la valeur) la plus pertinente des oeuvres[3]. Or, à l’aune des enchères, Céline bat désormais des « records », d’ailleurs salués avec enthousiasme par la presse la plus politiquement correcte.

1-1-1      Exemple le plus récent : le lundi 18 juin dernier, à Brest, lors de la vente d’une quarantaine de lettres autographes de l’écrivain, écrites entre 1941 et 1958, « le prix record de 71.000 francs, près de dix fois l’estimation de départ, a été atteint par une lettre datée du 25 mai 1947 dans laquelle l’auteur décrit ses difficiles conditions de vie au Danemark (où il s’est exilé après la Libération) et se défend d’avoir collaboré avec l’Allemagne nazie »[4].

1-1-2      Exemple le plus spectaculaire : le 15 mai précédent, le manuscrit autographe du Voyage au bout de la nuit a été acquis au prix de 11 millions de francs par la Bibliothèque nationale de France. Compte tenu des frais d'acquisition, le texte a été finalement acheté 12,184 millions de francs : un record pour un manuscrit littéraire. A titre de comparaison, le manuscrit du Procès, de Kafka, avait été adjugé 10 millions de francs chez Sotheby's, en 1988, et celui du premier tome de A la recherche du temps perdu, de Proust, avait atteint 7 millions, lors d'une vente organisée par Christie's, en 2000[5]. L'exemplaire du Voyage a donc été préempté (salle Drouot, à Paris) par la Bibliothèque nationale de France (BNF), sous un tonnerre d'applaudissements du public. La BNF, qui avait déjà acquis neuf volumes des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand pour 4 millions de francs en 2000, a utilisé cette fois trois sources de financement : ses fonds propres, le Fonds du patrimoine et un don personnel de Mme Nahed Ojjeh, principal mécène de cette institution et... veuve d’un marchand d’armes saoudien milliardaire, Akram Ojjeh (mort en 1991), fille du ministre syrien de la Défense, Moustapha Tlass, et ancienne maîtresse de Roland Dumas... L’acteur Fabrice Lucchini, fervent admirateur de Céline et grand lecteur du Voyage au bout de la nuit, qui assistait à cette vente, a déclaré « ne pas pouvoir dépasser les 4 millions de francs, sous peine de se faire tuer par (sa) femme ».

   Le 29 juin 2001, le même bouffon a eu tout le loisir d’exprimer sa vénération hystérique de Céline, lors de la dernière de « Bouillon de culture », l’émission de Bernard Pivot. Invité à la même auto-célébration cathodique du journaliste franchouillard, Georges Charpak, ancien déporté à Dachau et prix Nobel de physique[6], n’a pas laissé passer l’occasion de rappeler, dignement, que Céline était avant tout un antisémite exterminationiste, malgré les importantes pressions exercées sur lui, peu avant l’émission, pour qu’il ne dise rien à ce propos ! Son intervention fut heureusement saluée par les applaudissements de plusieurs personnes présentes sur le plateau du dernier « Bouillon de culture ».

 

1-2      L’autre mesure commerciale pertinente est évidemment celle du « succès de librairie » de Céline, tel qu’il peut se mesurer par les ventes réelles, l’abondance des (bonnes) critiques et l’enthousiasme publicitaire des catalogues de son éditeur.

1-2-1      Parmi tous les « classiques » de la littérature française, il semble que « Céline » soit une marque qui se vend toujours particulièrement bien. Ainsi, sorti au moment de la vente aux enchères du manuscrit du Voyage au bout de la nuit, le petit livre de souvenirs idolâtres de Lucette Destouches (Céline secret, avec Véronique Robert, Grasset, mai 2001), laquelle partagea la vie de Céline pendant vingt-cinq ans il y a bien longtemps, n’a pas eu grande difficulté à accéder presque immédiatement au quatrième rang du « palmarès » des meilleures ventes (catégorie essais, semaine du 30 avril au 5 mai) de L’Express, ce qui est signe et garantie d’écoulements massifs en hyper-marchés (Carrefour...).

1-2-2      Quelques jours plus tard, André Meury signait une note de lecture on ne peut plus complaisante[7] de la nouvelle édition revue et augmentée du Céline de Philippe Muray (Gallimard, collection Tel, 2001 ; première édition : Seuil, 1981). Relayant la dénonciation, par Muray, d’une bien mystérieuse « campagne anticélinienne », le « critique littéraire » va jusqu’à écrire, à propos des « pamphlets » antisémites de Céline : « Alors que les romans, écrits laborieusement, ne délivraient aucun message, se contentant d’être « un cri ouvert », les pamphlets, « crachés en quelques mois », s’attacheraient à définir le bien et le mal. Du positif, en quelque sorte. » Avant de sombrer totalement dans l’odieux : « Comment en arrive-t-il (Céline) à la haine raciale, à la croisade antisémite, à l’anéantissement d’un petit nombre ?... » Vous avez bien lu : « anéantissement d’un petit nombre » ! Certes, le propos d’André Meury manque de clarté. Qu’a-t-il vraiment voulu dire par ces quelques mots ? Ne pouvant désigner ainsi des actes concrets de Céline, visait-il des dénonciations (lire plus loin) ? Ou évaluait-il par là -en douce, au passage- le génocide des Juifs d’Europe ? Pour tous ceux qui ont travaillé sur le discours révisionniste et/ou négationniste[8], il y a ici un procédé rhétorique, pétri de raccourci logique, qui ne trompe pas. L’antisémitisme est un code culturel[9], que les amateurs inconditionnels de Céline savent décoder immédiatement pour la plus grande fluidité de leurs échanges.

1-2-3         Il n’est pas vain de relever que Philippe Muray et Céline ont aujourd’hui le même éditeur : Gallimard. C’est peu dire que cette écurie veille jalousement sur la (bonne) image de l’auteur des Bagatelles pour un massacre (Denoël, décembre 1937). Il faut dire que ce sont plus de 105.000 volumes de Céline (source : Quid 2001) qui ont été vendus, depuis 1961, par l’éditeur, en luxueuse collection de « la Pléiade » ! A la fin de l’année... 1937 (date de parution des Bagatelles pour un massacre), déjà, Gaston Gallimard -un « épicier », selon l’auteur du Voyage- proposait à Denoël de reprendre son fonds, parce qu’il rêvait de mettre la main sur Céline[10]. Depuis, la vénérable maison de la rue Sébastien-Bottin a inscrit (presque) tout Céline à ses catalogue (une dizaine de titres en Folio ; 4 tomes de romans en Pléiade). Et se livre, dans ceux-ci, à une hagiographie, oublieuse, de « L’écrivain ». Extraits :

1-2-3-1                        Catalogue 2001 de la Bibliothèque de la Pléiade (comme depuis des années) : « S’il n’y a de roman sans style, si son pouvoir est de nous montrer le monde transformé par un imaginaire, et s’il acquiert une force supplémentaire quand il parvient à saisir l’histoire de son époque, alors l’œuvre romanesque de Céline est une des grandes oeuvres de son temps, quoi qu’il y ait d’autre part à reprocher à son auteur. » Savourons le « d’autre part » qui est sans doute la part du silence, puisque les préfaces ou introductions aux oeuvres de Céline publiées par Gallimard ne citent presque jamais les « pamphlets » interdits de réédition[11], ni les raisons de l’exil au Danemark...

1-2-3-2                      Mais cette part -les pamphlets- est-elle si « autre » que les aficionados du Dr Destouches le disent ? Michel Bounan expédie la question rapidement et définitivement. Il y a des traces très nettes d’antisémitisme dans les soi-disant « chefs-d’œuvre » publiés en Pléiade, et qui ne choquent visiblement personne : « Quoi qu’il en soit des mobiles financiers qui ont pu l’inciter à soutenir en son temps la politique hitlérienne, Céline ne s’est pas gratté beaucoup pour faire suinter ses purulences racistes. Et du « youpinium » de L’Église (1926) à « l’air youtre » ou à « la tronche sémite » de D’un château l’autre (1959), en passant même par la « musique négro-judéo-saxonne » du Voyage (1932), le lecteur suit aisément la ligne mélodique de cette petite musique… »[12]

1-2-3-3                      Il est intéressant de noter que les « pamphlets », principalement les Bagatelles sont un des fonds de commerce préférés des sites internet racistes et négationnistes, comme en témoigne, par exemple, leur publication intégrale sur le très important portail néonazi d’Ahmed Rami[13] (Stockholm) qui propage aussi, entre autres monstruosités, une version électronique des Protocoles des sages de Sion et deux textes du célèbre négationniste Robert Faurisson sur Céline (« Notes céliniennes » et « Céline devant le mensonge du siècle »). Les libraires le savent bien : l’extrême droite française a, depuis longtemps, une véritable adoration narcissique pour l’« anarchiste » Céline[14].

1-2-3-4                         Enfin, pour en revenir au littérairement correct : dans le Supplément 1998 (je n’ai pas poursuivi, depuis, l’examen chaque année) du catalogue de la Bibliothèque des Sciences humaines (Gallimard), voici la notice (p. 28) des Lettres à des amies de Céline (édition de Colin W. Nettelbeck, 1979) : « Les lettres réunies ici (...) ne résolvent pas l’énigme de Louis-Ferdinand Céline, mais elles l’éclairent. (...) Il en résulte pour le lecteur un être complexe, certes, et parfois désagréable, mais toujours vivant, incarné. Céline y révèle tout le paradoxe de sa personnalité à la fois irréductible et fidèle, brutale et tendre. Ses commentaires -que ce soit sur la vie privée ou sur les troubles des années trente- trahissent ses préjugés en même temps qu’ils témoignent de sa finesse et de sa lucidité. Et, derrière l’ensemble, se dresse la figure angoissée d’un homme de plus en plus réduit à la solitude par le génie artistique qui éclôt en lui. » Cela ne s’invente pas : « troubles des années trente », « finesse », « lucidité », « génie artistique » ! Quelques échos, sans doute, au délire de Philippe Muray célébrant « son » Céline, c’est-à-dire « la cohabitation chaotique du crime et de l’art, de la plus touchante humanité et de l’humanité irréparable, du racisme et du génie... »

 

1-3-1        Le ton magico-religieux de ces proses idolâtres ne surprend pas ceux qui connaissent la sous-culture fasciste et raciste. Le romantisme païen, mâtiné de nihilisme, si cher à l’axe idéologique « aryen »[15], affleure, sourd, suinte des « défenses » actuelles de Céline. Voici, par exemple, la thèse de Philippe Muray (relayée par André Meury), pour expliquer/excuser l’antisémitisme exterminateur de Céline : « Mais c’est bien au judéo-christianisme, assure-t-il (Muray), que s’en prend Céline. C’est « l’idole païenne » qu’il veut libérer. Une idole qui a quelque chose à voir avec la langue et la littérature qui, seules, pourraient consoler de la non-intervention d’un Dieu dans la maladie des hommes... »[16] On ne peut être plus explicite !

1-3-2         En 1942 et 1943, la revue Stur du séparatiste breton Olier Mordrel, dont le « S » rouge du titre figure les runes de la SS, entend démontrer la supériorité raciale du « barbare celto-germain » et que le national-socialisme « est d’authentique essence nordique »[17]. La même feuille de choux, aux prétentions « scientifiques », est allée jusqu’à reprocher à Rebatet d’avoir été trop « détaché physiquement de l’espèce »[18], c’est-à-dire trop « français », et à lui préférer... Céline, « plus lyrique, plus naturel, incontestablement celte »[19] ! Ce sont bien les dieux païens[20], celtes, germains, barbares en un mot, qui exigeaient alors, paraît-il, l’Holocauste « d’un petit nombre ». MM. Muray et Meury, saluez donc le barde Mordrel[21] !

 

 

2-     Années noires, années fastes

 

2-1            Le succès des pamphlets antisémites de Céline est fulgurant dès leurs premières éditions par Denoël. Jean-Pierre Martin, professeur de littérature à l’université Lyon II et auteur d’un Contre Céline, ou d’une gêne persistance (José Corti, 1995), note : « Bagatelles pour un massacre est un énorme succès : plus de 20.000 exemplaires pour le premier tirage, très vite épuisé, et autour de 75.000 vers la fin de la guerre. »[22] Pendant l’Occupation, Céline ne s’est d’ailleurs pas contenté de simples retirages de ses brûlots. L’École des cadavres (1939) reparaît augmentée d’une préface explicitement raciste et pro-nazie (« européenne »). Les  Bagatelles pour un massacre (1938) se voient alors illustrées de vingt photographies antisémites légendées par Céline lui-même[23]. Et c’est en 1941 qu’explose, dans Les beaux draps (Nouvelles éditions françaises)[24], le délire célinien : « Plus de Juifs que jamais dans les rues... dans la presse... au barreau... en Sorbonne... en médecine... au théâtre, à l’Opéra, au Français ; dans l’industrie, dans les banques. »[25]

2-2               Au-delà des « tirages », l’importance de l’antisémitisme célinien se mesure à l’influence plus ou moins forte (les spécialistes parlent de « réception ») qu’il a eu sur nombre d’esprits de grand renom littéraire. Jean-Pierre Martin poursuit[26] : « Marcel Arland trouve dans Bagatelles pour un massacre « de l’indépendance, de la franchise, et de l’émotion lyrique » ; Gide imagine que c’est un « jeu littéraire »... » Bien entendu, Brasillach s’enflamme : « Ce livre énorme, ce livre magnifique, c’est le premier signal de la révolte des indigènes. » Et l’universitaire cite encore les « vieux compagnons de route » de Céline : Marcel Aymé, Paul Morand, Lucien Rebatet, Abel Bonnard et Lucien Combelle.

2-3               En 1963, un certain Philippe Sollers se scandalisait encore « qu’on ose reprocher à un littérateur ses engagements politiques de la veille au risque de nuire à sa carrière littéraire »[27], précédé, sur ce thème, par « tous ceux qui tels Lévi-Strauss, Altman, Elsa Triolet, Nathalie Sarraute, Bernard Steele (...) l’avaient juché si haut que lui-même (Céline) considérait ces dévots comme un lectorat captif »[28].

 

 

3-     Un antisémite exterminationiste

 

3-1-1        Une guignolade, l’antisémitisme de Céline ? Sans plus de conséquence que d’amuser la galerie anti-dreyfusarde de la France de Pétain ? Mythe singulier, démenti par les très nombreuses recherches des historiens de la littérature et historiens tout court des « années noires ». La haine raciale de Céline est originaire[29], construite, systématique et exterminationiste ![30] Ne le voient pas ceux qui ne veulent pas le voir.  Philippe Burrin, le grand historien suisse, fait, en peu de mots, un sort définitif à la mascarade toujours actuelle du « Céline ? Un fou, peut-être, mais un génie, certainement !... » : « Ses pamphlets de l’avant-guerre articulaient un racisme cohérent. S’il dénonçait en vrac la gauche, la bourgeoisie, l’Église et l’extrême droite, sans oublier sa tête de Turc, le maréchal Pétain, c’est pour la raison qu’ils ignoraient le problème racial et le rôle belliciste des juifs. La solution ? L’alliance avec l’Allemagne nazie, au nom d’une communauté de race conçue sur les lignes ethnoracistes des séparatistes alsaciens, bretons et flamands. »[31] Il est important de rappeler à quel point le milieu médical[32] de l’époque fut perméable aux idées hygiénistes et racistes diffusées par l’Institut d’anthroposociologie, émanation du Commissariat aux questions juives, à la tête duquel s’agitaient le très influent Claude Vacher de Lapouge[33], les professeurs Achard (secrétaire général de l’Académie de médecine), Gruveilhier (Institut Pasteur) et Martial... C’est d’ailleurs en tant que médecin que Céline fait le voyage d’Allemagne, sur invitation de l’Institut allemand, en mars 1942[34].

3-1-2         Qui se souvient, aujourd’hui, de la multitude de publications françaises radicalement antisémites qui ont paru, sous l’Occupation, grâce à l’appui de l’Institut d’études des questions juives (IEQJ), organisme français soi-disant privé qui était, en fait, totalement contrôlé par la Propaganda allemande ? Aux côtés de titres populaires comme Le Matin et Le Cahier jaune, une presse plus spécialisée (L’Action antijuive, La Question juive en France et dans le monde, Informations juives, Je vous hais...) diffusait, à des dizaines de milliers d’exemplaires, l’idéologie nazie la plus meurtrière, à grand renfort de statistiques, de graphiques et autres schémas pseudo-scientifiques qui « encombrent les pamphlets de Céline, alimentés aux sources allemandes »[35].

3-2-1        Parmi une multitude de documents prouvant la volonté célinienne d’« éliminer » la « race juive », Philippe Alméras cite une lettre d’octobre 1937, adressée à Marie Canavaggia[36], qui est particulièrement révélatrice de l’adhésion de l’écrivain aux méthodes hitlériennes vis-à-vis des Juifs : « Je veux les égorger... (...) Lorsque Hitler a décidé de « purifier » Moabit à Berlin (leur quartier de la Villette) il fit surgir à l’improviste dans les réunions habituelles, dans les bistrots, des équipes de mitrailleuses et par salves, indistinctement, tuer tous les occupants ! (...) Voilà la bonne méthode. »

3-2-2         Car Céline ne s’en tient pas aux dénonciations virulentes de l’« enjuivement » de la France. Il propose bien une « méthode » pour restaurer la race franque. Philippe Burrin le souligne : « Autant qu’antisémite, il est raciste : l’élimination des juifs, désirable, indispensable, n’est pas le tout. Il faut redresser la race française, lui imposer une cure d’abstinence, une mise à l’eau, une rééducation corporelle et physique. (...) Vichy étant pire que tout, et en attendant qu’une nouvelle éducation ait eu le temps de faire son oeuvre, il faut attirer par le « communisme Labiche » ces veaux de Français qui ne pensent qu’à l’argent. Par exemple, en leur distribuant les biens juifs, seul moyen d’éveiller une conscience raciste qui fait désespérément défaut. »[37]

3-2-3         Cette outrance n’est pas, à l’époque, si solitaire que les idolâtres de Céline veulent le faire croire. L’ampleur de la spoliation des biens juifs en témoigne[38]... Au contraire, le docteur Destouches est parfaitement bien intégré aux cercles collaborationnistes les plus « efficaces », au point que le 1er mars 1941, la section juive du SD (service de sécurité) allemand cite son nom parmi sept candidats crédibles au poste envié de directeur de l’« Office central juif » proposé par cette section de sinistre mémoire...[39] Un mois avant le retour de Pierre Laval au poste de Chef du gouvernement, en place de Darlan destitué le 16 novembre 1942, les Allemands obtiennent l’éviction de Xavier Vallat en tant que Commissaire aux affaires juives et son remplacement par l’escroc Louis Darquier (de Pellepoix) qui est choisi dans la liste où figure le nom de Céline[40]... L’excellent Pascal Ory a écrit, sur le fond de ce sujet, une page définitive : « Nous resterons dans le cadre que nous nous sommes imparti en nous contentant de relever tout ce qui fait de ce délire célinien un langage finalement tout à fait harmonisé au concert général de la collaboration, par-delà des excès de plume qui ne sont pas sensiblement différents (...) de ceux de n’importe lequel des collaborateurs du Cahier jaune ou du Pilori. L’extension des haines céliniennes en cercles concentriques à partir du juif n’épargne en fait aucun des adversaires du Reich, et il est trop rapide de dire que ces éructations (...) ne sont que les fruits d’un nihilisme incohérent. Boutades provocatrices, même le : « Moi, je veux qu’on fasse une alliance avec l’Allemagne, et tout de suite, et pas une petite... », des Beaux draps, ou le : « Au fond, il n’y a que le chancelier Hitler pour parler des Juifs », de la lettre à Constantini (L’Appel, 4 décembre 1941) ? Isolées de leur contexte, celui des Louis Thomas et des Darquier de Pellepoix, peut-être. Réinstallées dans la société de la France allemande, elles trouvent leur place, elles s’assignent un rôle, nullement marginal, nullement excentrique. Celui du chantre excessif mais excitant d’un combat chaque jour un peu plus « total et radical », pour reprendre la formule de Goebbels. La presse la plus musclée de la collaboration (...) ne s’y trompera pas, manifestant une sympathie joyeuse à l’évocation de cette littérature, qui n’est pas pour les estomacs délicats, dira Rebatet, pas plus que la puissance occupante, dont le Dr. Epting s’instaurera une fois de plus le porte-parole en disant à la veille de la Libération : « Céline nous est proche. » (La Chronique de Paris, avril 1944) ».

3-2-4      Jünger s’est souvenu longtemps, et avec dégoût, de sa rencontre avec Céline, le 7 décembre 1941, à l’Institut allemand de la rue Saint-Dominique (Paris), parce que l’écrivain lui parla de « l’usage à faire des baïonnettes, et du nettoyage maison par maison qui s’imposait »[41]. De même, il est bien connu que, tout le long de l’Occupation, le docteur Destouches ne cesse de s’exaspérer publiquement de « l’insuffisance de l’action d’« assainissement » » du régime de Pétain[42]. Ainsi, dans une lettre ouverte publiée le 9 avril 1942 par L’Appel, Céline déplore : « L’on me signifie assez bien en tout lieu que le national-socialisme n’est pas d’exportation, que les lois de Nuremberg pour races nordiques n’ont aucune raison d’être en France. (...) Le maréchal Pétain notre chef est-il raciste, Aryen ? » Question lourde de menace à peine voilée... Pour d’autres personnalités, Céline ne s’embarrasse pas d’un tel voile, quand il dénonce le mortel défaut d’aryannitude...

 

 

4-      Le délateur

 

4-1   Pendant l’Occupation, Céline s’est en effet livré à la pire des collaborations : la délation. « Pendant l’occupation de la France, rapporte Michel Bounan[43], Céline adresse une trentaine de lettres[44] aux journaux les plus chaleureusement collaborateurs. Il y proclame son admiration pour les SS allemands, pour la L. V. F. de Doriot et pour les lois racistes de Nuremberg. Il s’inquiète encore du nombre de Juifs en liberté, -cause des souffrances publiques de l’Occupation- et réclame l’épuration révolutionnaire de la « race française », rue par rue, immédiatement, au couteau de boucher. Il met lui-même la main à la pâte : il attire l’attention de la Gestapo sur certaines personnes qu’il soupçonne d’être juives et qu’il a pu connaître dans les milieux qu’il fréquente, médicaux, littéraires, lyriques : des médecins comme Rouquès ou Mackiewicz, des poètes comme Robert Desnos ou Jean Cocteau, des danseurs comme Serge Lifar ou la Pavlova, le directeur de la Bibliothèque Nationale ( !) Huysmans : tous en liberté ! encore en vie ! »

4-2 -1   Voici, au sujet de Desnos (arrêté le 22 février 1944 par la Gestapo, déporté, il meurt au camp de Terezin le 8 juin 1945), un texte hallucinant que Céline (Louis Destouches) impose (droit de réponse porté par l’huissier de justice Lucien Poré), le 4 mars 1941, au journal Aujourd’hui, pour lequel le poète-résistant écrivait régulièrement[45] : « (...) mais pourquoi M. Desnos ne hurle-t-il pas plutôt le cri de son cœur, celui dont il crève inhibé... « Mort à Céline et vivent les Juifs ! » M. Desnos mène, il me semble, campagne philoyoutre (et votre journal) inlassablement depuis juin. Le moment doit être venu de brandir enfin l’oriflamme. Tout est propice. Que s’engage-t-il, s’empêtre-t-il dans ce laborieux charabia ?... Mieux encore, que ne publie-t-il, M. Desnos, sa photo grandeur nature, face et profil, à la fin de tous ses articles ? La nature signe toutes ses oeuvres -« Desnos », cela ne veut rien dire... » Ces mots, en zone occupée, en mars 1941 !

4-2-2        La réponse de Desnos, publiée immédiatement par Aujourd’hui, est pleine d’ironie cinglante : « (...) Je crois utile cependant de souligner la théorie originale suivant laquelle un « critique littéraire » n’a qu’une alternative : ou crier « Mort à Céline » ou crier « Mort aux Juifs ». C’est là une formule curieuse et peu mathématique dont je tiens à laisser la responsabilité à M. Louis Destouches dit « Louis-Ferdinand Céline ». » Elle est signée : « Robert Desnos dit « Robert Desnos » ».

 

 

5-      Au service de Hitler

 

5-1            Dès 1938, Hanns-Erich Kaminski a établi que le Céline des Bagatelles était « au service de Hitler »[46]. Le propos n’est pas une simple figure de rhétorique ; il s’appuie sur une comparaison minutieuse des thèmes racistes -mais pas seulement- développés par l’écrivain avec ceux de la propagande conçue et diffusée par les services de Goebbels et le Stürmer de Streicher. Michel Bounan a parfaitement résumé la démonstration de Kaminski qui avait relevé, dans Bagatelles pour un massacres, les « attaques circonstancielles précises contre les pays sur lesquels l’Allemagne nazie a des visées expansionnistes, complaisances envers ceux que la diplomatie allemande s’efforce de ménager », ainsi que la « terminologie du racisme nazi »[47].

5-2            Sartre, en 1947, affirma que Céline était « payé » par les nazis. Aujourd’hui, Philippe Alméras[48] cite aussi cette sorte d’aveu de Céline : « Si demain Hitler me faisait des approches avec ses petites moustaches, je râlerais comme aujourd’hui sous les juifs. Mais si Hitler me disait : « Ferdinand ! c’est le grand partage ! On partage tout ! », il serait mon pote ! » (Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 83). Mais l’historien de la collaboration Pascal Ory pense que les « relations » de Céline avec le Weltdienst (« service mondial » de propagande dirigé par le nazi fanatique Alfred Rosenberg), certaines dès 1937, ne sont pas motivées par l’argent : « Céline est lui-même en contact avec le Weltdienst (document CDJC, Paris XCV - 47, 72, 80 à 83 et 98, archives Montandon). Relations de sympathie idéologique, nullement vénales, à n’en pas douter, mais qui le conduisent à écrire : « Moi, je veux qu’on fasse une alliance avec l’Allemagne, et tout de suite, et pas une petite... Union franco-allemande. Alliance franco-allemande. Armée franco-allemande... » (École des cadavres, Denoël, 1938, pp. 284 et 287) »[49]

 

6                - Banalité de Céline

Les sources : Winock, H131, 378...



[1] Robert 0. Paxton, La France Vichy, 1940-1944, Seuil, 1973 (éd. américaine originale : 1972), pp. 309 à 355. Henri Rousso, directeur de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS) n’adhère pas aux thèses de Paxton et de Zeev Sternhell, entre autres, qui inscrivent Vichy dans une histoire « française, très longtemps sous-estimée »... Pour comprendre les enjeux de ce débat : Henry Rousso, Vichy, L’Événement, la mémoire, l’histoire, Gallimard, Folio histoire inédit, 2001, pp. 453-480 : « L’historien, lieu de mémoire : Hommage à Robert Paxton ».

[2] George Steiner : « Dans ce siècle de l'inhumain, peut-être du mal absolu, un siècle de massacres qui n'en finissent pas, et de la diminution de l'homme, de la diminution du statut de l'homme, en tant que victime et bourreau, (...) dans un capitalisme de plus en plus brutal, la véritable écologie, c'est le hurlement de triomphe de l'argent : la planète est à vendre quasiment partout. » (« L’homme, invité de la vie », dans Gérard Rabinovitch (sous la dir. de), Éthique et environnement, La Documentation française, 1997, p. 19).

[3] La sociologie critique (dans la lignée de l’école de Francfort : Adorno, Horkheimer...) de l’art et du marché de l’art est une discipline particulièrement féconde. Citons seulement les travaux de Jean Beaudrillard, Paul Virilio, Pierre Bourdieu.

[4] Le Monde des livres daté 22 juin 2001, p. VIII. Les lettres de Céline vendues à Brest étaient adressées à un ami médecin de Quimper, le docteur Tuset.

[5] Le Monde daté du 17 mai 2001.

[6] Georges Charpak, avec Dominique Saudinos, La Vie à fil tendu, Odile Jacob, 1993. Son témoignage sur Dachau est consultable en ligne sur le site « pour la mémoire des résistants et déportés du bataillon FFI d’Eysses » : http://bteysses.free.fr/Temoignages/Charpak.htm

[7] Le Monde des poches daté du 8 juin 2001, p. XI.

[8] Je pense aux travaux de Pierre Vidal-Naquet, Pierre Ayçoberry, Enzo Traverso, Bernard Conte, Christian Terras, Didier Daeninckx, Gérard Panczer et à la thèse de Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Seuil, mars 2000.

[9] Enzo Traverso, « L'antisémitisme comme code culturel », dans Pour une critique de la barbarie moderne. Écrits sur l'histoire des Juifs et de l'antisémitisme, nouvelle édition revue et augmentée, éditions Page Deux, 1997.

[10] Philippe Alméras, Je suis le bouc. Céline et l’antisémitisme, Denoël, 2000, p. 161, et Gerhard Heller, Un Allemand à Paris à Paris, 1940-1944, avec le concours de Jean Grand, Seuil, 1981, p. 135 : « Gaston Gallimard était avant tout soucieux de la survie de sa maison d’édition ; pour atteindre ce but, il accepta la reprise de la NRF par Drieu et la publication de nombreux ouvrages de collaborateurs. »

[11] Marc Laudelout, dans Le Bulletin célinien, Bruxelles, 1984 : « Les pamphlets de Céline -à l’exception de Mea culpa- ne peuvent, comme on le sait, être réédités. Contrairement à l’opinion habituelle, l’interdiction n’émane pas d’une quelconque autorité légale. En réalité, c’est Lucie Almansor-Destouches, veuve de Céline et ayant droit en la matière, qui s’oppose de la façon la plus énergique à une réimpression des pamphlets, y compris sous la forme d’extraits. Ainsi a-t-elle intenté un procès à l’éditeur milanais Ugo Guanda qui a publié en traduction italienne Bagatelles pour un massacre, Mea culpa et Les beaux draps, ces deux derniers textes en un volume. En 1975, elle fit retrancher, par autorité de justice, les pages extraites des pamphlets reproduites par Philippe Ganier Raymond dans un essai anthologique intitulé Une certaine France (éd. Balland).

   Sur le plan juridique, elle exerce là un droit dont on ne pourrait sérieusement mettre en doute la légitimité. Sur le plan moral, il en va peut-être autrement. On sait qu’en 1952, lors de la réédition de ses œuvres chez Gallimard, Céline en avait volontairement exclu les pamphlets, Mea culpa inclus. D’aucuns ont cru trop rapidement y voir un reniement. En fait, l’écrivain n’a jamais renié ses pamphlets d’avant-guerre (Bagatelles... - 1937 ; École des cadavres - 1938), ni Les beaux draps publiés, eux, au début de l’Occupation (1941). Les entretiens qu’il accorda sur ce sujet aux journalistes, à la fin de sa vie, sont suffisamment explicites à cet égard : "Je ne renie rien du tout... je ne change pas d’opinion du tout... j’émets simplement un petit doute, mais il faudrait qu’on me prouve que je me suis trompé, et pas moi que j’ai raison" (Entretien avec Albert Zbinden, 1957). »

[12] Michel Bounan, L’Art de Céline et son temps, 3e éd. revue et augmentée, éd. Allia, 1998.

[13] Le 3 mai 1999, les Bagatelles étaient téléchargeables à partir de l’http://www.abbc.com/solus/index.html

[14] Pierre Milza, Fascisme français, Passé et présent, Champs Flammarion, 1991, p. 338, et Jacqueline Morand, Les Idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, Librairie générale de droit et de jurisprudence Pichon et Durand Auzias, 1972.

[15] Outre les ouvrages classiques de Jules Isaac et Léon Poliakov, voir Emmanuel Lévinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme (1934 !), éditions Payot & Rivages, 1997 ; Pierre Sorlin, L’Antisémitisme allemand, Flammarion, 1969 ; George Steiner, Martin Heidegger (1978), Albin Michel, 1981 ; George Steiner, « Une saison en enfer », in Dans le château de Barbe-Bleue... (1971), nouvelle éd.,  Gallimard, Folio, 1986 ; Victor Farias, Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987 ; Jean-François Lyotard, Heidegger et « les juifs », Galilée, 1988 ; Jean-Pierre Faye et Anne-Marie de Vilaine, La Déraison antisémite et son langage..., Actes Sud, 1993 ; Pierre-André Taguieff, La Couleur du sang. Doctrines racistes à la française, éditions Mille et une nuits, janvier 1998 ; P.-A. Taguieff (sous la dir. de), L’Antisémitisme de plume, 1940-1944, études et documents, Berg International éditeurs, 1999 ; Christian Delacampagne, Une histoire du racisme, Le Livre de Poche (inédit), 2000 ; Georges Nataf, Les Sources païennes de l’antisémitisme, Berg International éditeurs, 2001 ; Leo Strauss, « Sur le nihilisme allemand » (1941), dans Nihilisme et politique, Rivages & Payot, 2001 ; Arno Munster, « Heidegger nazi, la preuve par l’eugénisme », dans Libération daté des 9 et 10 juin 2001, pp. 30 et 31...

[16] Le Monde des poches daté du vendredi 8 juin 2001, p. XI.

[17] Pascal Ory, Les Collaborateurs, 1940-1945, Seuil, coll. Points, nouvelle éd., 1980, pp. 198 et 199.

[18] Stur n° 5, automne 1942, p. 70.

[19] Pascal Ory, Op. cit., p. 199.

[20] Dès ses origines antiques, l’antisémitisme chrétien est génétiquement lié à cette culture « païenne », comme vient de le démontrer définitivement Georges Nataf dans Les Sources païennes de l’antisémitisme, Berg International, 2001. A propos de cette « tradition » pagano-chrétienne, source majeure du nihilisme contemporain, et notamment allemand, lire aussi : Pierre Sorlin, L’Antisémitisme allemand, Flammarion, 1969 ; Roger-Pol Droit, Le Culte du néant, Les philosophes et le Bouddha, Seuil, 1997 ; Leo Strauss, Nihilisme et politique, Payot & Rivages, 2001 (qui réédite trois essais, dont la conférence « Sur le nihilisme allemand » prononcée en 1941) ; Pierre-Emmanuel Dauzat, Le Nihilisme chrétien, PUF, 2001.

[21] Georges Cadiou, L’Hermine et la croix gammée, Mango document, 2001. Cependant, malgré la dérive nazie de ses « nationalistes », la Bretagne fut haute terre de résistance : Charles Tillon, Les FTP, Témoignage pour servir à l’histoire de la Résistance, Julliard, 1962, pp. 373-396 : « La Bretagne insurgée... », Ch. Durandet, Les Maquis bretons, France-Empire, 1973, Christian Bougeard, Histoire de la Résistance en Bretagne, Les universels Gisserot, 1992, Michel Mazéas, Les Houles de la mer d’Iroise, Récits 1911-1993, éd. Maritimes et d’Outre-Mer, 2000.

[22] Postface à : Kaminski, Céline en chemise brune (1938), éd. Mille et une nuits, 1997, p. 79.

[23] Pascal Ory, Les Collaborateurs, 1940-1945, Seuil, coll. Points, nouvelle éd., 1980, p. 232.

[24] Robert O. Paxton cite Les beaux draps comme l’un des « deux romans les plus virulents publiés sous l’occupation », avec Les Décombres de Lucien Rebatet : La France Vichy, 1940-1944, Seuil, 1973, p. 32.

[25] Les beaux draps, Nouvelles éditions françaises, 1941, p. 44.

[26] Postface à : Kaminski, Céline en chemise brune (1938), éd. Mille et une nuits, 1997, p. 80.

[27] Michel Bounan, L’Art de Céline et son temps, 3e éd. revue et augmentée, éd. Allia, 1998, p. 64.

[28] Philippe Alméras, Je suis le bouc..., Denoël, 2000, p. 221.

[29] Philippe Alméras a définitivement démontré (Les Idées de Céline, Université de Paris VII, 1987, et Berg International, 1992 ; Céline entre haines et passion, Robert Laffont, 1994 ; Céline : Lettres des années noires, Berg International, 1994 ; Je suis le bouc..., Denoël, 2000) combien le racisme de Céline imprègne déjà ses premiers livres, y compris le Voyage au bout de la nuit, et s’enracine dans l’enfance (Affaire Dreyfus...) de l’écrivain, mais aussi dans une « certaine culture française », plus massive qu’on ne veut toujours bien le dire. Dès 1933, Céline dénonce, dans L’Église, la S. D. N. menée par les Juifs (Judenzweck et Mosaïc), ce qui motive un article de Ramon Fernandez (Marianne, 11 octobre 1933) qui a remarqué tout de suite la communauté de vue de Céline avec l’Action française et... Hitler. Sur la « banalité » de l’antisémitisme de Céline, dans la France de la première moitié du XXe siècle : Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme, fascisme en France, Seuil 1990, pp. 374-392.

[30] Sur l’ensemble de cette question, la meilleure recherche a été menée par Annick Duraffour : « Céline, un antijuif fanatique », dans L’Antisémitisme de plume, 1940-1944, études et documents, sous la dir. de Pierre-André Taguieff, Berg International, 1999, pp. 147 à 203. Tout y est recensé, mis en perspective, analysé, démontré... Et cela donne, quelque soit la connaissance préalable que l’on a du sujet, la nausée !

[31] Philippe Burrin, La France à l’heure allemande, 1940-1944, Seuil, 1995, p. 63.

[32] Bruno Halioua, Blouses blanches, étoiles jaunes, Liana Levi, 2000

[33] Pierre-André Taguieff, La Couleur du sang ; Doctrines racistes à la française, Mille et une nuits, 1998

[34] Philippe Burrin, Op. cit., p. 359, et François Gibault, Céline, 1932-1944, Délires et persécutions, Mercure de France, 1985, t. 1, p. 245. Pierre-André Taguieff a parfaitement exposé l’inspiration médicale, eugénique, chirurgicale, pasteurienne du racisme éliminationiste de Céline : « L’antisémitisme à l’époque de Vichy », dans L’Antisémitisme de plume, 1940-1944, études et documents, ouv. coll., Berg International éditeurs, 1999, pp. 138 à 143. Cette veine pseudo-scientifique devait l’essentiel aux thèse « raciologiques » d’un Georges Vacher de Lapouge et surtout de George Montandon (ce dernier a été particulièrement étudié par Marc Knobel).

[35] Pascal Ory, Les Collaborateurs, 1940-1945, Seuil, coll. Points, nouvelle éd., 1980, p. 157.

[36] Lettres à Marie Canavaggia, Du Lérôt éd., 1995. Citée par Ph. Alméras, dans Je suis le bouc..., Denoël, 2000, pp. 201 et 202.

[37] Philippe Burrin, La France à l’heure allemande, 1940-1944, Seuil, 1995, p. 427.

[38] C’est à partir de 1995 seulement que la question de la spoliation des biens juifs et de sa réparation a été posée par des organisations juives aux États européens (Suisse, France, Allemagne, Autriche, Suède…), à leurs musées, banques, compagnies d’assurances, industriels… En France, les parutions (1995) des livres de Lynn Nicholas (Le Pillage de l’Europe, Seuil) et de Hector Feliciano (Le Musée disparu, éditions Austral) ont amené le Premier ministre Alain Juppé à confier à Jean Mattéoli, président du Conseil économique et social, la présidence d’une mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France. Pour l’instant, la mission a publié une dizaine de documents, dont un considérable Rapport d’étape (Documentation française, janvier 1999) et, enfin, le Rapport général définitif (17 avril 2000 ; lire plus loin). Toutes les « études sectorielles » de la Mission Mattéoli sont consultables sur le site Internet de la Documentation française : http://www.ladocfrancaise.gouv.fr : Aryanisation économiques et restitutions ; La spoliation financière ; Le pillage des appartements et son indemnisation ; Les biens des internés des camps de Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande ; La spoliation dans les camps de province ; Le pillage de l’art... ; La Sacem et les droits des auteurs compositeurs juifs sous l’Occupation. Lire aussi la remarquable description du processus de spoliation, dont la déportation est le prolongement fatal, dans la somme de Renée Poznanski, Être juif en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Hachette, 1994, pp.76 à 83.

[39] Pascal Ory, Les Collaborateurs, 1940-1945, Seuil, coll. Points, nouvelle éd., 1980, p. 155.

[40] Paul Webster, Le Crime de Pétain, éd. du Félin, nouvelle éd., 2001, p. 141.

[41] Philippe Alméras, Je suis le bouc..., Denoël, 2000, p. 204, et surtout Ernst Jünger, Journal, tome I, 1941-1943, Julliard, 1951, pp. 94 et 95 :  « Il (Céline) dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n’exterminions pas les Juifs - il est stupéfait que quelqu’un disposant d’une baïonnette n’en fasse pas un usage illimité. « Si les Bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s’y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population, quartier par quartier, maison par maison. » ». Le fanatisme de Céline était tel qu’il dégoûta d’autres officiers allemands de la Propaganda, comme en témoigne Gerhard Heller, Un Allemand à Paris, 1940-1944, Seuil, 1981, pp. 152-153.

[42] Alméras, op. cit.

[43] Michel Bounan, L’Art de Céline et son temps, 3e éd. revue et augmentée, éd. Allia, 1998, pp. 57 et 58.

[44] La première est publiée dans La Gerbe du 13 février 1941. Pascal Ory (Op. cit., p. 233) note, à propos de l’usage célinien de la lettre ouverte : « Lettre à la rédaction d’un périodique, ou plutôt nommément à l’un de ses animateurs, destinée de toute évidence à être reproduite, ce que s’empressent de faire à chaque fois les destinataires, lui réservant la première page, les caractères gras, les encadrés, le fac-similé partiel, sans jamais aucune protestation de l’intéressé. Et les destinataires ne sont pas non plus parmi les plus modérés du monde parisien : à côté de Germinal ou de la Révolution nationale, l’Appel de Constantini, autre frénétique, l’Émancipation nationale de Doriot (...), Je suis partout, Au pilori... »

[45] Cahiers Céline 7, Céline et l’actualité, 1933-1961, textes réunis et présentés par Jean-Pierre Dauphin et Pascal Fouché, Gallimard, 1986, p. 114.

[46] Céline en chemise brune, éd. Mille et une nuits, 1997, pp. 27 à 34.

[47] Michel Bounan, L’Art de Céline et son temps, 3e éd. revue et augmentée, éd. Allia, 1998, pp. 53 et suivantes.

[48] Ph. Alméras, Je suis le bouc. Céline et l’antisémitisme, Denoël, 2000, p. 194.

[49] Pascal Ory, Les Collaborateurs, 1940-1945,  Seuil, nouvelle éd., coll. Points, 1980, p. 25.