Une étoile de David en fil de fer barbelé dans Okapi

Dernière heure (OKAPI) :
a/ Le 3 juillet 2000, le président de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme), Patrick Gaubert, adressait une lettre (non personnelle) à Alain Cordier, président du Directoire de Bayard Presse. Nous avons obtenu une copie de ce courrier dont voici les termes:
« Monsieur le Président,
On vient de me saisir d’un dossier déjà ancien, concernant la parution dans le journal Okapi, destiné aux enfants, d’une publicité intitulée « Les CD de ton été ». L’un des musiciens porte clairement en tatouage une étoile de David en fil de fer barbelé avec, en regard, une figure de Satan.
J’ai eu connaissance de votre lettre à monsieur Marc Knobel (du Centre Simon-Wiesenthal, qui avait réagi auprès d'Alain Cordier, début juillet 1999...) du 4 octobre 1999 exposant vos convictions personnelles.
Elles ne sont pas en cause.
Simplement, une publication destinée à la jeunesse, diffuse sous la forme d’une publicité commerciale, le symbole du martyr du peuple juif, sans commentaire, sans lisibilité et sans aucune nécessité.
Vous relevez « le caractère pour le moins maladroit de la photographie » en cause.
Nous ne sommes malheureusement pas dans l’ordre de la bienséance sociale mais dans un registre bien différent, auquel vous devriez être particulièrement sensible, qui est celui du sacré. Il est des souffrances qu’on n’approche point sans trembler.
Vous voudrez bien me faire savoir, en raison même des engagements que vous dîtes être les vôtres, les mesures précises que vous entendez prendre pour éviter la reproduction de la photo litigieuse mais aussi pour faire passer auprès de vos lecteurs une mise au point non ambiguë.
Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’assurance de ma considération. »

Note de la CGT : la requalification (sans doute involontaire) de Patrick Gaubert du soi-disant article (journalistique) d'Okapi en "publicité commerciale" est révélatrice du lien essentiel qu'il y a entre marchandisation de l'information et dérapage déontologique et moral d'une certaine presse... Ce que nous ne cessons de dénoncer.

b/ Dans son édition du 29 juin, l’hebdomadaire Actualité juive accorde son quart de page « O.K. » au mensuel Géo, pour sa couverture et son dossier de juin consacrés à Israël, mais décerne la mention « K.O. » à Bayard Presse, pour sa persévérance à couvrir l’erreur éditoriale d’Okapi.

c/ Sous le titre "Quand l'erreur devient faute", la déclaration du comité national du Snj-CGT éditée ici en point 1 a été publiée intégralement en page 2 du n° 75 (juin 2000) du journal Ras l'front. A lire aussi, dans cette livraison, un dossier sur : "L'Internet objet de convoitise de l'extrême droite, le tour des sites fachos. Internet, un outil pour lutter (...) Pour une analyse citoyenne de l'Internet."


Dans cette "page", lire aussi :
1 - Okapi : déclaration du Comité national du Snj-CGT (12 mai 2000)
2 - Dérapage à OKAPI, une affaire toujours en cours (novembre 1999)
3 - Dérapage incontrôlé à OKAPI (octobre 1999)

1/ La CGT

Montreuil, le 12 mai 2000

Une étoile de David en fil de fer barbelé associée à la figure de Satan, dans les pages d’Okapi

Le groupe catholique Bayard Presse n’y voit rien à corriger !


Réuni ce jour en Comité national, le Snj-CGT constate que la rédaction en chef du magazine Okapi, une publication destinée aux jeunes de 10 à 15 ans, et la direction du groupe Bayard Presse, qui édite ce bimensuel, n’ont toujours pas réparé l’erreur scandaleuse qu’elles ont commise et laissé commettre en juin 1999.


Notre organisation syndicale rend public, aujourd’hui, sa condamnation de la publication d’une photo et d’un texte en page13 du n° du 26 juin 1999 d’Okapi, sous le titre de rubrique " Les CD de ton été ".

En effet, on y voit très nettement une étoile de David en fil de fer barbelé tatouée, en regard d’une figure de Satan, sur le corps d’un chanteur d’un groupe de Metal. Et le texte qui est lié à cette photo ironise sur le fait que le disque CD vanté " commence par un bruit de bottes… "


Toute personne sensée voit immédiatement dans cette page l’injure faite au judaïsme et aux millions de victimes de l’antisémitisme.


Pour avoir demandé immédiatement, de manière confraternelle, une correction de cette erreur, le représentant syndical de la CGT au Comité d’entreprise de Bayard Presse a été l’objet d’une grave tentative d’intimidation de la part de la Direction des ressources humaines (DRH) de ce groupe dont l’histoire particulière (entre autres lors de l’affaire Dreyfus et sous l’Occupation) nécessiterait pourtant une attitude irréprochable devant de telles dérives éditoriales.


Depuis près d’un an, la section CGT, les délégués syndicaux et le Comité d’entreprise de Bayard Presse, ainsi que le Centre Simon-Wiesenthal ont essayé en vain de faire revenir la direction du groupe de presse catholique à une attitude responsable. Notre secrétaire général a même rencontré longuement, à ce propos, le président du Directoire de Bayard Presse, M. Alain Cordier, le 28 janvier 2000, et il a eu alors l’assurance que l’erreur d’Okapi serait réparée au plus tôt.

Aujourd’hui, force est de constater qu’il a été trompé, et que l’erreur est devenue une faute !


Le Snj-CGT affirme que Bayard-Presse est visiblement prêt à sacrifier la déontologie et l’éthique les plus fondamentales à la marchandisation de l’information. Or nous savons jusqu’où la subordination de l’humanité à la marchandise peut conduire.

Il n’est de vrai journalisme sans mémoire. La faute d’Okapi que nous dénonçons propage une effrayante banalisation du racisme.


Nous tenons le dossier complet de cette affaire à la disposition de tous les journalistes et des organisations antiracistes qui souhaitent le consulter.


Copies à :


Centre Simon-Wiesenthal : 64, ave Marceau, 75008 Paris, tel. 01 47 23 76 37, fax 01 47 20 84 01.


Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) : 42, rue du Louvre, 75001 Paris, tel. 01 45 08 08 08.


Ligue des droits de l’homme (LDH) : 27, rue Jean-Dolent, 75014 Paris, tel. 01 44 08 87 29, fax 01 45 35 23 20.


Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) : 43, bd Magenta, 75010 Paris, tel. 01 53 38 99 99, fax 01 40 40 90 98.


Ras l’Front : BP 87, 75561 Paris Cedex 12.


SOS Racisme : 28, rue des Petites-Ecuries, 75010 Paris, tel. 01 53 24 67 67.


Motion communiquée à la presse.

2/ Novembre 1999

La CGT
demande toujours la réparation
de l’erreur d’Okapi


Bientôt six mois après le fait, le rédacteur en chef d’Okapi et son directeur de publication n’ont toujours pas fait le moindre geste éditorial pour réparer la parution, dans ce magazine pour les enfants et adolescents de 10 à 15 ans, de l’image d’une étoile de David en fil de fer barbelé tatouée en regard d’une figure de Satan, ainsi que d’un texte, lié à cette photo, ironisant sur « un bruit de bottes… »
Nous considérons que cette persévérance dans le mépris de la déontologie minimale du journalisme, et de l’éthique humaniste en général, est chaque jour qui passe un peu plus scandaleuse. Lors du Comité d’entreprise du 15 novembre dernier (lire au verso la motion du CE), la CGT a fait une déclaration, pour répondre à la lettre d’Alain Cordier, président du Directoire, datée du 9 novembre, à l’ensemble des salariés de Bayard Presse. La CGT a décidé de vous communiquer la substance de cette déclaration.

1 – Les élus, délégués et représentants syndicaux de Bayard n’ont pas vu qu’Alain Cordier se soit, comme il l’affirme pourtant, « déjà exprimé au sujet de l’article incriminé (Okapi du 26 juin 1999, page 13), dès le mois de juillet et ce après avoir entendu les uns et les autres ». C’est à la demande d’Antoine Peillon, suite aux intimidations menées à son encontre par M. Ghislain Lafont, DRH de Bayard, fin septembre, que notre représentant a obtenu un rendez-vous le 5 octobre auprès d’Alain Cordier. Et il a fallu un courrier des délégués syndicaux (CGT, CFDT, CGT-FO et SNJ) au président du Directoire, daté du 27 octobre, pour que ceux-ci soient reçus le 25 novembre.

2 – La CGT, a écrit, dans sa lettre ouverte du 28 octobre, que la rédaction d’Okapi n’avait toujours pas « fait, par elle-même, la moindre correction de cette scandaleuse erreur éditoriale ». Il est des sujets à propos desquels les mots doivent garder leur exacte mesure.
La CGT dément donc catégoriquement avoir fait « peser le soupçon » et avoir exercé, comme l’en accusent implicitement la lettre d’Alain Cordier et le tract de l’équipe d’Okapi, la moindre « censure » sur le travail de la rédaction d’Okapi, ni avoir « laissé croire que le Directoire puisse tolérer qu’une quelconque attaque antisémite figure dans l’une de nos offres éditoriales »… Elle remarque que cette exagération risque d’encourager des interprétations que notre organisation se refuse à faire, parce qu’elles ne relèvent pas du syndicalisme.

3 – Nous considérons que le courrier d’Alain Cordier, en confondant étrangement le problème de l’erreur éditoriale d’Okapi avec la question de la « politique sociale de l’entreprise », et en prétendant nous dicter ce que peuvent être « les voies normales de l’expression syndicale », met en cause notre organisation et l’exercice légitime du droit syndical. En conséquence, nous avons décidé de nous tourner vers l’instance nationale de notre syndicat et de l’informer sur l’ensemble du dossier. Le secrétaire général du SNJ-CGT va donc intervenir officiellement auprès d’Alain Cordier, pour soutenir notre protestation et notre demande.


Motion du Comité d’entreprise (CE)
votée le 15 novembre 1999
par tous les élus CGT, FO, CFDT et une élue SNJ :


"Confrontés aux différentes lettres ouvertes concernant une information parue en juin 99 dans Okapi et aux réactions qu’elles ont générées, notamment une prise de position de la direction de l’entreprise,

les élus du CE considèrent, après étude des faits, que la parution dans Okapi d’une photo prêtant à confusion, illustrant une opinion favorable sur un groupe « metal » dont rien ne permettait de comprendre en quoi il différait des autres groupes évoluant sous cette appellation, était bien de nature, s’adressant de surcroît à des jeunes, à provoquer interrogations, indignation, voire scandale chez les personnes informées des motivations de la grande majorité des groupes incriminés. Une mise en perspective de l’information aurait évité tout problème.

Les élus du CE relèvent que, de ce fait, la démarche personnelle d’Antoine Peillon auprès des responsables de la rédaction et de la direction de la publication était légitime et naturelle, et ne remettait en cause ni la qualité, ni l’honnêteté de toute l’équipe d’Okapi, que les élus ne contestent pas non plus.

Les élus du CE ne comprennent donc pas le refus écrit transmis par la DRH de discuter du fond du problème et sa volonté de se contenter de contester la démarche entreprise par Antoine Peillon. Ce refus d’examiner le fond du problème, réitéré par Alain Cordier aujourd’hui, devant le CE, ne peut que légitimer par avance toutes les interprétations.

Les élus du CE ne peuvent se satisfaire de ce refus qu’ils estiment illégitime et de nature à infirmer la volonté de transparence jusqu’ici affirmée par la direction. Ils seront amenés à en tirer les conséquences, le moment venu.

Les élus du CE considèrent donc que les responsables de la rédaction d’Okapi et de l’entreprise portent l’entière responsabilité de la situation de conflit actuelle et de ses éventuels développements ultérieurs.

Les élus du CE attendent de la direction qu’elle leur fasse savoir ce qu’elle compte faire pour lever au plus tôt l’ambiguïté qu’a pu faire naître chez les jeunes lecteurs la parution concernée.

Les élus du CE attendent donc de la direction qu’elle réaffirme le droit pour tout élu, individuellement ou collectivement, de faire connaître ses interrogations face à une situation qui lui semble contestable, ou dans le cas contraire qu’elle explicite les raisons pour lesquelles elle dénie à un représentant du personnel ce que personne ne contesterait à tout lecteur ou parent de lecteur s’interrogeant devant un cas semblable."

3/ OKAPI

Lettre ouverte de la CGT à Alain Cordier
à propos d’un dérapage incontrôlé
dans les pages d’Okapi


Le 28 octobre 1999


Monsieur le Président,


C’est vers le Directeur de la publication d’OKAPI que nous nous tournons pour vous dire que nous avons été, et sommes toujours, profondément choqués par la photo et le texte publiés en page 13 du n° daté du 26 juin 1999 de ce magazine pour les jeunes adolescents, sous le titre « Biohazard : metal explosif ».


En effet, on voit très nettement sur l’image une étoile de David en fil de fer barbelé tatouée en regard d’une figure de Satan. Et le texte qui est lié à cette photo révoltante ironise sur le fait que le CD vanté « commence par un bruit de bottes… » Aucune personne sensée ne peut ne pas voir dans cette page l’injure faite à la mémoire des millions de victimes de l’antisémitisme (pas seulement nazi), celui-ci étant fondamentalement lié, vous le savez, au thème anti-judaïque de la « Synagogue de Satan »*. Nous n’avons pas remarqué que la rédaction d’OKAPI ait fait, par elle-même, la moindre correction de cette scandaleuse erreur éditoriale.


C’est aussi vers le Président du Directoire de Bayard Presse que nous nous tournons, pour faire appel à sa mémoire et à sa conscience. Notre groupe, du fait même de son histoire particulière** et surtout de son identité***, ne peut se permettre la moindre faute quant au respect absolu du judaïsme et des valeurs humanistes que nous partageons avec cette religion.


Par ailleurs, nous avons toujours soutenu la démarche responsable d’Antoine Peillon auprès de Jean-Jacques Fresko (rédacteur en chef d’OKAPI), le 2 juillet dernier. Nous connaissons la tentative d’intimidation menée, en septembre, par M. Ghislain Lafont, DRH de Bayard Presse, à l’encontre de notre camarade, sous le prétexte de cette action pourtant parfaitement légitime. C’est, pour nous, un motif supplémentaire de protestation : il est du devoir (pas seulement du droit) de tout représentant syndical, et même de tout salarié, de veiller aux intérêts moraux de notre entreprise, surtout quand ils sont si gravement bafoués.

Espérant une action appropriée de votre part, pour faire réparer une erreur qui ne doit plus jamais se reproduire, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de notre considération.


La section CGT de Bayard Presse

 

* Cf., entre autres :

- Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1956 ;
- Jules Isaac, L’Enseignement du mépris, Fasquelle, 1962 ;
- Jacques Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval, Arthaud, 1964 ;
- Norman Cohn, Histoire d’un mythe ; La « conspiration » juive et les protocoles des sages de Sion, Gallimard, 1967 ;
- Pierre Sorlin, L’Antisémitisme allemand, Flammarion, 1969 ;
- Jean Delumeau, La Peur en Occident, Librairie Arthème Fayard, 1978 ;
- Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, I, L’âge de la foi, Calmann-Lévy, 1981 ;
- Marcel Simon, "Verus Israel". Etude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’Empire romain (135-425), De Boccard, 1983 ;
- Jacques Ellul, Ce Dieu injuste, Arléa, 1991…


** Entre autres :

- Patrice Boussel, L’Affaire Dreyfus et la presse, Armand Colin, 1960 ;
- Pierre Sorlin, La Croix et les Juifs, thèse, Grasset, 1967.


*** Bayard souscrit-il à la « repentance » de l’Eglise ?

A ce propos , lire :

- Le repentir. Déclaration de l’Eglise de France. 30 septembre 1997, Desclée de Brouwer, 1997 ;
- Jean-Paul II et la commission pour les relations avec le judaïsme, Nous nous souvenons. Une réflexion sur la Shoah, avec une présentation du père Dujardin, Bayard Editions (Centurion)/ Editions du Cerf, 1998 ;
- Jean-Marie Lustiger, « Singularité de la Shoah », dans Etudes, janvier 1998, pp. 73 à 79 ;
- « Le document sur la Shoah : commentaire du cardinal Cassidy », dans La documentation catholique, n° 2185, 5 juillet 1998, pp. 630 à 636 ;
- Raphaël Draï, Lettre au Pape sur le pardon au peuple juif, L’Archipel, 1998.