Rabbin Alain Michel
Docteur en Histoire
Jérusalem - Israël

Le 30 octobre 2000

Lettre ouverte à M. Marc Saghié et à la rédaction de Courrier international

Monsieur,

Rabbin et historien installé à Jérusalem depuis 14 ans, auteur notamment du livre Racines d'Israël publié en 1998 aux éditions Autrement, je vous écris pour protester contre le contenu de l'éditorial que vous avez signé le 27 octobre sous le titre: "Israël-Palestine - L'un meurt, l'autre aussi".

Sous le couvert de ce titre, qui se veut apparemment objectif, vous vous livrez à une désinformation et une diabolisation de la partie israélienne qui me paraissent extrêmement problématiques, tant pour le respect de l'éthique journalistique que pour la réputation de sérieux de votre magazine.
Mes propos s'appuyant sur une lecture attentive de votre texte, je vous prie de trouver ci-dessous la liste de vos malveillances, que j'ose espérer être involontaires (je ne garantis pas avoir tout vu) :

- "Pourtant Yasser Arafat exprime une colère populaire entièrement justifiée" : cette expression pose deux problèmes.

D'une part, elle affirme que la justice ne se trouve que d'un côté (et donc que tous les torts sont de l'autre) et, d'autre part, elle semble, de plus, justifier pleinement l'emploi de la violence, notamment la manipulation scandaleuse qui est faite par les Palestiniens de jeunes enfants dans cet emploi de la violence.

- "Le conflit israélo-palestinien est entré dans une phase passionnelle extrême, tant aux niveaux de ses deux acteurs principaux …" : en renvoyant sois-disant israéliens et palestiniens dos-à-dos, vous semblez indiquer que la même passion et la même rage animent les deux protagonistes, ce qui est faux. Il est malheureusement avéré que l'extrémisme est beaucoup plus développé dans le camp palestinien.

- Toujours dans la série des comparaisons dites "objectives", la comparaison entre l'appel au djihad d'un côté et les programmes de service civil au sein de l'armée israélienne, programmes proposés depuis des années et sans rapports avec l'actualité, est proprement scandaleux, sauf si bien entendu vous ne savez pas ce qu'est le djihad, un appel à la guerre sainte sans merci.

- Vous parlez du "pogrom anti-arabe dans la ville israélienne de Nazareth" mais en omettant totalement d'en rappeler les circonstances, qui ne justifient pas les actes commis, mais permettent de relativiser le mot "pogrom" (il n'y a eu aucun mort en dehors des affrontements qui se sont produits entre la police israélienne et les émeutiers arabes de Galilée) et de comprendre que cette réaction anormale d'une frange marginale de la population venait à la suite de plusieurs jours d'émeutes arabes avec agressions très graves contre des biens et des personnes juives.

- A propos du journal Haaretz, vous parlez des "tabous qui entourent les mythes fondateurs de l'État hébreu". Comme s'ils n'existait pas chez les Palestiniens des tabous concernant leurs propres mythes fondateurs. Faut-il rappeler ainsi que, jusqu'au début du siècle, il n'y avait pas de peuple palestinien (le mot était d'ailleurs employé par les occidentaux et les premiers sionistes, pas par les Arabes). Certes, il est ridicule de nier aujourd'hui l'existence d'un peuple palestinien, mais faut-il pour cela que ceux-ci réécrivent l'histoire de la région ? De même, jusqu'aux années vingt, Jérusalem n'avait aucune valeur particulière et affective pour les Arabes de la région et pour le monde musulman. C'est le Mufti Hadj Amin El Husseini qui a introduit cette sacralisation, afin de se servir du facteur religieux dans son combat contre le sionisme. Les mythes palestiniens seraient-ils plus sacrés à vos yeux que ceux des israéliens ?

- "(...) ôtant tout prétexte aux Israéliens pour riposter" :
Encore une fois, la tournure de la phrase semble indiquer que les Israéliens cherchent des prétextes pour tirer sur la foule palestinienne, ce qui est une infamie.

- "Paupérisation et vexations continues" :
Certes, la situation s'est dégradée, mais pourquoi ? Parce que les responsables palestiniens ont laissé se développer le terrorisme pour faire pression sur Israël, ce qui a entraîné une méfiance de plus en plus grande vis-à-vis des Palestiniens, et donc des entraves à leur circulation. Encore une fois, il ne s'agit pas de justifier, mais de montrer que l'engrenage des faits est beaucoup plus complexe que vos quelques lignes caricaturales.
La paupérisation est due non seulement à la méfiance de plus en plus grande des employeurs israéliens (qui n'ont pas spécialement envie de courir le risque de se retrouver avec un couteau dans le dos), mais également à la corruption qui règne dans l'Autorité Palestinienne, ainsi qu'aux promesses d'aides financières non tenues par les pays occidentaux.

- "Le profil bas adopté par les élites israéliennes devant les franges les plus extrémistes de leur société". Mais de quoi parlez-vous, alors que jamais il n'y a eu (comme vous le soulignez plus loin) de gouvernement plus prêt aux concessions, même contre sa propre opinion publique !
Bien plus, même pendant la période Netanyahou, jamais le processus de paix n'a été remis en cause, même s'il a été parfois ralenti. Imaginez ce qui serait arrivé aux engagements internationaux des Palestiniens si le Hamas avait gagné les élections !

- "Les colons, avec la complicité active ou passive des différents dirigeants israéliens, ont continué tout au long des négociations à occuper sauvagement les collines de Cisjordanie, rendant impossible la viabilité d'un futur État palestinien".
Tout d'abord, une inexactitude de taille. La création de nouvelles colonies a été pratiquement stoppée depuis 1993. Dans l'immense majorité des cas, l'armée a fait évacuer les points qui avaient été occupés sauvagement et le développement de la quasi-totalité des colonies s'est fait au rythme de l'accroissement démographique. Mais le plus étrange, dans votre phrase, c'est la question de la viabilité. Si l'on parle d'Israël, alors cet État serait automatiquement viable malgré sa minorité de un million d'arabes israéliens (18 % de la population), mais par contre État palestinien ne pourrait être viable avec quelques 170.000 Juifs des implantations (moins de 5 %). Il y a là un double racisme, déjà dénoncé en son temps par Simone de Beauvoir, qui consiste à exiger des israéliens une norme morale plus élevée qu'ailleurs, et à considérer que les exigences morales chez les Arabes doivent être extrêmement basses !

- On arrive maintenant au mensonge pur et simple : "Il fut même impensable à tous les israéliens de déloger les 700 colons de Gaza qui occupent 30 % de ce territoire aride".
Tout d'abord, comme vous l'avez signalé au début de votre article, Israël est une démocratie, et tout le monde ne pense pas la même chose, certains affirmant, et c'est leur droit, leur opposition à ces colonies. Mais surtout les chiffres que vous citez sont entièrement faux. Selon les colons eux-mêmes, il y a 1300 familles, représentant 6000 personnes ; la Fondation for Middle East Peace donne le chiffre de 5000 pour la date de septembre 1998, et le site de la Britannica 6500. De même, les territoires de ces 23 villages juifs sont beaucoup moins importants que vous le prétendez, comme on peut le constater sur une carte comme
http://www.fmep.org/images/mcps/maps/98091.gif.
Il m'a suffit d'une vérification de 15 mn sur Internet pour trouver ces données, alors que vous ne vous en êtes pas donné la peine, trahissant votre devoir d'information.

- Enfin, je terminerai par le machiavélisme de votre conclusion, reprochant aux dirigeants israéliens d'avoir négocié avec Arafat, alors qu'à Madrid, en 1991, les négociations s'étaient faites avec des représentants officieux de l'OLP. Comme si vous ignoriez que le même Arafat était à la tête de l'OLP à cette même époque. Comme si vous ignoriez que ce qui a été reproché à Y. Shamir à cette même période, par vous et vos confrères, c'est justement de refuser de négocier directement avec l'OLP, refus qui lui a d'ailleurs fait perdre les élections face à Rabbin en 1992. Mais finalement, vous êtes prêt à tout faire pour transformer la vérité. Sous votre plume, l'objectivité journalistique s'est transformée en un désir frénétique de transformer la vérité en un équilibre artificiel entre les deux parties, et finalement en un déséquilibre volontaire.

Je m'excuse, M. Saghié, d'avoir pris de votre précieux temps pour vous renvoyer à vos responsabilités professionnelles. Mais si vous avez eu le courage de me lire jusqu'au bout, aurez-vous celui de me répondre ? Et, plus encore, Courrier International aura-t-il le courage de rectifier les faits dans sa prochaine parution ?

Alain Michel