Les gamins palestiniens qui lancent des pierres ont la culture de la rue et celle du martyr.
Les chebab à qui-meurt-gagne
La seconde Intifada, au contraire de la première, est le fait de jeunes issus des couches les plus défavorisées de la société palestinien-ne, des camps de réfugiés.

Par JEAN-PIERRE PERRIN

Le vendredi 8 décembre 2000

Retour Quotidien - Accueil

Les autres jours
Lundi - Mardi - Mercredi
Jeudi - Vendredi - Samedi


 

 
L’Intifada en mots

Chebab
le pluriel de chaab, un «jeune» en arabe. Peut désigner tout jeune Palestinien qui n’est pas marié.

Bassel
l’«oignon». Utilisé systématiquement par les jeunes Palestiniens pour se protéger des gaz lacrymogènes.

Intifada
«soulèvement». La première a duré de 1987 à 1991-1992.

Intifada al-Aqsa
nom de l’actuelle Intifada, en référence à Al-Masjid al-Aqsa («la mosquée très éloignée») à Jérusalem. Si elle n’est pas citée par le Coran, elle a reçu le nom qui désigne le voyage nocturne mystérieux de Mahomet.

Issaaf
«ambulance, ambulance». Un cri quasiment permanent sur les lieux d’affrontements.

Hadjar
la «pierre». L’arme principale des chebab.

Maqla
la «fronde». Sert à lancer les pierres et les bouteilles incendiaires.

Tanzim
l’«Organisation», en arabe. Désigne l’aile paramilitaire du Fatah.

Lire aussi le dossier
Israël - Palestine : l'embrasement


 

Ramallah, Naplouse, Bethléem envoyé spécial

Comme presque tous les gamins du monde, les jeunes Palestiniens sont gavés de télévision. Plus exactement de télévision palestinienne, ce qui n'est pas la même chose. Cette télévision, on la voit et on l'entend sans cesse, partout. Dans les ministères, dans les bureaux de la sécurité, chez les chefs de l'Intifada. Elle ronfle, ronronne ou hurle, mais diffuse sans arrêt les mêmes images, boucle mortifère et morbide, comme si elle avait passé un pacte avec un dieu des enfers. Car, si on la regarde un moment, on voit d'abord de jeunes Palestiniens qui courent dans les rues, qui courent à perdre haleine, tantôt pour lancer des pierres, tantôt pour fuir des soldats israéliens. Sans transition, on passe à d'autres séquences, terribles celles-ci, des images d'enterrements, de mourants, d'agonisants, avec de gros plans pour détailler les visages saisis dans leur douleur et les blessures dans leur gravité. Après, les caméras s'attardent sur les visages des mères et des sœurs. Litanies, pleurs, cris, transes. Et l'on revient aux jeunes Palestiniens qui courent. Les chebab approvisionnent la télévision de leurs images, lesquelles nourrissent à leur tour leur colère.

Majdi, 13 ans: libérer la Palestine

C'est notamment à cause de cette télévision que Majdi est aujourd'hui à la sortie nord de Ramallah. Il y vient chaque jour après l'école. «Parce que j'ai vu les soldats israéliens tirer sur les chebab. Je suis venu ici pour riposter.» Ici, c'est l'entre-deux-mondes. Un territoire où l'on est entre la vie et la mort. D'un côté, la ville palestinienne. De l'autre, les soldats israéliens qui protègent leur quartier général de Cisjordanie et un bouquet de colonies. Au milieu, il y a cet espace flou, ingouverné ou plutôt gouverné par la haine et la colère. Il se compose d'un petit bout d'avenue, au goudron brûlé et rebrûlé par les incendies de voitures, de quelques bâtiments et de terrains vagues. C'est sur ce morceau d'avenue que les chebab palestiniens viennent défier les combattants de Tsahal à coups de pierres et de bouteilles incendiaires. Des centaines d'entre eux y sont déjà tombés, blessés ou morts, fauchés par une balle en caoutchouc ou réelle. Majdi n'a que 13 ans. On lui en donne moins en le voyant parce qu'il est tout frêle, plus en l'écoutant à cause de sa voix rocailleuse. Majdi jette lui aussi des pierres «à l'occupant sioniste», geste à la fois tragique et dérisoire, qui n'a quasiment aucune chance d'atteindre le soldat israélien à l'abri dans son véhicule blindé. Pourquoi? «Parce que je veux libérer la Palestine, Jérusalem et tout ce que les juifs nous ont pris. Et puis je veux que tout ça s'arrête», répond-il simplement en montrant l'avenue empoisonnée par un brouillard de gaz lacrymogènes et de pneus enflammés, traversée sans cesse par des ambulances aux sirènes folles, dont les hurlements impriment longtemps les mémoires.

Chaque jour, Majdi a donc hâte que les cours se terminent pour pouvoir aller lancer des pierres. Mais il préférerait passer davantage de temps à l'école. Pour une seule raison: «Je voudrais devenir médecin et soigner tous ceux qui sont blessés ici.»

«Ça fait partie de la vie normale»

Pour les chebab, l'Intifada est plus qu'une référence, une valeur. C'est à la fois une bataille et un jeu, une activité quotidienne et un absolu, et elle les habite complètement. «Jeter des pierres, ça fait partie de la vie normale. C'est comme aller au travail», raconte Baha, 25 ans, un technicien qui s'occupe aussi d'un café Internet à Ramallah et l'un des rares chebab à avoir fait quelques études. Bilal, 14 ans, un peu chétif lui aussi par rapport à son âge, intercale très bien cette révolte dans sa vie: «Je viens lancer des pierres en sortant de l'école. Après, je rentre faire mes devoirs.» Pendant combien de temps est-il prêt à risquer sa vie? «Je veux que l'Intifada continue jusqu'à ce que nous ayons libéré Al-Qods («Jérusalem», en arabe) et toutes nos terres.»

L'actuel soulèvement est d'autant plus un absolu qu'il est sacralisé par le combat pour Jérusalem. Ce n'est pas sans raison que l'actuelle Intifada s'appelle Intifada al-Aqsa (le principal lieu saint musulman de la vieille ville, situé sur l'esplanade des Mosquées). Pour les chebab, la mosquée Al-Aqsa est leur bien le plus précieux. Et, le 28 septembre, lorsque Ariel Sharon, le chef de la droite israélienne, s'est rendu sur l'esplanade du Temple, sa visite a été ressentie comme une profanation. «Le problème des Israéliens, c'est qu'ils ont peur pour leur vie. Mais, nous, on aime autant Al-Aqsa que les Israéliens aiment la vie», dit à Naplouse une jeune fille de 22 ans.

A Naplouse, à la sortie de la ville, il y a aussi un entre-deux-mondes où les chebab viennent jouer à la vie et à la mort. Ce matin-là, quasiment à chaque fois qu'un soldat israélien tire, un gamin tombe. Les jeunes Palestiniens répondent par des cailloux et des injures. Et c'est en entendant ces insultes - souvent explicitement sexuelles et qui s'adressent aux mères et aux sœurs des militaires israéliens - que l'on sait tout de suite à quel milieu appartiennent les chebab. Pour une très grande majorité d'entre eux, ils viennent des camps de réfugiés et des milieux les plus défavorisés de la société palestinienne. Comme Nabil, 20 ans, qui a abandonné l'école et tout espoir d'une vie meilleure. Il dit simplement: «Je me bats pour défendre le peu de dignité qu'il me reste. La dignité d'abord, la terre ensuite et moi-même. J'espère que les affrontements vont s'aggraver. Il ne faut surtout pas arrêter l'Intifada. Si on l'arrête, ceux qui sont morts seraient morts pour rien.» Majdi el-Malki, professeur à l'université de Bir Zeit et chercheur à l'Institut palestinien de recherches en économie politique, souligne combien cette Intifada est différente de la précédente. «La première était plus populaire. Des Palestiniens de tous les âges, de tous les milieux, de tous les partis y participaient. Aujourd'hui, les lanceurs de pierres appartiennent aux couches les plus défavorisées. S'ils sont dans la rue, c'est parce qu'ils sont habitués à y vivre pour des raisons démographiques, parce que les familles sont trop nombreuses et qu'ils n'ont pas de place à la maison.» «C'est vrai, renchérit Anouk Rivière, une jeune sociologue française qui étudie le comportement des jeunes Palestiniens, la première Intifada connaissait une participation massive. La petite comme la moyenne bourgeoisie y était active. Ce n'est plus le cas. Le lanceur de pierres d'aujourd'hui est totalement désespéré. Il a l'impression d'être au fond d'une impasse et ne voit aucune autre possibilité d'action politique.» Des chebab, cette chercheuse en fait le portrait suivant: entre 14 et 28 ans, pas mariés et pas de travail ou alors des petits boulots en Israël. Ils viennent de familles très nombreuses et ont arrêté tôt l'école. C'est ce qui explique aussi pourquoi la rue est leur milieu naturel. Chez eux, le rôle des bandes, voire des gangs, est fondamental. Cela n'empêche pas un certain encadrement de la part du Fatah, en particulier du Maktab al-Chebiba, son organisation de jeunesse, et des hommes du Tanzim, sa branche armée.

1 000 dollars par enfant tué

Les chebab vivent également dans une ambiance totalement mortifère. Leur seule culture est celle du jihad et du martyre. Tous, quel que soit leur âge, avouent ne pas craindre la mort et prétendent n'avoir jamais peur face aux soldats israéliens. On le voit dans les manifestations: plus les morts ont été nombreux, plus la participation le lendemain sera importante. «Ceux qui lancent des pierres ne peuvent pas craindre les balles. Et puis, le jour du jugement dernier, Dieu nous récompensera», raconte tout simplement Nabil. Anouk Rivière explique ainsi leur goût du sacrifice: «Ils font de leur corps un sanctuaire religieux, un espace sacré qui leur permet de se sentir invulnérable et de s'inscrire dans l'intemporalité de la victoire. Actuellement, ils n'arrêtent pas de perdre, mais l'image du martyre est une image victorieuse. Et elle leur permet de s'insérer dans l'intemporalité religieuse, qui est beaucoup plus longue.» La sociologue met aussi en parallèle le chiffre des suicides, qui, depuis 1996, a doublé chez les jeunes Palestiniens.

La principale référence des chebab est le Hezbollah, un mouvement libanais qui a beaucoup prôné les opérations-suicides et a libéré le sud du Liban. En général, ils aiment aussi le Hamas et le Jihad islamique, parce qu'«ils ont sauvé l'honneur des Palestiniens» en refusant les accords d'Olso. Et, quand on demande à Nabil quels sont ses chanteurs préférés, il cite uniquement le nom de Julia Boutros, curieusement une interprète chrétienne libanaise mais qui a célébré dans ses textes la résistance à l'occupation israélienne du sud du Liban. Sont-ils prêts toutefois à troquer leurs pierres contre des armes à feu? Tous répondent oui, sans que l'on sache s'ils disent vrai. Baha, qui s'occupe du café Internet, est plus sincère: «Dans notre tête, il nous semble qu'on est prêt. En fait, on ne sait pas.»

A Ramallah, à Bethléem ou à Naplouse, les chebab ne sont parfois pas plus d'une quarantaine à défier les soldats israéliens. On se dit que les parents pourraient intervenir et mettre facilement fin à l'hécatombe. «Non, on ne peut pas leur demander de rentrer à la maison. Dans leur regard, on se sentirait tout petit. Mon frère a 12 ans, quand ma mère ferme la porte à clé, il sort par la fenêtre pour rejoindre l'Intifada», assure Rana, une jeune Palestinienne membre du Fatah. Dans ce soulèvement, les mères palestiniennes jouent aussi un rôle, terrible, celui de se féliciter de la mort de leurs enfants devant les caméras. «Elles admettent que certains de leurs fils vont mourir au combat et souhaitent donc avoir beaucoup de garçons. Si vous leur parlez de programme familial, elles s'en offusquent et disent qu'elles doivent donner naissance à davantage d'enfants pour que l'Intifada continue», reconnaît Aitemad Mouhanna, responsable des programmes de planning familial pour une ONG basée à Gaza. Anouk Rivière ajoute: «En réalité, elles ne peuvent pas exprimer leurs sentiments de mère à cause de la pression sociale. Elles n'ont pas la liberté de dire ce qu'elles éprouvent. Et puis, avoir un chahid («martyr»), c'est valorisant et honorifique pour la famille, sans parler de l'aide financière de l'Autorité palestinienne.» En général, celle-ci s'élève à 1 000 dollars par enfant tué au combat. Une somme considérable pour les familles pauvres. Une bagatelle pour les riches familles liées au pouvoir palestinien, dont les fils étudient dans les universités américaines ou dans les capitales arabes et qui suivent l'Intifada à la télévision.


Article précédent - suivant

Chercher un article du quotidien par un mot ou une phrase:


Les autres jours
Lundi - Mardi - Mercredi - Jeudi - Vendredi - Samedi

Retour au sommaire Quotidien

© Libération