Épictète
Pensées et entretiens
Épictète : Philosophe stoïcien, né à Hiérapolis, en Phrygie. Il fut l'esclave d¹un affranchi de Néron, Épaphrodite, dans la seconde moitié du premier siècle de l¹ère chrétienne. Il suivit les cours du stoïcien Musonius Rufus. Affranchi par Épaphrodite, il ouvrit sa propre école de philosophie à Rome, ensuite dans la ville grecque de Nicopolis (Épire). Arrien, futur historien et haut fonctionnaire sous l'empereur Hadrien, fut un de ses élèves. Les notes prises par Arrien constituent la source principale sur l'enseignement d'Épictète.

Le traducteur : 
André Dacier né à Castres (1651-1722), philologue et secrétaire perpétuel de l'Académie Française.
BIBLIOTHECA MAGNA, PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE CONSTANTIN CASTÉRA

PENSÉES ET ENTRETIENS D'ÉPICTÈTE

ON LES VEND A PARIS, EN LA RUE DE BEAUNE, A L'ENSEIGNE. DU POT CASSÉ.



PENSÉES

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I. DE toutes les choses du monde, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Celles qui en dépendent sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions.

II. CELLES qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions.

III. LES choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature, rien ne peut ni les arrêter, ni leur faire obstacle ; celles qui n'en dépendent pas sont faibles, esclaves, dépendantes, sujettes à mille obstacles et à mille inconvénients, et entièrement étrangères.

IV. SOUVIENS-TOI donc que, si tu crois libres les choses qui de leur nature sont esclaves, et propres à toi celles qui dépendent d'autrui, tu rencontreras à chaque pas des obstacles, tu seras affligé, troublé, et tu te plaindras des dieux et des hommes. Au lieu que si tu crois tien ce qui t'appartient en propre, et étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne te forcera à faire ce que tu ne veux point, ni ne t'empêchera de faire ce que tu veux ; tu ne te plaindras de personne ; tu n'accuseras personne ; tu ne feras rien, pas même la plus petite chose, malgré toi ; personne ne te fera aucun mal, et tu n'auras point d'ennemi, car il ne t'arrivera rien de nuisible.

V. ASPIRANT donc à de si grands biens, souviens-toi que tu ne dois pas travailler médiocrement pour les acquérir, et que, en ce qui concerne les choses extérieures, tu dois entièrement renoncer aux unes, et remettre les autres à un autre temps. Car si tu cherches à les accorder ensemble, et que tu poursuives et ces véritables biens et les richesses et les dignités, peut-être n'obtiendras-tu même pas ces dernières, pour avoir désiré les autres ; mais certainement tu manqueras d'acquérir les biens qui peuvent seuls faire ta liberté et ton bonheur.

VI. AINSI, devant toute imagination pénible, sois prêt à dire : « Tu n'es qu'une imagination, et nullement ce que tu parais. » Ensuite, examine-la bien, approfondis-la, et, pour la sonder, sers-toi des règles que tu as apprises, surtout de la première, qui est de savoir si la chose qui te fait de la peine est du nombre de celles qui dépendent de nous, ou de celles qui n'en dépendent pas ; et, si elle est du nombre de celles qui ne sont pas en notre pouvoir, dis-toi sans balancer : « Cela ne me regarde pas. »

VII. SOUVIENS-TOI que la fin de tes désirs, c'est d'obtenir ce que tu désires, et que la fin de tes craintes, c'est d'éviter ce que tu crains. Celui qui n'obtient pas ce qu'il désire est malheureux, et celui qui tombe dans ce qu'il craint est misérable. Si tu n'as donc de l'aversion que pour ce qui est contraire à ton véritable bien, et qui dépend de toi, tu ne tomberas jamais dans ce que tu crains. Mais si tu crains la mort, la maladie ou la pauvreté, tu seras misérable. Transporte donc tes craintes, et fais-les tomber des choses qui ne dépendent point de nous, sur celles qui en dépendent ; et, pour tes désirs, supprime-les entièrement pour le moment. Car, si tu désires quelqu'une des choses qui ne sont pas en notre pouvoir, tu seras nécessairement malheureux ; et, pour les choses qui sont en notre pouvoir, tu n'es pas encore en état de connaître celles qu'il est bon de désirer. En attendant donc que tu le sois, contente-toi de rechercher ou de fuir les choses, mais doucement, toujours avec des réserves, et sans te hâter.

VIII. DEVANT chacune des choses qui te divertissent, qui servent à tes besoins, ou que tu aimes, n'oublie pas de te dire en toi-même ce qu'elle est véritablement. Commence par les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi que tu aimes un pot de terre ; et, s'il se casse, tu n'en seras point troublé. Si tu aimes ton fils ou ta femme, dis-toi à toi-même que tu aimes un être mortel ; et s'il vient à mourir, tu n'en seras point troublé.

IX. QUAND tu es sur le point d'entreprendre une chose, mets-toi bien dans l'esprit ce qu'est la chose que tu vas faire. Si tu vas te baigner, représente-toi ce qui se passe d'ordinaire dans les bains publics, qu'on s'y jette de l'eau, qu'on s'y pousse, qu'on y dit des injures, qu'on y vole. Tu iras ensuite plus sûrement à ce que tu veux faire, si tu te dis auparavant : « Je veux me baigner, mais je veux aussi conserver ma liberté et mon indépendance, véritable apanage de ma nature. » Et de même sur chaque chose qui arrivera. Car, de cette manière, si quelque obstacle t'empêche de te baigner, tu auras cette réflexion toute prête : « Je ne voulais pas seulement me baigner, mais je voulais aussi conserver ma liberté et mon indépendance ; et je ne les conserverais point, si je me fâchais. »

X. CE qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu'ils en ont. Par exemple, la mort n'est point un mal, car, si elle en était un, elle aurait paru telle à Socrate, mais l'opinion qu'on a que la mort est un mal, voilà le mal. Lors donc que nous sommes contrariés, troublés ou tristes, n'en accusons point d'autres que nous-mêmes, c'est-à-dire nos opinions.

XI. ACCUSER les autres de ses malheurs, cela est d'un ignorant ; n'en accuser que soi-même, cela est d'un homme qui commence à s'instruire ; et n'en accuser ni soi-même ni les autres, cela est d'un homme déjà instruit.

XII. NE te glorifie jamais d'aucun avantage étranger. Si un cheval disait avec orgueil : « Je suis beau, » cela serait supportable ; mais toi, quand tu dis avec fierté : « J'ai un beau cheval, » sache que c'est d'avoir un beau cheval que tu te glorifies. Qu'y a-t-il donc là qui soit à toi ? L'usage que tu fais de ton imagination. C'est pourquoi lorsque, dans l'usage que tu feras de ton imagination, tu suivras la nature, alors tu pourras te glorifier, car tu te glorifieras d'un bien qui est à toi.

XIII. SI, dans un voyage sur mer, ton vaisseau entre dans un port, et que l'on t'envoie faire de l'eau, tu peux, chemin faisant, ramasser un coquillage ou cueillir un champignon, mais tu dois avoir toujours ta pensée à ton vaisseau, et tourner souvent la tête, de peur que le pilote ne t'appelle, et, s'il t'appelle, il faut jeter tout et courir, de peur que, si tu fais attendre, on ne te jette dans le vaisseau pieds et poings liés comme une bête. Il en est de même dans le voyage de cette vie : si, au lieu d'un coquillage ou d'un champignon, on te donne une femme ou un enfant, tu peux les prendre ; mais, si le pilote t'appelle, il faut courir au vaisseau et tout quitter, sans regarder derrière toi. Et, si tu es vieux, ne t'éloigne pas trop du navire, de peur que le pilote venant à t'appeler tu ne sois pas en état de le suivre.

XIV. NE demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu'elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospéreras toujours.

XV. LA maladie est un obstacle pour le corps, mais non pour la volonté, à moins que celle-ci ne faiblisse. « Je suis boiteux. » Voilà un empêchement pour mon pied ; mais pour ma volonté, point du tout. Sur tous les accidents qui t'arriveront, dis-toi la même chose ; et tu trouveras que c'est toujours un empêchement pour quelque autre chose, et non pas pour toi.

XVI. A CHAQUE objet qui se présente, souviens-toi de rentrer en toi-même et d'y chercher quelle vertu tu as pour bien user de cet objet. Si tu vois un beau garçon ou une belle fille, tu trouveras contre ces objets une vertu, qui est la continence. Si c'est quelque peine, quelque travail, tu trouveras le courage ; si ce sont des injures, des affronts, tu trouveras la résignation et la patience. Si tu t'accoutumes ainsi à déployer sur chaque accident la vertu que la nature t'a donnée pour le combattre, tes imaginations ne t'emporteront jamais.

XVII. NE dis jamais, sur quoi que ce soit : « J'ai perdu cela » mais : « Je l'ai rendu. » Ton fils est mort ? tu l'as rendu. Ta femme est morte ? tu l'as rendue. On t'a pris ta terre ? voilà encore une restitution que tu as faite. -- Mais celui qui me l'a prise est un méchant. -- Que t'importe par les mains de qui celui qui te l'a donnée a voulu te la retirer ? Pendant qu'il te la laisse, uses-en comme d'une chose qui ne t'appartient point, comme les voyageurs usent des hôtelleries.

XVIII. SI tu veux avancer dans l'étude de la sagesse, laisse la tous ces raisonnements : « Si je néglige mes affaires, je serai bientôt ruiné et je n'aurai pas de quoi vivre ; si je ne châtie pas mon esclave, il deviendra méchant. » Car il vaut mieux mourir de faim après avoir banni les soucis et les craintes, que de vivre dans l'abondance avec inquiétude et avec chagrin. Il vaut mieux que ton esclave soit méchant, que toi misérable. Commence donc par les petites choses. On a renversé ton huile ? on t'a dérobé ton vin ? Dis-toi : « C'est à ce prix que l'on achète la tranquillité, c'est à ce prix que l'on achète la liberté ; on n'a rien pour rien. » Quand tu appelleras ton esclave, pense qu'il peut ne pas t'entendre, ou que, t'ayant entendu, il peut ne rien faire de ce que tu lui as commandé. « Mais, diras-tu, mon esclave se trouvera fort mal de ma patience et deviendra incorrigible. » -- Oui, mais tu t'en trouveras fort bien, puisque, grâce à lui, tu apprendras à te mettre hors d'inquiétude et de trouble.

XIX. SI tu veux avancer dans l'étude de la sagesse, ne refuse point, sur les choses extérieures, de passer pour imbécile et pour insensé.

XX. NE cherche point à passer pour savant, et, si tu passes pour un personnage dans l'esprit de quelques-uns, défie-toi de toi-même. Sache qu'il n'est pas facile de conserver à la fois et ta volonté conforme à la nature et les choses du dehors ; mais il faut de toute nécessité qu'en t'attachant à l'un, tu négliges l'autre.

XXI. SI tu veux que tes enfants et ta femme et tes amis vivent toujours, tu es fou ; car tu veux que les choses qui ne dépendent point de toi en dépendent, et que ce qui est à autrui soit à toi. De même, si tu veux que ton esclave ne fasse jamais de faute, tu es fou ; car tu veux que le vice ne soit plus vice, mais autre chose. Veux-tu n'être pas frustré dans tes désirs ? Tu le peux : ne désire que ce qui dépend de toi.

XXII. LE véritable maître de chacun de nous est celui qui a le pouvoir de nous donner ou de nous ôter ce que nous voulons ou ne voulons pas. Que tout homme donc, qui veut être libre, ne veuille et ne fuie rien de tout ce qui dépend des autres, sinon il sera nécessairement esclave.

XXIII. SOUVIENS-TOI que tu dois te conduire dans la vie comme dans un festin. Un plat est-il venu jusqu'à toi ? étendant ta main avec décence, prends-en modestement. Le retire-t-on ? ne le retiens point. N'est-il point encore venu ? n'étends pas au loin ton désir, mais attends que le plat arrive enfin de ton côté. Uses-en ainsi avec des enfants, avec une femme, avec les charges et les dignités, avec les richesses, et tu seras digne d'être admis à la table même des dieux. Et si tu ne prends pas ce qu'on t'offre, mais le rejettes et le méprises, alors tu ne seras pas seulement le convive des dieux, mais leur égal, et tu régneras avec eux. C'est en agissant ainsi que Diogène, Héraclite et quelques autres ont mérité d'être appelés des hommes divins, comme ils l'étaient en effet.

XXIV. QUAND tu vois quelqu'un qui pleure, soit parce qu'il est en deuil, soit parce que son fils est au loin, soit parce qu'il a perdu ses biens, prends garde que ton imagination ne t'emporte et ne te séduise en te persuadant que cet homme est effectivement malheureux à cause de ces choses extérieures ; mais fais en toi-même cette distinction, que ce qui l'afflige, ce n'est point l'accident qui lui est arrivé, car un autre n'en est point ému, mais l'opinion qu'il en a. Si pourtant c'est nécessaire, ne refuse point de pleurer avec lui et de compatir à sa douleur par tes discours ; mais prends garde que ta compassion ne passe au dedans et que tu ne sois affligé véritablement.

XXV. SOUVIENS-TOI que tu es acteur dans une pièce, longue ou courte, où l'auteur a voulu te faire entrer. S'il veut que tu joues le rôle d'un mendiant, il faut que tu le joues le mieux qu'il te sera possible. De même, s'il veut que tu joues celui d'un boiteux, celui d'un prince, celui d'un plébéien. Car c'est à toi de bien jouer le personnage qui t'a été donné ; mais c'est à un autre de te le choisir.

XXVI. LORSQUE le corbeau jette un croassement de mauvais augure, que ton imagination ne t'emporte point, mais aussitôt fais en toi-même une distinction et dis : « Aucun des malheurs présagés par cet augure ne me regarde ; ces malheurs regardent ou mon chétif corps, ou mon petit bien, ou ma petite réputation, ou mes enfants, ou ma femme. Pour moi, il n'y a que d'heureux présages, si je le veux ; car, quoi qu'il arrive, il dépend de moi d'en tirer du bien. »

XXVII. Tu peux être invincible, si tu n'engages jamais aucun combat ou il ne dépende pas absolument de toi de vaincre.

XXVIII. PRENDS bien garde qu'en voyant quelqu'un comblé d'honneurs, ou élevé à une grande puissance, ou florissant de quelque autre manière, prends bien garde, dis-je, qu'emporté et séduit par ton imagination, tu ne le trouves heureux. Car, si l'essence du véritable bien consiste dans les choses qui dépendent de nous, ni l'envie, ni l'émulation, ni la jalousie n'auront plus de lieu, et toi-même, tu ne voudras être ni général, ni sénateur, ni consul, mais libre ; or, une seule voie y mène : le mépris des choses qui ne dépendent point de nous.

XXIX. SOUVIENS-TOI que ce n'est ni celui qui te dit des injures, ni celui qui te frappe, qui t'outrage ; mais c'est l'opinion que tu as d'eux, et qui te les fait regarder comme des gens dont tu es outragé. Quand quelqu'un donc te chagrine et t'irrite, sache que ce n'est pas cet homme-là qui t'irrite, mais ton opinion. Efforce-toi donc, avant tout, de ne pas te laisser emporter par ton imagination ; car, si une fois tu gagnes du temps et quelque délai, tu seras plus facilement maître de toi-même.

XXX. QUE la mort et l'exil et toutes les autres choses qui paraissent terribles soient tous les jours devant tes yeux, surtout la mort, et tu n'auras jamais de pensée basse, et tu ne désireras rien avec trop d'ardeur.

XXXI. Tu veux devenir philosophe. Prépare-toi sur-le-champ à être raillé, et persuade-toi bien que le peuple va te siffler et dire : « Ce philosophe nous est venu en une nuit. D'où lui vient ce sourcil arrogant ? » Pour toi, n'aie point ce sourcil superbe ; mais attache-toi fortement aux maximes qui t'ont paru les meilleures et les plus belles. Et souviens-toi que, si tu y demeures ferme, ceux même qui se sont d'abord moqués de toi t'admireront ensuite ; au lieu que, si tu cèdes à leurs insultes, tu en seras doublement moqué.

XXXII. SI jamais il t'arrive de te tourner vers les choses du dehors dans le but de plaire à quelqu'un, sache que tu es déchu de ton état. Qu'il te suffise donc, en tout et partout, d'être philosophe. Et si de plus tu veux le paraître, contente-toi de le paraître à tes propres yeux, et cela suffit.

XXXIII. QUE ces sortes de pensées et de raisonnements ne te troublent point : « Je serai méprisé ; je ne serai rien dans le monde. » Car, si le mépris est un mal, tu ne peux être dans le mal par le moyen d'un autre, non plus que dans le vice. Dépend-il de toi d'avoir les premières charges ? Dépend-il de toi d'être invité à un festin ? Nullement. Comment se peut-il donc que ce soit encore là un mépris et un déshonneur pour toi ? Comment se peut-il que tu ne sois rien dans le monde, toi qui ne dois être quelque chose que dans ce qui dépend de toi, et en quoi tu peux te rendre très considérable ? « Mais mes amis seront sans aucun secours de ma part. » -- Qu'est-ce à dire, sans aucun secours ? Tu ne leur donneras point d'argent ? Tu ne les feras pas citoyens romains ? Qui donc t'a dit que ces choses sont du nombre de celles qui sont en notre pouvoir, et qu'elles n'appartiennent pas à d'autres qu'à nous ? Et qui peut donner aux autres ce qu'il n'a pas lui-même ? « Amasse du bien, dira quelqu'un, afin que nous en ayons aussi. » -- Si je puis en avoir en conservant la pudeur, la modestie, la fidélité, la magnanimité, montrez-moi le chemin qu'il faut prendre pour devenir riche, et je le serai. Mais si vous voulez que je perde mes véritables biens afin que vous en acquériez de faux, voyez vous-mêmes combien vous tenez la balance inégale, et à quel point vous êtes ingrats et inconsidérés. Qu'aimez-vous mieux ? l'argent, ou un ami sage et fidèle ? Ah ! aidez-moi plutôt à acquérir ces vertus, et n'exigez point que je fasse des choses qui me les feraient perdre. -- « Mais, diras-tu encore, ma patrie ne recevra de moi nuls services. » Quels services ? Elle n'aura pas de toi des portiques ? Elle n'aura pas des bains ? Eh ! qu'est-ce que cela ? Elle n'aura pas non plus des souliers d'un forgeron, ni des armes d'un cordonnier. Or, il suffit que chacun remplisse son état et fasse son ouvrage. Mais si, par ton exemple, tu donnais à ta patrie un autre citoyen sage, modeste et fidèle, ne lui rendrais-tu aucun service ? Certainement tu lui en rendrais un, et un fort grand ; tu ne lui serais donc pas inutile. -- « Quel rang aurai-je donc dans la cité ? » -- Celui que tu pourras obtenir en te conservant fidèle et modeste. Mais si, voulant la servir, tu perds ces vertus, quels services tirera-t-elle désormais de toi, quand tu seras devenu impudent et perfide ?

XXXIV. QUELQU'UN t'a été préféré dans un festin, dans un conseil, dans une visite. Si ce sont là des biens, tu dois te réjouir de ce qu'ils sont arrivés à ton prochain. Et si ce sont des maux, ne t'afflige point de ce que tu en es exempt. Mais souviens-toi que, ne faisant pas, pour obtenir les choses qui ne dépendent point de nous, les démarches que font ceux qui les obtiennent, il est impossible que tu en sois également partagé. Car comment celui qui ne va jamais à la porte d'un grand seigneur en sera-t-il aussi bien traité que celui qui y est tous les jours ? celui qui ne l'accompagne point quand il sort, que celui qui l'accompagne ? celui qui ne le flatte ni ne le loue, que celui qui ne cesse de le flatter et de le louer ? Tu es donc injuste et insatiable, si, ne donnant point les choses avec lesquelles on achète toutes ces faveurs, tu veux les avoir pour rien. Combien vend-on les laitues au marché ? Une obole. Si donc ton voisin donne une obole et emporte sa laitue, et que toi, ne donnant point ton obole, tu t'en retournes sans laitue, ne t'imagine point avoir moins que lui ; car, s'il a sa laitue, toi, tu as ton obole, que tu n'a pas donnée. Il en est de même ici. Tu n'as pas été invité à un festin ? C'est que tu n'as pas payé au maître du festin le prix auquel il le vend. Ce prix, c'est une louange, une visite, une complaisance, une dépendance. Donne donc le prix, si la chose t'accommode. Mais si, sans donner le prix, tu veux avoir la marchandise, tu es insatiable et injuste. N'as-tu donc rien qui puisse tenir la place de ce festin ou tu n'as point été ? Tu as certainement quelque chose qui vaut mieux que le festin, c'est de n'avoir pas loué celui que tu n'aurais pas voulu louer, et de n'avoir pas souffert à sa porte son orgueil et son insolence.

XXXV. Nous pouvons apprendre le dessein de la nature par les choses sur lesquelles nous ne sommes pas en différend entre nous. Par exemple, lorsque l'esclave de ton voisin a cassé une coupe ou quelque autre chose, tu ne manques pas de lui dire, pour le consoler, que c'est un accident très ordinaire. Sache donc que, quand on cassera une coupe qui est à toi, il faut que tu sois aussi tranquille que tu l'étais quand celle de ton voisin a été cassée. Transporte cette maxime aux choses plus importantes. Quand le fils ou la femme d'un autre meurt, il n'y a pas un homme qui ne dise que cela est attaché à l'humanité. Mais que le fils ou la femme de ce même homme vienne à mourir, aussitôt on n'entend que pleurs, que cris, que gémissements : « Que je suis malheureux ! Je suis perdu ! » Il faudrait cependant se rappeler les sentiments que nous éprouvons en apprenant que les mêmes accidents sont arrivés à d'autres.

XXXVI. COMME on ne met pas un but pour le manquer, de même la nature du mal n'existe point dans le monde.

XXXVII. SI quelqu'un livrait ton corps à la discrétion du premier venu, tu en serais sans doute très fâché ; et lorsque toi-même tu abandonnes ton âme au premier venu, afin que, s'il te dit des injures, elle en soit émue et troublée, tu ne rougis point !

XXXVIII. DANS toute affaire, avant que de l'entreprendre, regarde bien ce qui la précède et ce qui la suit, et entreprends-la après cet examen. Si tu n'observes cette conduite, tu auras d'abord du plaisir dans tout ce que tu feras, parce que tu n'en auras pas envisagé les suites ; mais à la fin, la honte venant à paraître, tu seras rempli de confusion.

XXXIX. TU voudrais bien être couronné aux jeux olympiques. Et moi aussi, en vérité, car cela est très glorieux. Mais examine bien auparavant ce qui précède et ce qui suit une pareille entreprise. Tu peux l'entreprendre après cet examen. Il te faut observer la discipline, manger de force, t'abstenir de tout ce qui flatte le goût, faire tes exercices aux heures marquées, par le froid, par le chaud ; ne boire ni eau fraîche ni vin que modérément ; en un mot, il faut te livrer sans réserve au maître d'exercices, comme à un médecin, et, après cela, aller combattre aux jeux. Là tu peux être blessé, te démettre le pied, avaler beaucoup de poussière, être parfois fouetté, et, après tout cela, être vaincu. Quand tu auras bien pesé tout cela, va, si tu veux, va être athlète. Si tu ne prends pas ces précautions, tu ne feras que niaiser et que badiner comme les enfants, qui tantôt contrefont les lutteurs, tantôt les gladiateurs, qui maintenant jouent de la trompette, et un instant après représentent des tragédies. II en sera de même de toi : tu seras tantôt athlète, tantôt gladiateur, tantôt rhéteur, après tout cela philosophe, et, dans le fond de l'âme, tu ne seras rien. Comme un singe, tu imiteras tout ce que tu verras faire, et tous les objets te plairont tour à tour, car tu n'as point examiné ce que tu voulais faire, mais tu t'y es porté témérairement, sans aucune circonspection, guidé par ta seule cupidité et par ton caprice. C'est ainsi que beaucoup de gens, voyant un philosophe, ou entendant dire à quelqu'un qu'Euphratès parle bien (qui est-ce qui peut parler comme lui ?) veulent aussitôt être philosophes.

XL. MON ami, considère premièrement la nature de l'affaire que tu entreprends, et ensuite examine ta propre nature, pour voir si elle est assez forte pour porter ce fardeau. Tu veux être pentathle, ou gladiateur ? Vois tes bras, considère tes cuisses, examine tes reins, car nous ne sommes pas nés tous pour la même chose. Tu veux être philosophe ? Penses-tu qu'en embrassant cette profession, tu pourras manger comme les autres, boire comme eux, renoncer comme eux à tous les plaisirs ? Il faut veiller, travailler, s'éloigner de ses parents et de ses amis, être le jouet d'un esclave, avoir le dessous partout, dans la poursuite des honneurs, des charges, dans les tribunaux, en un mot dans toutes les affaires. Considère bien tout cela, et vois si tu veux acheter à ce prix la tranquillité, la liberté, la constance. Sinon, applique-toi à toute autre chose, et ne fais pas comme les enfants, ne sois pas aujourd'hui philosophe, demain publicain, ensuite rhéteur, et après cela l'intendant de César. Ces choses ne s'accordent point. Il faut que tu sois un seul homme, et un seul homme bon ou mauvais ; il faut que tu t'appliques à ce qui regarde ton âme, ou à ce qui regarde ton corps ; il faut que tu travailles à acquérir les biens intérieurs, ou les biens extérieurs, c'est-à-dire qu'il faut que tu soutiennes le caractère d'un philosophe ou d'un homme du commun.

XLI. LES devoirs se mesurent en général aux relations où nous nous trouvons placés. C'est ton père ? Il t'est ordonné d'en avoir soin, de lui obéir en tout, de souffrir ses réprimandes et ses mauvais traitements. -- Mais c'est un mauvais père. -- Eh quoi ! mon ami, la nature t'a-t-elle lié nécessairement à un bon père ? Non, mais à un père. Ton frère te fait injustice ? Conserve à son égard ton rang de frère, et ne regarde pas ce qu'il fait, mais ce que tu dois faire, et l'état où se trouvera ta liberté, si tu fais ce que la nature veut que tu fasses. Car un autre ne t'offensera, ne te blessera jamais, si tu ne le veux, et tu ne seras blessé que lorsque tu croiras l'être. Par ce moyen donc, tu seras toujours content de ton voisin, de ton concitoyen, de ton général, si tu t'accoutumes à avoir toujours ces relations devant les yeux.

XLII. SACHE que le principe et le fondement de la religion consiste à avoir des dieux des opinions droites et saines, à croire qu'ils sont, qu'ils étendent leur providence sur tout, qu'ils gouvernent le monde avec sagesse et justice ; que tu es ici-bas pour leur obéir, pour prendre en bonne part tout ce qui t'arrive, et pour y acquiescer volontairement et de tout ton coeur, comme à des choses qui viennent d'une providence très bonne et très sage. De cette manière tu ne te plaindras jamais des dieux, et tu ne les accuseras jamais de n'avoir pas soin de toi. Mais tu ne peux avoir ces sentiments qu'en renonçant à tout ce qui ne dépend point de nous, et qu'en faisant consister tes biens et tes maux dans ce qui en dépend. Car, si tu prends pour un bien ou pour un mal quelqu'une de ces choses étrangères, il est de toute nécessité que, lorsque tu seras frustré de ce que tu désires, ou que tu tomberas dans ce que tu crains, tu te plaignes et que tu haïsses ceux qui sont la cause de tes malheurs. Car tout animal est né pour abhorrer et pour fuir ce qui lui paraît mauvais et nuisible et ce qui peut le causer, et pour aimer et rechercher ce qui lui paraît utile et bon et ce qui le cause. Il est donc impossible que celui qui croit être blessé se plaise à ce qu'il croit qui le blesse ; d'où il s'ensuit que personne ne se réjouit et ne se plaît dans son mal. Voilà d'où vient qu'un fils accable de reproches et d'injures son père, quand son père ne lui fait point part de ce qui passe pour des biens ; voilà ce qui rendit ennemis irréconciliables Étéocle et Polynice : ils regardaient le trône comme un grand bien. Voilà ce qui fait que le laboureur, le pilote, le marchand maudissent les dieux, et voilà enfin la cause des murmures de ceux qui perdent leurs femmes et leurs enfants. Car là où est l'utilité, là est aussi la piété. Ainsi tout homme qui a soin de régler ses désirs et ses aversions selon les règles prescrites, a soin de nourrir et d'augmenter sa piété. Dans ses libations, dans ses sacrifices et dans ses offrandes, chacun doit suivre la coutume de son pays, et les faire avec pureté, sans nonchalance aucune, sans négligence, sans irrévérence, sans mesquinerie, et aussi sans une somptuosité au-dessus de ses forces.

XLIII. QUAND tu vas consulter le devin, souviens-toi que tu ignores ce qui doit arriver, et que tu vas pour l'apprendre. Mais souviens-toi en même temps, si tu es philosophe, qu'en allant le consulter, tu sais fort bien de quelle nature est ce qui doit arriver. Car, si c'est une des choses qui ne dépendent point de nous, ce ne peut être assurément ni un bien, ni un mal pour toi. N'apporte donc auprès de ton devin ni inclination, ni aversion pour chose au monde, autrement tu trembleras toujours, mais sois persuadé et convaincu que tout ce qui arrivera est indifférent et ne te regarde point, et que, de quelque nature que cela soit, il dépendra de toi d'en faire un bon usage, personne ne pouvant t'en empêcher. Va donc avec confiance, comme si tu approchais des dieux, qui daignent bien te conseiller. Au reste, quand on t'aura donné quelques conseils, souviens-toi qui sont les conseillers à qui tu as eu recours, et qui sont ceux dont tu mépriseras les ordres si tu désobéis. Mais ne va au devin que comme Socrate voulait qu'on y allât, c'est-à-dire, n'y va que pour les choses qu'on ne peut connaître que par l'événement et qu'on ne peut prévoir ni par la raison, ni par les règles d'aucun autre art. Ainsi, quand il faudra t'exposer à de grands dangers pour un ami ou pour ta patrie, ne va pas consulter le devin pour savoir si tu dois le faire. Car si le devin te déclare que les entrailles de la victime sont mauvaises, il est évident que ce signe te présage ou la mort, ou des blessures, ou l'exil ; mais la droite raison te dit que, malgré toutes ces choses, on doit secourir son ami et s'exposer pour sa patrie. Obéis donc à un devin encore plus grand que celui que tu consultais, obéis à Apollon Pythien, qui chassa de son temple un homme qui n'avait pas secouru son ami qu'on assassinait.

XLIV. PRESCRIS-TOI désormais un certain caractère, une certaine règle que tu suivras toujours, que tu sois seul ou que tu sois avec les autres.

XLV. GARDE le silence le plus souvent, ou ne dis que les choses nécessaires, et dis-les en peu de mots. Il pourra arriver, mais rarement, que tu doives parler, quand l'occasion l'exigera ; mais ne parle jamais de choses triviales et communes : ne parle ni des combats de gladiateurs, ni des courses de chevaux, ni des athlètes, ni du boire, ni du manger, qui sont le sujet des conversations ordinaires. Surtout ne parle jamais des hommes, ni pour les blâmer, ni pour les louer, ni pour faire des comparaisons.

XLVI. SI tu le peux donc, fais tomber par tes discours la conversation de tes amis sur ce qui est décent et convenable ; et si tu te trouves avec des étrangers, garde le silence opiniâtrement.

XLVII. NE ris ni longtemps, ni souvent, ni avec excès.

XLVIII. REFUSE le serment en tout et partout, si cela est en ton pouvoir ; sinon, autant que l'occasion pourra le permettre.

XLIX. ÉVITE de manger dehors et fuis tous les festins publics ; mais si quelque occasion extraordinaire te force de te relâcher en cela, redouble alors d'attention sur toi-même, de peur que tu ne te laisses aller aux façons et aux manières de faire du peuple. Sache que, si l'un des conviés est impur, celui qui est assis près de lui, et qui fait comme lui, est nécessairement souillé, quelque pureté qu'il ait par lui-même.

L. N'USE des choses nécessaires au corps qu'autant que le demandent les besoins de l'âme, par exemple de la nourriture, des habits, du logement, des domestiques. Et rejette tout ce qui sent la mollesse ou la vanité.

LI. ABSTIENS-TOI des plaisirs de l'amour, si tu le peux, avant le mariage, et, si tu les goûtes, que ce soit au moins selon la loi. Mais ne sois pas sévère à ceux qui en usent, ne les reprends point avec aigreur, et ne te vante point à tout moment de ta continence.

LII. SI quelqu'un te rapporte qu'un tel a mal parlé de toi, ne t'amuse point à réfuter ce qu'on a dit, mais réponds simplement : « Celui qui a dit cela de moi ignorait sans doute mes autres vices, car il ne se serait pas contenté de ne parler que de ceux-là. »

LIII. IL n'est nullement nécessaire d'aller souvent au théâtre et aux jeux publics. Et, si tu y vas quelquefois par occasion, ne favorise aucun des partis et réserve tes faveurs et tes empressements pour toi-même, c'est-à-dire contente-toi de tout ce qui arrive, et sois satisfait que la victoire soit à celui qui a vaincu ; ainsi tu ne seras jamais ni fâché, ni troublé. Evite aussi de faire des acclamations, de grands éclats de rire et de grands mouvements. Et quand tu te seras retiré, ne parle pas longuement de tout ce que tu as vu, puisque cela ne peut servir à réformer tes moeurs, ni à te rendre plus honnête homme ; car ces longs entretiens témoignent que c'est le spectacle seul qui a attiré ton admiration.

LIV. NE va ni aux récits, ni aux lectures des ouvrages de certaines gens, ou du moins n'y va pas sans motif. Mais, si tu t'y trouves, conserve la gravité et la retenue, et une douceur qui ne soit mêlée d'aucune marque de chagrin et d'ennui.

LV. QUAND tu dois avoir quelque conversation avec quelqu'un, surtout avec quelqu'un des premiers de la ville, demande-toi ce qu'auraient fait en cette rencontre Socrate ou Zénon. Par ce moyen, tu ne seras point embarrassé pour faire ce qui est de ton devoir et pour user convenablement de tout ce qui se présentera.

LVI. QUAND tu vas faire ta cour à quelque homme puissant, représente-toi d'avance que tu ne le trouveras pas chez lui, ou qu'il se sera enfermé, ou qu'on ne daignera pas t'ouvrir sa porte, ou qu'il ne s'occupera pas de toi. Si, malgré cela, ton devoir t'y appelle, supporte tout ce qui arrivera, et ne t'avise jamais de dire ou de penser que « ce n'était pas la peine ». Car c'est là le langage d'un homme vulgaire, d'un homme sur qui les choses extérieures ont trop de pouvoir.

LVII. DANS le commerce ordinaire, garde-toi bien de parler mal à propos et trop longuement de tes exploits et des dangers que tu as courus ; car, si tu prends tant de plaisir à les raconter, les autres n'en prennent pas tant à les entendre.

LVIII. GARDE-TOI bien encore de jouer le rôle de plaisant. On est induit par là à glisser dans le genre de ceux qui ne sont pas philosophes, et en même temps cela peut diminuer les égards que les autres ont pour toi.

LIX. IL est aussi très dangereux de se laisser aller à des discours obscènes, et, quand tu te trouveras à ces sortes de conversations, ne manque pas, si l'occasion le permet, de tancer celui qui tient ces discours ; sinon, garde au moins le silence, et témoigne, par la rougeur de ton front et par la sévérité de ton visage, que ces sortes de conversations ne te plaisent point.

LX. SI ton imagination te présente l'image de quelque volupté, alors, comme toujours, veille sur toi, de peur qu'elle ne t'entraîne. Que cette volupté t'attende un peu, et obtiens de toi-même quelque délai. Ensuite compare les deux moments, celui de la jouissance et celui du repentir qui la suivra, et des reproches que tu te feras à toi-même, et oppose-leur la satisfaction que tu goûteras et les louanges que tu te donneras si tu résistes. Si tu trouves qu'il soit temps pour toi de jouir de ce plaisir, prends bien garde que ses amorces et ses attraits ne te désarment et ne te séduisent, et oppose-leur ce plaisir plus grand encore de pouvoir te rendre le témoignage que tu les as vaincus.

LXI. QUAND tu fais une chose, après avoir reconnu qu'elle est de ton devoir, n'évite point d'être vu en la faisant, quelque mauvais jugement que le peuple en puisse faire. Si l'action est mauvaise, ne la fais point ; si elle est bonne, pourquoi crains-tu ceux qui te condamneront sans raison et mal à propos ?

LXII. DE même que ces deux propositions : « Il est jour, Il est nuit, » sont très raisonnables quand elles sont séparées, qu'on en fait deux parties, et très déraisonnables si on les émet en même temps et que des deux parties on n'en fait qu'une ; ainsi, dans les festins, il n'y a rien de plus déraisonnable que de vouloir tout pour soi, sans aucun égard pour les autres. Quand donc tu seras prié à un repas, souviens-toi de ne penser pas tant à la qualité des mets qu'on servira et qui exciteront ton appétit, qu'à la qualité de celui qui t'a prié, et à conserver les égards et le respect qui lui sont dus.

LXIII. SI tu prends un rôle qui soit au-dessus de tes forces, non seulement tu le joues mal, mais tu abandonnes celui que tu pouvais remplir.

LXIV. COMME, en te promenant, tu prends bien garde de ne pas marcher sur un clou, et de ne pas te donner une entorse, prends garde de même de ne pas blesser la partie maîtresse de toi-même, la raison qui te conduit. Si, dans chaque action de notre vie, nous observons ce précepte, nous ferons tout plus sûrement.

LXV. LA mesure des richesses pour chacun, c'est le corps, comme le pied est la mesure du soulier. Si tu t'en tiens à cette règle, tu garderas toujours la juste mesure ; mais si tu n'en tiens pas compte, tu es perdu : il faudra que tu roules comme dans un précipice où rien ne pourra t'arrêter. De même pour le soulier : si tu passes une fois la mesure de ton pied, tu auras d'abord des souliers dorés, ensuite tu en auras de pourpre, et enfin tu en voudras de brodés. Car il n'y a plus de bornes pour ce qui a une fois passé les bornes.

LXVI. LES femmes, pendant qu'elles sont jeunes, sont appelées maîtresses par leurs maris. Ces femmes donc, voyant par là que leurs maris ne les considèrent que par le plaisir qu'elles lui donnent, ne songent plus qu'à se parer pour plaire, et mettent toute leur confiance et toutes leurs espérances dans leurs ornements. Rien n'est donc plus utile et plus nécessaire que de s'appliquer à leur faire entendre qu'on ne les honorera et qu'on ne les respectera qu'autant qu'elles auront de sagesse, de pudeur et de modestie.

LXVII. UN signe certain d'un esprit lourd, c'est de s'occuper longtemps du soin du corps, comme de s'exercer longtemps, de boire longtemps, de manger longtemps, et de donner beaucoup de temps aux autres nécessités corporelles. Toutes ces choses ne doivent pas être le principal, mais l'accessoire de notre vie, et il ne les faut faire que comme en passant : toute notre application et toute notre attention doivent être pour notre esprit.

LXVIII. QUAND quelqu'un te fait du tort ou dit du mal de toi, persuade-toi qu'il croit y être obligé. Il n'est donc pas possible qu'il suive tes jugements, mais les siens propres, de sorte que, s'il juge mal, il est seul blessé, comme il est le seul qui se trompe. En effet, si quelqu'un croit faux un syllogisme très juste et très suivi, ce n'est pas le syllogisme qui en souffre, mais celui qui se trompe en en jugeant mal. Si tu te sers bien de cette règle, tu supporteras patiemment tous ceux qui parleront mal de toi ; car, à chaque injure, tu ne manqueras pas de dire : « Il croit avoir raison. »

LXIX. CHAQUE chose a deux anses : l'une, par où on peut la porter, l'autre, par où on ne le peut pas. Si ton frère donc te fait une injustice, ne le prends point par le côté de l'injustice qu'il te fait, car c'est l'anse par où on ne saurait ni le prendre, ni le porter ; mais prends-le par cet autre côté, qu'il est ton frère, un homme qui a été élevé et nourri avec toi, et tu le prendras par le bon côté, qui te le rendra supportable.

LXX. CE n'est pas raisonner avec justesse que de dire : « Je suis plus riche que vous, donc je suis meilleur que vous, je suis plus éloquent que vous, donc je vaux mieux que vous. » Pour raisonner juste, il faut dire : « Je suis plus riche que vous, donc mon bien est plus grand que le vôtre ; je suis plus éloquent que vous, donc mes discours valent mieux que les vôtres. » Mais toi, tu n'es ni bien, ni discours.

LXXI. QUELQU'UN se baigne de bonne heure. Ne dis point qu'il fait mal de se baigner sitôt, mais qu'il se baigne avant l'heure. Quelqu'un boit beaucoup de vin. Ne dis point qu'il fait mal de boire, mais qu'il boit beaucoup. Car, avant de bien connaître ce qui le fait agir, comment sais-tu s'il fait mal ? Ainsi, toutes les fois que tu juges de cette façon, il t'arrive de voir devant tes yeux une chose, et de prononcer sur une autre.

LXXII. NE te dis jamais philosophe, et ne débite point de belles maximes devant les ignorants ; fais plutôt ce que ces maximes prescrivent. Par exemple, dans un festin, ne dis pas comment il faut manger, mais mange comme il faut. Et souviens-toi qu'en tout et partout Socrate a ainsi rejeté toute ostentation et tout faste. Des jeunes gens allaient le prier de les recommander à d'autres philosophes, et il les leur conduisait, souffrant ainsi, sans se plaindre, le peu de cas qu'on faisait de lui.

LXXIII. S'IL arrive donc qu'on vienne à parler de quelque belle question devant les ignorants, garde le silence ; car il y a grand danger à rendre aussitôt ce que tu n'as pas digéré. Et lorsque quelqu'un te reprochera que tu ne sais rien, si tu n'es point piqué de ce reproche, sache alors que tu commences à être philosophe. Car les brebis ne vont pas montrer à leurs bergers combien elles ont mangé, mais après avoir bien digéré la pâture qu'elles ont prise, elles produisent de la laine et du lait. Toi aussi, ne débite point aux ignorants de belles maximes ; mais, si tu les as bien digérées, fais-le paraître par tes actions.

LXXIV. SI tu es accoutumé à mener une vie frugale et à traiter durement ton corps, n'en tire pas vanité, et, si tu ne bois que de l'eau, ne dis point à tout propos que tu ne bois que de l'eau. Si tu veux t'exercer à la patience et à la tolérance, fais-le pour toi et non pas pour les autres ; n'embrasse point les statues ; dans la soif la plus ardente, prends de l'eau dans ta bouche, rejette-la, et ne le dis à personne.

LXXV. ÉTAT et caractère de l'ignorant : il n'attend jamais de lui-même son bien ou son mal, mais toujours des autres. État et caractère du philosophe : il n'attend que de lui-même tout son bien et tout son mal.

LXXVI. SIGNES certains qu'un homme fait du progrès dans l'étude de la sagesse : il ne blâme personne, il ne loue personne, il ne se plaint de personne, il n'accuse personne, il ne parle point de lui comme s'il était quelque chose ou qu'il sût quelque chose. Quand il trouve quelque obstacle ou quelque empêchement à ce qu'il veut, il ne s'en prend qu'à lui-même. Si quelqu'un le loue, il se moque en secret de ce louangeur, et, si on le reprend, il ne cherche pas à se justifier ; mais, comme les convalescents, il se tâte et s'observe, de peur de troubler et de déranger quelque chose dans ce commencement de guérison, avant que sa santé soit entièrement fortifiée. Il a supprimé en lui tout désir, et il a transporté toutes ses aversions sur les seules choses qui sont contre la nature de ce qui dépend de nous. Il n'a pour toutes choses que des mouvements peu empressés et soumis. Si on le traite de simple et d'ignorant, il ne s'en met pas en peine. En un mot, il est toujours en garde contre lui-même comme contre un homme qui lui tend continuellement des pièges et qui est son plus dangereux ennemi.

LXXVII. QUAND quelqu'un se vante de comprendre et de pouvoir expliquer les écrits de Chrysippe, dis en toi-même : Si Chrysippe n'avait écrit obscurément, cet homme n'aurait donc rien dont il pût se glorifier. Pour moi, qu'est-ce que je veux ? Connaître la nature et la suivre. Je cherche donc qui est celui qui l'a le mieux expliquée ; on me dit que c'est Chrysippe. Je prends Chrysippe, mais je ne l'entends point ; je cherche donc quelqu'un qui me l'explique. Jusque-là il n'y a rien de bien extraordinaire. Quand j'ai trouvé un bon interprète, il ne reste plus qu'à me servir des préceptes qu'il m'a expliqués et qu'à les mettre en pratique ; et voilà la seule chose qui mérite de l'estime. Car, si je me contente d'expliquer ce philosophe et d'admirer ce qu'il dit, que suis-je ? un pur grammairien et non un philosophe, avec cette différence que, au lieu d'Homère, j'explique Chrysippe. Quand quelqu'un me dira donc : « Explique-moi Chrysippe, » j'aurai bien plus de honte et de confusion, si je ne puis montrer des actions conformes à ses préceptes.

LXXVIII. DEMEURE ferme dans la pratique de toutes ces maximes, et obéis-leur comme à des lois que tu ne peux violer sans impiété. Et ne te mets nullement en peine de ce qu'on dira de toi, car cela n'est pas du nombre des choses qui sont en ton pouvoir.

LXXIX. JUSQUES à quand différeras-tu de te juger digne des plus grandes choses et de te mettre en état de ne jamais blesser la droite raison ? Tu as reçu les préceptes auxquels tu devais donner ton consentement, et tu l'as donné. Quel maître attends-tu donc encore pour remettre ton amendement jusqu'à son arrivée ? Tu n'es plus un enfant, mais un homme fait. Si tu te négliges, si tu t'amuses, si tu fais résolution sur résolution, si tous les jours tu marques un nouveau jour où tu auras soin de toi-même, il arrivera que, sans que tu y aies pris garde, tu n'auras fait aucun progrès, et que tu persévéreras dans ton ignorance, et pendant ta vie et après ta mort. Commence donc dès aujourd'hui à te juger digne de vivre comme un homme, et comme un homme qui a déjà fait quelque progrès dans la sagesse, et que tout ce qui te paraîtra très beau et très bon soit pour toi une loi inviolable. S'il se présente quelque chose de pénible ou d'agréable, de glorieux ou de honteux, souviens-toi que le jour de la lutte est venu, que les jeux olympiques sont ouverts, qu'il n'est plus temps de différer, et que, d'un moment et d'une seule action de courage ou de lâcheté, dépendent ton avancement ou ta perte. C'est ainsi que Socrate est parvenu à la perfection, en faisant servir toutes choses à son avancement, et en ne suivant jamais que la raison. Pour toi, bien que tu ne sois pas encore Socrate, tu dois pourtant vivre comme quelqu'un qui veut le devenir.

LXXX. LA première et la plus nécessaire partie de la philosophie est celle qui traite de la pratique des préceptes ; par exemple : il ne faut point mentir. La seconde, est celle qui en fait les démonstrations : pourquoi il ne faut point mentir. Et la troisième, celle qui fait la preuve de ces démonstrations, en expliquant en quoi consiste une démonstration, et ce qui en fait la vérité et la certitude ; elle définit ces différents termes : démonstration, conséquence, opposition, vérité, fausseté. Cette troisième partie est nécessaire pour la seconde, et la seconde pour la première ; mais la première est la plus nécessaire de toutes, et celle où il faut s'arrêter et se fixer. D'ordinaire, nous renversons cet ordre ; nous nous arrêtons entièrement à la troisième ; tout notre travail, toute notre étude, est pour la troisième, pour la preuve, et nous négligeons absolument la première, qui est l'usage et la pratique. Il arrive par là que nous mentons ; mais en revanche nous sommes toujours prêts à bien prouver qu'il ne faut pas mentir.

LXXXI. COMMENCE toutes tes actions et toutes tes entreprises par cette prière : « Conduis-moi, grand Jupiter, et toi, puissante Destinée, là où vous avez arrêté que je dois aller. Je vous suivrai de tout mon coeur et sans hésitation. Et quand même je voudrais résister à vos ordres, outre que je me rendrais méchant et impie, il me faudrait toujours vous suivre malgré moi. »

LXXXII. DIS-TOI ensuite : « Celui qui s'accommode comme il faut à la nécessité, est sage et habile dans la connaissance des choses des dieux. »

LXXXIII. EN troisième lieu, dis encore : « Criton, passons courageusement par là, puisque c'est par là que les dieux nous conduisent et nous appellent. Anytus et Mélitus peuvent me tuer, ils ne peuvent pas me nuire. »



ENTRETIENS

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LIVRE PREMIER

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I. DE quoi te plains-tu ? La divinité t'a donné ce qu'elle avait de plus grand, de plus noble, de plus royal et de plus divin, le pouvoir de faire un bon usage de tes opinions, et de trouver en toi-même tes véritables biens. Que veux-tu de plus ? Sois donc content, remercie un si bon père, et ne cesse jamais de le prier.

II. QUE tu es aveugle et injuste ! Tu peux ne dépendre que de toi seul, et tu veux dépendre d'un million de choses qui te sont étrangères, et qui toutes t'éloignent de ton véritable bien.

III. QUAND nous voulons nous embarquer, nous demandons un bon vent pour avancer et faire route. En l'attendant, nous demeurons là tout consternés, et nous allons souvent regarder quel vent souffle. « Eh ! toujours un vent du nord ! Que faire de ce vent du nord, qui nous est si contraire ? Quand viendra le vent du couchant ? » -- Mon ami, il viendra quand il lui plaira, ou plutôt quand il plaira à celui qui en est le maître. Es-tu le dispensateur des vents, comme un autre Éole ? Nous n'avons à faire que ce qui dépend de nous, et à user de toutes les autres choses comme elles nous arrivent.

IV. SOUVIENS-TOI du courage de Latéranus. Néron lui ayant envoyé son affranchi, Épaphrodite, pour l'interroger sur la conspiration où il était entré, il répondit : « Quand j'aurai quelque chose à dire, je le dirai à ton maître. -- Tu seras traîné en prison. -- Mais faut-il que j'y sois traîné en fondant en larmes ? -- Tu seras envoyé en exil. -- Qu'est-ce qui empêche que je n'y aille gaiement, plein d'espérance et content de mon sort ? -- Tu seras condamné à mort. -- Mais faut-il que je meure en murmurant et en gémissant ? -- Dis-moi ton secret. -- Je ne te le dirai point, car cela dépend de moi. -- Qu'on le mette aux fers ! -- Que dis-tu, mon ami, est-ce moi que tu menaces de mettre aux fers ? Je t'en défie. Ce sont mes jambes que tu y mettras, mais pour ma volonté, elle sera libre, et Jupiter même ne peut me l'ôter. -- Je vais tout à l'heure te faire couper le cou. -- Quand t'ai-je dit que mon cou avait seul ce privilège de ne pouvoir être coupé ? ». Les effets répondirent à ces braves paroles. Latéranus ayant été mené au supplice, et le premier coup de l'exécuteur ayant été trop faible pour lui enlever la tête, il la retira un instant, puis la tendit de nouveau, avec beaucoup de fermeté et de constance.

V. THRASÉAS disait qu'il aimait mieux être tué aujourd'hui, qu'exilé demain. Que lui répondit à cela Rufus ? « Si tu choisis la mort comme plus pénible, quelle folie ! Si tu la choisis comme plus douce, qui t'a donné le choix ? »

VI. C'EST un beau mot d'Agrippinus : « Je ne me ferai jamais obstacle à moi-même. »

VII. VEUX TU voir un homme content de tout, et qui veut que tout arrive comme il arrive ? C'est Agrippinus. On vint lui annoncer que le sénat était assemblé pour le juger. « A la bonne heure, dit- il. Et moi, je vais me préparer pour le bain, à mon ordinaire. » A peine était-il sorti du bain, qu'on vint lui dire qu'il était condamné. « Est-ce à la mort où à l'exil ? -- A l'exil. -- Et mes biens, sont-ils confisqués ? -- Non, on vous les laisse. -- Partons donc sans différer, allons dîner à Aricia ; nous y dînerons aussi bien qu'à Rome. »

VIII. QUAND l'heure sera venue, je mourrai ; mais je mourrai comme doit mourir un homme qui ne fait que rendre ce qu'on lui a prêté.

IX. RIEN n'est insupportable à l'homme raisonnable que ce qui est sans raison.

X. TU n'as pas de quoi vivre, et tu me demandes si, pour l'avoir, tu dois te rabaisser aux ministères les plus abjects, jusqu'à présenter le pot de chambre à un maître. Que puis-je te dire là-dessus ? Il y a des gens qui pensent qu'il vaut mieux présenter le pot de chambre que de mourir de faim. Il y en a d'autres à qui cela serait insupportable. Ce n'est donc pas moi qu'il faut consulter, c'est toi-même. Examine bien ce que tu vaux.

XI. LES hommes se mettent comme ils veulent, à fort haut ou à fort bas prix, et chacun ne vaut que ce qu'il s'estime ; taxe-toi donc ou comme libre ou comme esclave, cela dépend de toi.

XII. TU veux ressembler au commun des hommes, comme un fil de ta tunique ressemble à tous les autres fils qui la composent ; mais moi je veux être cette bande de pourpre, qui non seulement a de l'éclat, mais qui embellit même tout ce à quoi on l'applique. Pourquoi donc me conseilles-tu d'être comme les autres ? Je serais comme le fil, je ne serais plus de la pourpre.

XIII. FLORUS demandait un jour à Agrippinus : « Irai-je au théâtre avec Néron, et danserai-je avec lui ? -- Va, lui dit Agrippinus. -- Et toi, lui dit Florus, pourquoi n'y viens-tu pas aussi ? -- C'est, lui répondit Agrippinus, que je n'y ai pas encore réfléchi. »

XIV. CETTE grande maxime était bien gravée dans le coeur de Priscus Helvidius, et il la mit noblement en pratique. Vespasien lui manda un jour de ne pas venir au sénat. « Il dépend de lui de m'ôter ma charge, répondit Helvidius, mais j'irai au sénat tant que je serai sénateur. -- Si vous y venez, lui dit le prince, n'y venez que pour vous taire. -- Ne me demandez pas mon avis, dit Helvidius, et je me tairai. -- Mais si voue êtes présent, repartit le prince, je ne puis me dispenser de vous demander votre avis. -- Ni moi, répondit Helvidius, de vous dire ce qui me paraîtra juste. -- Mais si vous le dites, je vous ferai mourir. -- Quand vous ai-je dit que j'étais immortel ? répliqua Helvidius. Nous ferons tous deux ce qui dépend de nous : vous me ferez mourir, et je souffrirai la mort sans me plaindre. » -- Que gagna par là Helvidius, étant seul ? -- Mais, je te le demande, que gagne la pourpre qui est seule sur une tunique ? Elle l'orne, elle l'embellit, et elle donne envie d'en avoir une pareille.

XV. SI le prince t'avait adopté, tu serais d'une fierté insupportable à tout le monde ; et tu oublies la divinité à laquelle tu as tant d'obligations.

XVI. LES hommes ont élevé des temples et des autels à un Triptolème pour avoir trouvé une nourriture moins sauvage et moins grossière que celle dont on usait avant lui. Qui de nous bénit dans son coeur ceux qui ont trouvé la vérité, qui l'ont éclaircie, qui ont chassé de nos âmes les ténèbres de l'ignorance et de l'erreur ?

XVII. NOUS sommes composés de deux natures bien différentes : d'un corps qui nous est commun avec les bêtes, et d'un esprit qui nous est commun avec les dieux. Les uns penchent vers cette première parenté, s'il est permis de parler ainsi, parenté malheureuse et mortelle. Et les autres penchent vers la dernière, vers cette parenté heureuse et divine. De là vient que ceux-ci pensent noblement, et que les autres, en beaucoup plus grand nombre, n'ont que des pensées basses et indignes. -- Que suis-je, moi ? Un petit homme très malheureux ; et ces chairs, dont mon corps est bâti, sont effectivement très chétives et très misérables. -- Mais tu as en toi quelque chose de bien plus noble que ces chairs. Pourquoi, t'éloignant donc de ce principe si élevé, t'attaches-tu à ces chairs ? Voilà la pente de presque tous les hommes, et voilà pourquoi il y a parmi eux tant de monstres, tant de loups, tant de lions, tant de tigres, tant de pourceaux. Prends donc garde à toi, et tâche de ne pas augmenter le nombre de ces monstres.

XVIII. JE te demande quel progrès tu as fait dans la vertu, et tu me montres un livre de Chrysippe que tu te vantes d'entendre. C'est comme si un athlète, dont je voudrais connaître la force, au lieu de me montrer ses bras nerveux et ses larges épaules, me faisait voir seulement ses gantelets. Eh, vil esclave ! de même que je voudrais voir ce que l'athlète sait faire avec ses gantelets, je voudrais voir à quoi t'a servi ce livre de Chrysippe. As-tu mis en pratique ses préceptes ? As-tu bien placé tes craintes et tes désirs ? C'est par l'oeuvre même que le progrès apparaît. As-tu l'âme élevée, libre, fidèle, pleine de pudeur ? Est-elle dans un tel état que rien ne puisse ni l'empêcher, ni la troubler ? As-tu chassé de toute ta vie les gémissements, les plaintes et ces exclamations importunes ? Ah ! malheureux que je suis ! As-tu bien considéré ce que c'est que la prison, l'exil, la ciguë ? Et peux-tu dire, en toute occasion : « Passons courageusement par là, puisque c'est par là que la divinité nous appelle ? »

XIX. POURQUOI disputer contre des gens qui ne se rendent pas aux vérités les plus évidentes ? Ce ne sont pas des hommes, mais des pierres.

XX. NOUS craignons tous la mort du corps ; mais la mort de l'âme, qui est-ce qui la craint ?

XXI. TOUT ce qui arrive dans le monde fait l'éloge de la Providence. Donne-moi un homme ou intelligent ou reconnaissant, il la sentira.

XXII. SI la divinité avait fait les couleurs, sans faire également des yeux capables de les voir et de les distinguer, à quoi auraient-elles servi ? Et si elle avait fait les couleurs et les yeux sans créer la lumière, de quelle utilité auraient été les couleurs et les yeux ? Qui est-ce donc qui a fait ces trois choses les unes pour les autres ? Qui est l'auteur de cette alliance si merveilleuse ? C'est la divinité. Il y a donc une Providence.

XXIII. L'HOMME dans cette vie doit être le spectateur de son essence et des ouvrages de la divinité, son interprète et son panégyriste. Et toi, malheureux, tu commences et tu finis par où les bêtes commencent et finissent, tu vois sans sentir. Finis donc par où la divinité a fini en toi. Elle a fini en te donnant une âme intelligente et capable de la connaître. Sache donc t'en servir ; ne sors point de ce spectacle si admirable, sans avoir fait que l'entrevoir. Vois, connais, loue, bénis.

XXIV. Vous entreprenez un long voyage pour aller à l'Olympie voir les jeux, et encore un plus long pour voir la belle statue de Phidias, et vous regardez comme un grand malheur de mourir sans avoir eu le plaisir de les voir. Mais des ouvrages bien supérieurs à ceux de Phidias, des ouvrages qu'il ne faut point aller chercher si loin, qui ne coûtent ni tant de peines ni tant de fatigues, qu'on voit partout, n'aurez-vous jamais envie de les considérer ? Ne vous viendra-t-il jamais dans l'esprit de penser enfin qui vous êtes, pourquoi vous êtes nés ? Et mourrez-vous sans avoir prêté attention au spectacle si admirable de cet univers que la divinité a étalé à vos yeux, pour vous porter à la connaître ?

XXV. LA divinité t'a donné des armes pour résister à tous les événements les plus fâcheux. Elle t'a donné la grandeur d'âme, la force, la patience, la constance. Tu dois t'en servir. Ou, si tu te plains, avoue que tu as mis bas les armes dont elle t'avait muni.

XXVI. Y A-T-IL une Providence ? dit un épicurien ; il me coule incessamment du nez une pituite qui me désole. -- Esclave que tu es ! pourquoi donc as-tu des mains ? N'est-ce pas pour te moucher ? -- Mais ne vaudrait-il pas mieux, répond l'épicurien, qu'il n'y eût point de pituite au monde ? -- Et ne vaudrait-il pas mieux encore te moucher, que d'accuser la Providence ?

XXVII. HERCULE aurait-il été Hercule sans les lions, les tigres, les sangliers, les brigands et tous les autres monstres dont il a purgé la terre ? Et sans ces monstres, à quoi auraient servi ses bras nerveux, sa force, son courage, sa patience invincible, et toutes ses autres vertus ?

XXVIII. MAINTENANT, considère bien toutes les facultés que tu possèdes, et prépare-toi avec confiance à toutes les épreuves : tu es bien armé, et en état de tirer un nouvel ornement de tous les accidents les plus terribles.

XXIX. QUE font les hommes ? Ils demeurent là tout tremblants de ce qu'ils craignent, ou s'affligeant et gémissant de ce qu'ils souffrent. Que résulte-t-il de cette faiblesse ? Le murmure et l'impiété.

XXX. LES hommes excusent plaisamment les fautes qu'ils ont faites, comme cela m'est arrivé à moi-même. Rufus m'ayant repris un jour de quelque chose : « Eh bien, lui répondis-je, ai-je brûlé le Capitole ? -- Vil esclave, me dit-il, c'est avoir brûlé le Capitole que d'avoir fait toute la faute qui pouvait se faire dans cette occasion. »

XXXI. LA protection d'un prince, ou celle même d'un grand seigneur, suffisent pour nous faire vivre tranquillement et à couvert de toute alarme. Nous avons les dieux pour protecteurs, pour curateurs, pour pères, et cela ne suffit pas pour chasser nos chagrins, nos inquiétudes, nos craintes !

XXXII. JE ne vous demande point de lettres de recommandation ; gardez-les pour celui qui est lâche et timide. Et en voici le modèle : « Je vous recommande ce cadavre, cette outre de sang qui n'est pas encore figé. » Voilà comment il faut recommander un homme qui n'a pas l'esprit de sentir qu'il ne dépend pas d'un autre de le rendre malheureux.

XXXIII. Tu quittes ton enfant quand il est fort mal, parce que, dis-tu, tu l'aimes, et que tu n'as pas le courage de le voir. Si c'est là l'effet de l'amitié, il faut donc que tous ceux qui l'aiment le quittent, sa mère, sa nourrice, ses frères, ses soeurs, son précepteur, et qu'il demeure entre les mains de ceux qui ne l'aiment point. Quel aveuglement, quelle injustice, quelle barbarie ! En bonne foi, voudrais-tu toi-même, dans tes maladies, avoir des amis qui t'aimassent si tendrement ?

XXXIV. UN homme de grande considération, aujourd'hui préfet de l'annone, revenant d'exil et s'en retournant à Rome, vint me voir. Il me fit une peinture affreuse de la vie de la cour ; il m'assura qu'il en était dégoûté, qu'il ne s'y rengagerait pour rien au monde, et que le peu de temps qui lui restait à vivre, il voulait le vivre en repos, loin du tumulte et de l'embarras des affaires. Je lui soutins qu'il n'en ferait rien, qu'il n'aurait pas plus tôt mis le pied dans Rome, qu'il oublierait toutes ces belles résolutions, et que, s'il trouvait à se rapprocher du prince, il en profiterait aussitôt. Et lui, en me quittant, me dit : « Épictète, si vous entendez dire que j'aie mis le pied à la cour, dites que je suis le plus grand coquin du monde. » Qu'arriva-t-il ? A quelque distance de Rome, il reçut des lettres de César. Il ne se souvint plus de ses promesses ; le voilà à la cour plus avant que jamais, et voilà ma prédiction accomplie... « Que vouliez vous donc qu'il fît ? me dit quelqu'un. Vouliez-vous qu'il passât le reste de ses jours dans l'oisiveté et dans la paresse ? » -- Eh ! mon ami, penses-tu qu'un philosophe, qu'un homme qui veut avoir soin de lui-même soit plus paresseux qu'un courtisan ? Il a des occupations plus importantes et plus sérieuses.

XXXV. PUISQUE l'homme libre est celui à qui tout arrive comme il le désire, me dit un fou, je veux aussi que tout m'arrive comme il me plaît. -- Eh ! mon ami, la folie et la liberté ne se trouvent jamais ensemble. La liberté est une chose non seulement très belle, mais très raisonnable, et il n'y a rien de plus absurde ni de plus déraisonnable que de former des désirs téméraires et de vouloir que les choses arrivent comme nous les avons pensées. Quand j'ai le nom de Dion à écrire, il faut que je l'écrive, non pas comme je veux, mais tel qu'il est, sans y changer une seule lettre. Il en est de même dans tous les arts et dans toutes les sciences. Et tu veux que sur la plus grande et la plus importante de toutes les choses, je veux dire la liberté, on voie régner le caprice et la fantaisie. Non, mon ami : la liberté consiste à vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent.

XXXVI. QUAND tu es seul, tu dis que tu es dans un désert. Quand tu es dans le grand monde, tu dis que tu es au milieu des brigands, des voleurs, des fourbes. Tu te plains de tes parents, de ta femme, de tes enfants, de tes amis et de tes voisins. Eh ! si tu étais raisonnable, quand tu es seul, tu dirais que tu es en repos, en liberté, que tu jouis de toi-même, et que tu es semblable à la divinité. Et quand tu es dans le monde, au lieu de te chagriner et d'appeler cela embarras, tumulte, tu l'appellerais une fête, ou des jeux publics, et tu serais toujours content.

XXXVII. JE suis boiteux, pourquoi faut-il que je sois boiteux ? -- Vil esclave, faut-il accuser la Providence pour un méchant pied ? Lequel est le plus raisonnable : ou que la Providence soit soumise à ton pied, ou que ton pied soit soumis à la Providence ?

XXXVIII. LA grandeur de l'esprit ne se mesure pas par l'étendue, elle se mesure par la certitude et par la vérité des opinions.

XXXIX. POURQUOI suis-je né d'un tel père et d'une telle mère ? -- Eh ! mon ami, avant ta naissance, dépendait-il de toi de dire : « Je veux qu'un tel se marie à une telle, et je veux naître d'eux ? » Si ta naissance fut malheureuse, ne dépend-il pas de toi de la corriger par la vertu ?

XL. Tu es dans une place éminente, et te voilà le persécuteur et le tyran de ton prochain. Ne te souviendras-tu donc plus qui tu es, et à qui tu commandes ? C'est à tes parents, à tes frères. -- Mais j'ai acheté ma charge, j'ai mes prérogatives, mes droits. -- Malheureux, toutes tes pensées ne sont que terre et que boue ; tu ne regardes que ces misérables lois humaines, qui sont les lois des morts, et tu ne portes point ta vue sur les lois divines.

XLI. COMMENT peut-on me persuader, dit quelqu'un à Épictète, que toutes mes actions sont vues de la divinité, sans qu'aucune lui échappe ?... Épictète lui répondit : « N'es-tu pas persuadé que toutes les choses du monde ont entre elles une liaison ? -- Oui. -- N'es-tu pas persuadé que les choses terrestres sont régies par les célestes ? -- Oui. -- En effet, tu vois que toutes les choses de la nature arrivent dans les temps marqués, toutes les saisons arrivent dans leur temps. A l'approche et à la retraite du soleil, quand la lune croît ou décroît, toute la face de la nature change. Puis donc que toutes les choses de ce bas monde, et nos corps mêmes sont si liés et si unis avec le tout, comment peux-tu t'imaginer que notre âme, bien plus divine que tout cet univers, en soit seule détachée, et qu'elle ne soit pas unie et liée avec la divinité qui l'a créée ? -- Mais comment peut-elle voir en même temps tant de choses si différentes et si éloignées ? -- Pauvre aveugle, combien d'opérations différentes ton esprit, qui a des bornes si étroites, ne fait-il pas à la fois ? Il embrasse les choses divines et humaines ; il raisonne, il divise, il juge, il consent, il nie. Combien d'images différentes, combien d'idées, même contraires, ne renferme-t-il pas ? Le soleil éclaire en même temps la plus grande partie du monde ; seule la partie que l'ombre de la terre lui cache se dérobe à ses rayons. Et celui qui a fait le soleil, qui, quelque immense qu'il soit, n'est qu'un point de ce vaste univers, n'éclairera pas la terre entière ? -- Mais mon esprit ne fait ses opérations que successivement, et ne peut considérer les objets que l'un après l'autre. -- Eh ! qui t'a dit que ton esprit fût aussi étendu que la divinité même ? Mais, chétif ver de terre, considère combien d'objets différents embrassent à la fois un oeil qui est si petit. Tout ce qu'enferme l'horizon est présent tout à la fois à la vue, et quelque chose pourra se dérober à la vue de celui qui a fait l'oeil ? Juges-en toi-même. »

XLII. QUAND tu es la nuit dans ta chambre, la porte bien fermée et la lumière éteinte, garde-toi donc bien de dire que tu es seul, car tu ne l'es pas.

XLIII. LES soldats qui s'enrôlent dans les troupes de César font le serment ordinaire. Quel est ce serment ? Qu'ils préféreront le salut de l'empereur à toutes choses ; qu'ils lui obéiront en tout, qu'ils s'exposeront à la mort pour lui. Et toi, qui es lié à la divinité par ta naissance et par tant de bienfaits que tu en as reçus, et qui es né dans ses troupes, ne feras-tu pas ce serment ? Et l'ayant fait, ne lui seras-tu pas fidèle ? Quelle différence même entre ces deux serments ! Le soldat jure qu'il préférera le salut de l'empereur à toutes choses, et toi tu jures que tu préféreras à toutes choses ton propre salut.

XLIV. RIEN de grand ne se fait tout d'un coup, pas même un raisin ni une figue. Si tu me dis : « Je veux tout de suite une figue, » je te répondrai : « Mon ami, il faut du temps, attends qu'elle naisse, elle croîtra ensuite, et elle mûrira. » Et tu veux que les esprits portent tout d'un coup leur fruit dans la parfaite maturité ! Cela est-il juste ?

XLV. Nous sommes si ingrats, que, même quand il s'agit des merveilles que la Providence a faites en notre faveur, bien loin de lui en rendre grâces, nous l'accusons, et nous nous plaignons d'elle. Cependant, grands dieux ! pour peu que nous eussions un coeur sensible et reconnaissant, une seule chose de la nature et la moindre même suffirait pour nous faire sentir la Providence et le soin qu'elle a de nous.

XLVI. SI nous avions du sens, nous ne ferions autre chose toute notre vie, et en public, et en particulier, que de rendre grâces à la Providence pour tous les biens que nous en avons reçus, et dont nous jouissons à tous les moments de notre vie. Oui, en bêchant, en labourant, en mangeant, en nous promenant, en nous levant, en nous couchant, à chaque action nous nous écrierions : « Que la Providence est grande ! » Tout retentirait du son de ces paroles divines : « Que la Providence est grande ! » Mais vous êtes ingrats et aveugles. Il faut donc que je le dise pour vous tous, et que vieux, boiteux, pauvre et infirme, je dise sans cesse : « Que la Providence est grande ! »

XLVII. SI j'étais rossignol ou cygne, je ferais ce qui est du cygne ou du rossignol. Je suis homme, j'ai la raison en partage. Que dois-je donc faire ? Louer la divinité. C'est ce que je ferai toute ma vie. Et j'exhorte tous les hommes à se joindre à moi.

XLVIII. SI la raison, qui doit régler toutes choses, est déréglée, qui est-ce qui la réglera ?

XLIX. QUELQU'UN peut-il t'empêcher de te rendre à la vérité connue, et te forcer d'approuver ce qui est faux ? Tu vois donc bien que tu as un libre arbitre, que rien ne peut te ravir. Si ta liberté pouvait être forcée, la divinité n'aurait plus de toi le soin qu'en doit avoir un bon père.

L. QUEL est l'homme dont rien ne vient à bout ? Celui qui est ferme dans ses desseins et qui ne se laisse ébranler par aucune des choses qui ne sont pas en notre pouvoir. Je le regarde comme un athlète. Il a soutenu un premier combat ; en soutiendra-t-il un second ? Il a résisté à l'argent, résistera-t-il à une belle femme ? Il a résisté en plein jour au milieu du monde, résistera-t-il seul et pendant la nuit ? résistera-t-il à la gloire, à la calomnie, aux louanges, à la mort ? résistera-t-il à toutes les incommodités, à toutes les tristesses ? En un mot, sera-t-il victorieux jusque dans ses songes ? Voilà l'athlète qu'il me faut.

LI. TOUT homme qui a ou qui croit avoir quelque avantage sur les autres, sera inévitablement rempli d'orgueil, s'il n'est bien instruit, et il ne pourra manquer d'en abuser.

LII. UN tyran me dit : « Je suis le maître, je peux tout. -- Eh ! que peux-tu ? Peux-tu te donner un bon esprit ? Peux-tu m'ôter ma liberté ? Eh ! que peux-tu donc ? Sur un vaisseau, ne dépends-tu pas du pilote ? Sur ton char, ne dépends-tu pas du cocher ? -- Tout le monde me fait la cour. -- Mais te la fait-on comme à un homme ? Montre-moi quelqu'un qui te prenne pour tel, qui voulût te ressembler, qui voulût marcher sur tes traces comme sur celles de Socrate. -- Mais je puis te faire couper le cou. -- Tu parles bien. J'avais oublié qu'il faut te faire la cour comme aux dieux nuisibles, et t'offrir des sacrifices comme à la fièvre. N'a-t-elle pas un autel à Rome ? Tu le mérites plus qu'elle, car tu es plus malfaisant. Mais que tes satellites et toute ta pompe effraient et troublent la vile populace, tu ne me troubleras point ; je ne puis être troublé que par moi-même. Tu as beau me menacer, je te dis que je suis libre. -- Toi libre ! Et comment ? -- C'est la divinité même qui m'a affranchi. Penses-tu qu'elle souffre que son fils tombe sous ta puissance ? Tu es le maître de ma carcasse ; prends-la. Tu n'as aucun pouvoir sur moi. »

LIII. FÉLICION était un sot, à qui personne ne daignait parler. Le prince lui donna le soin de sa chaise d'affaires ; voilà Félicion homme important et homme d'esprit. Chacun dit : « Félicion a parlé aujourd'hui comme un ange. » Eh ! mon ami, attendons un peu ; que le prince lui ôte seulement sa chaise d'affaires, et il redeviendra promptement un sot.

LIV. ENCORE un autre trait semblable, qui te donnera une idée juste du courtisan. Épaphrodite, capitaine des gardes de Néron, avait un esclave qui était cordonnier de son métier, mais si sot et si malhabile que, renonçant à l'utiliser, il le vendit. Un domestique de Néron l'achète, et par hasard cet esclave devient le cordonnier du prince et enfin son favori. Dès le lendemain, Épaphrodite est le premier à lui faire la cour. Nous ne voyons plus Épaphrodite ; il est enfermé des journées entières, pour délibérer sur des affaires importantes, avec cet homme qu'il avait vendu comme n'étant bon à rien.

LV. UN homme est fait tribun du peuple. Il s'en retourne chez lui, il trouve sa maison illuminée ; tout le monde va le féliciter. Il monte aussitôt au Capitole, fait des sacrifices, et remercie les dieux. Qui de nous les remercie de n'avoir que de saines opinions et des désirs réglés et conformes à la nature ?

LVI. UN homme vint me consulter sur le dessein qu'il avait d'entrer dans la confrérie des prêtres d'Auguste à Nicopolis. « Eh ! mon ami, lui dis-je, à quoi bon ? Voilà une dépense bien inutile. -- Oh ! mais mon nom demeurera à toujours, car il sera écrit sur les registres. -- Écris-le sur une pierre, il durera encore plus longtemps. D'ailleurs qui te connaîtra hors des murs de Nicopolis ? -- Mais je porterai une couronne d'or. -- Si c'est là ton ambition, couronne pour couronne, prends-en une de roses ; elle te pèsera moins, et te siéra mieux. »

LVII. LES respects qu'on rend à ceux qui peuvent nuire sont comme l'autel élevé à la fièvre au milieu de Rome ; on l'adore, parce qu'on la craint.

LVIII. QUE ne fait pas un changeur pour examiner l'argent qu'on lui donne ? Il emploie tous ses sens : la vue, le tact, l'odorat, l'ouïe. Il ne se contente pas de faire sonner une pièce une fois, deux fois ; à force d'examiner les sons, il devient presque musicien. Nous sommes tous changeurs sur ce que nous croyons qui nous regarde. Point d'attention, point d'application que nous n'ayons pour éviter d'être trompés. Mais s'agit-il de notre raison, s'agit-il d'examiner nos opinions, de peur qu'elles ne nous séduisent ? nous sommes paresseux et négligents, comme si cela ne nous regardait point, car nous ne connaissons pas le dommage que cela nous cause.

LIX. LA philosophie, dit-on, est un chemin long et pénible. -- Tu te trompes, mon ami, il n'est point si long. Car que te veut apprendre la philosophie ? A suivre les dieux, à régler tes désirs, et à faire un bon usage de tes opinions. -- Dis-moi ce que c'est que les dieux, les désirs, les opinions ; voilà ce qui est long. -- Mais les philosophes qui te prêchent la volupté, sont-ils plus courts ? Que te dit Épicure ? Que le bien de l'homme consiste dans son corps. Dis-moi donc ce que c'est que l'âme, ce que c'est que le corps, ce qui fait notre essence, et tu verras que cela n'est pas moins long.

LX. MON ami, pourquoi marches-tu redressé comme si tu avais avalé une aune ? -- Je voudrais être admiré de tous les passants, et entendre dire à droite et à gauche : Voilà un grand philosophe. -- Qui sont donc ces gens dont tu veux attirer l'admiration ? Ne sont-ce pas ces mêmes gens dont tu dis qu'ils sont fous ? Tu veux donc être admiré des fous ? Ah ! le grand fou !

LXI. ÉPICURE dit qu'il ne faut pas nourrir ni élever des enfants, parce que rien n'est plus opposé au véritable bien, qu'il place dans la volupté. -- Mon pauvre Épicure, tu veux donc que nous soyons plus dénaturés que les bêtes les plus féroces, qui n'abandonnent jamais leurs petits ? La charité des pères pour leurs enfants est si naturelle, que je suis sur que même si ton père et ta mère avaient été avertis par un oracle que tu avancerais un jour une proposition si insensée, ils n'auraient pas laissé de t'élever.


LXII. IL y a des notions communes, dont tous les hommes conviennent également. Les disputes, les séditions, les guerres, d'où viennent-elles ? De l'application de ces notions communes à chaque fait particulier. La justice et la sainteté sont préférables à toutes choses, personne n'en doute. Mais une telle chose est-elle juste, est-elle sainte ? Voilà sur quoi on s'égorge. Chassons cette ignorance et apprenons à appliquer ces notions à chaque fait particulier ; il n'y aura plus de disputes, plus de guerres, Achille et Agamemnon seront d'accord.

LXIII. IL ne faut pas prendre légèrement l'alarme dans cette vie. Nous envoyons un homme reconnaître ce qui se passe. Mais nous avons mal choisi notre espion, car nous avons envoyé un lâche, qui, sur le moindre bruit qu'il a entendu, et ayant eu peur de son ombre, revient à nous tout effrayé : « Voilà la mort, l'exil, la calomnie, la pauvreté qui s'avancent. -- Mon ami, parle pour toi. Nous sommes des sots d'avoir si mal choisi notre homme pour être bien informés. Diogène, qui a été en reconnaissance avant toi, nous a fait un rapport bien différent ; il nous a dit que la mort n'est point un mal quand elle n'est point honteuse ; que la calomnie n'est qu'un bruit de gens insensés. -- Mais qu'a-t-il dit du travail, de la douleur, de la pauvreté ? -- Il a dit que la nudité valait mieux que tous les habits de pourpre. « En un mot, nous a-t-il » dit, je n'ai point trouvé d'ennemi, tout est tranquille, et vous n'avez qu'à me voir. Ai-je été battu ? Suis-je blessé ? Ai-je pris la fuite ? » Voilà les espions qu'il faut envoyer. Ils nous rapporteront tous que nous n'avons à craindre que nous-mêmes. »

LXIV. SOUVIENS-TOI que ce sont les riches, les tyrans, les rois qui ont fourni les sujets des tragédies. Les pauvres ne paraissent point sur nos théâtres, ou, s'ils y ont quelque place, ce n'est que parmi les chanteurs et les danseurs. Ce sont des rois qui prospèrent au commencement de la pièce : tout leur rit, on les honore, on les respecte, on leur élève des autels, on orne leurs palais de couronnes et de bandelettes, et, à la fin du troisième ou du quatrième acte, ils s'écrient avec OEdipe : « O Cythéron, pourquoi m'as-tu reçu ? »

LXV. CONSERVE bien ce qui est à toi, ne convoite point ce qui est aux autres, et rien ne pourra t'empêcher d'être heureux.

LXVI. SI j'aime mon corps, si je suis attaché à mon bien, je suis perdu, me voilà esclave ; j'ai fait connaître par où je puis être pris.

LXVII. JE veux être assis à l'Amphithéâtre au banc des sénateurs. -- Grands dieux, tu vas te donner bien de la peine et être bien pressé. -- Mais je ne saurais voir commodément les jeux sans cela. -- Ne les vois point, quelle nécessité as-tu de voir les jeux ? Et si c'est l'envie d'être assis à ce banc qui t'y fait aller, attends qu'on sorte. Quand le spectacle sera fini, tu iras t'asseoir à ce banc si désiré, et tu y seras fort à ton aise.

LXVIII. VA dire des injures à une pierre, à quoi cela t'avancera-t-il ? Elle ne t'entendra point. Imite la pierre, et n'entends point les injures qu'on te dit.

LXIX. Tu as pitié des aveugles, des boiteux ; pourquoi n'as-tu donc pas pitié des méchants ? Ils sont méchants malgré eux, comme les autres sont boiteux et aveugles.

LXX. LA règle et la mesure de nos actions, ce sont nos opinions. D'où vient l'Atrée d'Euripide ? de l'opinion. Sa Médée, son Hippolyte ? de l'opinion. L'OEdipe de Sophocle ? de l'opinion.

LXXI. IL sembla bon à Pâris de ravir Hélène, et à Hélène de suivre Pâris. S'il avait semblé bon aussi à Ménélas de se passer d'une femme infidèle, qu'en serait-il arrivé ? Nous aurions perdu l'Iliade et l'Odyssée. Je compte le reste pour rien.

LXXII. ON dit que ce fut un grand malheur pour Pâris quand les Grecs entrèrent dans Troie, qu'ils mirent tout à feu et à sang, qu'ils tuèrent toute la famille de Priam et qu'ils emmenèrent les femmes captives. -- Tu te trompes, mon ami. Le grand malheur de Pâris fut quand il perdit la pudeur, la fidélité, la modestie, et quand il viola l'hospitalité. De même, le malheur d'Achille, ce ne fut pas quand Patrocle fut tué, mais quand il se mit en colère, qu'il se mit à pleurer Briséis, et qu'il oublia qu'il n'était pas venu à cette guerre pour avoir des maîtresses, mais pour faire rendre une femme à son mari.

LXXIII. LE véritable bien de l'homme est toujours dans la partie par laquelle il diffère des animaux. Que cette partie soit bien fortifiée et bien munie, que les vertus y fassent bonne garde pour repousser l'ennemi, il est en sûreté et n'a rien à craindre.

LXXIV. LES philosophes enseignent que l'homme est libre. Ils enseignent donc à mépriser l'autorité de l'empereur. -- Non. Nul philosophe n'enseigne à des sujets à se révolter contre leur prince, ni à soustraire à sa puissance rien de tout ce qui lui est soumis. Tenez, voilà mon corps, voilà mon bien, voilà ma réputation, voilà ma famille, je vous les livre. Et quand vous trouverez que j'enseigne à quelqu'un à les retenir malgré vous, faites-moi mourir, je suis un rebelle. Ce n'est pas là ce que j'enseigne aux hommes ; je ne leur enseigne qu'à conserver la liberté de leurs opinions, dont la divinité les a faits seuls les maîtres.

LXXV. LA plus juste, la plus forte, la plus inviolable des lois de la divinité, c'est que le plus faible soit toujours soumis au plus fort.

LXXVI. PARMI les gladiateurs de César, il s'en trouve tous les jours qui sont au désespoir de ne pas combattre, qui font des voeux aux dieux pour sortir de cette oisiveté, et qui demandent comme une très grande grâce d'être produits en public. Et il ne se trouve personne parmi nous qui cherche l'occasion de signaler son amour pour les dieux.

LXXVII. LA divinité te cite en témoignage, elle te demande : « N'est-il pas vrai qu'il n'y a d'autre bien ni d'autre mal que dans la volonté ? Ai-je nui à quelqu'un ? N'ai-je pas mis au pouvoir de chacun tout ce qui peut lui être utile ? » Que réponds-tu ? « Je suis dans une position critique, maître ; je suis dans le malheur. Personne n'a soin de moi, personne ne m'assiste ; tout le monde me blâme, tout le monde m'injurie, et je suis le rebut des hommes. » Est-ce ainsi que tu reconnais l'honneur qu'elle t'a fait de t'appeler en témoignage pour lui rendre gloire, en attestant de si grandes vérités ? Elle demandait un témoin de sa bonté, de sa vérité, de sa justice, et tu es devenu son accusateur.

LXXVIII. NOUS sommes presque tous dans la vie comme les esclaves fugitifs sont aux spectacles. Ces esclaves prennent grand plaisir à voir la pompe des jeux ; ils admirent les acteurs d'une tragédie. Mais ils sont toujours inquiets ; ils regardent de côté et d'autre, et, si l'on vient à nommer leur maître, les voilà remplis de frayeur, ils prennent la fuite. Nous sommes de même. Nous admirons les merveilles de la nature, ce spectacle nous ravit. Mais nous sommes toujours en alarme, et, si l'on nomme notre maître, nous voilà perdus. Qu'est-ce donc qu'un maître ? Ce n'est pas un homme, car l'homme ne peut être le maître de l'homme. C'est la mort, c'est la vie, c'est la volupté, c'est la douleur, c'est la pauvreté, ce sont les richesses. Que César lui-même vienne contre moi sans ce cortège, tu verras ma fermeté. Mais s'il vient avec ces satellites, tonnant, éclairant, menaçant, et que je les craigne, ne suis-je pas cet esclave fugitif qui a reconnu son maître ? Mais si je ne les crains pas, me voilà en pleine liberté, je n'ai plus de maître que moi-même.

LXXIX. QUAND tu approches les princes et les grands, souviens-toi qu'il y a là-haut un plus grand prince encore, qui te voit, qui t'entend, et à qui tu dois plutôt plaire.


LIVRE DEUXIÈME

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I. TU viens d'affranchir ton esclave. Mais toi, qui l'as mis en liberté, es-tu libre ? N'es-tu point l'esclave de ton argent, d'une femme, d'une fille, d'un tyran, du dernier valet du tyran ?

II. TU dis que la confiance et la précaution sont incompatibles ; c'est une erreur, et tu peux les allier. Applique seulement la précaution aux choses qui dépendent de toi, et la confiance à celles qui n'en dépendent point. Ainsi tu seras confiant et précautionné. Car, en évitant par ta prudence les véritables maux, tu soutiendras avec courage les faux maux dont on te menace.

III. LE malheur des hommes vient toujours de ce qu'ils placent mal leur précaution et leur confiance. Ils sont tous comme les cerfs qui, pour éviter l'oiseau, qui menace de fondre sur eux, et cherchant à se mettre à couvert, tombent dans les filets où ils périssent.

IV. JE compose de beaux dialogues, je fais de bons livres. -- Eh ! mon ami, montre-moi plutôt que tu domptes tes passions, que tu règles tes désirs, et que tu suis la vérité dans tes opinions. Assure-moi que tu ne crains ni la prison, ni l'exil, ni la douleur, ni la pauvreté, ni la mort. Sans cela, quelques beaux livres que tu fasses, sois bien persuadé que tu n'es encore qu'un ignorant.

V. DIOGÈNE répondit un jour à un homme qui lui demandait des lettres de recommandation : « Mon ami, celui à qui tu veux que j'écrive en ta faveur verra d'abord sans moi que tu es un homme, et, s'il est bon connaisseur, il verra encore si tu es bon ou méchant. Au lieu que, s'il n'est pas bon connaisseur, je lui écrirais cent lettres, qu'il ne t'en connaîtrait pas mieux. Tu n'as qu'à être comme une pièce d'or qui se recommande d'elle-même à quiconque sait distinguer le bon or d'avec le faux. »

VI. QUE fait un homme qui poursuit la femme de son prochain ? Il foule aux pieds la pudeur, la fidélité ; il viole le voisinage, l'amitié, la société, les lois les plus saintes ; il ne peut plus être regardé ni comme ami, ni comme voisin, ni comme citoyen. Il n'est pas même bon à être esclave ; il est comme un vaisseau qui n'est plus d'aucun usage, et qui n'est bon qu'à être jeté.

VII. LES femmes sont communes, c'est la loi de la nature, disait à Diogène un débauché qui avait été surpris en adultère. Diogène lui répondit : « Les viandes qu'on sert à table sont communes d'abord ; mais, dès que les portions sont faites et distribuées, tu aurais perdu toute pudeur et toute honte, si tu allais prendre la part de ton voisin sur son assiette. Le théâtre est commun à tous les citoyens ; mais sitôt que les places sont prises, tu ne peux ni ne dois déplacer ton voisin pour te mettre à sa place. Les femmes sont communes de même ; mais sitôt que le législateur les a distribuées, et qu'elles ont chacune leur mari, en bonne foi, t'est-il permis de ne pas te contenter de la tienne et de prendre celle de ton voisin ? Si tu le fais, tu n'es plus un homme, mais un singe, ou un loup carnassier. »

VIII. EN toutes choses, il faut faire ce qui dépend de soi, et du reste être ferme et tranquille. Je suis obligé de m'embarquer ; que dois-je donc faire ? Bien choisir le vaisseau, le pilote, les matelots, la saison, le jour, le vent, voilà tout ce qui dépend de moi. Dès que je suis en pleine mer, il survient une grosse tempête ; ce n'est plus là mon affaire, c'est l'affaire du pilote. Le vaisseau coule à fond, que dois-je faire ? Je fais ce qui dépend de moi, je ne criaille point, je ne me tourmente point. Je sais que tout ce qui est né doit mourir, c'est la loi générale ; il faut donc que je meure. Je ne suis pas l'éternité ; je suis un homme, une partie du tout, comme une heure est une partie du jour. Une heure vient et elle passe ; je viens et je passe aussi : la manière de passer est indifférente ; que ce soit par la fièvre ou par l'eau, tout est égal.

IX. IL ne faudrait se réjouir avec les hommes et les féliciter que des choses dont ils ont un véritable sujet de se réjouir, et qui leur sont honorables et utiles.

X. SI nous étions en prison et à la veille d'être jugés sur une accusation capitale, pourrions-nous souffrir un homme qui viendrait nous demander :« Voulez-vous que je vous lise des hymnes que j'ai composés ? » -- Mon ami, pourquoi viens-tu m'importuner si mal à propos ? j'ai bien d'autres affaires. Ne sais-tu pas que je dois être jugé demain ? -- Socrate était en prison et à la veille d'être condamné, et il composait des hymnes.

XI. POURQUOI naissent les épis ? N'est-ce pas pour mûrir et pour être moissonnés ensuite, quand ils sont mûrs ? Car on ne les laisse pas là sur leur tige, comme s'ils étaient consacrés. S'ils avaient du sentiment, penses-tu qu'ils fissent des voeux pour n'être jamais coupés ? Non, sans doute. Ils regarderaient comme une malédiction de n'être point moissonnés. Il en est de même des hommes. Ce serait une malédiction pour eux de ne pas mourir. Ne pas mourir, pour l'homme, c'est comme pour l'épi n'être jamais mûr et n'être jamais moissonné.

XII. CE qui nous fait périr, c'est une épée, une roue, la mer, une tuile, un tyran. Que t'importe la voie par laquelle tu descendras dans l'enfer ? Toutes se valent. Une des plus courtes même est celle par laquelle un tyran t'y envoie. Jamais un tyran n'a mis six mois à tuer un homme, et la fièvre y met souvent des années entières.

XIII. POURQUOI aller consulter les devins sur les choses où notre devoir est si marqué ? S'il s'agit de m'exposer à quelque danger pour mon ami, s'il est question de mourir pour lui, qu'ai-je besoin de devin ? N'ai-je pas au dedans de moi un devin sûr et infaillible, qui m'a appris la nature du bien et du mal, et qui m'a expliqué tous les signes auxquels je puis les reconnaître ?

XIV. LE faible que l'homme a pour les devins vient de sa timidité : il craint les événements. Voilà pourquoi il a pour les devins une complaisance outrée. Il les fait les arbitres et les juges de toutes ses affaires, il leur confie tout ce qu'il a, et, s'ils lui prédisent du bien, il les remercie comme s'ils le lui donnaient. Quel aveuglement ! Si nous étions sages, nous consulterions les devins comme nous demandons le chemin dans un voyage, sans nous mettre en peine si c'est à droite ou à gauche qu'il faut passer. Car qu'est-ce que consulter les devins ? C'est consulter les dieux pour connaître leur volonté et la faire. Nous devrions donc nous servir des oracles comme nous nous servons de nos yeux. Nous ne prions point nos yeux de nous faire voir tels ou tels objets, mais nous voyons ceux qu'ils nous montrent. Agissons de même avec les devins ; ne les flattons point, ne les prions point, mais faisons ce qu'ils nous ordonnent.

XV. UNE dame romaine voulait envoyer une grosse somme d'argent à une de ses amies appelée Gratilla, que Domitien avait exilée. Quelqu'un lui dit que Domitien mettrait la main sur cet argent et qu'il le confisquerait. « N'importe, répondit-elle, j'aime mieux encore que Domitien le ravisse, que de ne pas l'envoyer. »

XVI. QUAND nous consultons les augures, c'est en tremblant et en faisant aux dieux d'ardentes prières : « Dieux, ayez pitié de moi, permettez que je me tire heureusement de telle et telle affaire. » Eh ! vil esclave, veux-tu autre chose que ce qui est le meilleur pour toi ? Qu'est-ce qu'il y a de meilleur pour toi que de faire ce que les dieux trouveront agréable ? Pourquoi veux-tu donc tâcher de corrompre ton arbitre et ton juge, autant qu'il est en ton pouvoir ?

XVII. QUELLE est la nature de la divinité ? c'est intelligence, science, ordre, raison. Par là tu peux connaître quelle est la nature de ton véritable bien qui ne se trouve qu'en elle.

XVIII. SI tu es né de parents nobles, tu es si plein de ta noblesse, que tu ne cesses d'en parler et que tu en étourdis tout le monde. Mais tu as la divinité pour père, tu l'as au dedans de toi, et tu oublies cette noblesse, et tu ignores d'où tu es venu, et ce que tu portes ? Voilà pourtant de quoi tu devrais te souvenir dans toutes les actions de ta vie. Dis-toi à tout moment : « C'est la divinité qui m'a créé, elle est au dedans de moi, je la porte partout. Pourquoi la souillerais-je par des pensées obscènes, par des actions basses et impures, et par d'infâmes désirs ? »

XIX. Tu te ferais scrupule de commettre des actions déshonnêtes devant une statue ou une image des dieux : ils te voient, ils t'entendent ; et tu ne rougis point d'avoir en leur présence des pensées obscènes et de faire des actions impures qui les blessent, qui les déshonorent et qui les affligent. O l'ennemi des dieux ! O le lâche qui a oublié sa nature !

XX. SI tu étais une statue de Phidias, sa Minerve ou son Jupiter, et que tu eusses quelque sentiment, tu te donnerais bien garde, en te souvenant de l'ouvrier qui t'aurait formé, de rien faire qui fût indigne de lui et de toi-même, et pour rien au monde tu ne voudrais paraître dans un état indécent, qui déshonorât ta beauté. En ne t'inquiétant nullement dans quel état tu parais devant les dieux, tu déshonores la main qui t'a formé. Quelle différence pourtant d'ouvrier à ouvrier, et d'ouvrage à ouvrage !

XXI. SI les dieux t'avaient donné en garde un pupille, tu en aurais soin, et tu ne laisserais pas gâter un si précieux dépôt. Ils t'ont donné en garde à toi-même ; ils t'ont dit : « Nous n'avons pas cru pouvoir te mettre entre les mains d'un tuteur plus fidèle, plus affectionné ; garde-nous ce fils tel qu'il est par sa nature ; conserve-le-nous plein de pudeur, de fidélité, de magnanimité, de courage, exempt de trouble et de passion. » Et tu te négliges ! Quelle infidélité ! Quel crime !

XXII. D'OU vient cette fierté, ce sourcil haut à ce petit philosophe ? -- Attends un peu, mon ami, je serai bientôt plus fier ; je ne suis pas encore bien ferme dans les maximes que j'ai apprises et auxquelles j'ai donné mon consentement ; je crains encore ma faiblesse. Attends que je sois fortifié, et tu verras une fierté toute autre. La statue n'est pas encore finie, les dieux n'y ont pas mis encore la dernière main ; dès qu'elle sera achevée, tu verras. Mais ne pense pas que ce soit une fierté d'orgueil, ce sera une fierté d'assurance et de confiance dans la vérité. Cette fierté et ce sourcil que tu vois à cette tête de Jupiter, est-ce orgueil, à ton avis ? Non. C'est fermeté, c'est stabilité, c'est constance. C'est ainsi que doit être un dieu qui te dit : « Tout ce que j'ai confirmé par un signe de ces sourcils, ne trompe point, est irrévocable et ne manque jamais d'arriver. » Je tâcherai d'imiter ce grand modèle. Tu me verras fidèle, plein de pudeur, plein de courage, et inaccessible au trouble et aux émotions que causent les accidents qu'on appelle terribles. -- Mais te verrai-je immortel et exempt de vieillesse et de maladie ? -- Non. Mais tu verras que je sais mourir, et que je sais être vieux et malade. Tu verras les nerfs d'un philosophe, des nerfs bien réglés. -- Quels nerfs ? -- Désirs jamais frustrés ; craintes bien placées, et qui préviennent tous les maux ; mouvements réglés et convenables ; desseins formés avec réflexion, et consentements qui ne sont jamais suivis de repentir.

XXIII. CE n'est pas une chose bien commune d'accomplir ce que promet la qualité d'homme. C'est un animal mortel, doué de raison, et c'est par la raison qu'il se distingue des bêtes. Toutes les fois donc qu'il s'éloigne de la raison, qu'il agit sans raison, l'homme périt, et la bête se montre.

XXIV. NOUS ressemblons à ceux qui ont de grandes provisions, et qui demeurent maigres et décharnés, parce qu'ils ne s'en nourrissent point. Nous avons de beaux préceptes, de belles maximes, mais c'est pour en discourir, et non pour les pratiquer ; nos actions démentent nos paroles. Nous ne sommes pas encore des hommes, et nous voulons jouer le rôle de philosophes. Le fardeau est trop lourd pour nous. C'est comme si un homme qui n'aurait pas la force de porter un poids de deux livres, entreprenait de porter la pierre d'Ajax.

XXV. Tu réunis en toi des qualités qui demandent chacune des devoirs qu'il faut remplir. Tu es homme ; tu es citoyen du monde ; tu es fils des dieux, tu es le frère de tous les hommes. Après cela, tu es sénateur ou dans quelque autre dignité ; tu es jeune ou vieux ; tu es fils, tu es père, tu es mari. Pense à quoi tous ces titres t'engagent, et tâche de n'en déshonorer aucun.

XXVI. Tu as perdu des biens, et tu regardes cela comme une grande perte, dont tu ne peux te consoler. Mais quand tu as perdu la fidélité, la pudeur, la douceur, la modestie, tu crois n'avoir rien perdu. Cependant, ces biens extérieurs, c'est une cause étrangère et involontaire qui nous les ravit, et il n'est honteux ni de ne pas les avoir, ni de les perdre. Et ces derniers, les biens intérieurs, nous ne les perdons jamais que par notre faute, et comme il est honteux et très malheureux de ne pas les avoir, il est aussi très honteux et très malheureux, quand on les a, de les perdre.

XXVII. PERSONNE ne peut être méchant et vicieux, sans une perte sûre et sans un dommage certain.

XXVIII. NE faut-il pas que je me venge et que je rende le mal qu'on m'a fait ? -- Eh ! mon ami, on ne t'a point fait de mal, puisque le bien et le mal ne sont que dans ta volonté. D'ailleurs, si un tel s'est blessé lui-même en te faisant injustice, pourquoi veux-tu te blesser aussi toi-même en la lui rendant ?

XXIX. LE commencement de la philosophie, c'est de connaître notre faiblesse et notre ignorance dans les devoirs nécessaires et indispensables.

XXX. IL n'y a point d'homme qui n'ait naturellement une certaine idée, une certaine notion du bien, du mal, de l'honnête, du déshonnête, du juste, de l'injuste, du bonheur, du malheur, et des devoirs ou pratiqués ou négligés. D'où vient donc que, sur ces matières, on se trompe si souvent, quand on juge des faits particuliers ? Cela vient, comme je l'ai déjà dit, de ce que nous appliquons mal nos actions communes, et que nous jugeons par des préjugés peu approfondis. Le beau, le bon, le mal, le bien, le juste, l'injuste, ce sont des termes que tout le monde emploie également avant que d'avoir appris à les appliquer avec raison et avec justice. De là naissent les disputes, les querelles, les guerres. Je dis : « Cela est juste. » Un autre dit : « Cela est injuste. » Comment se mettre d'accord ? Quelle règle avons-nous pour bien juger ? Sera-ce l'opinion ? Mais nous voilà deux, et nous avons deux opinions contraires. D'ailleurs, comment l'opinion peut-elle être un juge sûr ? Les fous n'ont-ils pas leur opinion ? Il faut pourtant bien qu'il y ait une règle sûre pour connaître la vérité ; car il n'est pas possible que les dieux aient laissé les hommes dans une entière ignorance de ce qu'ils doivent savoir pour se conduire. Cherchons donc cette règle, qui peut seule nous délivrer de nos erreurs et guérir la témérité et la folie de l'opinion. Cette règle est d'appliquer à l'espèce les caractères que l'on donne au genre, afin que ces caractères, connus et avoués de tout le monde, nous servent à redresser nos préjugés sur chaque fait particulier. Par exemple, nous avons l'idée du bien ; il s'agit de savoir si la volupté est un bien, examinons-la selon cette idée, et pesons-la dans cette balance. Je la pèse avec ces caractères du bien qui sont mes poids. Je la trouve légère, je la rejette, car le bien est une chose solide et d'un très grand poids.

XXXI. Tu pâlis, tu trembles et tu es embarrassé quand tu vas voir un prince ou quelque grand seigneur. -- Comment me recevra-t-il ? Comment m'entendra-t-il ? -- Vil esclave, il te recevra, il t'entendra comme il le jugera à propos ; tant pis pour lui s'il reçoit mal un homme sage, il en souffrira seul. Peux-tu souffrir de la faute d'un autre ? -- Mais comment lui parlerai-je ? -- Tu lui parleras comme tu voudras. -- J'ai peur de me troubler. -- Eh quoi ! ne sais-tu pas parler avec discrétion, avec prudence, et avec une honnête liberté ? Pourquoi t'avises-tu de craindre un homme ? Zénon ne craignait point Antigone, mais Antigone craignait Zénon. Socrate était-il embarrassé quand il parlait aux tyrans et à ses jugea ? Diogène était-il embarrassé quand il parlait à Alexandre, à Philippe, aux pirates, au maître qui l'avait acheté ?

XXXII. SI nous voulons être philosophes véritablement, réglons notre volonté sur les événements de telle sorte que nous soyons toujours contents et de ce qui arrive, et de ce qui n'arrive point. De là nous tirerons ce grand avantage que nous ne manquerons jamais d'obtenir ce que nous désirons, et que nous ne tomberons jamais dans ce qui fait le sujet de nos craintes. Et ainsi nous passerons notre vie avec notre prochain, sans chagrin et sans trouble, et nous conserverons toutes nos liaisons naturelles et acquises, c'est-à-dire que nous remplirons parfaitement nos devoirs de père, de fils, de frère, de citoyen, de mari, de voisin, d'associé, de magistrat et de sujet ;

XXXIII. LA première chose qu'il faut apprendre, c'est qu'il y a un Dieu, qu'il gouverne tout par sa providence, et que non seulement nos actions, mais nos pensées et nos mouvements ne sauraient lui être cachés. Ensuite il faut examiner quelle est sa nature. Sa nature étant bien connue, il faut nécessairement que ceux qui veulent lui plaire et lui obéir fassent tous leurs efforts pour lui ressembler, qu'ils soient libres, fidèles, bienfaisants, miséricordieux, magnanimes. Que toutes tes pensées donc, que toutes tes paroles, que toutes tes actions, soient les actions, les paroles et les pensées d'un homme qui imite Dieu, qui veut lui ressembler.

XXXIV. RIEN n'est si ordinaire que de voir des grands qui croient tout savoir, quoiqu'ils ne sachent rien et qu'ils ignorent les choses les plus nécessaires. Comme ils nagent dans les richesses et qu'ils n'ont besoin de rien, ils ne soupçonnent pas seulement qu'il leur manque quelque chose. C'est ce que je disais un jour à un des plus considérables : « Vous êtes bien vu du prince ; vous avez quantité d'amis très puissants, et de grandes alliances ; par votre crédit, vous pourrez servir vos amis et nuire à vos ennemis. -- Qu'est-ce donc qui me manque ? me dit-il. -- Tout ce qu'il y a de plus important, et de plus nécessaire pour le véritable bonheur. Et jusqu'ici vous avez fait tout autre chose que ce qui vous convenait. Voici ce qu'il y a de plus capital : vous ne savez ni ce que sont les dieux, ni ce que c'est que l'homme. Vous ignorez la nature du bien et du mal, et, ce qui vous surprendra plus que tout, vous ne vous connaissez pas vous-même... Ah ! vous fuyez et vous êtes en colère de ce que je vous parle si franchement ! Quel mal vous fais-je ? Je ne fais que vous présenter le miroir qui vous rend tel que vous êtes. »

XXXV. UN médecin vient voir un malade, il lui dit : « Vous avez la fièvre, abstenez-vous pour aujourd'hui de toute nourriture, et ne buvez que de l'eau. » Le malade le croit, le remercie et le paie. Un philosophe dit à un ignorant : « Vos désirs sont déréglés, vos craintes sont basses et serviles, et vous n'avez que de fausses opinions. » Celui-ci s'en va tout en colère, et dit qu'on l'a insulté. D'où vient cette différence ? C'est que le malade sent son mal, et que l'ignorant ne sent pas le sien.

XXXVI. N'AS-TU jamais vu une foire où les hommes se rendent de tous les pays voisins ? Les uns y sont pour acheter, les autres pour vendre. Il y en a peu qui y soient par curiosité, pour voir seulement la foire, et qui s'informent pourquoi elle se tient et qui l'a établie. Il en est de même de ce monde. Tous les hommes s'y rendent, les uns pour vendre, les autres pour acheter. Il y en a très peu qui y soient pour admirer ce grand spectacle, pour connaître ce qu'il est, celui qui l'a £ait, pourquoi il l'a fait, et comment il le gouverne. Car il n'est pas possible qu'il n'ait été fait et qu'il ne soit gouverné par quelqu'un. Une ville, une maison n'existent point sans un ouvrier, et ne durent point si quelqu'un ne les gouverne ; et une machine si vaste et si admirable existerait et durerait par un pur hasard ? Cela est impossible. Il y a donc quelqu'un qui l'a faite et qui la gouverne. Qui est-il donc, et comment la gouverne-t-il ? Et nous, qui sommes aussi son ouvrage, qui sommes-nous, et pourquoi sommes-nous ? Il y en a très peu qui fassent ces réflexions, et qui, après avoir admiré l'ouvrage et béni l'ouvrier, se retirent contents. S'il y en a quelques-uns qui le fassent, ils sont la risée des autres, comme, à la foire, les marchands se moquent des simples curieux, qu'ils appellent des badauds. Et si les boeufs et les cochons pouvaient parler, ils se moqueraient de même de ceux qui penseraient à tout autre chose qu'à la pâture.

XXXVII. Tu as ouï dire aux philosophes qu'il faut être ferme et constant dans ses résolutions, et sur cela tu t'opiniâtres à demeurer ferme dans tes faux préjugés, dans tes erreurs, dans tes folies. Mais, mon ami, la chose la plus nécessaire c'est que les résolutions soient bonnes, c'est-à-dire, qu'elles soient prises avec prudence, vérité et raison. Je te dis qu'il faut qu'un homme ait des nerfs, mais il faut que ce soient les nerfs d'un corps sain, d'un athlète vigoureux et robuste, et tu me montres des nerfs enflés, les nerfs d'un frénétique; ce ne sont pas là des nerfs, c'est plutôt faiblesse de nerfs.

XXXVIII. LES fous sont incorrigibles, et, comme dit le proverbe, on romprait plutôt un fou que de le changer.

XXXIX. IL ne faut avoir peur ni de la pauvreté, ni de l'exil, ni de la prison, ni de la mort. Mais il faut avoir peur de la peur.

XL. QUAND je suis embarqué, et que je ne vois plus que le ciel et la mer, cette vaste étendue d'eau qui m'environne m'effraie, comme si, en faisant naufrage, je devais l'avaler tout entière, et je ne pense pas qu'il ne faut que trois mesures d'eau pour me noyer. De même, dans un tremblement de terre, je m'imagine que la ville entière va me tomber sur le corps, et je ne pense pas qu'une tuile suffit pour me casser la tête. Ah ! malheureux esclave de l'opinion !

XLI. Ah ! quand reverrai-je Athènes et l'Acropole ? -- Mon ami, peux-tu rien voir de plus beau que le ciel, ce soleil, cette lune, ces étoiles, cette terre, cette mer ? Si tu es si affligé pour avoir perdu Athènes de vue, eh ! que feras-tu quand il te faudra perdre de vue le soleil ?

XLII. MON ami, ne veux-tu donc pas être enfin sevré, et quitter le lait pour te nourrir de viande solide ? Veux-tu encore pleurer et crier après le téton de ta nourrice et regretter les contes et les chansons dont elle t'endormait ?

XLIII. Tu ne peux être ni un Hercule, ni un Thésée, pour purger la terre de monstres, mais tu peux les imiter en te purgeant toi-même des monstres qui sont en toi. Tu as au dedans de toi le sanglier, le lion, l'hydre ; dompte-les. Au lieu de dompter Procuste et Sciron, dompte la douleur, la crainte, la cupidité, l'envie, la malignité, l'avarice, la mollesse et l'intempérance. Le seul moyen de dompter ces monstres, c'est de n'avoir que les dieux seuls en vue, c'est de leur être attaché, de leur être dévoué, et de n'obéir qu'à leurs ordres.

XLIV. SECOUE enfin le joug, et, délivré de la servitude, lève les yeux vers le ciel et dis à ton dieu : « Fais de moi désormais ce que tu voudras ; je ne refuse rien de tout ce que tu voudras m'envoyer, et je justifierai ta conduite auprès de tous les hommes. »

XLV. QUAND ton imagination tâche de te séduire par quelque idée de luxure, ne te laisse point entraîner, mais dis-lui sur l'heure : « Attends, mon imagination, que je voie un peu ce que tu es et ce que tu me présentes, que je t'examine. » Ne lui permets pas d'aller plus loin et de te présenter des images plus séduisantes, car, si tu la laisses faire, tu es perdu, elle t'entraînera. Au lieu de ces peintures affreuses, force-la à te présenter des images plus heureuses, plus belles et plus nobles. Voilà les moyens de lui échapper.

XLVI. SI je résiste à une belle femme qui est prête à m'accorder ses faveurs, je me dis à moi- même : Voilà qui va bien, Épictète, cela vaut mieux que d'avoir réfuté le sophisme le plus subtil. Si je résiste à ses avances et que je repousse ses caresses, je puis me glorifier de cette victoire bien plus que d'avoir triomphé de tous les syllogismes les plus embarrassants... Mais comment résister à une tentation si pressante ? Il ne faut pour cela que vouloir te plaire à toi-même, et être beau aux yeux des dieux. Il ne faut que vouloir conserver la pureté du corps et de l'âme.

XLVII. A CHAQUE tentation, dis en toi-même : « Voici un grand combat ; voici une action toute divine ; il s'agit ici de la royauté, de la liberté, de la félicité, de l'innocence ; souviens-toi des dieux, appelle-les à ton secours, et ils combattront pour toi. » Tu invoques bien Castor et Pollux, dans une tempête ; la tentation est une tempête plus dangereuse pour toi.

XLVIII. QUAND tu es attaqué par une tentation, si tu diffères jusqu'au lendemain à la combattre, le lendemain viendra, et tu ne combattras point. Ainsi, de lendemain en lendemain, il arrivera que non seulement tu seras vaincu, mais que tu te trouveras plongé dans une insensibilité telle qu'il te sera impossible de t'apercevoir même que tu pèches, et tu éprouveras effectivement en toi la vérité de ce vers d'Hésiode : « Celui qui diffère d'un jour à l'autre est toujours accablé de maux. »

XLIX. POURQUOI fais-tu le stoïcien ? Prends donc le nom que tes actions demandent, et ne t'orne point d'un nom qui ne te convient point et que tu ne fais que déshonorer. Je vois bien des hommes qui débitent les maximes des stoïciens. Mais je ne vois point de stoïcien. Montre-moi donc un stoïcien, je n'en demande qu'un. Un stoïcien, c'est-à-dire un homme qui, dans la maladie, se trouve heureux, qui, dans le danger, se trouve heureux, qui, mourant, se trouve heureux, qui, méprisé et calomnié, se trouve heureux ! Si tu ne peux me montrer ce stoïcien parfait et achevé, au moins montre-m'en un qui commence à l'être. Ne frustre point un vieillard comme moi de ce grand spectacle, dont j'avoue que je n'ai encore pu jouir ; montre-moi un homme qui veuille se conformer à la volonté des dieux, qui ne se plaigne jamais ni des dieux, ni des hommes ; qui ne soit jamais frustré dans ses désirs, qui ne soit blessé de rien, qui n'ait ni envie, ni colère, ni jalousie, qui dans ce corps mortel entretienne un secret commerce avec les dieux, et qui désire dépouiller l'homme pour devenir un dieu.

L. IL n'y a naturellement aucune société entre les hommes ; les dieux ne se mêlent point des choses humaines, et il n'y a d'autre bien que la volupté. -- Voilà ce qu'Épicure nous enseigne. -- Eh, malheureux ! était-ce la peine de veiller tant de nuits pour écrire ces beaux livres ? Ne valait-il pas mieux te tenir chaudement dans ton lit, et mener la vie d'un ver, puisque c'est la seule dont tu te sois jugé digne ? Selon toi, la piété et la sainteté ne sont que des inventions d'hommes arrogants et de sophistes ; la justice n'est que faiblesse, et la pudeur que folie ; il n'y a plus ni père, ni fils, ni frère, ni citoyen. O l'impudence ! ô l'imposture ! Oreste, agité par les noires Furies, n'était pas plus dément que toi.

LI. TU veux plaire aux dieux. Souviens-toi donc qu'ils ne haïssent rien tant que l'impureté et que l'injustice.

LII. CEUX qui soutiennent qu'il n'y a pas de vérité connue démentent cette assertion par une prétendue vérité. Car ce qu'ils disent est vrai ou faux : c'est donc une vérité connue.

LIII. TU viens de t'emporter contre tes valets, de mettre toute ta maison en désordre, et de troubler et de scandaliser tes voisins, et ensuite, prenant l'apparence d'un homme sage, tu viens écouter un philosophe discourir des devoirs de l'homme et de la nature des vertus. Mon ami, tous ces beaux préceptes te sont inutiles. Car comme tu ne viens pas les entendre avec les dispositions nécessaires, tu t'en retourneras comme tu es venu.

LIV. IL n'y a que le sage qui soit capable d'amitié. Comment celui qui ne sait pas connaître ce qui est bon ou mauvais pourrait-il aimer ?

LV. TU vois jouer ensemble ces petits chiens ; ils se caressent, ils s'accolent, ils se flattent, ils te paraissent bons amis. Jette un petit os au milieu d'eux, et tu verras. Telle est l'amitié des frères, et celle des pères et des enfants. Qu'ils aient à se disputer une terre, un champ, une maîtresse, il n'y a plus ni père, ni frère, ni enfant.

LVI. IL n'y a rien au monde à quoi tout animal soit si attaché qu'à son propre intérêt. Tout ce qui le prive de ce qui lui est utile, soit père, frère, fils, ami, tout lui est insupportable, car il n'aime que son intérêt, qui lui tient lieu de père, de frère, de fils, d'ami, de parent, de patrie et de dieu même.

LVII. POUR aimer, il faut mettre ensemble l'utilité, la sainteté, l'honnêteté, la patrie, les parents, les amis, et la justice même. Que l'on sépare toutes ces choses, il n'y a plus d'amitié, car partout où est le moi et le mien, il faut que l'animal s'y porte. Si le moi se trouve où est l'honnêteté et la justice, je suis bon ami, bon père, bon fils, bon mari. Mais si le moi et le mien sont ici, et l'honnêteté et la justice là, adieu l'amitié, adieu tous les devoirs les plus saints et les plus indispensables.

LVIII. L'ESPRIT du vicieux n'est jamais rassis. Il est toujours inconstant, sans tenue, et flottant au gré de ses opinions. Il est donc incapable d'amitié.

LIX. VEUX-TU savoir si ces deux hommes sont amis ? Ne demande point s'ils sont frères, s'ils ont été élevés ensemble, s'ils ont eu les mêmes maîtres et le même précepteur ; cherche seulement où ils placent leur bien. Et si c'est dans les choses qui ne dépendent point de nous, garde-toi bien de dire qu'ils sont amis. Ils ne le sont pas plus qu'ils ne sont fidèles, constants et libres. Mais s'ils le placent dans les choses qui dépendent de nous et dans les saines opinions, ne te mets point en peine s'ils sont père et fils ou frères, ni s'ils se connaissent depuis longtemps, et prononce hardiment qu'ils sont amis. Car l'amitié est-elle ailleurs que là où est la pudeur, la fidélité et la communication de tout ce qui est beau et honnête ?

LX. AMPHIARAÜS avait vécu longtemps avec sa femme Ériphyle. Ils avaient eu plusieurs enfants. Nulle part un si bon ménage. On offre un collier. Plus de femme, plus de mère.

LXI. C'EST être ingrat et timide que de soutenir qu'il n'y a point de différence entre la beauté et la laideur. Quoi ! Thersite sera aussi agréable qu'Achille ? Cette laide femme fera autant de plaisir à voir qu'Hélène ? Cela est grossier et impie. C'est le langage de gens qui ne connaissent pas la nature des choses et qui craignent que, s'ils en sentaient la différence, ils seraient entraînés et vaincus. Ce n'est point en niant la beauté qu'on lui échappe ; on peut la connaître et lui résister.

LXII. S'IL y a un art de bien parler, il y a aussi un art de bien entendre.

LXIII. JE ne condamne pas l'éloquence, ni les talents de bien écrire et de bien parler, mais je condamne qu'on leur attribue la première place ; car il y a quelque chose de plus important et de plus considérable.

LXIV. SI tu démontres au méchant qu'il fait ce qu'il ne veut pas et qu'il ne fait pas ce qu'il veut, tu le corrigeras ; mais si tu ne le lui démontres pas, ne te plains point de lui, ne te plains que de toi- même.

LXV. O HOMME ! ne sois point ingrat des biens que tu as reçus des dieux et n'oublie point leurs plus grands bienfaits. Rends-leur des grâces continuelles de la vue, de l'ouïe qu'ils t'ont données, que dis-je ? de la vie même, et de tous les secours qu'ils t'ont accordés pour la soutenir, comme du vin, de l'huile et de tous les autres fruits de la terre. Mais en même temps, souviens-toi qu'ils t'ont donné quelque chose de plus précieux encore, c'est la faculté qui se sert de toutes ces choses, qui les éprouve et qui met à chacune son prix.


LIVRE TROISIÈME

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I. APOLLON savait bien que Laïus n'obéirait pas à son oracle. Il ne laissa pas pour cela de prédire à Laïus les malheurs qui le menaçaient. La bonté des dieux ne lasse jamais d'avertir les hommes. Cette source de vérité coule toujours, mais les hommes sont toujours incrédules, désobéissants, rebelles.

II. MON ami, es-tu un homme ou une femme ? Si tu es un homme, orne-toi donc comme un homme, et ne nous fais pas voir un prodige, un monstre. Que voulait dire Socrate, quand il disait à Alcibiade de se rendre plus beau ? Il lui conseillait de négliger la beauté du corps pour ne travailler qu'a celle de l'âme. -- Il faut donc que je sois sale et malpropre ? -- Point du tout. Mais il faut que ta propreté soit mâle et digne de l'homme.

III. QUAND un corbeau te prédit quelque chose par ses croassements, tu crois que c'est un dieu qui te parle, et non le corbeau. Quand un philosophe t'avertit, crois de même que c'est un dieu qui t'avertit, et non pas le philosophe.

IV. DE même qu'un marchand ne refuse pas une monnaie de bon aloi, qui est marquée au coin du prince, de même l'âme ne refuse point les véritables biens. Elle en reçoit souvent de faux, mais c'est que le coin du prince l'a trompée, et qu'elle n'a pas l'art d'en connaître la fausseté.

V. L'ÂME est comme un bassin plein d'eau ; ses opinions sont la lumière qui éclaire ce bassin. Lorsque l'eau du bassin est agitée, il semble que la lumière le soit aussi ; elle ne l'est pourtant point. Il en est de même de l'homme ; quand il est troublé et agité, les vertus ne sont point bouleversées et confondues, ce sont ses esprits qui sont en mouvement. Que ses esprits soient rassis, et tout sera tranquille.

VI. Tu vas à l'amphithéâtre et aussitôt tu prends parti, et tu veux que tel acteur, que tel athlète soit couronné. Les autres veulent que ce soit un autre qui remporte la victoire. Tu es fâché de cette contradiction ; car tu es préteur, et tu prétends que tout te cède. Mais les autres n'ont-ils pas aussi leur opinion ? N'ont-ils pas leur volonté ? Et n'ont-ils pas le même droit de s'offenser de ce que tu t'opposes à ce qui leur paraît juste ? Si tu veux être tranquille et ne trouver jamais d'opposition, ne souhaite la couronne qu'à celui qui sera couronné. Ou si tu veux être le maître de la donner à qui bon te semble, fais jouer des jeux chez toi en ton particulier, et alors de ta propre autorité tu publieras : « Un tel a vaincu aux jeux néméaques, pythiques, isthmiques, olympiques. » Mais, en public, ne t'arroge point ce qui ne t'appartient pas, et admets la liberté des suffrages.

VII. IL faut que la mort vienne à nous tôt ou tard. Dans quelle occupation nous surprendra-t-elle ? Un laboureur sera occupé du soin de son labourage, un jardinier de celui de son jardin ; un marchand de celui de son commerce. Et toi à quoi seras-tu occupé ? Pour moi, je souhaite de tout mon coeur que dans ce dernier moment elle ne me trouve occupé qu'à régler ma volonté, afin que sans trouble, sans empêchement et sans contrainte, je fasse en homme libre cette dernière action, et que je puisse dire aux dieux : « Ai-je violé vos commandements ? Ai-je abusé des présents que vous m'avez faits ? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, mes voeux, mes opinions ? Me suis-je jamais plaint de vous ? Ai-je accusé votre providence ? J'ai été malade, parce que vous l'avez voulu, et je l'ai voulu de même. J'ai été pauvre, parce que vous l'avez voulu, et j'ai été content de ma pauvreté. J'ai été dans l'esclavage, parce que vous l'avez voulu, et je n'ai jamais désiré en sortir. M'avez-vous jamais vu triste de mon état ? M'avez-vous surpris dans l'abattement et dans le murmure ? Je suis encore tout prêt à subir tout ce qu'il vous plaira ordonner de moi. Le moindre signal de votre part est pour moi un ordre inviolable. Vous voulez que je me retire de ce spectacle magnifique, j'en sors et je vous rende mille très humbles grâces de ce que vous avez daigné m'y admettre pour me faire voir tous vos ouvrages, et pour étaler à mes yeux l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers. »

VIII. QU'EST-CE que le sens commun ? Il y a dans tous les hommes une ouïe générale et commune, qui fait qu'ils discernent également les voix et qu'ils entendent toutes les paroles que l'on prononce ; mais il y a une autre ouïe, une ouïe artificielle, qui discerne et note les tons. II y a de même dans tous les hommes un certain sens naturel qui, lorsqu'ils n'ont pas quelque défaut marqué dans l'esprit, fait qu'ils entendent également tout ce qu'on leur propose, et cette disposition est égale dans tous les hommes ; c'est ce que l'on appelle sens commun.

IX. LES hommes mous ne se prennent pas plus aux préceptes de la philosophie, que le fromage mou à l'hameçon.

X, COMME il n'est pas au pouvoir de l'homme de donner son consentement à ce qui lui paraît faux, et de le refuser à ce qui lui paraît vrai, il n'est pas non plus en son pouvoir de rejeter ce qui lui paraît bon. L'épicurien, qui dit que le vol n'est pas un mal, mais que c'est un mal d'être surpris, volera certainement, s'il peut le faire sans qu'on le voie.

XI. IMAGINEZ-VOUS une ville gouvernée selon les maximes d'Épicure. Tout y sera bouleversé ; il n'y aura aucune forme de ville ; point de mariages, point de magistrats, point de collèges, aucune police, nulle éducation. La piété, la sainteté, la justice et la pudeur en seront bannies. On n'y suivra que de mauvaises opinions, des opinions pernicieuses aux villes, et que les femmes même les plus débauchées n'oseraient soutenir. Au lieu que, dans une ville gouvernée selon les maximes que dicte la raison, on verra régner la décence et l'ordre. On y suivra les saines opinions ; toutes les vertus y seront honorées ; la justice y fleurira ; la police y sera bien réglée ; on se mariera, on aura des enfants, on les élèvera ; on servira les dieux. Là, le mari se contentera de sa femme, et ne convoitera point celle de son prochain ; il sera content de son bien, et ne désirera point celui des autres. En un mot, tous les devoirs y seront remplis, et toutes les liaisons bien entretenues.

XII. JE suis préteur en Grèce. -- Toi préteur ? Et sais-tu juger ? Où as-tu donc appris cette science ? -- J'ai la patente de César -- Et si César t'avait envoyé une patente pour juger de la musique, à toi qui n'en as jamais appris une note, qu'en ferais-tu, et à quoi te servirait-elle ? Mais je passe là-dessus. Je te demande seulement par quelles voies tu as obtenu ta charge. Qui te l'a procurée ? A qui as-tu baisé la main ? A quelle porte as-tu couché ? A qui as-tu fait des présents ? Par quelles bassesses, par quelles indignités, par quelles faussetés l'as-tu achetée ?

XIII. Tu vas à Rome, tu entreprends ce long voyage pour avoir dans ta patrie une plus belle charge que celle dont tu es revêtu. Quel voyage as-tu jamais fait pour avoir de meilleures opinions et de meilleurs sentiments ? Qui as-tu jamais consulté pour corriger ce qu'il y a en toi de défectueux ? En quel temps, à quel âge t'es-tu avisé d'examiner tes opinions ? Parcours toutes les années de ta vie, tu trouveras que tu as toujours fait ce que tu fais aujourd'hui.

XIV. Tu passes par cette ville, et, pendant que l'on fait marché d'un vaisseau, tu dis : « Allons voir un moment Épictète, nous entendrons ce qu'il dit. Tu viens, tu me vois et voilà tout. Qu'est-ce donc que converser avec un homme ? N'est-ce pas lui demander quelles sont ses opinions, et lui expliquer les siennes ? -- J'ai une fausse opinion, arrache-la moi. -- Tu es dans un faux préjugé, souffre que je le guérisse... Voila ce que c'est que converser avec un philosophe. Au lieu de cela, tu me rends une visite, et, mal payé de ta peine, tu t'en retournes en disant : « Épictète n'est pas grand'chose. Qu'il parle grossièrement ! Il ne sait pas seulement sa langue. » Est-ce là ce dont il s'agit ? Voilà comme sont faits les hommes, ils cherchent de beaux parleurs, et ils sont tous les jours ensemble, comme des statues, sans se connaître, sans s'examiner les uns les autres, et sans se rendre meilleurs. L'amusement ou la curiosité font tous nos empressements et tous nos commerces.

XV. Tu as acquis beaucoup de belles choses, tu as beaucoup de vases d'or et d'argent, tu es riche. Mais le meilleur bien te manque : la constance, la soumission aux ordres des dieux, la tranquillité, l'exemption de trouble et de crainte. Pour moi, tout pauvre que je suis, je suis plus riche que toi. Je ne me soucie point d'avoir un patron à la cour, je ne me soucie point de ce qu'on pourra dire de moi au prince, et je ne flatte personne. Voilà ce qui me tient lieu de tous les biens. Tu as des vases d'or et d'argent, mais toutes tes pensées, tous tes désirs, toutes tes inclinations, toutes tes actions sont de terre.

XVI. UN enfant met sa main dans un pot à ouverture étroite où il y a des noisettes et des figues ; il en emplit sa main tant qu'elle en peut tenir, et, ne pouvant la retirer si pleine, il se met à pleurer. -- Mon enfant, laisses-en la moitié, et tu retireras ta main assez garnie... Tu es cet enfant. Tu désires beaucoup et tu ne peux l'obtenir ; désire moins, et tu l'auras.

XVII. TU as la fièvre, et tu te plains, dis-tu, parce que tu ne peux étudier. Eh ! pourquoi donc étudies-tu ? N'est-ce pas pour devenir patient, constant, ferme ? Sois-le dans la fièvre, et tu sais tout. La fièvre est une partie de la vie, comme la promenade, les voyages, et elle est même plus utile, parce qu'elle éprouve le sage, et qu'elle lui montre le progrès qu'il a fait.

XVIII. Tu as la fièvre. Mais si tu l'as comme il faut, tu as tout ce que tu peux avoir de mieux dans la fièvre. Qu'est-ce qu'avoir la fièvre comme il faut ? C'est ne te plaindre ni des dieux, ni des hommes, ni t'alarmer point de tout ce qui peut arriver, car tout ira fort bien ; attendre courageusement la mort ; ne pas te réjouir excessivement quand le médecin te dit que tu es mieux, et ne pas t'affliger non plus quand il te dit que tu es plus mal. Car qu'est-ce qu'être plus mal ? C'est approcher du terme où l'âme se séparera du corps. Appelles-tu cette séparation un mal ? Et si elle ne vient pas aujourd'hui, ne viendra-t-elle pas demain ? Le monde périra-t-il quand tu seras mort ? Sois donc tranquille, dans la fièvre comme dans la santé.

XIX. SOUVIENS-TOI toujours de ce qu'Eumée dit dans Homère à Ulysse qu'il ne reconnaissait point et qui le remerciait de ses bons traitements. « Étranger, il ne m'est pas permis de mépriser, de maltraiter un étranger qui vient chez moi, quand même il serait dans un état plus vil et plus méprisable que celui où tu es, car les étrangers et les pauvres viennent des dieux. » Dis la même chose à ton frère, à ton père, à ton prochain : « II ne m'est pas permis d'en user mal avec vous, quand vous seriez encore pis que vous n'êtes, car vous venez des dieux. »

XX. QUE nos austérités et nos exercices corporels ne soient ni extraordinaires, ni incroyables, ni pour la montre et l'ostentation, autrement nous sommes des bateleurs et non des philosophes.

XXI. LES habitudes ne se surmontent que par les habitudes contraires. Tu es accoutumé à la volupté, dompte-la par la douleur. Tu vis dans la paresse, embrasse le travail. Tu es prompt, souffre patiemment les injures. Tu es adonné au vin, ne bois que de l'eau. Ainsi de toutes les habitudes vicieuses, et tu verras que tu n'auras pas travaillé en vain. Mais ne t'expose pas légèrement à la rechute avant que d'être bien assuré de toi. Car le combat est encore inégal. L'objet qui t'a vaincu, te vaincra encore.

XXII. Tu te plains de la solitude. Qu'appelles-tu être seul ? Est-ce être hors du commerce des hommes, ou être dénué de tout secours ? Eh ! pense que très souvent on n'est pas moins seul au milieu de Rome, au milieu de ses parents, de ses amis, de ses voisins, et d'une foule d'esclaves. Ce n'est pas la vue d'un homme qui rompt la solitude, c'est la vue d'un homme vertueux, fidèle, secourable. Si tu es seul, songe que Dieu aussi est seul ; et il est content de lui-même, et il trouve tout en lui-même. Tâche de lui ressembler, cela est en ton pouvoir. Entretiens-toi avec toi-même, tu as tant de choses à te dire et à te demander ! Qu'as-tu besoin des autres ? Tu es dénué de tout secours, tu n'as ni père, ni frère, ni enfants, ni amis, tu les as tous perdus. Mais n'as-tu pas un père immortel, qui ne manquera pas d'avoir soin de toi, et de te donner tous les secours nécessaires ?

XXIII. LE prince a donné la paix à la terre : plus de guerres, plus de combats, plus de brigandages, plus de pirateries. A toute heure, en tout temps, on peut aller librement partout, seul, sans rien craindre. Mais le prince peut-il nous donner la paix avec les maladies, avec les naufrages, avec les incendies, avec les tremblements de terre, avec la foudre ? Peut-il nous la donner avec nos passions, avec l'amour, la tristesse, l'avarice, l'envie ? Ah ! c'est une paix que les princes ne peuvent donner, ce sont les dieux seuls qui la donnent, et le héraut qui la publie, c'est la raison. Celui qui a cette paix peut être seul toute sa vie,

XXIV. QUE font les enfants quand ils sont seuls ? Ils s'amusent, ils amassent des cailloux et du sable, dont ils font de petits châteaux qu'ils détruisent ensuite. Ainsi ils ne manquent jamais d'amusement. Ce qu'ils font par folie et par enfantillage, ne saurais-tu le faire par sagesse et par raison ? Nous avons partout des cailloux et du sable. D'ailleurs nous avons tant à bâtir en nous, tant à détruire ! Ne nous plaignons point d'être seuls !

XXV. VEUX-TU être comme les mauvais comédiens, qui ne peuvent chanter qu'avec les autres ?

XXVI. IL n'y a que deux choses à ôter aux hommes : la présomption et la défiance.

XXVII. LES sentinelles demandent le mot du guet à tous ceux qui approchent. Fais de même, demande le mot du guet à tout ce qui se présente à ton imagination, et tu ne seras jamais surpris.

XXVIII. CE qui nous perd, c'est que nous n'avons pas plus tôt goûté la philosophie du bout des lèvres, que nous voulons faire les sages et être tout de suite utiles aux autres ; nous voulons réformer le monde. Eh ! mon ami, réforme-toi auparavant toi-même, et ensuite fais voir aux hommes un homme que la philosophie a formé. En mangeant avec eux, en te promenant avec eux, instruis-les par ton exemple ; cède-leur à tous, préfère-les tous à toi, supporte-les tous. Ainsi, tu leur seras utile.

XXIX. LA vraie noblesse de l'homme vient de la vertu, et non de la naissance. -- Je vaux mieux que toi, mon père était consul, je suis tribun, et toi tu n'es rien. -- Mon cher, si nous étions deux chevaux, et que tu me dises : « Mon père était le plus vif de tous les chevaux de son temps, et moi j'ai beaucoup de foin, beaucoup d'orge, et un magnifique harnais, » je te dirais : « Je le veux bien, mais courons... » N'y a-t-il pas dans l'homme quelque chose qui lui est propre, comme la course au cheval, et par le moyen de quoi on peut connaître sa qualité et juger de son prix ? Et n'est-ce pas la pudeur, la fidélité, la justice ? Montre-moi donc l'avantage que tu as en cela sur moi. Fais-moi voir que tu vaux mieux que moi, en tant qu'homme. Si tu me dis : « Je puis nuire, je puis ruer, » je te répondrai que tu te glorifies là d'une qualité qui est propre à l'âne et au cheval, et non à l'homme.

XXX. GALBA ayant été tué, quelqu'un dit à Rufus : « Présentement, la Providence se mêle du monde. -- Malheureux ! lui répondit Rufus, crois-tu donc qu'un Galba ait empêché les dieux de gouverner le monde ? Ce qui te faisait douter de la Providence, te la marquait. »

XXXI. LES fréquentations ne sont pas indifférentes. Si tu hantes souvent un vicieux, à moins que tu ne sois bien fortifié, il y a plus à craindre qu'il ne te corrompe, qu'il n'y a à espérer que tu le corrigeras. Puisqu'il y a donc tant de danger dans le commerce des ignorants, il ne faut en user qu'avec beaucoup de sagesse et de prudence.

XXXII. UN joueur de luth n'a pas plus tôt pris son luth, qu'il voit quelles cordes ne sont pas d'accord, et qu'il les accorde sans peine. Pour vivre sûrement dans le commerce des hommes, le sage doit avoir l'art de faire d'eux ce que le joueur de luth fait de ses cordes : voir ceux qui sont discordants, les accorder et les ramener à l'harmonie. Socrate a eu cet art.

XXXIII. D'OÙ vient que les ignorants sont toujours plus forts que vous dans les disputes, et qu'ils vous réduisent enfin à vous taire ? -- C'est qu'ils sont fortement persuadés de leurs fausses maximes, et que vous l'êtes faiblement de la vérité des vôtres : elles ne partent point du coeur, elles ne naissent que sur les lèvres ; c'est pourquoi elles sont débiles et mortes. Elles exposent à la risée publique cette misérable vertu dont vous vous mêlez de parler, et elles fondent ainsi comme la cire au soleil. Eloignez-vous donc du soleil, pendant que vous n'avez encore que des opinions de cire.

XXXIV. QUAND tu accuses la Providence, descends en toi-même, et tu la justifieras. En quoi le méchant est-il mieux traité que toi ? En ce qu'il est plus riche ? Mais examine son intérieur ; vois la vie qu'il mène : tu serais fâché d'être comme lui... C'est ce que je disais l'autre jour à un jeune homme qui s'indignait de la prospérité de Philostorgus. -- Mais, lui dis-je, voudrais-tu coucher avec Sura ? -- Aux dieux ne plaise ! me répondit-il, j'aimerais mieux être mort. -- Pourquoi donc t'indignes-tu si Philostorgus reçoit quelque chose en échange de ce qu'il vend à Sura ? Et pourquoi le trouves-tu heureux de ce qu'il a des choses que tu détestes ? En quoi la Providence t'a-t-elle donc mal traité en te donnant ce qu'elle a de meilleur ? La sagesse n'est-elle pas plus précieuse que les richesses ? Ne te plains donc point, puisque tu possèdes ce qu'il y a de plus précieux.

XXXV. QUAND on t'apporte quelque nouvelle fâcheuse, souviens-toi qu'elle ne te regarde point, puisqu'elle ne regarde aucune des choses qui sont en ton pouvoir. -- Mais on me fait une affaire capitale, on m'accuse d'impiété. -- Eh bien ! n'en accusa-t-on pas Socrate ? -- Mais on pourra me condamner. -- Socrate ne fut-il pas condamné de même ? Mets-toi bien dans la tête que la peine n'est jamais que là où est la faute. Il est impossible que ces deux choses soient séparées. Ne te regarde donc point comme malheureux. Qui fut le plus malheureux, à ton avis, de Socrate, ou de ceux qui le condamnèrent ? Le danger n'est donc point pour toi, il est tout entier pour tes juges, car tu ne peux mourir coupable, et ils peuvent faire mourir un innocent.

XXXVI. COMME la médecine ordonne de changer d'air à ceux qui ont des maladies chroniques, la philosophie l'ordonne de même à ceux qui ont des habitudes invétérées que les lieux où elles sont nées ne peuvent que fortifier.

XXXVII. COMMENT ne ferions-nous pas de faux jugements ? C'est ce qu'on nous enseigne dès notre enfance. Notre nourrice qui nous fait marcher, si nous venons à heurter contre une pierre et à crier, au lieu de nous gronder, se met à battre la pierre. Eh ! mon Dieu, qu'a fait cette pauvre pierre ? Était-ce à elle à deviner que nous la heurterions, et à changer de place ? Quand nous sommes grands, si, lorsque nous venons du bain, nous ne trouvons pas notre souper prêt, nous nous emportons, nous tempêtons, et notre pédagogue, au lieu de réprimer cette fougue, se met à gronder aussi de son côté, et à battre même le cuisinier. -- Mon ami, t'a-t-on pris pour être le pédagogue du cuisinier ou bien celui de l'enfant ? Modère donc les emportements, et corrige les impatiences de ton disciple... Quand nous sommes hommes faits et dans les charges, nous avons tous les jours devant les yeux les mêmes exemples. Voilà pourquoi nous vivons et nous mourons enfants. Qu'est-ce qu'être enfant ? De même que, dans la musique et dans les lettres, on appelle enfant celui qui ne les sait pas ou qui les sait mal, de même, dans la vie, on appelle enfant celui qui ne sait pas vivre et qui n'a pas de saines opinions.

XXXVIII. LA santé est un bien, la maladie est un mal. -- Faux langage. User bien de la santé, c'est un bien, en user mal, c'est un mal. User bien de la maladie, c'est un bien, en user mal, c'est un mal. On tire le bien de tout, et de la mort même. Ménécée, fils de Créon, n'en tira-t-il pas un grand bien, quand il se sacrifia pour sa patrie ? Il témoigna sa piété, sa magnanimité, sa fidélité, son courage. S'il avait été attaché à la vie, il aurait perdu tout cela, et il aurait montré les vices contraires : ingratitude, impiété, pusillanimité, infidélité, manque de courage. Défaites-vous donc de vos dieux de boue, et, pour être libres, ouvrez les yeux à la vérité.

XXXIX. UN maître de palestre m'exerce en pétrissant mon cou, mes épaules, mes bras, et en m'ordonnant des exercices pénibles. « Lève ce fardeau avec tes deux mains, me dit-il, et bien haut. » Et plus le fardeau est pesant, plus mes nerfs se fortifient. Il en est de même d'un homme qui me maltraite et qui me dit des injures : il m'exerce à la patience, à la douceur, à la clémence, exercice bien autrement utile que les exercices corporels.

XL. J'AI un méchant voisin, un méchant père. Ils ne sont méchants que pour eux, ils sont très bons pour moi, car ils exercent et fortifient ma douceur, mon équité, ma patience. Voilà la verge de Mercure ; elle ne changera pas en or tout ce que je toucherai, ce serait peu de chose ; mais elle changera en biens tout ce qui passe pour des maux : la maladie, la pauvreté, l'ignominie et la mort même.

XLI. Tu t'es ingurgité quelques préceptes de philosophie, et tu vas tout de suite les enseigner. Que fais-tu là que vomir ce que tu n'as pas digéré, comme un mauvais estomac vomit les viandes qu'il a prises. Digère d'abord, mon ami, et fais-nous voir ensuite une transformation dans ta partie maîtresse. -- Mais un tel a ouvert une école, je veux en ouvrir une aussi. -- Vil esclave, est-ce par caprice ou par hasard qu'on ouvre une école ? Il faut être d'âge mûr, avoir mené une certaine vie, et y être appelé des dieux ; sans cela tu es un imposteur et un impie. Tu ouvres une boutique de médecin, et tu as des onguents, mais tu ne sais pas les appliquer, et tu en ignores l'usage.

XLII. UN de mes disciples, qui avait quelque penchant pour la philosophie cynique, me demanda un jour ce que devait être le philosophe de cette secte, et ce qu'il fallait faire pour y réussir. -- Mon ami, lui répondis-je, tout ce que je puis te dire, c'est que tout homme qui entreprend une chose si grande, sans y être appelé des dieux, est aussi fou que celui qui entrerait dans une grande maison pour s'y comporter en maître, ou qu'un Thersite qui voudrait faire l'Agamemnon. -- Mais je m'accommoderai fort bien d'une guenille, d'un manteau tout rapiécé ; je coucherai à terre ; je prendrai une besace et un bâton, et je dirai des injures à tout le monde. -- Mon ami, si c'est en cela que tu fais consister cette philosophie, tu en juges fort mal. Le philosophe cynique est un homme pénétré de pudeur, et qui ne craint pas de s'exposer constamment à la vue des hommes, parce qu'il ne fait rien d'indécent. C'est un homme envoyé des dieux pour réformer les hommes, et pour leur apprendre par son exemple, que nu, sans bien, sans autre couvert que le ciel, et sans autre lit que la terre, on peut être heureux ; un homme qui traite les vicieux, quelque grands qu'ils soient, comme des esclaves ; un homme qui, maltraité, battu, aime et bénit ceux qui le battent et qui le maltraitent ; un homme qui regarde tous les hommes comme ses enfants, qui fait la ronde pour eux, qui l'avertit avec bonté et avec tendresse, comme un père, comme un frère, et comme le ministre des dieux mêmes ; un homme enfin que, malgré sa bassesse, les rois et les princes ne peuvent regarder sans respect. Et c'est ainsi qu'Alexandre a considéré Diogène.

XLIII. HERCULE, éprouvé par Eurysthée, ne se disait point malheureux et exécutait ce que ce tyran lui ordonnait. Et toi, éprouvé par les dieux, par des dieux qui t'ont créé, tu cries, tu te plains et tu te trouves malheureux ! Quelle lâcheté ! quelle mollesse !

XLIV. ON t'a condamné à l'exil. Y a-t-il un lieu au delà du monde où l'on puisse m'envoyer ? Et partout où j'irai n'y trouverai-je pas un ciel, un soleil, une lune, des étoiles ? N'y aurai-je pas des songes, des augures ? Ne pourrai-je pas y entretenir un commerce avec les dieux ?

XLV. UN insolent demanda un jour à Diogène : « Es-tu ce Diogène qui croit qu'il n'y a point de dieux ? -- Je suis Diogène, lui répondit-il, et je crois si bien qu'il y a des dieux, que je suis très persuadé qu'ils te haïssent. »

XLVI. SI tu considères bien les grandes vues du véritable philosophe et les lumières de son esprit, tu le trouveras bien clairvoyant. Auprès de lui, Argus lui même, avec tous ses yeux, ne te paraîtra qu'un aveugle.

XLVII. L'ÉCOLE du philosophe est comme la boutique du médecin. On n'y va point pour avoir du plaisir, mais pour y éprouver une douleur salutaire. L'un a une épaule démise, l'autre un abcès ; celui-là y porte une fistule, celui-ci une plaie à la tête. Le plaisir les guérirait-il ?

XLVIII. LES dieux ont créé tous les hommes afin qu'ils soient heureux ; ils ne sont malheureux que par leur faute.

XLIX. TON ami, ton fils est parti, il t'a quitté, et tu pleures. Ne savais-tu pas que l'homme est un voyageur ? Tu portes la peine de ta folie. As-tu espéré que tu aurais toujours avec toi les objets de tes plaisirs, et que tu jouirais toujours des lieux et des commerces qui te sont agréables ? Qui est-ce qui te l'avait promis ?

L. TU es fâché de quitter un si beau lieu ; tu gémis, tu pleures. Tu es donc plus malheureux que les corbeaux et que les corneilles, car ils changent de climat et passent les mers sans gémir et sans regretter ce qu'ils ont quitté. -- Mais ce sont des animaux sans raison. -- Les dieux ne t'ont-ils donc donné la raison que pour te rendre misérable ? As-tu la prétention que les hommes soient comme des arbres plantés sur leurs racines, et qu'ils ne changent jamais de lieu ? -- Mais je perds mes amis. -- Eh ! le monde entier est plein d'amis, car les dieux, qui sont tes amis et qui te protègent, le remplissent. Et il est plein d'hommes à qui la nature t'a uni. Ulysse, qui a tant voyagé, n'a-t-il point trouvé d'amis ? Hercule, qui a tant couru le monde, n'en a-t-il point trouvé ?

LI. HERCULE ne s'affligeait point de laisser ses enfants orphelins, car il savait qu'il n'y a point d'orphelins dans le monde, et que tous les hommes ont partout un père qui a soin d'eux, et qui ne les abandonne jamais.

LII. LE bonheur et le désir ne peuvent se trouver ensemble.

LIII. Tu veux vieillir, et tu ne veux voir mourir aucun de ceux que tu aimes. C'est-à-dire que tu voudrais que tous tes amis soient immortels, et que pour toi seul les dieux changent leurs lois et l'ordre du monde. Cela est-il juste, et as-tu raison ?

LIV. Tu viens de recevoir des nouvelles de Rome, et te voilà dans la tristesse et dans le deuil. Est-il possible que ce qui se passe à deux cents lieues de toi te rende malheureux ? Eh ! dis-moi, je te prie, quel mal peut-il t'arriver là où tu n'es point ?

LV. QUELLE vie mènes-tu ? Après avoir bien dormi, tu te lèves quand il te plaît, tu baîlles, tu t'amuses, tu te laves le visage. Après cela, ou tu prends quelque mauvais livre, pour tuer le temps, ou tu écris quelque bagatelle pour te faire admirer. Tu sors ensuite et tu vas faire des visites, te promener et te divertir. Tu rentres, tu te mets au bain, tu soupes, tu vas te coucher. Je ne révélerai point les mystères de ces ténèbres, il n'est que trop aisé de les deviner. Avec ces moeurs d'un épicurien et d'un débauché, tu parles comme Zénon et comme Socrate. Mon ami, change de moeurs, ou change de langage. Celui qui usurpe faussement le titre de citoyen romain est sévèrement puni. Et ceux qui usurpent le grand titre de philosophe le feraient impunément ? Cela ne se peut, car ce serait contraire à la loi immuable des dieux, qui veut que les peines soient toujours proportionnées aux crimes.

LVI. SOCRATE aimait ses enfants, mais il les aimait en homme libre et en homme qui se souvenait qu'il faut aimer les dieux plus que tout. Voilà pourquoi il n'a jamais rien fait ni rien dit qui ne fût digne d'un homme de bien, ni quand il se défendit devant ses juges, ni quand il se condamna lui-même à une amende, ni quand il fut sénateur, ni quand il alla à la guerre. Tandis que nous, tout nous est un prétexte de bassesse et de lâcheté, un fils, une mère, un frère. Cependant nous devrions ne nous rendre malheureux pour personne, mais, au contraire, faire servir toutes les créatures à notre bonheur, et les dieux surtout qui nous ont créés afin que nous soyons heureux.

LVII. QU'EST-CE qu'un philosophe ? C'est un homme qui, si tu veux l'écouter, te rendra libre bien plus sûrement que tous les préteurs.

LVIII. CELUI qui se soumet aux hommes s'est auparavant soumis aux choses.

LIX. Tu crains de nommer la mort, comme si c'était une chose de mauvais augure. Il n'y a point de mauvais augure dans tout ce qui ne fait que marquer une action de la nature. Mais la paresse, la timidité, la lâcheté, l'impudence et tous les autres vices, voilà ce qui est de mauvais augure. Et encore, pourvu qu'on évite la chose, on ne doit pas craindre de prononcer le mot.

LX. L'HOMME de bien, le véritable sage, se souvenant toujours qui il est, d'où il vient, et qui l'a créé, garde toujours son poste, et ne cherche qu'à montrer son obéissance aux dieux, en leur disant : « Vous voulez que je sois encore ici, j'y demeure. Vous voulez que j'en sorte, j'en sors. Car, comme je n'y suis que pour vous, je n'en sors non plus que pour vous, et j'ai toujours devant les yeux et vos commandements et vos défenses. »

LXI. LES dieux me laissent dans la pauvreté, dans la bassesse, dans la captivité. Ce n'est point par haine pour moi, car où est le maître qui haïsse un serviteur fidèle ? Ce n'est pas non plus par négligence, car ils ne négligent pas les plus petites choses. Mais ils veulent m'éprouver, ils veulent voir s'il y a en moi un bon soldat, un bon citoyen ; enfin ils veulent que je leur serve de témoin auprès des autres hommes.

LXII. A TOUS les plaisirs que tu avais dans ta patrie et que tu as perdus, substitue celui-ci, de penser que tu obéis aux dieux et que tu fais actuellement et réellement le devoir d'un homme de bien et d'un homme sage. Quel grand avantage n'est-ce point de pouvoir te dire à toi-même : « A l'heure qu'il est, les philosophes débitent de grandes choses dans leurs écoles, ils expliquent tous les devoirs de l'homme de bien, et moi je les pratique. Ce sont mes vertus qu'ils expliquent, ils font mon panégyrique sans le savoir, car j'accomplis ce qu'ils louent et ce qu'ils enseignent. »

LXIII. NI les victoires des jeux olympiques, ni celles que l'on remporte dans les batailles, ne rendent l'homme heureux. Les seules qui le rendent heureux, ce sont celles qu'il remporte sur lui-même. Les tentations et les épreuves sont des combats. Tu as été vaincu une fois, deux fois, plusieurs fois ; combats encore. Si tu es enfin vainqueur, tu seras heureux toute ta vie, comme celui qui a toujours vaincu.

LXIV. MON devoir, pendant que je suis en vie, c'est de remercier les dieux de tout, de les louer de tout, soit en public, soit en particulier, et de ne cesser de les bénir qu'en cessant de vivre.

LXV. LES dieux ne m'ont pas donné beaucoup de bien ; ils n'ont pas voulu que je fusse dans l'abondance et que je vécusse dans les délices. Mais qu'ai-je à me plaindre ? Ils ont traité de même Hercule, qui était leur fils, et quel fils !

XVI. CHASSE tes désirs, tes craintes, et il n'y aura plus de tyran pour toi.

LXVII. DIOGÈNE a fort bien dit que le seul moyen de conserver sa liberté, c'est d'être toujours prêt à mourir sans peine.

LXVIII. LE même Diogène écrivit au roi des Perses : « Il n'est pas plus en ton pouvoir de réduire les Athéniens en servitude, que d'y réduire des poissons. Un poisson vivra plus longtemps hors de l'eau, qu'un Athénien dans l'esclavage. »

LXIX. IL y a de petits et de grands esclaves. Les petits sont ceux qui se rendent esclaves pour de petites choses, pour des dîners, pour un logement, pour de petits services. Et les grands sont ceux qui se rendent esclaves pour le consulat, pour des gouvernements de provinces. Tu en vois devant qui on porte les haches et les faisceaux, et ces derniers sont bien plus esclaves que les autres.

LXX. POUR juger si un homme est libre, ne regarde point à ses dignités ; car, au contraire, plus il est élevé, plus il est esclave. -- Mais, diras-tu, j'en vois qui font tout ce qui leur plaît. -- Je le veux bien. Mais je t'avertis que c'est un esclave qui jouit pendant quelques jours du privilège des saturnales, ou dont le maître est absent. Attends que la fête soit passée, ou son maître revenu, et tu verras. -- Qui est son maître ? -- C'est tout homme qui a le pouvoir de lui donner ou de lui ôter ce qu'il désire.

LXXI. IL faut qu'un prince ait un mérite bien extraordinaire, quand on ne s'attache à lui que pour l'amour de lui.

LXXII. NE crains rien, ne désire rien, et nul homme n'aura pour toi rien de terrible ni de formidable, non plus, qu'un cheval pour un autre cheval, ni une abeille pour une autre abeille. Ne vois-tu pas que tes désirs et tes craintes sont la garnison que tes maîtres entretiennent dans ton coeur, comme dans une citadelle, pour t'assujettir ? Chasse cette garnison, remets-toi en possession de ton fort, et tu seras libre.

LXXIII. QUE font les voyageurs prudents quand ils entendent dire que les chemins par où ils doivent passer sont pleins de voleurs ? Ils n'ont garde de continuer seuls, leur route, mais ils attendent qu'ils puissent se mettre à la suite d'un ambassadeur, d'un questeur ou d'un proconsul. Et avec cette précaution, ils achèvent heureusement leur voyage. Le sage fait de même dans ce monde. Tout y est plein de brigandage, de tyrannie, de misère et de calamité. Comment passera-t-il seul sans périr ? Mais qui attendra-t-il ? et à qui se joindra-t-il ? A un magistrat, à un consul, à un préteur ? Mais ce sont les ennemis qu'il a le plus à craindre. Il attend donc un compagnon sûr, fidèle et incapable d'être surpris, et ce compagnon, ce sont les dieux. Il se joint donc à eux, il marche avec eux, et il passe heureusement à travers tous les écueils de cette vie.

LXXIV. Tu n'as rien que tu n'aies reçu. Celui qui t'a tout donné t'ôte quelque chose ? Tu es non seulement fou, mais ingrat et injuste de lui résister.

LXXV. Tu as obtenu le consulat et tu es gouverneur de province. Par qui ? par Félicion ? Et moi je ne voudrais pas vivre, s'il me fallait vivre par le crédit de Félicion, et supporter son orgueil et son insolence d'esclave. Car je sais ce que c'est qu'un esclave qui se croit heureux et que sa fortune aveugle. -- Mais toi, es-tu donc libre ? me diras-tu. -- Non, j'y travaille ; je n'y suis pas encore parvenu ; je ne puis encore regarder mes maîtres d'un oeil ferme ; je suis encore attaché à mon corps, et, tout estropié qu'il est, je veux le conserver ; je t'avoue mon faible. Mais veux-tu que je te montre un homme véritablement libre ? c'est Diogène. -- D'où vient qu'il était si libre ? -- C'est qu'il avait coupé toutes les prises que la servitude pouvait avoir sur lui, il était dégagé de tout, isolé de tous côtés, et rien ne tenait à lui. Vous lui demandiez son bien, il le donnait ; son pied, il le donnait ; tout son corps, il le donnait ; mais il était fortement attaché aux dieux, et ne le cédait à personne en obéissance, en respect, en soumission pour ce souverain maître. Voilà d'où venait sa liberté. -- Mais, dis-tu, voilà l'exemple d'un homme seul, qui n'avait rien qui l'attachât au monde. -- Veux-tu donc l'exemple d'un homme qui ne fût pas seul ? Socrate avait femme et enfants, et il n'était pas moins libre que Diogène ; parce que, comme Diogène, il avait tout soumis à la loi et à l'obéissance qui est due à la loi.


LIVRE QUATRIÈME

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I. QUI voudrait délibérément vivre dans le crime, dans l'injustice, dans l'illusion, dans les frayeurs, dans l'angoisse, toujours envieux, toujours jaloux, toujours plaintif, toujours timide, toujours frustré dans ses désirs et toujours livré à ses craintes ? Personne. Il n'y a donc point de méchant qui ne fasse tout ce qu'il ne veut pas, et par conséquent point de méchant qui soit libre.

II. QUOI ! chétif philosophe, me dit un grand seigneur qui se pique d'être libre et indépendant, tu oses me dire esclave, moi dont les ancêtres ont été libres ? Moi qui suis sénateur, qui ai été consul, et qui me vois le favori du prince ? -- Grand sénateur, prouvez-moi que vos ancêtres n'ont pas été dans le même esclavage que vous. Mais je le veux, ils ont été généreux, et vous êtes lâche, intéressé, timide ; ils ont été tempérants, et vous vivez dans une débauche affreuse. -- Qu'est-ce que cela fait à la liberté ? -- Beaucoup : car appelez-vous être libre, faire tout ce qu'on ne veut pas ? -- Mais je fais tout ce que je veux, et personne ne peut me forcer que l'empereur, mon maître, qui est maître de tout. -- Grand consul, nous venons de tirer de votre bouche cette confession que vous avez un maître qui peut vous forcer. Qu'il soit maître de tout le monde, cela ne vous laisse que la triste consolation d'être esclave dans une grande maison et parmi des millions d'autres esclaves.

III. LE sage sauve sa vie en la perdant.

IV. SI Socrate, dis-tu, se fût sauvé, il aurait encore été utile aux hommes. -- Eh ! mon ami, ce que Socrate dit et fit en refusant de se sauver et en mourant pour la justice, nous est bien plus utile que tout ce qu'il aurait dit et fait après s'être sauvé.

V. POUR gagner une liberté qui n'est que fausse, des hommes s'exposent aux plus grands dangers : ils se jettent dans la mer, ils se précipitent des plus hautes tours. On a vu des villes entières se brûler elles-mêmes. Et toi, pour acquérir une liberté véritable, sûre, et que rien ne pourra te ravir, tu ne prendras aucun soin ? tu ne te donneras pas la moindre peine ?

VI. Tu espères que tu seras heureux dès que tu auras obtenu ce que tu désires. Tu te trompes. Tu ne seras pas plus tôt en possession, que tu auras mêmes inquiétudes, mêmes chagrins, mêmes dégoûts, mêmes craintes, mêmes désirs. Le bonheur ne consiste point à acquérir et à jouir, mais à ne pas désirer. Car il consiste à être libre.

VII. Au lieu de faire la cour à un vieillard riche, fais-la à un sage. Ce commerce ne te fera point rougir, et tu ne te retireras jamais d'auprès de lui les mains vides. Si tu ne veux pas me croire, essaie. Cet essai n'est point honteux.

VIII. QUE les reproches et les railleries de tes amis ne t'empêchent pas de changer de vie. Aimes-tu mieux demeurer vicieux et leur plaire, que de leur déplaire en devenant vertueux ?

IX. COMME la moindre distraction d'un pilote peut faire périr un vaisseau, la moindre petite négligence de notre part, le moindre défaut d'attention peut nous faire perdre tout le progrès que nous avons fait dans l'étude de la sagesse. Veillons donc. Ce que nous avons à conserver est plus précieux qu'un vaisseau chargé d'or. C'est la pudeur, la fidélité, la constance, la soumission aux ordres des dieux, l'exemption de douleur, de trouble, de crainte, en un mot, la véritable liberté.

X. L'UN demande le tribunat, l'autre le commandement des armées, et moi je demande la pudeur et la modestie, car je suis libre et l'ami des dieux, et je leur obéis de tout mon coeur. Il faut donc que je ne fasse cas ni du corps, ni des biens, ni des dignités, ni de la réputation, ni d'aucune chose étrangère. Car les dieux ne veulent point que j'en fasse cas. S'ils l'avaient voulu, ils auraient fait que toutes ces choses eussent été des biens pour moi ; et, puisqu'ils ne l'ont pas fait, ce ne sont donc pas des biens, et il faut que j'obéisse à leurs ordres.

XI. SOUVIENS-TOI que le désir des honneurs, des dignités, des richesses, n'est pas le seul qui nous rende esclaves et soumis ; mais aussi le désir du repos, du loisir, des voyages, de l'étude. En un mot, toutes les choses extérieures, quelles qu'elles soient, nous rendent sujets quand nous les estimons.

XII. LE propre du vrai bonheur, c'est de durer toujours, et de ne pouvoir être traversé par aucun obstacle. Tout ce qui n'a point ces deux caractères n'est pas le vrai bonheur.

XIII. J'EXAMINE les hommes, ce qu'ils disent, ce qu'ils font, non pour les blâmer ou pour m'en moquer, mais je m'en fais l'application à moi-même, en disant : « Commets-je les mêmes fautes ? Quand cesserai-je ? Quand me corrigerai-je ? Il n'y a que peu de temps que je faisais comme ces gens-là. Je ne pèche plus de même, grâces en soient rendues aux dieux. »

XIV. QUE je suis malheureux ! Je n'ai pas le temps d'étudier et de lire. -- Mon ami, pourquoi étudies-tu ? N'est-ce que pour une vaine curiosité ? Si cela est, tu es en effet très misérable. Mais l'étude ne doit être qu'une préparation à la bonne vie. Commence donc aujourd'hui à bien vivre. Partout tu peux faire ton devoir, et les occasions instruisent mieux que les livres.

XV. AIE toujours devant les yeux ces maximes générales : Qu'est-ce qui est à moi ? Qu'est-ce qui n'est pas à moi ? Qu'est-ce qui m'a été donné ? Qu'est-ce que les dieux veulent que je fasse ? Qu'est-ce qu'ils veulent que je ne fasse pas ? Jusqu'ici ils t'ont fait jouir d'un grand loisir ; ils t'ont donné le temps de t'entretenir avec toi-même, de lire, de méditer, d'écrire sur ces grandes matières et de t'y préparer. Ce temps-là a dû te suffire. Présentement ils te disent : « Viens, combats, montre ce que tu as appris, fais voir si tu es un athlète digne de noue, un athlète digne d'être couronné, ou si tu es de ces vils athlètes qui courent le monde, et qui sont vaincus partout. »

XVI. SI tu dis qu'on est heureux d'être à Rome, d'être à Athènes, tu es perdu, car ou bien tu te trouveras malheureux de n'y pouvoir retourner, ou, si tu y retournes, tu seras transporté d'une joie qui te sera funeste. Défais-toi donc de ces exclamations : « Que Rome est une belle ville ! Qu'Athènes est une belle ville ! » Oui, mais la félicité est encore plus belle. Il y a tant d'embarras à Rome, il faut y faire la cour à tant de gens ! Ne devrais-tu pas être ravi de pouvoir changer pour la félicité tant d'embarras et tant de peines ?

XVII. CROIS-TU que je t'appellerai laborieux quand tu passeras les nuits entières à étudier, à travailler, à lire ? Non, sans doute. Je veux savoir à quoi tu appliques cette étude et ce travail. Car je n'appelle pas laborieux un homme qui veille toute la nuit pour voir sa maîtresse : je dis qu'il est amoureux. Si tu veilles pour la gloire, je t'appelle ambitieux. Si c'est pour gagner de l'argent, je t'appelle intéressé, avare. Mais si tu veilles pour cultiver et former ta raison, et pour t'accoutumer à obéir à la nature et à remplir tes devoirs, alors seulement je t'appelle laborieux, car voilà le seul travail digne de l'homme.

XVIII. LES véritables jours de fête pour toi sont ceux où tu as surmonté une tentation, et où tu as chassé loin de toi, ou du moins affaibli, l'orgueil, la témérité, la malignité, la médisance, l'envie, l'obscénité des paroles, le luxe ou quelque autre des vices qui te tyrannisent. Cela mérite bien plus que tu fasses des sacrifices, que si tu avais obtenu le consulat ou le commandement d'une armée.

XIX. LE sage attend toujours des méchants plus de mal qu'il n'en reçoit. Un tel m'a dit des injures ; je lui rends grâces de ce qu'il ne m'a pas battu. Il m'a battu, je lui rends grâces de ce qu'il ne m'a pas blessé. Il m'a blessé, je lui rends grâces de ce qu'il ne m'a pas tué.

XX. LE cheval est-il malheureux de ne pouvoir pas chanter ? Non, mais de ne pouvoir courir. Le chien est-il malheureux de ne pouvoir voler ? Non, mais de n'avoir point de sentiment. L'homme est-il malheureux de ne pouvoir étrangler des lions et faire des choses extraordinaires ? Non, car il n'a pas été créé pour cela. Mais il est malheureux quand il a perdu la pudeur, la bonté, la fidélité, la justice, et que les divins caractères, que les dieux avaient imprimés dans son âme, sont effacés.

XXI. DE qui est cette médaille ? De Trajan ? Je la reçois et je la conserve. De Néron ? Je la rejette et je l'abhorre. Fais de même pour tous les bons et tous les méchants. Qu'est celui-là ? C'est un homme doux, sociable, bienfaisant, patient, ami des hommes. Je le reçois, je le fais mon concitoyen, mon voisin, mon ami, mon compagnon, mon hôte. Et celui-ci, qu'est-il ? C'est un homme qui a quelque chose de Néron ; il est emporté, malfaisant, implacable, il ne pardonne jamais. Je le rejette. Pourquoi m'as-tu dit que c'était un homme ? Un homme emporté, vindicatif, colère, n'est pas plus un homme qu'une pomme de cire n'est une pomme. Elle n'en a que la figure et la couleur.

XXII. NOUS écrivons de belles maximes ; mais en sommes-nous bien pénétrés, et les mettons-nous en pratique ? Et ce qu'on disait des Lacédémoniens, qu'ils étaient des lions chez eux et des singes à Éphèse, ne convient-il pas à la plupart de nous autres philosophes ? Nous sommes des lions dans notre auditoire, et des singes dans le public.

XXIII. IL est naturel et juste que celui qui s'applique tout entier à une chose y réussisse, et qu'il ait de l'avantage sur celui qui ne s'y applique point. Un tel ne travaille toute sa vie qu'à amasser du bien et à obtenir des honneurs : dès qu'il est levé, il se demande comment il pourra faire sa cour à un domestique du prince et à un baladin qui en est aimé ; il rampe devant eux, il les flatte, il leur fait des présents. Dans ses prières et dans ses sacrifices, il ne demande aux dieux que de leur plaire. Tous les soirs, il fait son examen de conscience : « En quoi ai- je manqué ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je omis de ce que je devais faire ? Ai-je manqué de dire à mon seigneur telle flatterie qui lui aurait bien plu ? Ai-je laissé échapper imprudemment quelque vérité qui ait pu lui déplaire ? Ai-je omis d'applaudir à ses défauts et de louer telle injustice, telle mauvaise action qu'il a faite ? » Si par hasard il lui a échappé une parole digne d'un homme de bien et d'un homme libre, il se gronde, il en fait pénitence et se croit perdu. Voilà comme il travaille à son intérêt, comme il amasse du bien. Et toi tu ne fais la cour à personne, tu ne flattes personne, tu cultives ton âme, tu travailles à acquérir de saines opinions ; ton examen de conscience est bien différent de celui du premier. Tu te demandes : « Ai-je négligé quelque chose de ce qui contribue à la félicité, et qui plaît aux dieux ? Ai-je commis quelque chose contre l'amitié, la société, la justice ? Ai-je omis de faire ce que doit faire un homme de bien ? » Avec des désirs si opposés, des sentiments si contraires et une application si différente, comment es-tu fâché de ne pas égaler le premier dans ces biens de la fortune ? D'où vient que tu le regardes d'un oeil d'envie ? Car il est bien sûr que, pour lui, il ne t'envie point. Cela vient de ce que le premier, plongé dans l'aveuglement et dans l'ignorance, est fortement persuadé qu'il jouit des véritables biens, et que toi tu n'es encore ni assez éclairé, ni assez ferme dans tes principes, pour bien voir et bien sentir que tout le bonheur est de ton côté.

XXIV. LES dieux m'ont donné la liberté, et je connais leurs commandements. Personne ne peut donc plus me réduire en servitude, car j'ai le libérateur qu'il me faut, j'ai les juges qu'il me faut.

XXV. J'AIME toujours mieux ce qui arrive ; car je suis persuadé que ce que les dieux veulent est meilleur pour moi que ce que je veux. Je m'attache donc à eux, je les suis, je règle sur eux mes désirs, mes mouvements, mes volontés, mes craintes. En un mot, je ne veux que ce qu'ils veulent.

XXVI. QU'EST-CE qui rend un tyran formidable ? Ce sont ses huissiers, ses satellites armés d'épées et de piques. Mais qu'un enfant les approche, il ne les craint point. D'où vient cela ? C'est qu'il ne connaît pas le danger. Et toi, tu n'as qu'à le connaître et à le mépriser.

XXVII. QUAND j'entends appeler quelqu'un heureux, parce qu'il est favori du prince, je demande d'abord ce que cela lui a rapporté. -- Il a obtenu un gouvernement de province. -- Mais a-t-il obtenu en même temps tout ce qu'il faut pour la bien gouverner ? -- Il a eu une préture. -- Mais a-t-il tout ce qu'il faut pour être préteur ? Ce ne sont pas les dignités qui rendent heureux, c'est de les bien remplir et d'en faire un bon usage.

XXVIlI. On jette dans le public des figues et des noisettes. Les enfants se battent pour les ramasser. Mais les hommes n'en font aucun cas. On distribue des gouvernements de province ; voilà pour les enfants. Des prétures, des consulats ; voilà pour les enfants. Ce sont pour moi des figues et des noisettes. Il m'en tombe par hasard une sur ma robe, je la reçois et je la mange. C'est tout ce qu'elle vaut ; mais je ne me baisserai point pour la ramasser, et je ne pousserai personne.

XXIX. Tu ne penses qu'à habiter dans des palais, qu'à avoir autour de toi une foule d'officiers qui te servent ; qu'à être vêtu magnifiquement ; qu'à avoir des équipages de chasse, des musiciens et des troupes de comédiens. Est-ce que je t'envie rien de tout cela ? Mais as-tu cultivé ta raison ? As-tu tâché d'acquérir de saines opinions ? T'es-tu attaché à la vérité ? Pourquoi es-tu donc fâché que j'aie quelque avantage sur toi dans une chose que tu as négligée ? -- Mais cette chose-là est très grande et très précieuse. -- Tant mieux que tu le sentes. Eh ! qu'est-ce qui t'empêche de t'y appliquer ? Au lieu de ces chasseurs, de ces musiciens, de ces comédiens, aie autour de toi des gens sages. Qui peut avoir plus de loisir, plus de livres, plus de maîtres que toi ? Commence, donne une petite partie de ton temps à ta raison. En un mot, choisis. Si tu continues de ne t'adonner qu'à ces choses extérieures, tu auras certainement des meubles plus rares et plus magnifiques qu'un autre ; mais ta pauvre raison, ainsi négligée, sera bien bornée, bien sale, bien horrible.

XXX. POURQUOI les hommes ne jugent-ils pas de la philosophie, comme ils jugent de tous les arts ? qu'un ouvrier fasse mal son ouvrage, on ne s'en prend qu'à lui, on dit que c'est un mauvais ouvrier, et on ne décrie pas son art. Mais qu'un philosophe fasse une faute, on n'a garde de dire : « C'est un méchant philosophe, ce n'est pas un philosophe ; » mais on dit : « Voyez ce que c'est que les philosophes ; la philosophie n'est bonne à rien. » D'où vient cette injustice ? Elle vient de ce qu'il n'y a point d'art que les hommes ne connaissent et ne cultivent mieux que la philosophie, ou plutôt elle vient de ce que les passions n'aveuglent point les hommes sur les arts, qui les flattent ou qui leur sont utiles, et qu'elles les aveuglent sur ce qui les gêne, les condamne et les combat.

XXXI. SE croit-on musicien pour avoir acheté un livre de musique, un violon et un archet ? Se croit-on maréchal, pour avoir un bonnet et un tablier de cuir ? Mais tu te crois philosophe pour avoir une longue barbe, une besace, un bâton et un manteau. Mon ami, l'habit est convenable à l'art ; mais le nom, c'est l'art qui le donne et non pas l'habit.

XXXII. SOUVIENS-TOI de ce que disait Euphratès, qu'il s'était fort bien trouvé d'avoir longtemps caché qu'il était philosophe ; car, outre qu'il s'était convaincu par là qu'il ne faisait rien pour être vu des hommes, et qu'il faisait tout pour les dieux et pour lui, il avait eu la consolation que, comme il combattait seul, il s'exposait aussi tout seul, et n'exposait ni son prochain, ni la philosophie par les fautes qui auraient pu lui échapper, et enfin qu'il avait eu ce plaisir secret d'être plutôt reconnu philosophe à ses actions qu'à ses habits.

XXXIII. IL y a des gens si aveugles qu'ils ne prendraient pas Vulcain même pour un bon forgeron, s'il n'avait un bonnet. Quelle sottise donc de se plaindre de n'être pas connu d'un si sot juge que le public, qui ne discerne les hommes qu'à l'enseigne ! C'est ainsi que Socrate était inconnu à la plupart des hommes. Ils allaient à lui pour le prier de les mener à quelque philosophe, et il les y menait. S'est-il jamais plaint de ce qu'on ne le prenait pas pour philosophe lui-même ? Non, il n'avait point d'enseigne, et il était ravi d'être philosophe sans le paraître. Qui est-ce qui l'a jamais été plus que lui ? Sois de même : que la philosophie ne paraisse chez toi que par ses actions.

XXXIV. MON ami, exerce-toi longtemps contre les tentations, contre les désirs ; observe tous tes mouvements, et vois si ce ne sont pas les appétits d'un malade, ou d'une femme, qui a les pâles couleurs. Cherche à être longtemps caché. Ne philosophe que pour toi. C'est ainsi que naissent les fruits. La semence est longtemps enfouie et cachée dans la terre ; elle croît peu à peu pour parvenir à sa maturité. Mais, si elle porte un épi avant que sa tige soit nouée, elle est imparfaite, et ce n'est qu'une plante du jardin d'Adonis. Le désir de la vaine gloire t'a fait paraître avant le temps, le froid ou le chaud t'ont tué. Tu sembles vivant, parce que ta tête fleurit encore un peu ; mais tu es mort, car tu es séché par la racine.

XXXV. LA soif d'un fébricitant est bien différente de la soif d'un homme sain. Celui-ci n'a pas plus tôt bu, qu'il est content, et que sa soif est apaisée. Mais l'autre, après avoir eu un moment de plaisir, a des maux de coeur ; l'eau, chez lui, se convertit en bile ; il vomit, il a des tranchées, et sa soif en devient plus ardente. Il en est de même de celui qui a des richesses avec cupidité, qui a des charges avec cupidité, qui possède une belle femme avec cupidité. Voilà la soif du fébricitant. De là naissent les jalousies, les craintes, les paroles sales, les désirs impurs, les actions obscènes. Mon ami, tu étais autrefois si sage, si plein de pudeur ! Que sont devenues cette pudeur et cette sagesse ? Au lieu de lire les ouvrages de Chrysippe et de Zénon, tu ne lis que des livres abominables, les livres d'Aristide et d'Événus. Au lieu d'admirer Socrate et Diogène, et de suivre leur exemple, tu n'admires et tu n'imites que ceux qui savent corrompre et abuser les femmes, tu veux être beau, tu te pares, tu te fardes même pour le devenir s'il était possible, tu as des habits magnifiques et tu te ruines en essences et en parfums. Reviens à toi, combats contre toi-même, reprends possession de ta pudeur, de ta dignité, de ta liberté ; en un mot, redeviens un homme. J'ai connu un temps où si l'on t'avait dit : « Un tel rendra Épictète adultère, il lui fera porter de tels habits, et l'obligera à paraître parfumé, » tu aurais volé aussitôt à mon secours, et je pense que tu l'aurais tué. Il ne s'agit ici de tuer personne ; il ne faut que rentrer en toi-même, te parler à toi-même. N'es-tu pas plus capable que personne de te persuader ? Commence par condamner ce que tu as fait. Mais hâte-toi, avant que le torrent ne t'ait entraîné.

XXXVI. NE te décourage point, et imite les maîtres d'exercice, qui, dès qu'un jeune homme est terrassé, lui ordonnent de se relever et de combattre encore. Parle de même à ton âme. Il n'est rien de plus souple que l'âme de l'homme ; il ne faut que vouloir, et tout est fait. Mais si tu te relâches, tu es perdu ; tu ne te relèveras de ta vie : ta perte et ton salut sont en toi.

XXXVII. DANS quelle occupation veux-tu que la mort te surprenne ? Pour moi, je voudrais qu'elle me surprît dans une action digne de l'homme, grande, généreuse et utile au public. Ou plutôt je voudrais qu'elle me trouvât occupé à me corriger moi-même, et attentif à tous mes devoirs, afin que dans ce moment je fusse en état de lever au ciel mes mains pures, et de dire aux dieux : « Toutes les facultés que j'ai reçues de vous pour connaître votre providence et pour lui être entièrement soumis, je ne les ai jamais négligées ; autant que je l'ai pu, j'ai tâché de ne pas vous déshonorer. Voilà l'usage que j'ai fait de mes sens, de mes opinions. Je ne me suis jamais plaint de vous ; je n'ai jamais été fâché d'aucune des choses que vous m'avez envoyées ; je n'aurais pas voulu la changer. Je n'ai violé aucune des liaisons que vous m'avez données. Je vous rends grâces de ce que vous m'avez créé. J'ai usé de vos biens tant que vous l'avez permis ; vous voulez me les retirer, je vous les rends, ils sont à vous, disposez-en comme il vous plaira. Je me remets moi-même entre vos mains. »

XXXVIII. IL dépend de toi de faire un bon usage de tous les événements. Ne me dis donc plus : « Qu'est-ce qui arrivera ? » Que t'importe ce qui arrive, puisque tu peux en bien user, et que tout accident, quel qu'il soit, peut devenir un bonheur insigne ? Hercule a-t-il jamais dit : « Qu'un grand lion, qu'un sanglier énorme, ne se présentent point devant moi ! Que je n'aie point à combattre des hommes monstrueux et féroces ! » De quoi te mets-tu en peine ? Si un sanglier épouvantable s'offre à toi, le combat sera plus grand et plus glorieux. Si tu trouves en ton chemin des hommes prodigieux et intraitables, tu auras plus de mérite à en purger l'univers. -- Mais si je meurs ? -- Eh bien ! tu mourras en faisant l'action d'un héros. Que veux- tu davantage ?

XXXIX. ON ne donne ici rien pour rien. Tu veux parvenir au consulat ? Il te faut briguer, prier, solliciter, baiser la main de celui-ci, de celui-là, pourrir à sa porte, faire mille bassesses et mille indignités, envoyer tous les jours de nouveaux présents. Et qu'est-ce qu'être consul ? C'est faire porter devant soi douze faisceaux de verges, s'asseoir trois ou quatre fois dans un tribunal, donner des jeux et des festins aux peuples, voilà tout. Et pour être libre de passions et de trouble, pour avoir de la constance et de la magnanimité, pour pouvoir dormir en dormant et veiller en veillant, pour n'avoir ni angoisse, ni crainte, tu ne veux rien donner, tu ne veux prendre aucune peine ? Juge toi-même si tu as raison.

XL. CE que la pureté est pour l'âme, la propreté l'est pour le corps. La nature elle-même t'enseigne la propreté. Comme il n'est pas possible que, quand tu as mangé, il ne reste quelque chose dans tes dents, elle te fournit de l'eau, et t'ordonne de te laver la bouche, afin que tu sois un homme, et non pas un singe ou un pourceau. Elle te donne un bain, de l'huile, du linge, des étrilles et de la soude, contre la sueur et la crasse qui s'attachent à ta peau. Si tu ne t'en sers pas, tu n'es plus un homme. N'as-tu pas soin de ton cheval que tu fais étriller, de ton chien que tu fais peigner, frotter et nettoyer ? Ne traite donc pas ton corps plus mal que ton cheval ou que ton chien : lave-le, nettoie-le, fais en sorte que personne ne te fuie ; car qui est-ce qui ne fuit pas un homme sale et qui sent mauvais ? Mais si tu veux être malpropre et puant, sois-le donc seul et jouis de ta saleté ; quitte la ville, va dans un désert, et n'empoisonne pas tes voisins, tes amis. Tu n'es qu'ordure, et tu oses venir avec nous dans les temples, où il est défendu de cracher et de se moucher.

XLI. SI un philosophe malpropre, négligé et horrible comme un criminel qui sort d'un cachot, me débite ses belles maximes, comment m'attirera-t-il ? Comment me fera-t-il aimer la philosophie, qui laisse un homme en cet état ? Je ne puis pas même me décider à l'entendre, et pour rien au monde je ne m'attacherais à lui. Ayons donc de la propreté et de la décence. Je dis la même chose des disciples. Pour moi, j'aime beaucoup mieux qu'un jeune homme qui veut s'adonner à la philosophie vienne m'entendre bien propre et mis décemment, que s'il y venait malpropre, les cheveux gras et mal peignés. Car par là je juge qu'il a quelque idée du beau et qu'il se porte à ce qui est séant et honnête. Il a soin de la beauté qu'il connaît. Ainsi on peut espérer qu'il aura soin aussi de celle qu'on lui fera connaître, de cette beauté intérieure qui consiste à faire usage de sa raison, et auprès de laquelle la beauté du corps n'est que laideur. Mais si un homme vient sale, hideux, couvert de crasse et d'ordure, les cheveux non peignés et mêlés, et la barbe jusqu'à la ceinture, que puis-je lui dire pour lui faire connaître la beauté dont il n'a aucune idée ? C'est un pourceau qui préférera toujours son bourbier à la plus belle fontaine.

XLII. Tu cesses pour un moment d'avoir de l'attention sur toi-même, et tu te flattes que tu la reprendras quand il te plaira. Tu te trompes. Une légère faute négligée aujourd'hui te précipitera demain dans une plus grande, et cette négligence répétée formera enfin une habitude que tu ne pourras plus corriger.

XLIII. TOUT ce qu'on peut remettre utilement, peut être abandonné plus utilement encore.

XLIV. L'ATTENTION est nécessaire à tout, jusque dans les plaisirs même. As-tu vu quelque chose dans la vie où la négligence fasse qu'on s'en acquitte mieux ?

XLV. Tu ne fais pas la cour à un tel qui est si puissant. -- Qu'il soit si puissant qu'il voudra, est-ce là mon affaire, et suis-je né pour lui faire la cour ? N'ai-je pas à qui plaire, à qui obéir, à qui être soumis ? aux dieux et à ceux qui sont après eux.

XLVI. NOTRE bien et notre mal ne sont que dans notre volonté.

XLVII. IL n'y a point de science, point d'art qui ne méprise l'ignorance et les ignorants. La philosophie sera-t-elle donc la seule qui en fasse quelque cas, et qui se laisse ébranler par leurs reproches et par leurs faux jugements ?

XLVIII. IL est impossible que je ne commette pas des fautes, mais il est très possible que j'aie une attention continuelle pour m'empêcher d'en commettre. Et c'est toujours beaucoup que cette attention non interrompue en diminue le nombre, et nous en épargne quelques-unes.

XLIX. QUAND tu dis que tu te corrigeras demain, sache bien que c'est dire qu'aujourd'hui tu veux être impudent, débauché, lâche, emporté, envieux, injuste, intéressé, perfide. Vois combien de maux tu te permets. -- Mais demain je serai un autre homme -- Pourquoi pas plutôt aujourd'hui ? Commence aujourd'hui à te préparer pour demain, autrement tu remettras encore.

L. UN homme t'a confié son secret, et tu crois qu'il est honnête, juste et poli de lui confier aussi le tien. Tu es un étourdi, un sot. Souviens-toi de ce que tu as vu pratiquer si souvent. Un soldat, en habit bourgeois, va s'asseoir près d'un citoyen, et, après quelques propos, il se met à dire du mal de César. Le citoyen, gagné par cette franchise, et croyant avoir le secret du soldat pour gage de sa fidélité, lui ouvre son coeur et se plaint du prince, et le soldat, se montrant ce qu'il est, le traîne en prison. Voilà ce qui arrive tous les jours. Celui qui t'a confié son secret n'a souvent que le masque et l'habit d'un honnête homme. D'ailleurs ce n'est point confiance, c'est intempérance de langue ; ce qu'il te dit à l'oreille, il le dit à tous les passants. C'est un tonneau percé, il ne gardera pas plus ton secret qu'il n'a gardé le sien propre.

LI. MONTRE-TOI que tu as de la pudeur, de la fidélité, de la constance, et que tu n'es pas un tonneau percé, et je n'attendrai pas que tu me confies ton secret, je serai le premier à te prier d'entendre le mien. Car qui n'est pas ravi de trouver un vaisseau si net, si propre, si sûr ? Et qui refuse un dépositaire qui est en même temps un conseiller qui nous veut du bien, et qui est fidèle ? Qui donc ne recherche pas et ne reçoit pas avec un très grand plaisir un confident charitable, qui prend part à toutes nos faiblesses et qui nous aide à porter notre fardeau ?

LII. Tu vois un homme curieux, et empressé après des choses étrangères qui ne sont point en notre pouvoir ; sois bien sûr qu'il est causeur et qu'il ne taira jamais ton secret. Il ne faudra point approcher de lui la poix ardente, ni la roue pour le faire parler. Un clin d'oeil d'une fille, la moindre caresse d'un courtisan, l'espérance d'une dignité, d'une charge, l'envie d'avoir un legs dans un testament, et mille autres choses semblables lui arracheront ton secret, et sans beaucoup de peine.