Un été en vert et bleu

Par Antoine Peillon

Juillet

1- La martre des pins ne craint rien !

   Ils sont nés en mars ou en avril, dans un vieux nid de corneille, dans le creux d’un arbre mort d’où leur mère a délogé (et mangé) un écureuil. Les voici bien vifs, sautant partout, sans aucune prudence. Les trois ou quatre petits de la martre des pins se sentent certainement hors de tout danger, ayant déjà vu comment leurs parents paraissent infaillibles dans la chasse aux petits rongeurs (campagnols, lérots, loirs et muscardins…), sachant déjà avec quelle efficacité ils fondent comme l’éclair sur l’écureuil, malgré son adresse de voltigeur.

   Quelle superbe fusée de poils bruns, museau et oreilles tout en pointes, cette cousine forestière de la fouine avec laquelle on la confond si souvent !  Pourtant, la martre est strictement forestière, sauvage, tandis que la fouine se plaît dans nos jardins… et nos greniers. En ce début d’été, la jeune reine des pins est sans souci, parfois même un peu soûle à force de se gaver de chair fraîche, mais aussi de fraises des bois.

   Un soir de début de « grandes vacances », alors que, assis au bord d’un sentier, le dos calé au tronc de mon chêne, j’attendais la sortie d’un chevreuil avec lequel j’avais habituellement rendez-vous, une martre est venue droit vers moi, sautillant dans les herbes, se dressant à chaque mètre parcouru, tournant sa tête triangulaire en tout sens, par à-coups, occupée uniquement par ce qui pouvait être une proie éventuelle.

   Arrivée aux semelles de mes bottes, ce diable mécanique a daigné me découvrir soudain. Le fin carnivore s’est figé durant de longues secondes, debout, face à moi, jaugeant de ses yeux minuscules, pointus comme des aiguilles, l’importun. D’un bref éternuement de mépris, la martre a finalement salué la grosse bête non comestible qui encombrait son chemin. Elle a repris aussitôt sa chasse, comme si je n’avais jamais existé.

 

 

2 - Bécasse qui croule n’amasse pas mousse

   C’était un 17 juin, en soirée, à la Fontaine de Montrouget (massif des Trois-Pignons, Essonnes). Lune presque pleine. Beau temps d’été, très chaud, dans la journée. Vers 22 h 45, la nuit est enfin tombée. La lune est très basse au Sud-Est. Bientôt, j'entends derrière moi un trot décidé sur les feuilles mortes. L'animal marque une légère hésitation avant de traverser une large avenue d'herbes où je l’attends. J'entrevois alors, à quelques mètres, un fort sanglier solitaire, au poil très noir, qui s'enfonce directement dans le bois, droit devant moi.

   Pendant toute la soirée, une bécasse à la croule est passée plusieurs fois, d'Est en Ouest et inversement : vol lent, juste au-dessus des cimes, souligné en pointillé par le « tra-tra » grave de sa quête amoureuse. La bécasse, mieux nommée « mordorée » du fait de son plumage qui la camoufle si bien quand elle couve au sol, fait l’enchantement de mes sorties d’été. Quel bec effilé et ces ailes si vigoureuses ! Au crépuscule, ou à l’aurore, sa silhouette immédiatement reconnaissable est le sceaux le plus net de la vie sur la plage violette du ciel.

   C’est donc le mâle qui, en début d’été, survole inlassablement les clairières et la futaie à la recherche d’une compagne. Celle-ci reste au sol, poignée de plumes rousses parmi les feuilles rouille. Seul le cristal noir de son œil parfaitement rond la signale au regard qui sait voir. Elle a tellement confiance dans la perfection de son camouflage qu’elle ne quitte son nid, où elle couvera bientôt ses quatre œufs, que lorsque le renard, ou le chien, sont à moins de deux mètres de son bec. Mais alors, elle découvre un trésor de coquilles aux couleurs citron et rouille, avec des touches de tabac et de lilas.

 

3 - Fraises des bois, espoir !

   A l’orée de juillet, la chanson de Barbara filtre, comme le soleil, à travers les persiennes :

« J'étais partie ce matin, au bois,
Pour toi, mon amour, pour toi,
Cueillir les premières fraises des bois… »

   Le parfum si doux du premier des fruits sauvages rime-t-il avec la nostalgie ?  Fin juin 1944, les familles Tillon, Beyer, Camphin, Casanova, et d'autres encore, toutes « résistantes », se rassemblèrent dans une ferme, à Denisy, hameau perdu en lisière de la forêt de Saint-Arnoult, près de Dourdan (Essonne). A la ferme, les « grands » assuraient la coordination entre les différentes branches du Comité militaire national (CMN, la direction de Francs-Tireurs et Partisans), les Allemands étaient encore partout, mais un des acteurs se souvient, pourtant : « Il nous arriva d'aller le soir, l'air détendu, ramasser des casseroles de fraises des bois qui poussaient par miracle non loin de notre refuge... »

 

En bref

Cerfs : Premiers frottis pour débarrasser les nouveaux bois de leurs velours (d'abord chez les vieux mâles). Fréquentation assidue des souilles (jusqu'à la fin du brame, en octobre).

Sangliers : Fin de l'allaitement des marcassins.

Maximum de naissances chez les hérissons.

Naissance de l'unique petit de l'oreillard roux (chauve-souris), au milieu du mois.

Oiseaux : Premières escapades des jeunes chouettes hulottes, y compris en plein jour. Émancipations des jeunes faucons crécerelles, autours des palombes et pics de toutes sortes. Deuxièmes couvées chez les alouettes et les martins pêcheurs. Coucous déjà sur le départ pour l’Afrique.

Éclosions de crapauds et d'escargots.

Floraison des callunes, jusqu'en octobre et plein développement des fougères grand-aigle.

 

 

Août

 

4 - Il est rude, le chevreuil en rut

   Ils tournent, ils tournent les chevreuils, en ce temps des amours, qui s’étend de la mi-juillet à la mi-août. Les mâles, les « brocards » aux bois pointus, sont hors d’eux, courant les lisières, s’acharnant sur le tronc d’un jeune pin, cherchant le concurrent pour mener des combats particulièrement violents, poursuivant les chevrettes en larges cercles dans les prairies ou même les champs, traçant ainsi des « ronds de sorcières » (ces animaux sont endiablés !) sur le sol. Il flamboient aussi, dans leurs robes d’été si rousses qui tranchent vivement sur les verts sombres des ronciers et l’ombre épaisse des lisières. Là où les chevreuils mènent rudement la danse du rut, même en plein midi, la forêt a du mal à faire la sieste.

 

5 – Plongeon de martin-pêcheur, comme un coup d’épée dans l’eau

   J’annonce : « Je vais voir les hérons, les canards et les rainettes. » Programme sans grande surprise, mais l’eau sombre de la rivière sera, de toute façon, un rafraîchissement pour le regard et les pensées. J’emporte une paire de jumelles, mais en sachant déjà que je me laisserai aller à la paresseuse contemplation. Quelque chose manque, pourtant. Toujours cette impression étrange d’avoir oublié mes clefs, au moment où la porte se referme… Et voici l’évidence. C’est surtout lui que je venais voir : le martin-pêcheur qui file au ras de l'eau, tel un éclair fugitif turquoise et orange, lançant ses sifflements très aigus, plongeant comme une torpille pour capturer un goujon, un alevin de truite ou simple têtard qui nourriront sa deuxième couvée (la première ponte a eu lieu dès la mi-avril). « Nous n’avons pas d’oiseau plus éclatant ! », s’exclamait Jules Renard, dans ses Histoires naturelles. Il est l’oiseau-poignard qui électrise la rive nonchalante où l’on risquait de s’ennuyer.

 

6 – Mignonne, allons voir si la rainette…

   Elle est toute petite, cette grenouille (4 ou 5 cm de long). Elle a aussi la peau lisse et luisante, d’un vert tendre qui varie en fonction de la température ou même du support où elle se trouve. La rainette « verte » peut donc s'assombrir jusqu'au presque noir ou, au contraire, s'éclaircir jusqu'au jaune. Ses pattes sont longues et fines et les doigts ne sont palmés qu’à leur base seulement, les orteils jusqu'à mi-longueur. « Elle est mignonne ! », s’exclame l’enfant qui est venue l’observer à la Mare aux Fées.

   Crépusculaire et même nocturne, la rainette saute et grimpe avec agilité, comme un… écureuil. Elle se tient souvent dans les arbres et les buissons, où elle se nourrit de moucherons, mouches et autres insectes qui volent à sa portée. Mais elle aime aussi le soleil et l’eau douce des sablières, mares de prairies (avec buissons à proximité, s’il vous plaît), marais, roselières des étangs. A la voir, immobile, les yeux clos, se prélassant sur une feuille de peuplier, mon enfant, ma mignonne, dit : « Et nous, quand donc allons-nous à la plage ? »

 

En bref

Chez les cerfs, constitution des hardes de brame (biches et jeunes).

Jusqu’à la fin-octobre, orgies des sangliers dans les maïs en épis.

Maximum démographique (troisièmes ou même quatrièmes portées !) chez le lapin de garenne dont les effectifs se sont multipliés par trois, en moyenne, depuis février.

En cas de sécheresse, les taupes chassent leurs proies (invertébrés) en surface.

Fourmilières (fourmis rouges) en pleine effervescence. Verts luisants. Naissances des vipéreaux.

Sorbiers des oiseleurs, aubépines, framboisiers et ronces (mûres) en fruits. Coulemelles (lépiotes élevées). Premiers bolets, russules et… noisettes.

 

 

Septembre

 

7 – Bandes de hérissons et de sangliers en goguette

   On a déjà parlé de ces hérissons amoureux qui soufflaient comme des locomotives, au printemps. Voici que leurs petits, à peine âgés d’un mois, sortent du nid maternel, se suivant bien sagement à la queue leu leu, comme le font les loups (« leu », en ancien français). Mais, bien plus impressionnantes, sont les grandes compagnies (bandes) de sangliers qui se reconstituent, au cœur de l’été. Chaque laie (femelle) suitée de ses marcassins de l’année -lesquels ont suffisamment grandi (les voici « bêtes rousses ») pour prendre un peu d’indépendance- se joint à d’autres laies (souvent des sœurs ou des cousines), toutes entraînées par une « meneuse » (laie d’expérience), véritable matriarche dont l’autorité ombrageuse est rarement contestée.  Dans ces compagnies fortement hiérarchisées, retardataires et réfractaires à la discipline de groupe prennent vite des coups de pattes ou de groins au derrière. La sécurité est à ce prix.

 

8 – Scène de brame en Bierre (ancien nom du massif de Fontainebleau)

   Les deux cerfs se font face, yeux révulsés, têtes dressées, bouches écumantes, ramures fouettant l'air et labourant le sol. Leurs démarches deviennent saccadées et lorsqu'ils sont sur le point de se toucher, ils avancent soudain en parallèle jusqu'au centre de la clairière, puis font demi-tour, se présentant de profil. En une fraction de seconde, le combat est engagé, de biais, avec une extrême violence. Les bois s'entremêlent... Les combats de cerfs, savamment ritualisés, sont en fait très rarement mortels (témoignage du directeur de la réserve nationale de Chambord : un animal tué ainsi, chaque année, en moyenne, sur 70 à 80 grands cerfs recensés pour toute la réserve...), même s'il arrive que deux combattants n'arrivent plus à démêler leurs ramures enchevêtrées et finissent par mourir d'épuisement et de faim.

 

9 – Retours d’oiseaux vers le Sud

   Dès la fin août, les engoulevents ont pris leur envol vers l’Afrique, où l’hiver leur sera plus doux. Ils sont suivi par la bondrée apivore (mangeuse de serpents) et l’inquiétant milan noir. Le rare héron pourpré pointe son long bec vers les deltas du Nil et même du Niger. Plus modestes en taille, mais tout autant migrateurs, les rossignols, les loriots et les tourterelles des bois suivent vite le mouvement. C’est tout le ciel, si on le regarde bien, qui se charge de nuages ailés, mouvants comme des voiliers poussés par le vent du Nord sur une houle de gros temps.

 

10 – Le paon de jour nous fait de l’œil

   Il est heureux que les anciennes maisons soient pleines de trous et d’interstices. C'est dans ces creux que le paon de jour se réfugie pour résister au froid. Aux mauvais jours, on le trouve donc endormi dans les greniers. A l’été, le voici sur les fleurs, battant lentement des ailes, en plein soleil. Reflet argenté sur fond violet, rehaussé d’un merveilleux rouge foudroyant, zébré d’un éclair jaune ardent, ce papillon assez commun semble cligner de l’œil, avec ses ocelles de velours moiré. Au fait, « ocelle » n’est-il pas le diminutif français du latin « ocellus », œil ?

 

11 – Cèpes et girolles à foison

   Il y en avait tant, ce jour-là, sous les pins, dans les flaques du soleil d’argent qui sent déjà l’automne, que mon père s’est assis par terre, le panier entre les jambes, le souffle coupé par un fou rire paléolithique (du temps des pierres taillées…) ! Des cèpes par brassées ! C’est pas tous les ans ainsi, mais, de ce coin, je n’ai jamais eu à me plaindre. Un peu plus haut, autour des anciennes carrières de grés, sur des pentes bien exposées au Midi, il y a tant de girolles qu’on se lasse avant de les cueillir toutes. En fin de matinée, on a plein de points oranges qui scintillent dans les yeux. Vous voulez savoir où trouver cet Eden ? Et puis quoi encore…

 

En bref

Festins de glands, faines et champignons pour les sangliers. Dernières portées de lapins de garenne.

Départs des buses et des éperviers. Premiers chants de hulottes : ça sent le feu de bois.

Amours de l’épeire diadème, ou "porte-croix" (araignées).

Floraison du lierre (assailli par les abeilles et les guêpes). Fruits rouges du houx. Trompettes de la mort sous les hêtres.