JÉRUSALEM, correspondance
Après de longues hésitations, le gouvernement israélien avait
finalement décidé de se rendre à la Conférence mondiale contre le
racisme, à Durban, espérant ainsi mieux défendre sa position et
obtenir la suppression des mentions condamnant Israël. Mais en vain.
Lundi soir 3 septembre, Israël a donné l'ordre à sa délégation de
quitter Durban. Cinq minutes après, celle-ci avait quitté la salle
des débats. L'après-midi même, Mordehaï Yedid, chef de la
délégation, y avait lu en assemblée plénière, la déclaration très
modérée du rabbin Michael Melchior, ministre adjoint des affaires
étrangères chargé du dossier qui, faute d'avoir obtenu la
modification du texte avant la conférence, avait renoncé à se rendre
à Durban.
La décision de partir, prise en coordination avec les Etats-Unis,
fait l'unanimité ou presque dans la classe politique israélienne, y
compris parmi les éternels partisans du dialogue. Yossi Sarid, chef
du parti Meretz, a félicité le gouvernement de quitter une
conférence qui depuis le début a pour objet de procéder "à un
lynchage politique d'Israël". Mais surtout, Shimon Pérès,
l'artisan des accords d'Oslo et actuel ministre des affaires
étrangères, a eu des propos extrêmement durs. "La conférence de
Durban est une farce, (…) une incroyable tentative de salir Israël.
Une importante rencontre qui est supposée défendre les droits de
l'homme est devenue une source de haine." M. Pérès a clairement
accusé la Ligue arabe, qui "dans son ensemble, a pris position
contre la paix".
RETOUR EN ARRIÈRE
Loin d'aider à résoudre le conflit israélo-palestinien, la
conférence de Durban et la haine antisémite qu'elle a permis de
véhiculer, risquent de réduire encore les chances d'une reprise du
dialogue entre les deux parties. "La conférence de Durban a
ramené le conflit israélo-arabe à sa vraie nature: un vaste monde
arabe opposé à un petit Israël", souligne l'éditorialiste du
Jerusalem Post avec une certaine satisfaction.
Si les dérives
de Durban ont sans doute fait perdre un certain crédit à Yasser
Arafat dans les capitales européennes, il reste que ce retour en
arrière de quelque trente années n'est pourtant pas de bon augure. A
cet égard, le rôle peu conciliateur, que l'Egypte semble avoir joué
à Durban, laisse penser qu'une guerre régionale n'est plus
totalement exclue. Avant même le début de la conférence, M.
Melchior, député du Parti travailliste élargi constitué en 1999 par
Ehoud Barak, avait alerté sur les conséquences que le texte de
Durban pourrait avoir sur le conflit israélo-palestinien. Il avait
souligné l'anormale
"singularisation" dont Israël fait
l'objet dans le texte soumis à Durban. Israël est le seul pays à
être nommément mis en cause, ce qui en soi constitue une
"discrimination", remarquait-il. Ensuite, M. Melchior
dénonçait les termes utilisés pour condamner Israël.
"Le texte proposé à Durban fait d'Israël un état démoniaque
et par conséquent illégitime, a dit le parlementaire. La politique
israélienne peut et doit être critiquée. Mais, en employant des
termes aussi radicaux que “purification ethnique”, “apartheid”,
“génocide”, “crimes racistes” et “holocauste” pour
qualifier l'attitude israélienne dans le conflit palestinien, les
pays arabes transforment ce qui est un conflit politique et
territorial en conflit racial, religieux et existentiel. Loin de
résoudre le conflit, cette condamnation de nature existentielle
bloque toute possibilité future de négociations. On ne négocie pas
avec le diable. Nous sommes devenus le nouvel antéchrist de la
communauté internationale", a conclu M. Melchior.
A cet égard, la presse israélienne consacrée à Durban depuis
trois jours dénonce la déclaration d'Hubert Védrine, faite au
quotidien français Le Figaro le 30 août. Le chef de la
diplomatie française, y estimait que "l'attentisme des
Etats-Unis risque de les faire ressembler à des Ponce Pilate".
"D'après l'interprétation de la mort du Christ par le Nouveau
Testament, cela voudrait dire que les Juifs sont toujours les
assassins et que les Palestiniens sont condamnés à mort comme
Jésus", souligne Sefi Hendler du Maariv, qui voit dans cette
analogie le prolongement des accusations de peuple déicide énoncées
par Bachar Al-Assad contre les Juifs, lors de la récente vi site du
pape en Syrie.
UNE "NUIT DE CRISTAL"
Enfin, la presse s'interroge sur le rapprochement, souvent fait à
Durban, entre la Shoah et les souffrances du peuple palestinien, un
parallèle sans fondement à la lumière de ce qui se passe sur le
terrain, même si le conflit engendre de nombreux drames humains.
Ainsi, explique l'éditorialiste du Haaretz, Kofi Annan,
secrétaire général de l'ONU, a certes précisé que le sionisme ne
pouvait plus être assimilé au racisme, mais il a aussitôt
"obscurci" son propos en déclarant que "la souffrance
endurée par les Juifs pendant la Shoah ne justifie pas l'oppression
des Palestiniens". Le journaliste accuse M. Annan d'être en
"grande partie responsable de l'échec fracassant" de la conférence,
dans la mesure où il a laissé, selon lui, un groupe déterminé de
pays musulmans imposer un ordre du jour très orienté.
La conférence risque donc aussi d'envenimer encore un peu plus
les relations déjà difficiles d'Israël avec les Nations unies. Quant
à la population israélienne, déjà convaincue depuis le début de la
seconde Intifada, d'être "seule contre tous" et de la mise
en cause de l'existence même d'Israël par le nouveau conflit
israélo-palestinien, elle en est aujourd'hui plus certaine que
jamais. "Nuit de Cristal à Durban", titrait, lundi, le
Yediot Aharonot, le plus grand quotidien du pays. Pour le
journaliste Sever Plotzker, les résolutions discutées à Durban
"montrent le Juif comme il était présenté dans le
“Protocole des sages de Sion”: l'ennemi public numéro un de
l'humanité".
Catherine Dupeyron