Antoine Peillon

 

 

FONTAINEBLEAU

ET

TROIS-PIGNONS SAUVAGES

 

 


 

TABLE

 

 

1- Avant-propos

 

2- Carnet de terrain (observations naturalistes sur une année)

 

3- Itinéraires :

 

   a- Sauvagines de la plaine de Chanfroy

 

   b- Les Gorges d'Apremont

 

   c- Plongeurs des Seiglats

 

4- Soirs de brame

 

5- Les sangliers

 

6- Forêts d'Ile-de-France : la mortelle dérive des braconniers

 

7- Saisons (faune, flore) : calendrier naturaliste

 

8- Glossaire

 

9- Petit guide du naturaliste (faune, flore, champignons)


 

 

 

Un soir en forêt

 

   Je suis parti seul, ce soir, vers la forêt enchantée.

   La masse sombre de quelques épicéas s'épaissit en profonds rideaux, mystérieux comme des draperies lourdes. Un crépuscule velouté noie toute chose d'une lumière affaiblie. Au loin la rumeur de la route s'atténue. Le cri de la hulotte, tout proche, ouvre la nuit.

   Je suis heureux et je rêve en marchant. J'aperçois à mes pieds les petits gouffres de Clair-Bois et sous la lune les fantômes gris des Roches d'Apremont. Ma forêt est là ; elle m'entoure et j'entends la marche furtive d'animaux inconnus, venus me dire bonsoir, sans doute !

   La vie me donne en un moment ce qui nous semble éternel. Appuyé contre une roche à l'étrange silhouette, je contemple les grands bois... J'aimerais toujours vivre cette minute.

   Un souffle de vent passe en gémissant à travers les arbres ; odeurs de terre, de bruyères, de mousses, de résine, d'herbes, j'en respire l'exaltant parfum.

 

                 Jean Loiseau, Le massif de Fontainebleau, Vigot Frères, Paris, 1970.

 

 

 

 

Forêt de Fontainebleau

 

    La pente secrète de ses avenues ramène d'elle-même malignement vers la touffeur du hallier central : forêt labyrinthe, à la voirie trompeuse et non innervée, qui semble machinée tout entière autour d'une chambre secrète : quiconque fait l'expérience de se laisser aller en aveugle au hasard des allées se retrouve naturellement empelotonné dans le cocon de la forêt-piège...

 

                      Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, Paris, 1992.

 


 

Avant-propos

 

                            La joue contre l'écorce du charme,

                          je suis là, présent et ignoré, comme un esprit des bois.

                            

Robert Hainard, "Nuit de mai", dans Chasse au crayon,

Editions de La Baconnière, Neuchâtel, 1969.

 

     Tout à commencé par la lecture et le rêve. Une grand-mère, originaire du Bourbonnais, alimentait mon amour des bêtes. Les livres qu'elle m'a offerts ont réveillé le sauvage qui avait dormi dans ses veines, puis dans celles de mon père, avant d'enflammer mon enfance. A l'été 1975, je restais -certaines nuits claires- perché dans des arbres magnifiques, juste pour entrevoir quelques sangliers, lesquels ne passaient d'ailleurs pas souvent où je les espérais.

     Mais alors, sans que j'y pense, la forêt me révélait que froid, peur et solitude sont des mensonges pour protéger les hommes de leur propre besoin de liberté. Puis, à braconner longtemps sous la lune des images et des milliers d'autres sensations, j'ai fini par me fondre, nocturne, aux branches du chêne et au sable du sentier sur lesquels je m'asseyais ; jusqu'à devenir imperceptible au coucou gris, à l'écureuil ou au grand solitaire dont les voies secrètes passaient à ma portée.

     Je connais peu d'enchantements aussi forts que celui de me diluer dans la nature.

 

A Angeline Peillon, Pierre Pfeffer et Robert Hainard qui m'ont laissé le  « sauvage » en héritage.

 

 

 


 

 

 

 

Chapitre 1

 

CARNET DE TERRAIN

(extraits)

 

 

 

Premières chasses

 

   Longtemps, très longtemps hélas! seuls les moustiques se présenteront sur ce trajet surveillé, piste véritable pourtant, qui conduit à la source ou au souillard. Mais, récompense finale, voilà le cerf enfin !

 

          Guy Dhuit, A l'affût des bêtes libres, Hatier, 1966.

 

 

 

 

Début février. Plaine de Chanfroy.

 

   Très beau temps, presque printanier. Beaucoup de traces de sangliers, de cerfs et aussi celles d'un renard, sur les rives sud et surtout sud-est des mares de la réserve biologique. Goupil a sans doute rêvé d'un festin de grèbes castagneux, foulques macroules et grasses poules d'eau, dont on entend parfois les cris aigus, plaintifs ou éraillés, au milieu des roseaux.

 

 

Le 10 février. La Clôture.

 

   Il reste un peu de neige dans les bois. Il a fait très froid ces derniers temps : jusqu'à -12° Celsius, il y a seulement trois jours. Mais, aujourd'hui, léger soleil voilé et température assez douce sous les arbres. Vent d'Ouest.

   Petit tour, entre midi et demi et 14 heures (*), à la Clôture. A l'aller, dans la coupe, je trouve des grands terriers de lapins, puis beaucoup de traces de sangliers près du croisement avec l'allée du Brame : feuilles retournées, presque noires et luisantes sur le sol blanchi ; boutis peu profonds. Je remonte vers le Sud, jusqu'au chemin de la Roche qui Tourne et l'allée des Gaulois.

   Retour par le plein bois, en longeant le pied occidental du tertre de la Roche qui Tourne. Je trouve plusieurs bauges bien protégées, creusées dans le parterre d'aiguilles rousses, sous un bouquet de grands pins... Forêt de rêve : grands vieux chênes, massifs comme des cèpes géants ; bruyères rouillées ; fougères clairsemées ; rochers arrondis comme des hippopotames pétrifiés ; bouleaux tordus ; mousses... J'ai surpris et fait envoler une bonne vingtaine de merles noirs qui fouillaient ensemble dans les feuilles mortes sous lesquelles on trouve encore des glands, des châtaignes et, sans doute, quelques insectes délicieux.

 

(*) Toutes les heures sont données en temps légal en usage en France : temps universel + 1 heure, en hiver ; + 2 heures, en été.

 

 

Le 11 février, entre 15 et 16 heures. Plaine de Chanfroy.

 

   Beau temps. Sur les bords, et même en plein milieu des mares de la réserve biologique, une famille de quatre personnes joue au badminton, une carriole à poney passe et repasse autour de la mare occidentale, tandis que deux cavalières traversent plusieurs fois la mare orientale dans le seul but de remuer le plus d'eau possible... Soudain, un jeune sanglier gris foncé est débusqué de sa bauge (située au beau milieu du marais, à cent mètres à peine de toute cette agitation !) par deux cockers que leurs jeunes maîtresses ne peuvent s'empêcher d'encourager par des "taïaut-taïaut" hystériques, et s'enfuit tout droit vers le bois de la Queue de Vache. Forme en boule. Poil superbe et belles proportions. Au galop : pas plus rapide dans la montée de la côte sablonneuse que les deux cockers.

 

 

Le 18 février, vers 20 heures. Au Ru de la Grande Prairie.

 

   Crépuscule bien tassé. Temps doux, premiers moustiques. L'eau du ruisseau est incroyablement limpide. Grand silence sur la forêt (pas un souffle). Approche en douceur, à partir de la cressonnière de Baudelut, sur le talus d'herbes qui longe le fossé du ru, vers le Sud-Est. But de la manoeuvre : me placer à l'affût, au coude du sentier et du ruisseau, sur les coulées bien marquées des sangliers.

   Mais, bien avant le point d'affût, une biche -à peine cachée par un arbuste et qui devait viander les bonnes herbes du talus- disparaît d'un seul bond par dessus le ruisseau, sans faire le moindre bruit, à quelques mètres à peine devant moi. Malgré la proximité, la souplesse de son mouvement a bien failli la faire échapper à mon attention.


 

 

Le 26 février. Au Ru de la Grande Prairie, puis à Montrouget.

 

   Le matin, au Ru de la Grande Prairie, en passant par le marais de Baudelut et la cressonnière, nombreuses traces de sangliers, surtout à partir du coude du ruisseau. Puis, densité incroyable de pieds sur la lisière de l'ancienne clairière de la Grande Prairie (aujourd'hui, taillis dense et marécageux).

   Retour au coude du ruisseau, à partir duquel j'ai suivi, jusqu'au chemin des souilles, la trace d'un solitaire nettement pigache vers le Sud-Sud-Ouest, assez droite, directe et bien marquée : feuilles retournées, pieds profondément enfoncés dans la terre noire et humide... Là, plusieurs traces convergeaient vers deux belles souilles, selon des passages habituels : houzures épaisses, dont une très fraîche (terre encore humide sur un tronc de chêne).

   Toutes les traces étaient assez droites, mais se détournaient parfois (curiosité, recherche de nourriture ?) vers différents objets "insolites" (vieux pneu, sac en plastique blanc). Les sangliers semblent choisir, autant que possible, le chemin le plus commode : une des traces faisait une longue boucle, évitant un taillis buissonneux et plein de ronces. Délicatesse méconnue...

   L'air était gris, immobile. En revenant vers la route d'Arbonne à Courances, je me suis penché sous les branches basses d'un petit épicéa isolé au milieu du taillis (chênes surtout) pour en inspecter le tronc (éventuels frottis ou écorçages de grand gibier). Un hibou moyen-duc, qui dormait bien caché dans l'arbre, s'est envolé dans un grand mouvement de panique, en me frôlant. Impression d'un souffle furieux s'évanouissant très vite dans l'épaisseur du bois.

 

   Vers 16 h 30, grand vent d'Ouest, ondées, éclaircies, fraîcheur de l'air... Alors que j'avance sur le chemin du Montrouget, entre la route de Courances et la maison forestière, j'aperçois un grand sanglier brun et noir qui me vient droit dessus, au petit galop, arrivant du plein Ouest. Malgré mon immobilité immédiate et le vent favorable, il s'arrête une fraction de seconde, à une trentaine de mètres, avant de repartir à angle droit et de nouveau au galop vers les taillis de la lisière nord.

   Trente secondes plus tard, une compagnie de quatre sangliers (une laie avec trois jeunes de un ou deux ans) passe au bon trot, à une centaine de mètres devant moi, venant aussi de l'Ouest. Puis, se suivant toutes les quinze secondes, une bête de compagnie et encore une autre, coupent par la même ligne. Tous sont bien noirs et silencieux, alors que le premier sanglier avait cassé un peu de bois en s'enfuyant. Toute la compagnie a traversé la haute futaie de chênes en ligne droite, juste derrière la maison forestière de Montrouget. Impression d'extrême sensibilité, de nervosité contenue. Trot puissant, mais comme sur la pointe des pieds. Regard fixe, sur le côté.

   Plus tard. Aux souilles de la fontaine de Montrouget, très nombreuses traces de sangliers partout, mais surtout autour des mares nord-est : houzures sur presque chaque arbre, dont certaines sont très embourbées, hautes et bien lisses, douces sous la main. Souille assez fréquentée aussi (les troncs sont badigeonnés au goudron de Norvège), près du chemin du Montrouget.

 

 

Le 10 mars, vers 17 h 30. Bois de la Claie.

 

   Crachin venant de l'Ouest, avec parfois des averses plus soutenues. Forêt embrumée sous la pluie. Le peu de lumière qui diffuse sous les arbres donne une impression de fin de journée. Pourtant, en cette saison, le soleil ne se couche réellement que vers 19 heures.

   A une quarantaine de mètres à l'Est du chemin de la Claie, près du carrefour de la Gorge aux Frissons, je lève de sa bauge un beau sanglier : tiers-an ou quartanier en longue pelisse d'hiver, pattes sombres et corps marron clair à beige. Je lui ai presque marché dessus, car j'allais rapidement et silencieusement sur les feuilles détrempées, droit vers sa litière. Je ne l'avais pas vu, avant qu'il ne se lève d'un bond, à moins de trois mètres, face à moi.

   Une fraction de seconde, nous restons tous deux figés par la surprise de nous trouver ainsi nez à boutoir. Puis le solitaire se retourne très vite sur sa gauche, poussant un profond grognement, soufflant sa désapprobation, et s'esquive au petit galop, sans précipitation, en zigzaguant un peu vers le Nord-Ouest.

   Sa bauge : deux boutonnières de sable dénudé et bien sec, creusées dans la mousse et les feuilles mortes. L'une était sous les branches serrées d'un jeune pin et l'autre sous un tronc étendu à 30 cm au-dessus du sol, pas plus. J'ai flairé la couche encore tiède, d'où n'exhalait aucune odeur particulière. A peine un parfum humide de bolets qu'on viendrait de cueillir.

 

 

Nuit du 11 au 12 mars. Pleine lune. Fontaine de Montrouget ; la Clôture.

 

   Arrivé vers 19 heures. La pleine lune s'est levée au Sud-Est, vers 20 h 15 ou 20 h 30. Ensuite, au fil de la nuit, elle a tourné jusqu'au Sud-Ouest, en restant assez basse dans le ciel. Temps relativement couvert : les nuages passaient vite d'Ouest en est. Fraîcheur, dès 20 heures, et forte humidité.

   Je suis resté allongé au pied de la butte de la Roche qui Tourne, jusqu'à une heure du matin, le regard vers le Nord, dans l'alignement du chemin de la Vanne. Dès 19 h 30 : appels de faisans derrière moi, en pleine forêt ; remue-ménage de garennes dans les feuilles mortes, autour de mon affût ; quelques chauves-souris qui volent vite et parfois très haut, en poussant leurs petits cris suraigus ; chants des hulottes.

   Vers 20 heures, deux chevreuils aboient pendant une dizaine de minutes, loin, au plein Ouest. Le premier a une voix très puissante et ne lance qu'un coup de gueule à la fois, tandis que l'autre semble lui répondre d'une voix bien moins forte, mais en doublant ses jappements. Puis, aussitôt, j'entends un bruit de feuilles remuées et je sens cette sorte de souffle dans la forêt qui dénonce une présence. Pendant de longues minutes, une ombre passe discrètement au Nord-Ouest, dans le sous-bois de Montrouget.

   Intuition ? Je pointe mes 8X56 vers la lisière du taillis, au débucher sur le chemin de la Vanne, à environ cent cinquante mètres de distance, juste à temps pour voir un beau sanglier sortir d'une longueur de corps des buissons, s'arrêter trois secondes, puis traverser l'allée au trot de course, avant de disparaître dans le sous-bois de la Clôture, sans avoir fait le moindre bruit. Il fait vraiment très sombre.

   Ensuite (vers 20 h 30), plus rien, sauf les feuilles remuées de temps en temps par les lapins qui mènent leur vie de grignoteurs. Il fait de plus en plus froid. Le brouillard s'étend sous les arbres et diffuse la lumière argentée de la pleine lune.

 

   A une heure du matin, je me lève pour rejoindre la route de Courances. Je marche doucement sur le chemin de la Vanne. J'ai à peine parcouru une centaine de mètres que j'entends soudain des bruits de fouillures, très forts et réguliers, dans les feuilles mortes du sous-bois de la Clôture. Toute la compagnie -de sangliers !- se dirige vers le Sud, jusqu'à la butte de la Roche qui Tourne, en restant à l'abri dans le fourré d'où fusent des cris aigus de porcelets qui se chamaillent.

   Puis, les bruits reviennent vers moi, s'approchant imperceptiblement de la lisière. A vitesse régulière (environ un demi km/h), et faisant quelques courts arrêts, la compagnie bien groupée fait des va-et-vient dans le sous-bois où je finis par distinguer (avec les jumelles) deux solides silhouettes noires entre les arbustes emmêlés. Je m'immobilise, assis au beau milieu du chemin. Très vite (il est environ 1 h 30 du matin), la compagnie arrive au bord de l'allée de la Vanne et longe le talus vers le Sud, faisant une orgie de glands trouvés sous les feuilles de rouvre tombées cet hiver.

   Pendant près d'un quart d'heure, les sangliers progressent lentement vers le point d'affût où j'étais couché tout à l'heure. Je les suis à pas comptés, restant à une trentaine de mètres derrière eux. Arrivée au bout de l'allée, la compagnie marque une pause, marcassins groupés dans le fossé, laies inspectant alentour, du haut du talus. Une des deux meneuses esquisse alors un mouvement pour traverser l'allée, vers l'Est, mais s'arrête aussitôt. Pendant quelques secondes, elle flaire le sol, puis l'air devant elle et un peu sur ses côtés. Elle fait demi-tour vivement, tourne autour d'une souche, et revient résolument vers l'Est.

   Elle traverse enfin d'un pas sûr, pas trop rapide, mais sans traîner, le large chemin de la Vanne, suivie de près par une bonne dizaine de marcassins (j'essaye de les compter !) à la queue leu leu et qui forment ainsi une espèce de mille-pattes géant. La deuxième laie ferme la marche. Toute la bande s'évanouit dans le gaulis de Montrouget. Aussitôt, je m'approche, craignant que mes sangliers filent tout droit jusqu'aux souilles, mais m'aperçois très vite qu'ils reviennent en fait vers moi, continuant de fouiller dans les feuilles mortes du sous-bois.

   La première laie est à peine à quinze mètres, bien visible, et les marcassins viennent juste derrière, petites boules noires que je n'arrive pas à détailler dans l'ombre. Le vent ne m'est plus aussi favorable et ma silhouette (même si je me suis accroupi) est trop visible. La laie tourne soudain son boutoir vers moi et émet un léger grognement chantant. Toute sa troupe se fige aussitôt. Le silence s'abat d'un coup sur la forêt, sauf derrière mon dos, dans le taillis de la Clôture, où un autre sanglier remue bruyamment les feuilles. Intriguée, la meneuse me lance un grognement interrogatif, appelant certainement une réponse de ma part... en langage sanglier. Réponse que je n'ose pas lui donner.

   D'où son inquiétude ! Elle fait un saut sur le côté pour se cacher derrière un tronc et prendre mon vent, puis souffle et part au petit trot, suivie par sa cohue de marcassins que j'entends longtemps grogner et couiner dans le fond du bois. Dans le même temps (il est presque 2 heures), le solitaire peu discret de la Clôture est monté sur le talus du chemin de la Vanne et s'est approché en droite ligne de moi, jusqu'à passer à 4 ou 5 mètres de mon dos, distance à laquelle il se trouve encore quand je me retourne tranquillement vers lui, ayant alors perdu de vue la laie et toute sa compagnie.

   Ligne élancée de tiers-an, poils clairs sur le museau, mirette fixée sur moi... Il s'arrête deux secondes, surpris de ce tête-à-tête imprévu, puis rejoint sans précipitation le taillis de la Clôture. Là, distant d'une vingtaine de mètres seulement, il se cache derrière un arbuste grêle pour mieux m'observer et tenter de m'identifier, le boutoir en l'air et l'oeil fixe. N'y parvenant pas, il va et vient pendant trois quarts d'heure dans le sous-bois de la Clôture, toujours parallèlement au chemin de la Vanne qu'il n'ose plus traverser, marchant avec discrétion, s'arrêtant souvent (pour écouter), se nourrissant quand même. Pendant le dernier quart d'heure, il est accompagné par un autre sanglier, mais qui ne le suit pas exactement, compliquant ainsi mon observation.

   Vers 3 heures, voyant que la situation n'évolue pas, je me dirige vers la sortie du bois. A peine arrivé à la lisière, j'entends des cris puissants et aigus de sangliers (sortes de "huu !... huu !..." de gorge) qui couvrent les chants des hulottes du bois de Turelles et résonnent sur les labours argentés de la plaine de Chalmont. Sous la pleine lune, j'y vois comme en plein jour. Au milieu des champs, entre la lisière de la Clôture et la route de Courances, quatre sangliers (deux petits et deux gros) se poursuivent en hurlant, comme s'ils jouaient à chat dans une cour de récréation.

   Dans un sillon, à quinze mètres devant moi, un renard contemple -assis et parfaitement immobile- le même prodigieux spectacle, avant de s'éclipser comme un fantôme quand les pachydermes rentrent au bois. Il est 3 h 15 du matin.

 

 

Le 18 mars, entre 9 et 11 heures du matin. La Clôture.

 

   Au bout du sentier de lisière, un ancien mirador domine un long triangle de cultures. J'y relève les nombreuses passées des sangliers et observe longuement deux grasses perdrix grises affairées dans les sillons. A l'Ouest, un couple de buses survole le bosquet où est installé son nid... et une faisanderie, contre le grillage de laquelle sont appuyés deux belettières et un piège à renard, engins obscènes de la mort sournoise.

   Retour, vers l'Est, par la coupe de la Clôture. Sur le tronc du premier grand pin, à main droite, je regarde un écureuil qui amène du petit foin à son nid, lequel se tient, énorme, tout au faîte de l'arbre vénérable. Très nombreuses traces de sangliers et quelques volcelests de chevreuils, surtout au croisement avec l'ancienne allée du Brame.

 

 

Le 15 avril, à 19 h 25. La Clôture.

 

   Encore plein jour. Léger vent d'Ouest un peu frais. Air limpide et lumière très crue, après une bonne averse. Revenant de l'aqueduc avec Vincent P., la petite Anne V. (tous deux loin devant), Martin V. et son père Ludvik (eux, derrière moi), je regarde attentivement dans la coupe de la Clôture, par simple habitude. Surprise : à 150 mètres, une chevrette traverse lentement l'éclaircie, vers le Nord, grignotant quelques herbes et les jeunes feuilles des cépées.

   Deux minutes plus tard, un brocard traverse aussi la coupe, exactement sur les traces de la chevrette et au même rythme nonchalant. Pourtant, Martin V. et son père parlaient à voix assez haute. Nous n'avions, de plus, rien fait pour nous dissimuler à la vue de l'un ou l'autre des chevreuils. Désormais, je mènerai mes approches en jouant du clairon ! On est loin de "l'écart" célébré par Ronsard :

 

        Comme un chevreuil, quand le printemps détruit

     Du froid hiver la poignante gelée,

     Pour mieux brouter la feuille emmiellée,

     Hors de son bois avec l'Aube s'enfuit,

        Et seul, et sûr, loin de chiens et de bruit,

     Or' sur un mont, or' dans une vallée,

     Or' près d'une onde à l'écart recelée,

     Libre, fôlatre où son pied le conduit...

 

                            Amours de Cassandre, LIX.

 

 

Le 3 mai, à 14 h 20. Montrouget. Beltaine.

 

   Vent froid du Nord-Est. Petites averses et belles éclaircies.

   Alors que je suis presque au sommet de Montrouget, sur le versant sud, j'aperçois un grand renard -la fourrure d'un roux éclatant dans le soleil d'une embellie et la queue très fournie- qui descend par un sentier de sable, puis longe, à la même allure incroyablement légère, glissée et souple, le chemin de la Roche qui Tourne en direction de l'aqueduc de la Vanne. Son corps tout juste ondoyant semble comme détaché de ses pattes trottinantes et frôle sans bruit les hautes callunes, au bord du chemin.

 

 

Le 4 mai, entre 19 h 45 et 20 h 20. La Faisanderie, au bois de Turelles.

 

   Vent frais de Nord-Nord-Ouest. Temps variable : averses, éclaircies...

   En remontant le chemin de la Vanne, depuis la plaine de Chalmont, vent dans le nez, j'approche en douceur une chevrette grise (en mue, puisque son poil roux apparaît) qui est couchée dans les hautes herbes de la coupe de la Faisanderie. Arrivé à une quinzaine de mètres derrière elle, je m'accroupis et m'appuie contre le tronc d'un petit chêne. Très proche, une martre traverse le sentier d'est en Ouest, sans m'apercevoir : mouvements nerveux, pause rapide au pied de chaque arbre, tête tournée de tous côtés...

   Dix minutes plus tard (il est 19 h 55), la chevrette se lève, lèche son dos et son flanc gauche, avance très lentement en grignotant quelques feuilles d'arbustes. Vers 20 h 05, soudainement alertée, elle se tasse sur elle-même, fléchit les antérieurs, tend son cou vers le Nord... En fait, c'est un jeune brocard gris clair (lui aussi en pleine mue) qui apparaît de ce côté-là et poursuit aussitôt sa congénère autour d'un buisson de jeunes trembles. Elle, vite lassée par le jeu, s'enfuit de mon côté et passe à quelques mètres sans me voir. Lui, distrait par les nouvelles pousses du printemps, suit mollement la même voie, me découvre à cinq mètres, se campe bien en face du danger, penche sa tête de côté et d'autre, puis s'en retourne d'un pas hésitant, avant de bondir en aboyant, dès qu'il est sûr d'en réchapper.

   Entre 20 h 15 et 20 h 20, une grosse laie marron clair et une plus petite très noire traversent paisiblement le chemin de la maison du garde en poussant devant elles une multitude de marcassins de toutes tailles. Scène cocasse : un petit retardataire se fait botter l'arrière-train par une patte postérieure aussi énergique que maternelle. Dans la lumière cuivrée du soleil couchant, et à travers les 10X42, je pourrais leur compter les soies sur le dos.

 

 

Le 6 mai. A Montrouget, puis à la Clôture.

 

   Entre 5 h 15 et 7 h du matin. Le soleil s'est levé vers 5 h 30. Détour par le chemin du Montrouget, pour arriver sur les souilles par l'intérieur du bois. Je fais fuir un hérisson, juste après la maison forestière, qui se tenait dans les feuilles mortes, à droite du chemin. Démarche rapide, mais sans précipitation (1 ou 2 km/h). Sa perception doit être excellente, car il faisait encore nuit et je marchais très silencieusement sur le chemin de sable.

   Vers 5 h 30, alarme d'un chevreuil, dans le bois de la Claie. Dérangé par des sangliers, ou simplement pour saluer la pointe du jour ? Chants presque assourdissants d'oiseaux de toutes sortes : chouettes, faisans, merles... Vers 6 heures, un grand coq faisan quitte brutalement son brancher, se laissant glisser du haut d'un grand chêne jusqu'à la lisière du bois de la Clôture, cinquante mètres plus loin.

 

   Fin d'une journée de grand beau temps, très chaude et très sèche. Le soir : souffles d'air tiède venant du Nord-Ouest. Déjà des moustiques, et beaucoup de hululements. Il fait nuit à partir de 21 h 30 environ.

   A 20 h 35, un brocard gris-beige passe de gauche à droite, au fond de la coupe de la Clôture, d'un pas décidé. Il s'immobilise un instant pour scruter le lointain de mon côté, puis repart vers la gauche et disparaît doucement dans le sous-bois d'où il était sorti. Le temps d'aller jusqu'à la lisière, de photographier un faisan et un lapin de garenne qui se tiennent côte-à-côte dans le champ, puis de revenir par le chemin de la Vanne, des bruits de pas se font entendre, très proches dans le sous-bois, et m'arrêtent avant que je n'ai la perspective de la coupe de la Clôture en droite ligne de mire.

   Rapidement, j'aperçois derrière les troncs grêles du taillis le brocard gris-beige de tout à l'heure qui longe l'orée nord de la coupe, toujours du même pas décidé. A peine ai-je le temps de m'accroupir qu'il se profile sur le talus qui borde le chemin de la Vanne, nerveux et tous sens en éveil, à environ quinze mètres devant moi. Photo ! Le déclenchement de l'obturateur me fait sursauter... et lance aussitôt mon chevreuil dans une fuite en bonds puissants à travers les cépées de la coupe. Miroir éclatant, mais aboiements peu convaincus après cent mètres de course. Il est 21 h passées.

 

 

Le 14 mai, après 20 heures. Fontaine de Montrouget.

 

   Arrivé vers 20 heures. Il fait encore grand jour. Traces de sangliers récentes et houzures assez fraîches aux souilles les plus occidentales, ainsi que près de la mare du trop-plein de l'aqueduc de la Vanne, dont l'eau est claire et profonde. Après un tour de reconnaissance (grave erreur !), je me suis perché dans l'ancien mirador, à moitié ruiné, qui domine d'à peine 2,5 mètres le sol de la futaie de chênes où sont creusées les souilles.

   Le jour tombe vraiment après 21 h 30. Vers 21 h 40, trois aboiements rauques éclatent dans mon dos (Nord), à 25 mètres environ, en plein sous-bois. Pendant vingt minutes, allées et venues très rapides d'une jolie chevrette grise : bonds incroyables et aboiements très sonores.

   Puis, elle se tient couchée pendant une ou deux minutes, au pied d'un grand chêne. Elle reprend son va-et-vient dans le sous-bois, repassant toujours près de sa reposée, s'immobilisant parfois complètement, la tête levée (comme si elle me voyait, malgré l'ombre) et les oreilles tendues dans ma direction.

   Impression : chevrette inquiète, mais curieuse. Le vent, très faible, changeait sans cesse de direction et devait diffuser mon odeur partout. Un faon était-il caché au pied du chêne où la chevrette s'était couchée un moment et près duquel elle repassait souvent ? Profitant d'un des éloignements provisoires de la mère éventuelle, je me suis éclipsé pour ne pas la déranger plus longtemps.

 

 

Le 20 mai. La Clôture.

 

   Vers 21 heures, il fait encore plein jour. Marche d'approche, le plus lentement possible, sur la grande allée d'herbes de la Vanne. Arrivé à hauteur de la coupe de la Clôture (perpendiculaire à l'allée), je m'arrête pour inspecter cette taille toute en longueur avec les jumelles. Exactement au même instant, un sanglier noir (3 ou 4 ans) traverse la coupe à une vingtaine de mètres sans m'apercevoir. Il va au pas, dans le même sens que moi, suivi de peu par un autre sanglier plus brun.

   Dans le sous-bois de la Clôture, où ils poursuivent tranquillement leur chemin, je les entends -puis les vois- se rapprocher de l'allée de la Vanne, sortir du couvert pour grimper sur le talus qui borde le bois, l'un juste derrière l'autre, et venir directement vers moi. A quelques mètres, comme je me suis un peu redressé (j'étais accroupi) pour mieux les observer au-dessus des hautes herbes, ils me découvrent enfin, hésitent trois secondes, et retournent sans précipitation dans le perchis de jeunes rouvres.

   La journée avait été chaude, sans vent. La lune très pleine se lève vers 23 heures derrière le tertre de la Roche qui Tourne. Je pense à Thoreau : "Soir délicieux, où le corps entier n'est plus qu'un sens, et par tous les pores absorbe le plaisir. Je vais et viens avec une étrange liberté dans la nature, tel une part d'elle-même." (Walden, "Solitude").

 

 

Le 13 juin, entre 15 h 30 et 16 h 30. Les Aiguisoirs.

 

   Pas de vent. Beau temps. Le fond de l'air est très chaud. Du carrefour des Aiguisoirs, j'aperçois de loin (250 m environ) un grand cerf, bois en velours, couché à même l'ornière gauche de la route de la Rabouillère (parcelle 616). Fraîcheur du chemin herbu et ombragé ! Pendant plus d'une heure, ce bon dix-cors lève et baisse doucement la tête au-dessus du sol, presque à chaque minute, agitant ses oreilles nerveusement pour chasser les insectes qui l'importunent. Au fil tranquille de sa sieste, il éveille ainsi son attention par intermittence.


 

 

Le 17 juin, en soirée. Fontaine de Montrouget.

 

   Presque pleine lune. Beau temps, très chaud, dans la journée. De l'air, entre 19 et 21 heures.

 

   Vers 21 h 45, plus de vent. Il fait encore jour. J'arrive sur l'allée de la Vanne par le chemin du Montrouget, c'est-à-dire -à l'inverse de mes habitudes- en venant de l'Est. A peine arrêté au pied du tertre de la Roche qui Tourne, j'entends sur ma gauche, près de la coupe de la Clôture, un premier aboiement de chevreuil. Puis, trois autres aboiements se succèdent toutes les deux secondes, en se déplaçant très vite vers le Nord-Est. Prévoyant que le chevreuil va traverser l'allée, je m'accroupis et braque mes jumelles droit devant.

   Aussitôt, une jeune chevrette beige-gris clair sort du bois, au pas, avec prudence, exactement où je l'attendais. Elle tourne la tête de tous côtés et m'aperçoit, à environ deux cents mètres de distance !, mais sans réussir à m'identifier. Alors, elle me fait face, oreilles blanches dressées, immobile, et aboie en tendant brutalement le cou et la tête vers moi, pour essayer de déclencher un mouvement de réaction qui me trahirait à coup sûr. Je ne remarque pas qu'elle hume l'air... Puis, elle se tourne à nouveau vers le Nord-Est et semble un instant paisible, prête à manger quelques herbes (ruse !), avant de disparaître soudain, en à peine trois bonds, dans le sous-bois de Montrouget.

   Remarques : parfait silence de toute l'action ; prudence inquiète, au moment de s'engager à découvert sur l'allée, alors qu'aucun danger n'était encore repéré ; vivacité de la vue, malgré la pénombre, la distance et mon immobilité ; les premiers aboiements et le déplacement rapide à travers le bois de la Clôture étaient-ils déclenchés par la nervosité d'un congénère (bientôt le rut), ou par la proximité -probable en ces lieux- de sangliers ?

 

   Vers 22 h 45. Nuit sombre. La lune est très basse au Sud-Est. Je reste assis sur les marches de pierre, face aux souilles. Bientôt, j'entends derrière moi un trot décidé sur les feuilles mortes du bois de la Clôture. Le bruit -léger, mais bien audible dans le silence- suit la lisière occidentale de l'allée de la Vanne, vers le Nord, sur une trentaine de mètres. Puis, l'animal marque une légère hésitation avant de traverser au pas cette large avenue d'herbes.

   J'entrevois alors, à quelques mètres, un fort solitaire au poil très noir, qui s'enfonce directement dans le bois de Montrouget, droit devant moi. Pendant encore cinq minutes, j'entends que l'on casse du bois et que l'on pousse des grognements aigus, à 150 mètres en avant de mon affût. D'autres sangliers devaient être déjà autour des souilles les plus orientales et ont certainement dû céder la place au grand mâle pressé de prendre son bain de boue...

   Pendant toute la soirée, une bécasse à la croule est passée plusieurs fois d'Est en Ouest et inversement : vol lent, juste au-dessus des cimes, souligné en pointillé par le "tra-tra" grave de sa quête amoureuse.

 

 

Le 24 juillet, entre 16 et 17 heures. La Haute-Borne.

 

   Après les grandes clairières des Béorlots, marche en groupe peu discret sur la route de la Fiche. De part et d'autre du chemin, jeunes plantations de pins sylvestres (dix ou quinze ans ?), éclaircies par bandes de trois ou quatre mètres de large ; taillis sous futaie de chênes ; milieu à la fois très fermé et très ouvert, alternativement. Temps chaud, air immobile et un peu lourd, forêt silencieuse.

   A cent cinquante mètres du carrefour du Sapin-Rouge, une biche suivie de son faon, arrivant sur notre droite -il est impossible qu'elle ne nous ait pas entendus-, puis trois biches tranquilles ont traversé le chemin devant nous.

   Retour par le chemin des Pieds Pourris. Après le croisement avec la route de la Gibelotte, une cinquième biche a longé notre chemin, sur la gauche (parcelle 616), à une vingtaine de mètres dans le sous-bois. Pendant dix minutes, elle nous a légèrement précédés, allant au pas quand nous marchions, s'arrêtant -et même se couchant pour nous attendre et mieux nous observer- quand nous nous arrêtions un instant.

 

 

Le 20 août, entre 19 h 30 et 20 heures. Les Aiguisoirs.

 

   Crépuscule. Au bout de la route de la Fiche, cinquante mètres avant le carrefour du Sapin Rouge : un brocard aux bois bien développés ruminait doucement, allongé dans les herbes, derrière un jeune pin, à une petite dizaine de mètres du chemin (à droite, parcelle 615). Approché de très près, mais découvert par surprise. S'est enfui par bonds, sans précipitation et sans aboyer, après m'avoir regardé droit dans les yeux pendant deux ou trois secondes.

 

 

Nuit du 30 septembre au 1er octobre. La Haute-Borne.

 

   Nouvelle lune. Vent variable du Nord-Est. Ciel à demi couvert : les grands stratus mènent la chasse royale au-dessus de la forêt. Température moyenne. Jusqu'alors, été sec et chaud. Commencement presque imperceptible de l'automne.

   Je suis parti, vers 19 heures, du carrefour de la Haute-Borne. La nuit tombait déjà. Marche très lente sur le chemin, le vent dans le nez. A deux cents mètres de la route, je suis arrêté par le remue-ménage que font des sangliers encore invisibles dans le gaulis de chênes, sur ma gauche (parcelle 628). En à peine trois minutes, une bête rousse et deux laies (la plus forte allant devant) apparaissent entre les troncs, marchant en lignes brisées et fouillant sous les feuilles à la recherche des glands qui sont tombés à profusion. Très vite, la grande laie meneuse se trouve à six ou sept mètres face à moi, dans l'alignement d'une coulée bien dégagée. Elle s'immobilise aussitôt, lève la tête, pousse un fort grognement caverneux, fait demi-tour à gauche, puis s'en va au petit galop, soufflant plusieurs fois pour entraîner les deux autres sangliers dans sa course. A une trentaine de mètres, tous s'arrêtent dans le sous-bois et font silence pendant une longue minute, étonnés sans doute de n'avoir pas essuyé un quelconque coup de feu ou entendu le moindre bruit de poursuite, avant de repartir d'un bon pas vers le plein Nord.

   Une heure plus tard, je suis posté à l'orée nord de la grande clairière des Aiguisoirs (p. 626), à cent mètres du croisement de la route Decamps avec la route Circulaire. Je m'allonge dans mon sac de couchage, au pied d'un grand hêtre, la tête contre le tronc et les pieds tournés vers l'herbage. J'écoute le chant des hulottes et le frémissement des feuilles dans la bourrasque. A partir de minuit, un premier cerf brame longuement du côté du carrefour des Aiguisoirs, avant de traverser la clairière au grand trot, vers l'Ouest, puis vers le Nord, jusqu'à la parcelle 617 (lande de bruyères et de bouleaux clairsemés), où deux autres cerfs (voix différentes) se manifestent à leur tour.

   Le brameur des Aiguisoirs, passant comme un train de la clairière à la lisière du Bois Rond -tout au plus à une quinzaine de mètres sur ma droite-, m'a laissé une impression de formidable puissance : froissement des herbes, martèlement des sabots, souffle de l'air déplacé... A partir de 2 heures du matin, les raires se sont peu à peu affaiblis et espacés, cessant tout à fait avant le lever du jour.

   Vers minuit encore, des sangliers (combien ?) sont passés -à quelques pas de mon hêtre- le long de la route Decamps, pour en ratisser consciencieusement les bordures. Marche très lente, feuilles mortes remuées, petits grognements, souffles... Il m'a semblé que j'aurais pu les toucher du bout des doigts en étendant un bras juste derrière ma tête.


 

 

Le 19 novembre, avant midi. Bois de Turelles, la Faisanderie. Samonios.

 

   Traque organisée dans la Vallée du Fourneau. Je passe rapidement les rabatteurs, aux dossards orange vif, qui se sont alignés sur la lisière sud du bois. Vers 1O h 45, je suis posté au bord du chemin de la Vanne, face à la coupe carrée de la Faisanderie. Le vent légèrement frais de plein Sud-Est me vient droit dans le nez. Quelques minutes d'attente pour voir soudain un grand solitaire qui traverse la coupe par le milieu, au petit galop et parfaitement silencieux. Belle image : sur près de deux cents mètres, j'aperçois l'échine couleur d'ardoise ondoyer dans la broussaille en un mouvement souple et puissant.

   Vers 11 h 05, alors que je redescends doucement le sentier de la Vanne, vers le Sud, une chevrette au poil gris très foncé et au miroir d'un blanc éclatant saute, à une trentaine de mètres devant moi, dans le taillis très dense de la Faisanderie. Je remonte rapidement vers la coupe que je viens de quitter et me place dans l'alignement du chemin de la maison du garde, juste à temps pour voir la chevrette sortir du fourré, puis traverser toute la clairière, vers le Nord, en suivant exactement la voie tracée par le sanglier un quart d'heure plus tôt. Jolis bonds de gazelle, que je perçois comme filmés au ralenti.

 

 

Le 26 novembre, vers 15 h 30. Les Cent Marches.

 

   Chemin de la Vanne. Beaucoup de traces fraîches dans le sable : sangliers venus du bois de châtaigniers, à l'Est, et filant dans la lande, vers l'Ouest.

   Dans le bosquet de grands pins, à cent cinquante mètres au Sud-Ouest des Cent Marches, alors que je suis accroupi derrière un tronc couché sous lequel je viens de découvrir une bauge, un magnifique solitaire -suivi d'un mâle plus jeune (son page ?) de couleur marron clair- passe à peine à cinq mètres devant moi, dans les bruyères.

   Les deux sangliers marchent l'un derrière l'autre, le plus grand en tête, laissant environ dix mètres de distance entre eux. Ils avancent assez rapidement, mais pas au trot, s'arrêtant plusieurs fois, restant tout à fait immobiles pendant deux ou trois secondes, et me regardent, visiblement sans m'identifier et sans même flairer de mon côté. Le vent m'est favorable.

   Ils font le même bruit qu'un cueilleur de champignons, mais en progressant beaucoup plus vite (environ 5 km/h), avec une démarche très puissante et souple.

 

 

De fin novembre à fin décembre. Le Coquibus.

 

   Sous les châtaigniers et les chênes du plateau de Coquibus, surtout de part et d'autre du chemin de la Vanne, c'est un véritable champ de bataille. Toutes les feuilles mortes sont retournées. Des trous profonds de parfois plus de trente centimètres sont creusés, çà et là, dans la belle terre brune et un peu caillouteuse. Ce ne sont que vermillis et boutis partout.

 

 

Le 30 décembre. Plateau du Coquibus.

 

   Nombreuses traces de sangliers et houzures fraîches sur la berge nord-est de la Mare aux Joncs. Atmosphère de "malnoue". Le ciel a un teint de crème tournée.

 


 

Chapitre 3

 

Itinéraires naturalistes

 

Itinéraire 1

 

Sauvagines de la Plaine de Chanfroy

 

   Steppe et mares de Chanfroy sont le rendez-vous de la faune la plus rare de Fontainebleau. Le chat sauvage et même le circaète Jean-le-Blanc s'y sont montrés. Plus haut, la futaie des Aiguisoirs résonne encore des tambourinages de presque tous les pics.

 

   Au Sud d'Arbonne-la-Forêt, sur la D 64, juste après le centre équestre de Corne Biche, entrer en forêt par le chemin de la Plaine de Chanfroy, jusqu'au parking aménagé par l'ONF à 250 m de la route. Marcher environ 300 m vers l'Est, jusqu'à la limite nord-ouest de la réserve biologique domaniale (RBD) de la Plaine de Chanfroy. Le large chemin de sable sort rapidement du couvert léger des robiniers-faux acacias de la lisière, puis est bordé par la lande à callune où les jeunes pins sylvestres se développent bien plus vite que les petits chênes tourmentés par la pauvreté des sols.

    Au coeur de l'automne, les brouillards givrants s'étendent jusqu'en milieu de matinée sur la plaine de Chanfroy qui s'ouvre peu à peu sur la droite comme une véritable steppe plantée d'arbustes isolés et de nouveaux taillis d'ormes ou de robiniers. Sables, anciennes sablières, herbes fanées, troncs des bouleaux dépouillés de leurs dernières feuilles, ciel d'aluminium... Impression de toundra lumineuse, figée sous la caresse d'une bise froide. Le nom même de cette plaine introduite comme un coin entre les grandes platières de grés de Corne Biche et du Rocher de la Reine fait, paraît-il, allusion à un micro-climat particulier : à Chanfroy (c'est-à-dire , "Champ froid"), le gel mord la terre plus souvent et plus longtemps que sur le reste du Massif.

   La vision du monument aux morts, isolé au milieu des anciennes sablières, accentue le sentiment de désolation qui prévaut aux premières heures silencieuses du jour. A la Libération, on retrouva ici les corps de 35 patriotes fusillés par les Allemands... Le Maquis fut vif, à Fontainebleau et aux Trois-Pignons. Mais le ciel vire rapidement au bleu, devient limpide, alors que le soleil un peu blanc de la Toussaint finit par percer les brumes du matin. C'est le meilleur moment pour rejoindre, au Sud, le chemin du Rocher de la Reine, en suivant le bord occidental de la réserve, le long d'un grillage haut d'1,20 m environ et peu gênant pour l'observation.

   En marchant discrètement, on trouve ici les meilleurs points de vue sur la réserve biologique de Chanfroy, un des joyaux botaniques et ornithologiques de Fontainebleau. En année sèche, il n'est pas évident de dénombrer les six mares d'eau peu profonde (dont deux dans un enclos qui les protège complètement des cavaliers et autres "usagers" de la nature qui exercent ailleurs leurs déprédations) qui font la première originalité du site. Depuis un bon lustre que l'eau manque, le développement de la roselière (Phragmites australis surtout) n'a plus de frein et les mares finissent même par se boiser progressivement de petits bouleaux blancs (Betula pendula), saules (Salix alba, atrocinera, cinerea, purpurea) et pins sylvestres, ce qui compromet à terme la présence intéressante de l'utriculaire commune.

   Cependant, les mares de la réserve accueillent encore -quand elles sont en eau !- de nombreux oiseaux, surtout au passages de migration, au printemps et en automne. Bien protégés par les hautes phragmites, on entend plus qu'on ne voit les foulques, colverts, rousserolles, poules et râles d'eau, bruants des roseaux, dont les appels rauques et plaintifs font écho à "cet appel inconsolé de sauvagine / Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis", que Patrice de La Tour du Pin invoque dans ses "Enfants de Septembre". Plus visibles, parce qu'ils arpentent les berges de vase, quelques limicoles (petits échassiers) et hérons cendrés de passage restent malgré tout sur leur garde. Ils savent que le renard fait ici régulièrement sa tournée, comme le trahissent ses superbes traces parfaitement moulées dans la vase.

   Il n'est pas le seul mammifère qu'il faut guetter autour des mares de Chanfroy. En plein jour, j'ai vu des sangliers quitter soudain leurs bauges au coeur des roselières pour rejoindre la pinède à callune de la Queue de Vache, parce que des joueurs de badminton s'étaient finalement trop approchés... Bien sûr, les lapins de garenne sont innombrables sur la steppe où peu de mètres carrés ne sont pas creusés de terriers et couverts de petites crottes rondes ! Une abondance qui doit certainement être du goût des chats sauvages (les vrais : Felis silvestris), dont on sait qu'ils sont bien dans les parages, depuis que Christian Pouteau et Laurent Spanneut ont capturé -en douceur-, photographié et relâché aussitôt un jeune (5 mois, sans doute) chat sauvage au bord de la réserve, le 22 août 1989 !

   Autour des mares, la steppe s'étend comme une invitation aux oiseaux qui ont une nette préférence pour les milieux bien ouverts, où la chasse et la cueillette bénéficient d'une large visibilité. Bécasses (surtout de mars à octobre), engoulevents (mai à fin août), merles à plastron (rare, septembre), alouettes lulu (surtout en septembre-octobre) et des champs, linottes mélodieuses, fauvettes pitchou (nid dans les bruyères), huppes fasciées (avril à mi-septembre), pouillots, coucous (en été), pies-grièches écorcheurs... réservent bien des plaisirs à ceux qui emportent leurs jumelles, même s'ils sont certes moins spectaculaires à observer que les superbes rapaces qui survolent la Plaine de Chanfroy.

   Car ici, la bondrée apivore, l'épervier, le busard Saint-Martin (en hiver) et la buse variable (plus rare qu'on ne le pense, confusion souvent avec la bondrée) sont relativement communs. Plus rares, par contre, sont les vols planés ou fulgurants du milan royal (passages) et des faucons émerillon ou hobereau (octobre au plus tard). De façon tout à fait exceptionnelle, on vit même à Chanfroy, un circaète Jean-le-Blanc, au cours de l'automne 1991. Etait-ce une promesse de retour plus conséquent ?

   La Plaine de Chanfroy longuement inspectée, sous le bon soleil de fin de matinée, il est temps de suivre le pied du Rocher de la Reine, vers l'Est, jusqu'au sentier qui grimpe tout droit -plein Sud, environ 50 m de dénivelée- sur les platières de la Touche aux Mulets où il rejoint la "route" (en forêt, il s'agit en fait d'un chemin) de Bouquin. Avant même d'atteindre le plateau, une exploration du versant offre, d'Ouest en Est, à ceux qui s'intéressent à la géologie ou qui veulent s'imaginer en hommes de Cro-Magnon quelques instants, une succession de grottes et de roches curieuses : l'Auvent des Archers, la grotte de la Canche-aux-Sables, la Faille Gentet, la grotte du Déluge, la Grotte Claire au fond de sable blanc, l'Auvent de la Touche-aux-Mulets...

   Mais la traversée du plateau de Bois Rond jusqu'à la Gorge aux Archers, en suivant la route du Bouquin vers l'Est, puis le Sud, fait entrer dans un nouveau monde presque sibérien. Sur la haute platière de grés, la lande étend ses immensités de callunes rousses et brunes, parsemées de frêles bouleaux et sombres bosquets de pins où se remisent, le jour, les biches et grands cerfs, au moment du brame qui vient de finir. Dès les premières pluies, des mares se forment dans les creux des grés plats, où viennent boire ou se mirer les faisans de Colchide, engoulevents (été), fauvettes pitchous, pipits des arbres (avril à mi-octobre), pouillots de Bonelli (boisements clairs et ensoleillés), traquets pâtres, torcols (avril à mi-septembre), huppes et faucons crécerelles qui animent le plateau.

   Après la rapide descente dans la Gorge aux Archers, la remontée sur le plateau des Aiguisoirs, se fait par la route de la Gibelotte (GR 1), jusqu'au chemin des Pieds Pourris. Nom peu élégant, mais dont l'origine remonte à une anecdote de chasse royale : Louis XV, accompagné par Madame de Pompadour, rencontra par ici des travailleurs limousins en train de se reposer, déchaussés. Comme il flottait autour d'eux un "parfum" fort désagréable, le roi "Bien-Aimé" se serait alors écrié : "Mais, ils ont les pieds pourris !"... Il n'empêche qu'il faut suivre ce chemin, vers le Sud, jusqu'au croisement avec les route de la Rabouillère, puis immédiatement de l'Affiche. Le "parfum" des lieux, en cette saison, est plutôt celui des nombreux bolets et autres succulents champignons qui poussent sous les taillis et la futaie de chênes et de pins sylvestres.

   Suivre la route de l'Affiche (ou de la Fiche), vers le Nord, jusqu'au carrefour du Sapin Rouge. Dans ce "quartier" des Aiguisoirs, où la marche silencieuse permet de surprendre quelques biches tranquilles, un fort chevreuil qui va bientôt perdre ses bois, ou un lièvre d'un âge respectable, on prend soudain conscience du mystère de la grande forêt. Là, au coeur du massif de Fontainebleau, les oiseaux de futaie ont leur royaume. Grâce à quelques vieux arbres miraculeusement épargnés par un Office des forêts qui ne sait visiblement pas comment s'employer, troglodyte mignon (commun toute l'année), pics (mar, noir, cendré, épeiche, épeichette, vert), geai des chênes, gobe-mouche noir, rouge-queue à front blanc, pouillot siffleur, chouette hulotte, pigeon colombin (cavernicole), pigeon ramier ("palombe"), mésange nonnette trouvent encore le vivre et le couvert...

   A partir du carrefour du Sapin Rouge, continuer tout droit jusqu'à la route de l'Oeil qui file au Nord-Est jusqu'à Trappe Charrette (ou "attrape charrette" : lieu de circulation difficile pour les charrettes). On rejoint l'Aqueduc de la Vanne en descendant du plateau par la route de la Princesse Marie. Si le jour est à son déclin, que les brumes reviennent s'étendre sur la proche Plaine de Chanfroy, qu'un grand cerf pousse un dernier raire, le promeneur attardé pourrait bien, en cette fin de siècle, rencontrer par là le fameux Grand Veneur ou Chasseur Noir. Ce géant, vêtu de noir, toujours suivi d'une meute de chiens fantômes, apparaît environ tous les cent ans. Ame en peine d'un gentilhomme assassiné sous François Ier, son apparition présage évidemment des évènements tragiques.

   Ainsi, en 1599, Henri IV revenant de la chasse entend sonner un fantastique hallali dans les bois du domaine royal. Il lance aussitôt le comte de Soissons à la poursuite du "braconnier", mais c'est en fait le Chasseur Noir qui se dresse devant le comte et sa suite et leur crie : "Amendez-vous !" ou "Qu'attendez-vous ?", avant de disparaître. On ne sait si le geste régicide de Ravaillac a quelque chose à voir avec cette curieuse aventure... Ce qui est certain, c'est que nous entrons dans une époque favorable, la dernière apparition -devant une jeune Anglaise- datant de 1897 ! Quoi qu'il arrive, il suffit dès lors de suivre la grande allée d'herbe de l'aqueduc de la Vanne et ses bouquets de grands pins centenaires, vers le plein Ouest, pour rejoindre la réserve biologique de la Plaine de Chanfroy, en passant par la Queue de Vache.


Itinéraire 2

 

LES GORGES D'APREMONT

 

   Labyrinthe de roches et de chênes centenaires où les brigands trouvèrent refuge. Entre chien et loup, le sentier du sylvain Dénecourt conduit au bal des chouettes et à la rencontre des sangliers en maraude. Carte IGN au 1/25.000 TOP 25 n° 2417 OT.

 

   L'itinéraire emprunte le sentier du "sylvain" Dénecourt (bleu), au départ de Barbizon. La fin de journée est le moment le plus tranquille pour faire le tour des platières d'Apremont. A la sortie du village (route de Barbizon), près duquel s'endorment lérots et hérissons pour tout l'hiver, le sentier suit la limite de la forêt domaniale vers le Sud-Ouest sur moins de 500 mètres, puis coupe par la Roche de l'Eléphant, avant la maison forestière de Barbizon, jusqu'aux premiers chaos rocheux. Dans les grands pins, les panaches roux des écureuils attirent vite l'attention et l'on se doute que la martre aussi doit se tenir en alerte pour saisir la bonne occasion.

   L'escalade (50 m de dénivelée environ) se fait par le sentier dit "des Alpinistes" et offre très vite des vues magnifiques sur Barbizon et toute la plaine de Chailly. Le sentier serpente alors à flanc de coteau des Gorges d'Apremont, passe la grotte des Barbizonnières (les femmes de Barbizon s'y seraient réfugiées en 1814), croise la route des Ventes Alexandre (tronçon commun avec le GR 1) et file tout droit vers l'Est, jusqu'au point de vue des Gorges d'Apremont. La genette, si elle est présente à Fontainebleau, pourrait bien se plaire dans ce dédale de roches où virevoltent fauvettes pitchous et grisettes. Les blaireaux, en tous cas, ont creusés non loin d'ici, un impressionnant terrier qui se retrouve si l'on sait suivre leurs coulées bien visibles.

   Ensuite, le sentier traverse la route (carrossable) de Sully aux Néfliers, s'élève sur les Platières d'Apremont, avant de descendre à nouveau dans les Gorges du même nom. Là, on emprunte, sur un petit kilomètre, la route des gorges d'Apremont, vers l'Est, jusqu'à recroiser le sentier Dénecourt (bleu). Comme la lumière d'entre chien et loup devient bleutée, que la forêt retourne au silence, une compagnie de sangliers sans complexes commence déjà sa maraude à la recherche des généreuses glandées de l'année, avant même que la nuit ne soit vraiment tombée.

   Sur les bords du chemin, les groins au ras des feuilles mortes, laies et bêtes rousses ne s'aperçoivent même pas (sans doute font-ils semblant) que l'on prend le sentier Dénecourt à gauche, sur la pointe des pieds, avant d'être flairé, et qu'on le suit jusqu'au retour à Barbizon, via le carrefour du Bas Bréau. La brise du soir se lève, comme si la forêt soupirait d'être enfin libérée de ses visiteurs à deux pattes. Dans les branches dénudées des vieux chênes, les dernières feuilles frissonnent au passage d'un fantôme aérien qui donne le signal pour que commence le sabbat nocturne du poil et de la plume.

   De la mare aux Biches à la Caverne des Brigands, le parcours présente une multitude d'accidents rocheux particulièrement pittoresques et qui offrent de confortables abris. Il faut marcher tout doucement, pour ne pas chuter bien sûr, mais surtout pour écouter les chants des chouettes hulottes qui s'appellent, se répondent, hululent à qui mieux mieux pour "ouvrir" la nuit.

 

 

 

L'Angélus et les "Bizons"

 

   Le premier peintre qui arriva à Barbizon était équipé d'une houppelande, d'un sabre et de deux pistolets ! C'était en 1810 et le hameau alignait quelques petites maisons paysannes le long d'un chemin, la Passée-aux-Vaches, qui ouvrait -par usages- la forêt au pâturage des bêtes. L'histoire raconte que pour 4 sous, un dénommé Luche offrit à l'aventureux personnage un lit, la table et la chandelle. Vingt ans après... Vingt ans après, donc, le père Ganne, épicier de son état, transforme son logis en petite auberge, où quelques nouveaux peintres s'installent avec bagages, mais sans armes. Théodore Rousseau, Corot, Daubigny, Diaz, Troyon, François et tant d'autres vont révéler la grande sylve romantique au public. Surnommés "Bizons", ils mènent la grande vie que célèbre en 1836 leur complainte : "Ils s'en vont dans la forêt / Fair' du chic d'après nature / Avec un cloporte ils ont / L'adress' de faire un bison..."

   Millet aussi vient à Barbizon, en 1849, où il aménage un atelier dans une grange. N'ayant pas un sou vaillant, mais tout de même père de neuf enfants, le peintre de l'Angélus préfère les champs et la vie agricole de la proche plaine de Chailly-en-Bière aux arbres et rochers des Gorges d'Apremont que courent, par contre, les "peint' à Ganne" (ou "Bizons") aux "barbes de satyres". Millet, comme son ami Théodore Rousseau qui l'aide en ses débuts difficiles, connaît finalement la gloire de son vivant. Aujourd'hui, ils reposent tous deux, côte à côte, au cimetière de Chailly. La servante Adèle Moschner, qui fut le modèle de Millet pour un des deux personnages de son plus célèbre tableau, leur a longtemps survécu à Barbizon et garda, jusqu'à sa mort, le surnom de... "mère Angélus".


Itinéraire 3

 

Plongeurs des Seiglats

 

   Dans une boucle presque parfaite de l'Yonne, le grand plan d'eau des Seiglats offre, à moins d'un kilomètre de Cannes-Ecluse, un "site naturel d'intérêt écologique et paysager" exceptionnel en Ile-de-France. C'est ce que rappelle un panneau, à droite de la barrière rouge et blanche qui interdit l'accès de l'étang aux véhicules motorisés en vertu d'une protection municipale très récente (juin 1993). A la mi-septembre, l'envol d'un héron cendré au-dessus de la voie ferrée que longe le chemin sur quelques dizaines de mètres, la fuite -tête baissée- d'une poule d'eau, la chasse planée d'un busard des roseaux et la pêche -fructueuse- d'un couple de cormorans constituèrent un spectacle presque immédiat qui augure de la richesse ornithologique de l'ancienne sablière !

   Un chemin fait le tour (1 heure de marche environ) du plan d'eau -un tour complet, contrairement à ce qu'indique la carte IGN au 1/25.000- entre les aulnes noirs (ou vernes), saules de toutes sortes, bouleaux, osiers rouges, peupliers grisards et blancs... Un excellent point d'affût (longue-vue de rigueur) se trouve au point le plus nord de l'itinéraire. Sur la berge orientale du plan d'eau, la roselière s'avance parfois sur quelques mètres, offrant une bonne protection à de nombreuses espèces. Car, dès le mois d'octobre -et jusqu'en mars-, des centaines de canards plongeurs viennent hiverner aux Seiglats et sur les autres anciennes sablières inondées de Cannes-Ecluse qui s'étendent le long de l'Yonne jusqu'à Montereau.

   Mis à part les inévitables canards colverts -pas tous sauvages-, dont le passage d'automne culmine à la mi-novembre, les fuligules milouins et morillons sont de plus en plus nombreux à venir se poser, d'octobre à mars-avril, sur l'eau claire et peu profonde des Seiglats. Les milouins, qui arrivent de Scandinavie, d'Allemagne, de Pologne et même de Russie, sont aujourd'hui en pleine expansion européenne. Les morillons connaissent apparemment la même prospérité, bénéficiant du développement récent de la moule zébrée, leur repas de prédilection. Au milieu des troupes nombreuses de ces deux espèces, il n'est plus rare de reconnaître aussi quelques fuligules milouinans qui ont fuit les grandes tempêtes hivernales de l'Atlantique.

   Venus essentiellement du Danemark, de petits groupes de grands cormorans viennent aussi hiverner sur les bords de l'Yonne où nichent communément les grèbes huppés et castagneux, tandis que les très rares grèbes jougris et esclavons y sont désormais observés chaque hiver. Ces espèces, autrefois rarissimes dans la région, semblent donc revenir comme le font aussi les exceptionnels plongeons arctiques et catmarins qui s'arrêtent quelques jours à Cannes-Ecluse, avant de s'envoler à nouveau vers leurs sites d'hivernage plus méridionaux.

   Mais dans le jour pâle de l'automne, alors que les bourrasques de Nord-Ouest poussent des averses froides sur l'étang, la blancheur absolue des harles piettes -venus de Hollande d'où le gel les chasse-, des cygnes de Bewick en vol et des eiders à duvet gras comme des oies constitue une vision lumineuse et rare qui encourage le naturaliste à espérer, malgré tout, en une renaissance des oiseaux d'eau sauvages.

 

 

(Encadré) La coche

   Chaque année, de nouvelles observations enrichissent l'"inventaire" des espèces de passage, hivernantes ou même nicheuses sur les plans d'eau naturels ou artificiels des bords de Seine, du Loing et de l'Yonne. Si le râle des genêts et la sarcelle d'été doivent être considérés comme disparus, nombre d'oiseaux d'eau voient heureusement leurs effectif augmenter et certains sont même "nouveaux" : grèbes, fuligules, mouettes rieuses, sternes... La rareté de quelques espèces, notamment celles en régression, donne une valeur particulière à leur observation. Si vous avez la chance de "cocher" une présence exceptionnelle, n'hésitez pas à communiquer vos notes à l'Association des naturalistes de la vallée du Loing et du massif de Fontainebleau (Laboratoire de biologie végétale, route de la Tour Dénecourt, 77300 Fontainebleau) ou au Centre ornithologique de la région Ile-de-France (Muséum national d'histoire naturelle, 36, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris).

 


Chapitre 4

 

SOIRS DE BRAME

 

   Le 27 août, vers 18 heures : première visite aux grandes clairières des B., au coeur de la forêt. Il a plu, dans la journée, par intermittence. Comme chaque soir, depuis quelques jours, le ciel s'éclaircit, mais la forêt s'embrume sous le soleil au déclin. Les herbes blondes et rousses de fin d'été se couvrent d'un molleton opalescent. Sur les chemins de lisière, dans le sable humide, les traces de cerfs et de biches sont étrangement nombreuses, allant en tous sens, marquant profondément les ornières en plusieurs passages entre le sous-bois et les prairies de gagnage où je trouve une quantité significative de fumées (crottes). Visiblement les hardes de biches se sont déjà reconstituées, associant plusieurs "familles" (biches avec leurs faons du printemps dernier et leurs jeunes de l'année précédente).

   Je ne tarde pas à m'immobiliser à mon point d'affût habituel, à bon vent, dans une haie de chênes qui coupe en deux la plus vaste clairière. Aux jumelles, j'inspecte l'orée des bois. Vingt minutes de silence. Dans la lumière crue de cette fin de journée, la tête et le poitrail d'une biche apparaissent soudain hors d'un fourré d'aubépines. A 150 mètres, face à moi, la tête dressée, elle reste deux minutes sans bouger autre chose que ses longues oreilles pour déceler le moindre bruit suspect, humant l'air ambiant par petites bouffées. Puis, elle s'engage enfin d'un pas assuré dans la prairie, la tête déjà aux ras des herbes qu'elle commence aussitôt à brouter. Derrière elle, un grand faon et une bichette d'un an passé, puis à nouveau une biche, et une autre sortent de la forêt. En tout, je compte neuf grands animaux, dont -me semble-t-il- quatre biches adultes.

   Crépuscule. La harde, se sentant en sécurité, tond consciencieusement les hautes graminées. Tout à coup, un bref rugissement s'élève sous les arbres, à ma droite. Immédiatement, toutes les têtes des biches et faons se sont dressées et tournées de ce côté, oreilles tendues, échines frémissantes. En me penchant doucement en arrière, j'aperçois à 200 mètres, dans la perspective du chemin, un grand cerf qui s'approche au trot enlevé, le museau au ras du sol, suivant au flair la piste des biches. Dans les jumelles, je vois sa ramure impressionnante de quatorze cors, ses muscles gonflés, la crinière épaisse et brune de son encolure... et sa langue qui passe et repasse sur ses naseaux.

   Au bout d'une trentaine de mètres, il s'arrête net, dresse brutalement la tête et hume l'air autour de lui en retroussant sa lèvre supérieure, grimace qui découvre, à l'extrémité de sa mâchoire supérieure, les canaux par lesquels les phéromones (*) émises par les biches arrivent jusqu'à l'organe de Jacobson, un vestige du système olfactif des reptiles. Très énervé, il gratte alors le sable de son antérieur droit, assène un rapide coup d'andouillers sur le jeune pin sylvestre qui a le tort de pousser juste à sa portée et reprend sa course sur les traces des femelles dont certaines -les plus vieilles- ne vont pas tarder à entrer en ovulation, si ce n'est déjà fait. Après un court passage dans le taillis, d'où il rabat sans ménagement deux nouvelles biches déhardées, le fringuant quatorze-cors débouche d'un bond dans la clairière, museau en l'air, yeux exorbités, bois presque couchés sur le dos.

   Il fait alors rapidement le tour de son harem (ou "harpail"), bramant par rots brefs, mais ne tente aucune approche des biches qui semblent d'ailleurs indifférentes et se sont remises à brouter avidement. Lui-même se plante au milieu de la prairie, semble oublier subitement le sujet de son trouble, et se met à son tour à viander, tandis que la nuit sans lune tombe tout à fait. Ce début de brame paraît bien précoce, mais il commence toujours plus tôt en plaine qu'en montagne, la gestation durant environ 8 mois (235 jours) et les faons devant naître au meilleur moment du printemps (de début mai à fin juin, selon l'altitude et la latitude). De plus, la richesse et l'abondance de nourriture (comme ce fut le cas l'été dernier) avancent souvent les chaleurs des biches... et le brame en conséquence.

 

   Le 19 septembre, avant 16 heures : temps variable, plutôt ensoleillé, vent doux de Nord-Ouest que je remonte doucement vers les clairières des B., en partant du carrefour en étoile du G. B.. Dès les premières minutes de marche, j'entends les raires de plusieurs cerfs qui se répondent, droit devant moi, à quelques centaines de mètres. Dans le chemin, et jusqu'aux grandes clairières, un fort parfum musqué (odeur de bouc) flotte dans l'air.

   Arrivé à mon affût, je vois que les biches et leurs jeunes sont déjà dans la prairie. En deux groupes plus ou moins distincts, j'en compte seize, dont quatre biches adultes d'un côté, et trois de l'autre. Le grand quatorze-cors veille sur la harde la plus éloignée de moi, tête levée vers le ciel, gueule ouverte et bramant sans presque s'arrêter. A sa corpulence, mais aussi à la gravité et à la puissance de sa voix, j'estime qu'il s'agit d'un cerf de près de dix ans, dans la pleine force de l'âge. Son raire signale sans équivoque, à des kilomètres à la ronde, qu'il est cette année le maître de la place de brame des B.. Contrairement au 27 août, deux biches, qui ne se nourrissent pas comme leurs consoeurs, semblent l'écouter attentivement. On sait, depuis peu, que les raires des cerfs stimulent aussi les biches. Avec de simples enregistrements, des chercheurs de l'université de Cambridge n'ont-ils pas réussi à en faire entrer en oestrus (les "chaleurs" de chaque biche durent moins de 24 heures) ?

   Mais les raires du quatorze-cors ne suffisent pas à dissuader les concurrents qui, dans les sous-bois, lui répondent brame pour brame. Ces véritables provocations vocales emplissent la forêt de meuglements et rugissements de plus en plus violents. Comme le jour glisse vers le crépuscule, la tension monte et le maître de place se rapproche de la lisière derrière laquelle le menacent d'autres grands cerfs. Son excitation est à son comble et se marque par une érection permanente. Il frotte à grands balancements de tête ses bois dans les herbes, laboure le sol qu'il arrose de copieux jets d'urine mélangée d'androstérone (hormone sexuelle mâle) très odorante. Peut-être éjacule-t-il, certains auteurs se demandant encore si les bois du cerf ne seraient pas une zone érogène..., ce qui est tout de même fort improbable. Il gratte la terre avec son antérieur droit, flaire la prairie imprégnée de sa propre odeur et s'y vautre même un instant.

   C'est le moment que choisit un des challengers pour entrer dans l'arène, émergeant d'un seul bond de l'ombre des fourrés, couchant immédiatement ses bois sur son dos et bramant avec rage. La robe sombre, enduite de la boue grise où les cerfs en rut se souillent plusieurs fois par jour, le nouveau venu, très massif lui aussi, ne porte que onze cors (cinq à droite, six à gauche). Mais ses perches sont particulièrement fortes et ses andouillers de massacre (les premiers, au-dessus du front) curieusement longs. Je le reconnais aussitôt : c'est le "mal-semé" qui vit presque toute l'année dans un grand bois privé de 650 ha, en périphérie du massif domanial, à plus de 25 kilomètres d'ici. Voici donc l'un de ces cerfs "pèlerins" qui n'hésitent pas à traverser champs, routes et rivières, pour rejoindre, chaque fin d'été, les meilleures places de brame qui sont au coeur des vastes forêts.

   Les deux cerfs se font face aussitôt, yeux révulsés, têtes dressées, bouches écumantes, ramures fouettant l'air et labourant le sol. Leurs démarches deviennent saccadées et lorsqu'ils sont sur le point de se toucher, ils avancent soudain en parallèle jusqu'au centre de la clairière, puis font demi-tour, se présentant de profil. En une fraction de seconde, le combat est engagé de biais, avec une extrême violence. Les bois s'entremêlent et le quatorze-cors inflige une telle poussée à son adversaire que celui-ci est, malgré ses quelque 150 kg, soulevé de terre. Mais le mal-semé ne s'avoue pas si vite vaincu ; se servant de ses solides perches comme de leviers, il tente une torsion du cou, puis feinte pour se dégager et percer le flanc ennemi avec ses andouillers de massacre... Les combats de cerfs, savamment ritualisés, sont en fait très rarement mortels (témoignage de Françis Forget, directeur de la réserve nationale de Chambord : au moins un animal tué ainsi chaque année sur 70 à 80 grands cerfs recensés pour toute la réserve de 6500 ha où la densité de grands cervidés est de 15 têtes au 100 ha, alors que la densité habituelle est de 1,5 tête au 100 ha en forêt "ouverte"...), même s'il arrive que deux combattants n'arrivent plus à démêler leurs ramures enchevêtrées et finissent par mourir d'épuisement et de faim.

   Mais aujourd'hui, dans la clairière des B., le maître de place met en fuite son agresseur. Rompant d'un coup le combat, le pèlerin s'enfuit au triple galop, suivi sur quelques dizaines de mètres par le quatorze-cors qui s'arrête avant la lisière et lance de toute sa gorge un tonitruant brame de victoire. Sans doute mis en train par la joute, il revient au grand trot vers son harpail, semble choisir une des deux biches en chaleurs, la poursuit en larges cercles dans l'arène. Son cou est tendu vers la croupe et le dos arrondi de la biche qui ralentit progressivement sa fuite, se laisse rattraper et lécher là où se focalise toute sa sensibilité. La saillie ne dure que quelques secondes et se termine par une "chandelle", quand le cerf se cabre et rejette d'un grand coup de rein la biche en avant. Toute la séquence amoureuse se répète encore deux fois, en un quart d'heure, le quatorze-cors bénéficiant entre chaque monte des tendres attentions de sa femelle qui lui lèche doucement la crinière et les joues.

 

   Aube du 4 octobre. Vent variable de Nord-Est. Ciel à demi couvert. Température assez fraîche. Lever du jour vers six heures. Dans la lumière bleutée et les lambeaux de brume qui flottent sur la clairière, j'entr'aperçois mon grand quatorze-cors couché dans les graminées, dormant la tête appuyée sur son poitrail, les omoplates saillant sous la peau de son échine. Amaigri (certains cerfs perdent plus de 20 kg pendant le rut), l'air épuisé, il tient encore sa "place" jusqu'à la fin certainement proche du brame.

  

(*) Phéromone (ou phérormone) : substance chimique émise en dose infime par un animal et qui provoque chez les congénères de celui-ci des comportements spécifiques. Principalement étudiées chez les insectes, les phéromones existent aussi chez les vertébrés. Comme certaines femelles de lépidoptères (papillons), les biches émettent ainsi des phéromones sexuelles stimulantes.

 

Chapitre 5

 

LES SANGLIERS

 

 

 

   Il n'est point d'animal dont la recherche m'ait coûté autant de peine et de temps, sans que je le connaisse encore bien. C'est dommage, car dans nos pays où manquent les grands carnassiers, il est la grosse bête farouche, celle qui exprime le mieux la sauvagerie de la forêt, lui donne une vie animale à l'échelle de ses arbres.

 

      Robert Hainard, "Le sanglier", dans les Mammifères sauvages d'Europe, t.II, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, deuxième édition, 1972.

 

 

 

 

   Chaque été, des dizaines de sangliers périssent dans les incendies qui ravagent les forêts ou les maquis de Corse et du Midi. Car depuis une quinzaine d'années, les "bêtes noires" ont connu une véritable explosion démographique dans tous les départements du Sud-Est de la France, principalement en Corse, dans le Gard, l'Hérault, l'Aude, les Alpes-de-Haute-Provence et le Var. Là, sur d'immenses territoires abandonnés à la friche, où les sous-bois ne sont plus pâturés et où les chênes verts -que l'on n'exploite plus pour le bois de chauffage- produisent des quantités formidables de glands, le sanglier a trouvé son royaume.

   Que l'on ne s'y trompe pas : le souillot des garrigues de Montpellier est la même bête exactement que le grognard des Ardennes (*). A peu de chose près, ils ont les mêmes habitudes crépusculaires et nocturnes. Le sanglier, qui passe environ la moitié de son temps à dormir ou à se reposer dans sa bauge peu accessible à l'homme et bien protégée du vent, se lève quand le soleil se couche : un peu avant en été, un peu plus tard en hiver. Il se dirige alors rapidement vers la souille, après s'être souvent soulagé près de sa bauge, aux alentours de laquelle on trouvera ses laissées. Une petite mare, la queue d'un étang et même de simples flaques dans les ornières d'un chemin font son affaire : il s'y vautre consciencieusement, se débarrassant ainsi des parasites, tiques et poux, qui lui démangent le cuir, se rafraîchissant, venant peut-être aussi à la rencontre de ses congénères, ou leur laissant des sortes de messages olfactifs s'ils ne sont pas venus à la même heure. A la sortie du bain, l'animal couvert de boue se frotte vigoureusement contre quelques arbres, y laissant des houzures, râpant l'écorce et polissant les troncs jusqu'à l'aubier.

   Ensuite, le restant de la nuit sera consacré à une lente promenade alimentaire au cours de laquelle le sanglier fait ses mangeures (le eu se prononce u), soit en quelque place peu étendue si la table est bien mise, soit tout au long du chemin, les futaies de chênes ou de hêtres, les clairières, les coupes et -malheureusement- les champs de maïs qui lui servent de self-service permanent. Cette maraude essentiellement forestière suit, quand il n'y a pas de danger perceptible, des parcours réguliers que trahissent des coulées plus ou moins marquées. Quant au menu, il varie selon les saisons et les milieux, mais peut se composer de tous les aliments imaginables : glands, faînes des grands hêtres, racines de toutes sortes, maïs, céréales, fruits sauvages ou non, herbes, mais aussi limaces, chenilles, taupes, oisillons, reptiles, charognes..., la nourriture animale pouvant atteindre une proportion d'environ 10% du régime alimentaire général. L'été et l'automne sont évidemment les saisons où le sanglier fait bombance, et en octobre, ayant alors fondu l'épaisse couche de graisse qui lui sert tout à la fois de bouclier au moment des combats du rut (de novembre à février) et de manteau contre les grands froids, il pèse jusqu'à 40% plus lourd qu'au sortir de l'hiver.

   De même qu'ils ont des moeurs comparables, les sangliers du Sud ou du Nord de la Loire ont pratiquement la même taille et le même poids. Si le marcassin ne pèse que 700 g à la naissance, une vielle laie (femelle) atteint aisément, sous notre ciel, les quatre-vingt kilos, tandis qu'un grand mâle va presque jusqu'au double. On cite des sangliers russes qui dépassent les 300 kg, mais le pachyderme de 250 kg abattu en Lorraine en 1888 est un record de France que l'on ne peut espérer voir égaler aujourd'hui. A l'aube d'un matin clair de juillet 1981, je me suis trouvé nez à nez avec un beau solitaire qui faisait largement ses 130 kg, sur un chemin de crête de la forêt de Fontmort, au-dessus de Barre-des-Cévennes. Si je n'avais poussé, au dernier moment, un léger grognement qui le fit plonger aussitôt dans le fourré, il me serait passé au petit trot sur les pieds : cet animal habituellement si prudent étonne parfois par sa distraction.

   Tout méridional qu'il était, le gros noir de Fontmort n'avait pas grand chose à envier, question gabarit, à cet autre grand-vieux-sanglier (plus de six ans) des Trois-Pignons, dans le massif de Fontainebleau, sur lequel j'ai failli marcher il y a une vingtaine d'années. De tous ceux que j'ai rencontrés, il est le seul qui me fit peur, bien involontairement d'ailleurs. C'était au milieu d'une nuit d'été et je revenais au pas de course d'un affût en plein taillis, ne suivant que les coulées, ces sentiers incertains tracés par les grands animaux. Ce coup-ci, c'était moi le distrait, car j'allais traverser en trois enjambées précipitées une minuscule clairière de sable blanc encombrée d'une grosse chose noire en son milieu, quand la dite chose s'est redressée d'un bond, comme si elle venait de recevoir une décharge électrique.

   A deux mètres à peine, alors que je demeurais pétrifié, l'énorme solitaire resta quelques secondes de profil à m'observer de sa mirette fixe, avant de partir dans un grand galop vers le fond du bois, brisant pas mal de grosses branches certainement plus solides que mes modestes fémurs. Dans la clarté de la pleine lune, j'ai tout juste eu le temps de voir de très près ce que sont vraiment les défenses du sanglier : deux forts poignards recourbés, longs comme le grand doigt d'une main humaine, et l'air parfaitement aiguisés !

   Quand on connaît la réputation de combativité que certains chasseurs continuent de faire à l'espèce... Pour ma part, des dizaines de rencontres, y compris avec des laies suitées de nombreux marcassins -elles ont particulièrement mauvaise presse-, se sont toujours terminées par la retraite paniquée des derniers grands "fauves" de nos forêts. Sur la question épineuse du danger que représente la proximité imprévue d'un sanglier, comment ne pas citer cette aventure de Robert Hainard en forêt de Châtillon (Bourgogne) : "Il (un "gros") saute sur ces pattes, bondit par hasard dans ma direction. A un mètre cinquante, il me voit, oblique pour m'éviter. Si j'avais été armé, j'aurais tiré et raconté partout que j'avais été attaqué." Les très rares accidents -qui peuvent en effet s'avérer mortels- sont le fait de bêtes blessées, acculées (les chasseurs disent "au ferme"), auxquelles toute fuite est rendue impossible. En bon français, on parle dans ce cas de légitime défense.

   Car si le légendaire mauvais caractère du sanglier pimente encore un peu nos promenades dominicales dans les bois où le loup n'est plus, il faut se rendre à l'évidence qu'il s'agit d'un mythe. En vérité, le cochon sauvage, qu'il soit marcassin (jusqu'à six mois), ou quartanier (de quatre à cinq ans), en passant par les âges de bête rousse (moins d'un an), bête de compagnie (de un à deux ans), ragot ou laie ragote (de deux à trois ans), tiers-an (entre trois et quatre)..., fait souvent preuve d'un naturel délicat, eu égard à ses capacités physiques de bulldozer. D'ailleurs, son odeur a quelque chose de sucré qui surprend chez ce rustaud. Robert Hainard trouve qu'elle ressemble au parfum de la chicorée torréfiée et Françis Marion à celle du cachou ; personnellement, je la comparerais aux lourdes effluves de l'aubépine en mai.

   De même, quand il n'est pas surpris ou forcé, le plus imposant des solitaires sait se déplacer presque en silence, marchant comme sur des oeufs. Un merle fait plus de bruit que lui sur les feuilles mortes ou dans les ronciers. En juin dernier, au début d'une nuit où je me tenais à l'affût près de souilles bien fréquentées, j'entendis un trot léger, à quinze mètres dans mon dos. Si léger, que je pensais un instant à un lapin de garenne ; mais ce n'était pas son pas. Cette allure droite et régulière, je la connaissais bien : c'était donc un tout petit sanglier qui venait. Mais seul ? Ces bêtes-là vivent pourtant en compagnies...

   Je n'ai pas eu le temps de réfléchir plus longtemps. A dix mètres sur ma gauche, un magnifique solitaire tout noir passait rapidement et sans bruit le talus d'herbes, longeait la lisière comme une ombre, avant de se souiller vite fait bien fait. Si mes yeux n'avaient vu ce costaud trotter sur la pointe des pieds, mes oreilles m'auraient fait croire que seul un farfadet venait de passer en coup de vent. Le seul vrai bruit de cette soirée fut le tra-tra grave d'une bécasse à la croule (vol nuptial) qui passait et repassait sans cesse au-dessus des arbres.

   Malgré cette prudente discrétion qui rend son observation si difficile en pleine nature, bien des mystères de la vie du sanglier se sont éclaircis depuis une vingtaine d'années. Ainsi, on le croyait nomade, migrateur même, et il se révèle casanier (les femelles bien plus que les mâles) s'il n'est pas trop dérangé. Près de mille sangliers ont été récemment capturés, marqués puis relâchés, dans différentes régions : seulement 5% d'entre eux ont été tués ou retrouvés, plus tard, à plus de quinze kilomètres des lieux de leur marquage, tandis que 77% l'étaient à moins de cinq kilomètres ! En fait, il est rare qu'une compagnie parcoure plus d'une dizaine de kilomètres par jour, ne sortant qu'exceptionnellement d'un territoire qui varie entre 500 et 2000 hectares selon que le milieu est plus ou moins favorable à sa provende et à son repos.

   Cette relative sédentarité vaut à celui qui fréquente en familier des parages à sangliers le bonheur de faire des rencontres assez régulières, d'avoir presque des rendez-vous. Autrefois, on le disait peu fidèle à ses habitudes, les variant même à loisir pour déjouer les embuscades des chasseurs et des braconniers. A mon avis, plus qu'inconstant ou même rusé, le sanglier était tout simplement rare, au point de décevoir en effet bien des attentes assassines. Or, dans les quinze dernières années, ses effectifs ont plus que doublé pour toute la France, et parfois plus que quintuplé, comme dans l'Hérault.

   Le seul bon moyen pour voir (peut-être) des sangliers reste l'affût crépusculaire, ce qui ne s'improvise pas, loin de là. Par contre, aller à la billebaude, en plein jour dans les taillis, ne vaut rien, même si l'on a remarqué que les feuilles mortes y ont été retournées en tous sens, que des vermillis ou des boutis y ont été creusés, bref que les sangliers y ont fait un grand sabbat le nuit précédente. Cette méthode de chasseur ne permet de voir les animaux que lorsqu'ils s'enfuient, c'est à dire à peine pendant quelques secondes très confuses. Sans parler de tous ceux que l'on n'aperçoit même pas, parce qu'ils ne daignent pas décamper devant un faux danger.

   Le 12 mars 1989, vers 15 heures, par temps chaud et presque orageux, longeant une lisière broussailleuse, il a fallu que je revienne sur mes pas et monte sur le talus qui me masquait en partie le sous-bois pour faire détaler un honorable ragot tout argenté, lequel somnolait la conscience tranquille à moins de vingt mètres du chemin où je venais de passer déjà sans précaution particulière. Voilà une application à la lettre du "laisser faire, laisser passer" si cher aux libéraux. C'est aussi un peu de paresse, qui est en l'occurrence signe de beaucoup d'intelligence.

   Car le sanglier est un colosse très cérébral, qui connaît le prix exorbitant de sa paix sur terre : tout mouvement excessif de sa part risque de lui attirer des coups de fusils... Aussi, s'il ne se montre encore que trop peu, il n'a heureusement pas fini de hanter -en toute sécurité- nos rêves de hautes futaies sous la neige, de marais envahis par les roseaux, de maquis blanchis sous le soleil. Et nous, nous n'avons pas fini de lui envier sa liberté.

 

(*) Je ne parle ici que des vrais sangliers et non pas des "cochongliers" (lire plus loin) qui polluent les forêts de nombreux départements du Midi et d'ailleurs.

 

 

 

Nuisible ?

 

   Dans bon nombre de départements français (une soixantaine), le sanglier est encore classé "nuisible", ce qui permet son extermination en dehors des périodes légales de chasse qui ne concernent que les espèces "gibiers". Prétexte : les dégâts qu'il fait dans les cultures, notamment de maïs, quand il est soit disant en surnombre... C'est ignorer (volontairement ?) que les facteurs de désorganisation sociale des compagnies (parce que certains chasseurs tuent inconsidérément les laies meneuses qui maintiennent leurs troupes turbulentes hors des champs), d'insécurité en forêt (battues trop fréquentes) et d'appauvrissement des milieux (monoculture de résineux) pèsent bien plus lourd que les pseudo densités excessives d'animaux dans l'explication d'un comportement qui peut s'avérer effectivement nuisible.

 

 

Pollution génétique

 

   Certains éleveurs de sangliers (ils sont environ un millier en France) continuent de croiser ceux-ci avec des porcs domestiques pour augmenter leur vitesse de croissance et leur fécondité. Mais ce que le métis ainsi obtenu (le "cochonglier") gagne en productivité de viande, il le perd en caractère sauvage, et en capacité de vivre en pleine nature. Or ces individus dégénérés sont parfois lâchés hors de leurs enclos d'élevage pour repeupler des régions où l'on a trop chassé la vraie bête noire. Ils constituent un grave danger de pollution génétique des populations encore sauvages, sans compter qu'ils sont souvent les premiers responsables des dégâts aux cultures.

 

 

A lire

 

Livres :

          - Robert HAINARD, Mammifères sauvages d'Europe, t.II, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1988 (Quatrième édition).

          - Françis MARION, Le Sanglier, Gerfaut Club, 1982.

          - Dominique et Serge SIMON, Les Sangliers, Atlas visuels, Payot, Lausanne, 1985.

          - Jean-Louis BOULDOIRE et Jacques VASSANT, Le Sanglier, Hatier, 1989.

          - Jean-Paul THEVENIN, Approches. A l'affût des bêtes sauvages de nos forêts, Sets, Orléans, 1983.

          - Jean-Paul THEVENIN, Rencontres, Charost, 1988.

          - André CHAIGNEAU, Les habitudes du gibier, Payot, Paris, 1952 (Deuxième édition), 1964 (Troisième édition).

          - Symposium international sur le sanglier, Toulouse, Les colloques de l'INRA n° 22, 1984.

          - Actes du symposium sanglier, Association nationale des chasseurs de grand gibier, Conseil international de la chasse et de la conservation du gibier, Chambord, 1984.

          - Roger FICHANT, Connaissance du sanglier, Hayez, Bruxelles, 1981.

          - Karl SNETHLAGE, Das Schwarzwild, Paul Parey, Hamburg-Berlin, 1982. Traductions : La Toison d'Or, 1954, Pierre Nillès éd., 1980, et Editions Le Lorrain, 1983.

          - Heinz MEYNHARDT, Schwarzwild-Report ; Mein Leben unter Wildschweinen, Neumann-Neudamm, Leipzig, 1982. Traduction d'André Dick : Ma vie chez les sangliers, Hatier et Le Chasseur Français, 1991.

          - Jean-Jacques BROCHIER, Anthologie du sanglier, Hatier, 1988.

          - Claudia Schnieper, Nos animaux sauvages : chercheurs suisses au service de la nature, t.II, Editions Mondo, Lausanne, 1989.

          - Anne VOURC'H et Valentin PELOSSE, Chasser en Cévennes..., Edisud-CNRS, 1988.

 

Brochures :

          - "Le sanglier", Office national de la chasse, 1988.

          - "Le sanglier", Fiche n° 45 en supplément au Bulletin mensuel de l'Office national de la chasse n° 123, avril 1988.

          - "Reconnaissance des traces de croisement avec des porcs domestiques...", Fiche n° 67 en supplément au Bulletin mensuel de l'Office national de la chasse n° 151, novembre 1990.

          - Le sanglier, Le petit livre vert du chasseur n°7, ONC et UNFDC, 1984.

 

Thèses :

          - Robert MAUGET, Régulations écologiques comportementales et physiologiques (fonction de reproduction) de l'adaptation du sanglier au milieu, Thèse de doctorat, Univ. François Rabelais, Tours, 1980.

          - Maryse DARDAILLON, Le sanglier et le milieu camarguais..., Thèse de doctorat de 3e cycle, Univ. P. Sabatier, Toulouse, 1984.

          - Jean-François DOUAUD, Utilisation de l'espace et du temps et ses facteurs de modulation chez le sanglier en milieu forestier ouvert (Massif des Dhuits, Haute-Marne), Thèse de doctorat de 3e cycle, Univ. de Strasbourg, 1983.

 

Articles (revues et magazines grand public) :

         

          - Pierre DEGENCAY, "En rêvant de sangliers", La Vie des Bêtes, ?, pp. 18 et 19.

          - Tony BURNAND, "Mon ami le sanglier", La Vie des Bêtes, ?, pp. 39 et 40.

          - S. Jacquemard, "Sangliers de passage", Découvrir les Animaux, VIII, ?.

          - Michel BUREAU, "Bêtes noires, vie obscure", Téléobjectif, janvier 1989, pp. 14 à 17.

          - Claude YETI, "Sanglier ; la bête noire", Terre Sauvage, janvier 1987, pp. 56 à 65.

          - Antoine PEILLON, "Le sanglier, hôte discret de nos forêt", 30 Millions d'Amis - La Vie des Bêtes, janvier 1990, pp. 28 à 31.

          - A. J. HETTIER DE BOISLAMBERT, "Les migrations de sangliers", Plaisirs de la Chasse, décembre 1988, pp. 18 à 22.

          - Vladimir PAULISTA, "Drôle de bête, ce sanglier !", Le Saint-Hubert, février 1989, pp. 6 à 8.

          - Claude MARTIN, "L'homme sanglier" (Heinz Meynhardt), Le Chasseur français, mai 1988, pp. 58 et 59.

          - "Sangliers de plus en plus d'adeptes...", interview de Gilbert Valet (Institut de recherche sur les grands mammifères, INRA, Toulouse) par Georges Cabanes, Revue nationale de la Chasse, août 1989, pp. 64 à 68.

          - Eric JOLY, "Elevage : un marché au goût sauvage", Le Chasseur français, octobre 1989, pp. 57 et 58.

          - Gilbert VALET (INRA), "Lâcher des sangliers ? Non merci !", Le Chasseur français, octobre 1989, pp. 60 et 61.

          - Heinz MEYNHARDT, "Le sanglier, un animal utile", Le Chasseur français, mars 1991, pp. 51 à 53.


 

 

Chapitre 7

 

Trois-Pignons, Fontainebleau, Rambouillet...

La mortelle dérive des braconniers

 

 

   Dans les forêts publiques d'Ile-de-France, le braconnage prend de plus en plus les allures du grand banditisme. Les poseurs de collets ont cédé le terrain aux "viandards" armés de carabines de gros calibres. Gardes de l'Office national de la chasse (ONC) et agents de l'Office national des forêts (ONF) témoignent du danger -parfois mortel- que les bracos professionnels font courir à tous ceux qui se trouvent volontairement ou malencontreusement sur leur route.

 

 

     "S'il tendait des collets, s'il allait la nuit au grillage, ou au perché, ou à la chandelle, ça n'était pas seulement à cause des sous qu'il y gagnait (...) Mais le plaisir, hein ? Mais ce besoin de chasse nocturne qui vous empoignait tout à coup, comme ça, parce qu'il pleuvinait dans les ténèbres épaisses, parce qu'il faisait clair de lune, parce qu'il avait neigé ?" En 1925, Maurice Genevoix sondait ainsi l'âme de Raboliot et immortalisait la figure héroïque du braconnier traditionnel, ce marginal qui avait pourtant sa place au village, ce "chevalier de la lune" à la fois craint et admiré par les paysans d'alors, puis évoqué avec nostalgie par les citadins d'aujourd'hui en mal d'existence buissonnière. Malheureusement, des Raboliot à l'ancienne mode, et de leurs exploits, on ne parle plus qu'à l'imparfait...

     Dans un petit village de la lisière nord-ouest de la forêt de Fontainebleau, où il a toujours vécu, ce grand-père débonnaire s'assombrit quand il évoque sa "double vie" d'agriculteur-braconnier : "Sur la plaine, au-dessus de Courances (Essonne), j'étais pas le seul, il y a trente ans, à faire le lièvre. Et les perdreaux, c'était pas ce qui manquait non plus. On faisait nos récoltes tranquillement, et la plupart d'entre nous allaient sans arme. Il y en avait bien un ou deux qui tiraient les faisans au branché (les faisans se perchent, la nuit, sur les branches des arbres pour dormir), mais moi, ma technique, c'était plutôt le collet."

     Et puis le petit gibier s'est progressivement raréfié, tandis que sangliers et chevreuils revenaient en nombre dans les sous-bois des Trois-Pignons, forêt domaniale adjointe, en 1967, à celle de Fontainebleau. La reconversion fut alors inévitable : "Il a fallu laisser les lapins et les collets pour prendre le "gros" au fusil. Attention !, je ne suis pas devenu un viandard pour autant. Je faisais un chevreuil et un sanglier par an, ni plus ni moins. Et je choisissais mes bêtes parmi toutes celles que je connaissais comme je connais mes voisins. Vous pensez, à force de dizaines de sorties au crépuscule, les mains dans les poches et les yeux partout, mes deux ou trois seules nuits d'affût annuelles, c'était forcément une réussite." Et les gardes ? "Je les connaissais bien ; je veillais à ce qu'on ne prenne pas les mêmes habitudes. Chacun sa tournée et : pas vu, pas pris. Avec le peu que je leur prenais, ça limitait les risques. De toute façon, à la vue d'un homme, même porteur d'une casquette, mon douze était aussitôt désarmé !"

     Mais l'usage consacré de l'imparfait, quand il s'agit du braconnage "amateur", ne doit tromper personne, même si notre ancien des Trois-Pignons a remisé définitivement son fusil, parce que "le climat est devenu trop malsain, depuis l'affaire des "disparus de Fontainebleau", dont on a retrouvé les corps à quelque cinq cents mètres de mes coins favoris..." Xavier Laverne, directeur régional de l'Office national des forêts (ONF) pour l'Ile-de-France, estime ainsi que "les bracos riverains des grands massifs forestiers de la région, qui connaissent parfaitement le terrain, exercent encore une pression assez forte sur les grands animaux." Au bois Notre-Dame (20 km au Sud-Est de Paris), par exemple, où "beaucoup d'habitants de maisons individuelles, qui sont souvent d'origine rurale, n'ont pas toujours oublié l'art et la manière de prendre les chevreuils au collet." Mais aussi à Rambouillet, où l'on trouve quelques spécialistes chevronnés du cerf -dont un maniaque des trophées notoirement connu-, qui savent profiter des habitudes de leur gibier préféré.

     Jean-François Casin, de la fédération des chasseurs de Paris, pense que "la véritable explosion des populations de chevreuils, dans les forêts de la région parisienne, ainsi que l'accoutumance du grand gibier aux promeneurs inoffensifs du dimanche constituent des invitations évidentes au braconnage." Lui aussi cite en exemple le bois Notre-Dame (1900 ha), surveillé par seulement deux agents de l'ONF et un garde-chasse de sa fédération. Il trouve, de ce fait, irresponsable la réintroduction actuelle de chevreuils dans les bois de banlieue, comme cela vient de se faire en forêt domaniale de Fausses-Reposes, située entre Ville-d'Avray et Le Chesnay, à moins de 15 km de Paris. Car qui dit augmentation des densités de gibier, dit automatiquement recrudescence du braconnage.

     Or, depuis une quinzaine d'années, les chevreuils ont augmenté leurs effectifs de 50% dans les Yvelines, le Val-d'Oise et l'Essonne, et de 200% en Seine-et-Marne ! Au total, on compterait actuellement environ 12.000 chevreuils et 1300 cerfs (un peu plus de 300 en forêt de Fontainebleau et de 500 en forêt de Rambouillet) pour toute l'Ile-de-France, ainsi que 1400 sangliers dans la seule Seine-et-Marne. De quoi aiguiser bien des tentations. André Fournier, garde-chef national de la chasse et de la faune sauvage en service à la fédération des chasseurs de Seine-et-Marne, dont le territoire couvre le massif de Fontainebleau, est bien placé pour constater, depuis près de quinze ans, une évolution alarmante du braconnage.

     "Les locaux, qui posaient des collets ou qui chassaient à pied -à l'affût ou à l'approche-, souvent pour leurs besoins personnels, ont abandonné le terrain au profit de véritables professionnels, venus des villes de grande banlieue ou même de plus loin. Ceux-là opèrent en voiture, la nuit, sur les routes forestières." André Fournier ne peut s'empêcher de regretter les Raboliot d'il y a vingt ans, même si leurs activités louches étaient "très difficiles à contrôler", du fait d'un savoir-faire qui forçait l'admiration des gardes. Aujourd'hui, "il n'est pas exceptionnel de voir des chevrettes abattues à la veille de mettre bas, ou des cerfs blessés à la 22 long rifle (très petit calibre)."

     Pis encore, la violence est venue au rendez-vous des opérations de contre-braconnage. Une note récente de l'Office national de la chasse (ONC) indiquait que parmi les quelque 33.000 personnes verbalisées par les gardes nationaux, en France, en 1987-1989, beaucoup étaient des "individus rarement chasseurs, issus de la petite délinquance (...), qui touchent un peu à tout : le braconnage, mais aussi le vol, le trafic en tout genre." Conclusion de l'ONC, à propos des "individus" en question : "Ils sont généralement prêts à tout pour éviter de se faire prendre"... Y compris à fusiller les empêcheurs de braconner en rond. André Fournier en fit lui-même l'expérience, le soir du 20 novembre 1972, au cours d'un contrôle dans la plaine de Charny (Seine-et-Marne) : deux viandards professionnels circulant en "DS", armés d'une carabine et d'un pistolet automatique, blessèrent très grièvement le garde fédéral et tuèrent son collègue, Gilbert Marlès, père de six enfants.

     Depuis, André Fournier a changé ses méthodes d'interpellation. Mais ce qu'il craint le plus, c'est la généralisation accélérée des carabines 22 long rifle équipées de lunettes de visée et de réducteurs de bruit (les "silencieux") : "Il n'y a plus un panneau de signalisation routière, en forêt de Fontainebleau, qui ne soit pas troué par des balles de ce calibre..." ; et de rappeler que ces panneaux sont à exacte hauteur d'homme. Crainte partagée par Jean Delande, garde-chef principal en service à la fédération des Yvelines, basé à Rambouillet, qui constate que les flagrants délits nocturnes l'exposent de plus en plus aux "réactions surprenantes de gens inconnus dans la région, sur lesquels la garderie ne dispose d'aucun renseignement préalable." En 1990, Jean Delande a demandé des gilets pare-balles, pour lui-même et ses sept gardes nationaux.

     A "clientèles" comparables, méthodes équivalentes : comme à Fontainebleau, quelques équipes (souvent un chauffeur, un éclaireur et un tireur qui est le chef du trio) font chacune deux ou trois descentes annuelles en forêt de Rambouillet. Bien sûr, toutes agissent de nuit, à l'aide de petits véhicules rapides. Elles sont aussi équipées de phares halogènes portatifs et de carabines de gros calibres (de la classique 7/64 à l'impressionnante 9,3/74R qui peut tirer des balles de 19 g !). Selon le garde-chef principal Jean Delande, "intercepter ces braconniers présente un danger important, car certains ont des casiers judiciaires déjà chargés de condamnations pour d'autres motifs que le braconnage." Il déplore aussi que "les jeunes pris en flagrant délit de chasse de nuit se fassent reprendre plus tard par les gendarmes pour des vols de voitures ou des cambriolages. Ils commencent par le braconnage, et puis..."

     Si les viandards motorisés et puissamment armés peuvent s'avérer particulièrement dangereux pour les gardes-chasse et les forestiers, ainsi que pour d'éventuels noctambules (chasseurs-photographes, naturalistes amateurs ou professionnels...), leur prédation pèse cependant moins lourd sur les populations de grand gibier que les trop fameux dépassements des plans de chasse (chaque équipe de chasseurs se voit attribuer annuellement -par arrêté préfectoral- un certain nombre d'animaux à tirer sur son territoire, c'est-à-dire un "plan de chasse"). Selon Jean Delande, environ un chasseur sur dix de la forêt de Rambouillet pratique "le dépassement volontaire", certaines petites équipes ne connaissant aucun frein à leur passion et "tirant tant qu'il y a du gibier." De son côté, Brigitte Mantovani, technicien forestier au centre ONF de Rambouillet, estime que ces dépassements des plans de chasse expliquent, pour l'essentiel, la baisse spectaculaire -mais en partie voulue- du nombre de cerfs dans l'ensemble du massif, entre les deux recensements de 1980 et de 1983 : de 1200 à 500 têtes !

     Aujourd'hui encore, sur les 13 équipes de chasseurs qui louent, pour une durée de six ans, un lot de la forêt domaniale de Rambouillet à l'ONF, Brigitte Mantovani soupçonne qu'"au moins deux sont dans le rouge." L'une d'entre elles a d'ailleurs été prise en flagrant délit lors d'une récente opération commune des gardes ONC de Jean Delande, des agents ONF et de la gendarmerie. Quant à l'autre équipe, un agent ONF bien informé nous indique qu'"elle est sérieusement dans le collimateur d'un des as du contre-braconnage qui travaille avec Jean Delande." Cependant, le même forestier déplore que les gardes de l'Office national de la chasse (ONC) ne soient pas plus présents dans les forêts domaniales d'Ile-de-France, parce qu'ils dépendent encore des fédérations départementales de chasseurs, où sont majoritairement représentés les propriétaires de chasses privées, lesquels choisissent naturellement de faire protéger leurs territoires avant ceux de l'Etat.

     Donner un véritable statut de fonctionnaires aux gardes nationaux de la chasse et intéresser bien plus sérieusement les agents de l'Office national des forêts (ONF) à la protection de la faune sauvage permettrait, selon certains forestiers, d'agir plus efficacement contre un braconnage dont ils voient, avec inquiétude, s'aggraver sans cesse la violence déjà extrême. Les mises en cause successives de braconniers, de vrais truands ou de simples amateurs d'armes, puis de deux gardes forestiers peut-être braconniers, dans l'affaire non élucidée des "disparus de Fontainebleau" sont au moins le signe qu'un double meurtre dans une grande forêt publique de la région parisienne, par un lundi ensoleillé de Toussaint, n'est plus inimaginable. On est loin des moeurs -relativement discrètes- d'un Maurin des Maures, d'un Raboliot ou d'"un de ces sympathiques fouineurs de haies, malin, retors, ficelle", dont Alphonse Allais disait que "le mimétisme n'était pas la moindre des qualités".

 

Dannemois, novembre 1993.

 

 

 

 

A lire

 

Livres :

          - Maurice GENEVOIX, Raboliot, Bernard Grasset, 1925. Nombreuses rééditions, notamment en livre de poche.

          - Henri VINCENOT, La Billebaude, Denoël, 1978. Réédition (version intégrale) en collection de poche "Folio".

          - Marieke et Pierre AUCANTE, Le livre du braconnier, Albin Michel, 1989.

          - André CHAIGNEAU, Braconnage et contre-braconnage, La Maison Rustique, 1976.

          - Bertrand HELL, Entre chien et loup..., Maison des sciences de l'homme, Paris, 1985.

 

Documents :

          - "Activité des gardes nationaux de la chasse et de la faune sauvage", ONC, 1990.

          - "La lutte anti-braconnage par les brigades mobiles de l'Office national de la chasse", ONC, 1990.

 

Articles :

          - Christophe GAUTIER, "Amoureux de Fontainebleau : deux corps retrouvés", France-Soir, 11 janvier 1989, p. 3.

          - Philippe BOGGIO, "L'enquête sur les disparus de Fontainebleau. La piste trop voyante des braconniers", Le Monde, 24 janvier 1989.

          - Pascal CATUOGNO, "Fontainebleau : la vérité pourrait sortir des fusils. Les enquêteurs sont persuadés que les amoureux de la Toussaint ont été victimes de braconniers", France-Soir, 13 mars 1989, p. 2.

          - Laurent CHABRUN, "Fontainebleau. Le troublant témoignage du ramasseur de champignons", Le Parisien, 13 février 1990.

          - Thierry OBERLE et Antoine PEILLON, "Fontainebleau : dans la jungle des sous-bois", Le Figaro, 11 juillet 1990, dernière page.

          - Michel MARY, "Pleins feux sur les chasseurs de l'ombre", Le Nouveau Détective, 6 décembre 1990, pp. 16 à 19.

          - Non signé, "Fiancés de Fontainebleau : une nouvelle piste ?", Le Parisien, 30 janvier 1992, p. 10.


 

 

Chapitre 8

 

SAISONS

 

 

   Si la nature certes a ses saisons, elle a aussi ses humeurs qui se jouent bien de la rigidité des calendriers, fussent-ils révolutionnaires avec leurs mois travestis en "ventôse" ou en "floréal". Qui n'a pas connu des Noëls au balcon, et des Pâques aux tisons ? Et le printemps ne commence-t-il recta qu'aux 20 ou 21 mars ? Variations du climat -comme on le dit pour la musique-, qui semblent inquiéter d'autant plus l'Homo urbanus qu'elles ne sont plus vécues qu'à travers les lucarnes opaques des téléviseurs, mais variations bien réelles qui mettent le brame du cerf en septembre ou en octobre, selon l'année, l'altitude et les derniers caprices du vent.

   Et pourtant, l'horloge interne du monde est inlassable. Sous leurs atours de fantaisie -"saints de glace" ou "étés indiens"-, les saisons ont une régularité à laquelle tous les instincts se plient. Les messages de la lumière, de sa croissance ou de son repli, passent outre les hésitations du thermomètre et s'impriment dans la chair des créatures. Derrière l'écran des rétines et de la peau, les hormones relaient les photons, et tous ceux qui rampent, volent ou trottent vont à des rendez-vous obligatoires où se traitent les affaires de l'amour, de l'appétit ou du sommeil.

   Connaître peu à peu cette respiration de la vie s'y conformer, multiplie les chances de rencontres et d'observations naturalistes remarquables. La richesse des saisons vaut mille et une fois celle des châteaux... Sur la voie buissonnière, où seule l'expérience personnelle compte vraiment, le tableau suivant donne tout de même quelques repères (surtout profitables dans les grandes forêts d'Ile-de-France et du Centre) qui éviteront aux lecteurs de suivre inutilement nombre d'impasses pavées de faux espoirs et d'attentes vaines.

 

1/ JANVIER

 

Cerfs : Grands regroupements hivernaux : hardes de biches, faons et jeunes ; hardes de mâles (sauf les plus vieux qui restent solitaires). Les groupes mixtes ne sont pas rares, contrairement  aux opinions schématiques de nombreux chasseurs.

 

Chevreuils : Les brocards sont en velours. La vraie gestation commence pour les chevrettes fécondées en juillet-août, le développement des embryons restant suspendu jusqu'alors (ovoimplantation différée, diapause embryonnaire).

 

Sangliers : Fin du rut. Parfois, premières naissances, après environ quatre mois de gestation (112 à 126 jours), lorsque l'automne précédent a été particulièrement abondant en fruits forestiers (2 périodes de mises-bas dans l'année) : glands, faines, cornouilles...

 

Autres mammifères : Rut éphémère et bruyant du renard. A partir de la mi-janvier, amours sonores du chat sauvage. A la fin du mois, premières poursuites amoureuses des écureuils.

 

Oiseaux : Appels de plus en plus insistants des hulottes. Rassemblements d'oiseaux d'eau.

 

Flore : Eglantiers, épines-vinettes, symphorines et houx sont en fruits.

 

 

2/ FEVRIER

 

Cerfs : Grands regroupement hivernaux, en fait très instables en nombre d'animaux et dans leur structure. Les hardes sont, semble-t-il, d'autant plus importantes quand le milieu est ouvert, le climat rude et la nourriture peu abondante, comme en Ecosse.

 

Chevreuils : Premiers frottis. Dès la mi-février, les brocards commencent à perdre leurs velours.

 

Sangliers : Eclatement des compagnies matriarcales : les jeunes des années précédentes sont rejetés par les laies adultes qui s'isolent avant les mises-bas. Les jeunes mâles de deux ans et plus prennent leur indépendance.

 

Autres mammifères : Naissances chez les blaireaux, au fond des terriers. Poursuites amoureuses des écureuils. Bouquinage précoce des lièvres mâles qui boxent à terrain découvert (l'espèce se reproduit de janvier à septembre). Premières portées de campagnols agrestes (toute l'année si le climat est doux). Amours souterraines de taupes, jusqu'en juin (pic de reproduction entre mars et mai). Le rut des chats sauvages se poursuit jusqu'à la fin du mois. Premières amours de lapins de garenne, à la fin du mois.

 

Oiseaux : Premiers vols et chants nuptiaux, parfois dès janvier, des hulottes. A la mi-février, chant nuptial des moyens-ducs (mâles). A la fin du mois, pariades des rares chevêches (jusqu'à mi-avril). Retour des buses variables migratrices, puis des grives, alouettes, bergeronnettes grises. Arrivée des hérons cendrés et reconstitution des héronnières. Martèlements des pics sur les troncs : marquage du territoire et construction des nids. Chants des merles et des grives. Arrivée des gros-becs, ou "casse-noyaux" bien nommés, à la fin du mois.

 

Flore : Noisetiers et aulnes en chatons. Floraison des perce-neige, puis, à la fin du mois, des violettes et des petites pervenches.

 

3/ MARS

 

Cerfs : Les cerfs les plus âgés "jettent leur tête" (font tomber leurs bois qui, une fois à terre, s'appellent "mues") et s'isolent (se "recèlent"), souvent dans des bosquets en périphérie des grands massifs. La repousse commence aussitôt. Les cerfs mâles momentanément "décoiffés" sont dits "mulets" et font preuve d'une exceptionnelle discrétion...

 

Chevreuils : Frottis des brocards pour débarrasser leurs bois neufs du velours qui commence à s'en détacher. On dit qu'ils "touchent au bois". Forte activité de lisière (sorties hors bois). Premiers grattis de marquage des territoires saisonniers (été) des mâles. Associés aux frottis, les grattis constituent alors les "régalis" qui signent très clairement la présence des brocards territoriaux.

 

Sangliers : Naissances précoces. Les mâles de deux ou trois ans deviennent solitaires. Jusque début-mai, recherche des pommes de terre et ramassage des semis de tournesol.

 

Autres mammifères : Premières portées de campagnols des champs (jusqu'en octobre). Naissances de renardeaux (maximum pendant la deuxième quinzaine de mars). Paroxysme du bouquinage chez les lièvres et amours bondissantes des lapins de garenne qui ont atteint leur minimum démographique. Premiers lapereaux dès la mi-mars. Premiers levrauts aussi (les hases ont entre deux et cinq portées par an). Sortie des nids d'hibernation pour les hérissons, dès que la nourriture (insectes, vers de terre, limaces...) est abondante. Naissances chez les martres des pins et chez les fouines, leurs cousines. Avec le raccourcissement des nuits, les martres chassent avant le coucher du soleil et aussi après l'aube, alors qu'en hiver elles sont habituellement nocturnes. Rut des putois (en avril aussi).

 

Oiseaux : Ponte unique de la hulotte, dans la première quinzaine du mois. A partir de la mi-mars et jusqu'à la mi-avril, ponte souvent unique du moyen-duc. Premières envolées d'alouettes. Premières bécasses à la croule. Combats nuptiaux des coqs faisans. Le pic vert fore son trou. Passages des sarcelles d'hiver, oies cendrées, grues cendrées, vanneaux huppés, et, plus rarement, du milan royal. Parades des grèbes huppés. Nidifications des pigeons ramiers, tourterelles turques, pies et corneilles. Vols nuptiaux des buses variables, faucons crécerelles, autours des palombes (très rares) et éperviers d'Europe. Couvaisons des canards colverts, foulques macroules et poules d'eau.

 

Divers (faune) : Rassemblements procréateurs de grenouilles rousses, puis de crapauds communs. S'il fait beau, premières sorties des vipères, des lézards de muraille et des lézards verts, puis des couleuvres. Accouplements d'escargots de Bourgogne.

 

Flore : Floraison des premières primevères, pâquerettes, et aussi des crocus printaniers et tussilages (dès février). Floraison des ifs. Fruits noirs du lierre, jusqu'en mai. Chatons mâles des trembles. Lactaires, jusqu'en novembre.

 

4/ AVRIL

 

Cerfs : Continuation de la mue (perte des bois), chez les plus jeunes mâles. Dislocation des hardes hivernales. Dispersion maximale des populations sur leurs massifs.

 

Chevreuils : Commencement de la mue des chevreuils du poil d'hiver (long et gris) en poil d'été (court et roux), d'abord sur la tête, puis le cou, les pattes et enfin le corps. Les plus jeunes muent les premiers. Forte activité de lisière.

 

Sangliers : Maximum de mises-bas dans les "chaudrons", en année normale. A la naissance, les marcassins mesurent environ 25 cm de longueur et pèsent entre 600 et 1200 g. Grande purge de printemps, grâce aux herbes des clairières reverdies. Du milieu du mois jusqu'à la mi-mai, ramassage des semis de maïs. Deuxième rut pendant les années de fortes glandées (naissances en septembre).

 

Autres mammifères : Bouquinage toujours vif chez les lièvres. Encore des renardeaux, jusqu'à début mai. Naissances chez les chats sauvages (parfois jusqu'en octobre)... et les mulots sylvestres  (jusqu'en octobre aussi), leurs proies principales. Les martres et les fouines mettent bas (de mars à mai), après une gestation vraie de 8 à 9 semaines (ovoimplantation différée pendant 8 mois). Naissances chez les hermines, après 225 à 380 jours de gestation (ovoimplantation différée pendant 9 à 11 mois !). Naissances chez les putois, jusqu'en juin. Premières amours des hérissons (se prolongent jusqu'en août), des muscardins (sous la protection des premiers feuillages), des lérots tout juste éveillés, des musaraignes carrelets (souvent dès mars) et des campagnols. Premières sorties des petits blaireaux devant les terriers (en mai aussi) dont la litière usagée est expulsée en boules pour être remplacée par de la litière fraîche. Réveil des loirs et des noctules (chauve-souris).

 

Oiseaux : Amours des faisans. Arrivée du milan noir. Entre mi-avril et mi-mai, ponte unique de la chevêche. A la fin du mois, retour d'Afrique de la bondrée apivore et arrivée des engoulevents. Passages de quelques busards des roseaux (plaine de Chanfroy...), jusqu'en juin. Premiers coucous. Pontes des bergeronnettes grises, troglodytes mignons, sittelles torchepot, poules faisanes et perdrix rouges (Larchant), puis des perdrix grises, bécasses des bois et pics épeiches. Pontes du faucon crécerelle et du geai des chênes.

 

Divers (faune) : Mue des couleuvres et des vipères. Réveil des guêpes, bourdons. Amours d'escargots et sorties de limaces. Le soir, vols des hannetons, jusqu'en juin. Premiers moustiques.

 

Flore : Floraison des jonquilles ou narcisses jaunes (dès mars), jacinthes des bois (jusqu'en juin), violettes (dès mars), pâquerettes, pissenlits et primevères (l'acaule dès mars, l'élevée et l'officinale -ou "coucou"- ensuite). Floraison de l'aubépine (en mai aussi). Saules et bouleaux en chatons. Feuillaison des hêtres. A la fin du mois, floraison des lilas. Premières morilles.

 

5/ MAI

 

Cerfs : Rupture momentanée des "familles" (biche et jeunes des deux années précédentes), à l'approche des nouvelles naissances. Naissances des faons, surtout à partir de la mi-mai. Mue en poil d'été (biches et jeunes mâles).

 

Chevreuils : Fin de mue. Naissances des faons, surtout à partir de la mi-mai. Maximum de grattis (marquage des territoires), jusqu'à la fin-juillet.

 

Sangliers : Allaitement et élevage des marcassins. Mue de printemps.

 

Autres mammifères : Amours des hermines (jusqu'à fin-juillet) qui redeviennent plutôt diurnes, dès que les jours rallongent. Premières naissances chez les hérissons et les lérots. Sevrage des renardeaux, à la faveur des fortes densités de campagnols et lapins de garenne, puis de mulots à partir de juin. Sevrage aussi des jeunes blaireaux et grands déplacements de leurs mères. Pointe des amours du hérisson (de même en juin), à grand renfort de reniflements très bruyants. Amours des loirs gris (jusqu'en septembre).

 

Oiseaux : Appels des coucous. Chant crépusculaire des engoulevents (jusqu'en juillet) et première de leurs deux pontes annuelles. Premières tourterelles des bois. Arrivée des bondrées apivores. Arrivée des loriots et chants des rossignols. Pariade des corneilles. Ponte de l'épervier.

 

Divers (faune) : Amours croassantes des rainettes. Têtards dans les mares. Fourmis rousses en activité. Limaçons, chenilles et faux cloportes sont de sortie.

 

Flore : Feuillaison des chênes (début du mois). Floraison des épicéas et des pins. Floraisons du muguet, des narcisses encore, des églantiers et des framboisiers (jusqu'en juillet).

 

6/ JUIN

 

Cerfs : Naissances, surtout jusqu'à la mi-juin. Mâles en velours. Mue en poil d'été (vieux mâles). Reconstitution des trios familiaux : biche, faon et jeune de l'année précédente.

 

Chevreuils : Naissances, surtout jusqu'à la mi-juin.

 

Sangliers : De la mi-juin au début d'août, razzias sur les céréales à paille (blé, seigle, avoine...).

 

Autres mammifères : Jeux de renardeaux et des petits mustélidés (martres, fouines, hermines, belettes) dont les parents s'accouplent jusqu'en août. Naissances chez les chauves-souris. A la fin du mois et au début de juillet, maximum de contacts sociaux chez les hérissons. Portées de 4 ou 5 petits loirs gris. Naissances chez les grands murins et les grands rhinolophes (chauves-souris). Pic de reproduction du campagnol roussâtre.

 

Oiseaux : Couvaison de la bondrée apivore. Deuxième croule des bécasses des bois. Deuxièmes pontes des troglodytes mignons. Premiers vols de jeunes buses variables.

 

Divers (faune) : Pontes des lézards des murailles, des lézards verts et des orvets.

 

Flore : Floraisons de l'aspérule odorante (ou "reine des bois"), de la clématite, jusqu'en août, et du chèvrefeuille des bois, jusqu'en octobre. Premières coulemelles. Fraises des bois.

 

7/ JUILLET

 

Cerfs : Premiers frottis pour débarrasser les nouveaux bois de leurs velours (d'abord chez les vieux mâles). Fréquentation assidue des souilles (jusqu'à la fin du brame, en octobre).

 

Chevreuils : Commencement du rut, surtout à partir de la mi-juillet.

 

Sangliers : Fin de l'allaitement des marcassins.

 

Autres mammifères : Maximum de naissances chez les hérissons. Naissance de l'unique petit de l'oreillard roux (chauve-souris), au milieu du mois.

 

Oiseaux : Premières escapades des jeunes chouettes hulottes, y compris en plein jour. Emancipations des jeunes faucons crécerelles, autours des palombes et pics de toutes sortes. Deuxièmes couvées chez les alouettes et les martins pêcheurs. Coucous déjà sur le départ.

 

Divers (faune) : Eclosions de crapauds et d'escargots.

 

Flore : Floraison des callunes, jusqu'en octobre. Plein développement des fougères grand-aigle.

 

8/ AOUT

 

Cerfs : Frottis (frayure des bois), pour les jeunes mâles. Constitution des hardes de brame (biches et jeunes).

 

Chevreuils : Plein rut, jusqu'à la mi-août.

 

Sangliers : De la mi-août à la fin-octobre, orgies dans les maïs en épis. Reconstitution des grandes compagnies, avec la réincorporation des jeunes des années précédentes (bêtes rousses).

 

Autres mammifères : Maximum démographique (troisièmes ou même quatrièmes portées !) chez le lapin de garenne dont les effectifs se sont multipliés par trois, en moyenne, depuis février. Les jeunes hérissons (trois ou quatre semaines) sortent de leurs nids et suivent leurs mères à la queue leu leu. En cas de sécheresse, les taupes chassent leurs proies (invertébrés) en surface.

 

Oiseaux : A la fin du mois, départs des engoulevents, de la bondrée apivore et du milan noir pour leurs quartiers d'hivernage. Départs des rossignols, des loriots et des tourterelles des bois.

 

Divers (faune) : Fourmilières (fourmis rouges) en pleine effervescence. Verts luisants. Naissances des vipéreaux.

 

Flore : Sorbiers des oiseleurs, aubépines, framboisiers et ronces (mûres) en fruits. Coulemelles (lépiotes élevées). Premiers bolets, cèpes, russules et girolles. Noisettes.

 

9/ SEPTEMBRE

 

Cerfs : Rut (brame), surtout à partir de la mi-septembre. Mue en poil d'hiver (jeunes cerfs).

 

Chevreuils : Forte activité de lisière.

 

Sangliers : Festins de glands, faînes et champignons.

 

Autres mammifères : Dernières portées de lapins de garenne.

 

Oiseaux : Derniers rossignols. Départs des hérons. Départs de certaines buses et de certains éperviers. Premiers chants de hulottes.

 

Divers (faune) : Amours de l’épeire diadème, ou "porte-croix" (araignées).

 

Flore : Floraison verte du lierre (assailli par les abeilles, guêpes, mouches...) et fruits rouges du houx (en octobre aussi). Faînes. Trompettes de la mort sous les hêtres.

 

10/ OCTOBRE

 

Cerfs : Rut, surtout jusqu'à la mi-octobre. Mue en poil d'hiver (vieux mâles), jusqu'à la fin novembre (biches).

 

Chevreuils : Forte activité de lisière. Premières chutes des bois (vieux brocards). A la mi-octobre, rapide mue en poil d'hiver.

 

Sangliers : Rut précoce, en cas de glandée et faînée exceptionnelles. Mue d'automne.

 

Autres mammifères : Hibernation des noctules dans les arbres creux, des muscardins et des loirs gris.

 

Oiseaux : Hivernage de busards Saint-Martin, jusqu'en mars (plaine de Chanfroy...). Les hiboux moyens-ducs se réunissent en "dortoirs" d'hiver. Départ des gros-becs et des bécasses vers le Sud.

 

Flore : Les graines du faux fruit (cynorrhodon) de l'églantier sont mûres. Châtaignes et glands (dès septembre).

 

11/ NOVEMBRE

 

Cerfs : Constitution des hardes d'hiver (en cas d'hiver précoce et particulièrement rigoureux). Concentrations maximales des populations en certains points des massifs.

 

Chevreuils : Chute des bois, jusqu'à fin décembre.

 

Sangliers : Début du rut.

 

Autres mammifères : Commencement d'hibernation du hérisson, s'il fait froid et que la nourriture (en automne : fruits sauvages, glands, champignons, invertébrés...) vient à manquer.

 

Flore : Les sorbes rouges restent sur les sorbiers des oiseleurs tout l'hiver.

 

12/ DECEMBRE

 

Chevreuils : Dernières chutes des bois.

 

Sangliers : Paroxysme du rut : combats de mâles quand les solitaires s'approchent des compagnies. De décembre à fin-avril, recherche des vers dans les prairies et les herbages. Déterrage des épis ou des grains de maïs enfouis par le labour, dans les champs, jusqu'à la fin de février. Activité accrue des compagnies, parfois jusqu'en pleine journée, quand la nourriture commence à manquer, par temps de neige ou de gel.

 

Autres mammifères : Premières poursuites amoureuses des écureuils (jusqu'à début juillet).


 

 

Chapitre 9

 

GLOSSAIRE

 

 

Abattures : Traces que les grands animaux ont laissées sur le sol où il se sont couchés. Les bauges des sangliers sont souvent les plus visibles, mais les reposées des cerfs et même des chevreuils n'échappent pas à l'oeil exercé du forestier.

 

Aboiement (du chevreuil, Capreolus capreolus) : H. Manhès d'Angeny (Le chevreuil, Ed. Le Lorrain, 1983) en donne d'excellentes descriptions : "Les cris du chevreuil sont très variés suivant les circonstances, le sexe et l'âge. Le plus connu est une sorte d'aboiement rauque : "beuh !, beuh !", témoignage d'effroi, d'inquiétude, ou de colère (...). C'est également un cri de provocation et de combat, une invite à rester à l'écart. Il semble aussi être une prise de contact et un signal d'alarme pour les autres chevreuils et animaux sauvages. (...) En général, le brocard dérangé à l'improviste pousse quelques aboiements répétés, puis s'éloigne en continuant, mais en baissant de ton ; la chevrette en pousse de nettement séparés les uns des autres et toujours sur le même ton. Elle semble volontiers aboyer plus longuement que le mâle. (...) Parfois l'animal mécontent d'être troublé ne s'éloigne pas, mais se répand en invectives qui prennent l'allure d'une véritable "engueulade", ou bien en manifestation de curiosité. (...) J'ai souvent constaté que le bruit et l'odeur de sangliers traversant une enceinte où se trouvaient de ces cervidés, déclenchaient de véritables concerts."

   Le Dr. Ed. Varin écrit de même (Chevreuil, cerf, sanglier, Ed. de l'Orée, 1980) : "Le cri du chevreuil le plus fréquent est une sorte d'aboiement "Baaaaô !" répété plusieurs fois. Cri d'alarme précédant la fuite. Cri d'inquiétude devant quelque chose de suspect et de mal identifié. La chevrette surtout peut l'émettre avec insistance en restant sur place. Puis, au bout d'un certain temps, elle s'enfuit par petits bonds avec des "Bâ ! Bâ ! Bâ !" successifs." Comme toujours, Robert Hainard fait le tour de la question en quelques phrases précises : "Effrayé, le chevreuil pousse, en bondissant, un aboiement rauque, à répétition, s'accélérant souvent, qu'on n'attendrait guère d'un animal si délicat : baö, baö. D'un peu loin, il est parfois difficile de le distinguer du glapissement du renard. Les deux sexes l'émettent, mais la voix du brocard me semble plus basse. Il ne doit pas toujours être signe d'effroi. Selon Kl. Zimmermann, c'est aussi le cri de combat du brocard en rut."

   D'après B. Boisaubert et J.-M. Boutin (Le chevreuil, Hatier, 1988) ou R. Prior (Le chevreuil, Gerfaut, 1981), toute l'année, mais surtout à la belle saison (printemps, été : reconstitution des territoires des brocards, puis rut), les chevreuils émettent des aboiements très puissants et rauques qui peuvent se transcrire "wao" ou "heu" (André Chaigneau, dans ses célèbres Habitudes du gibier, transcrit : "beûh-beûh-beûh") et que l'on peut confondre avec ceux du chien ou du renard. Répétés plusieurs fois à une ou quelques secondes d'intervalle, ces cris expriment l'inquiétude, la frayeur ou même la colère en cas de rencontre avec l'homme, un congénère, un prédateur, un autre grand gibier, cerf ou sanglier... Un chevreuil dérangé se met habituellement à l'abri dans le fourré le plus proche, y tourne en aboyant, cherchant à identifier l'intrus en prenant son vent. Jean-paul Thévenin (Approches, SETS, 1983) raconte ainsi, à propos d'un jeune brocard : "Brutalement, il tourne les talons et s'enfuit à grands bonds en montrant son miroir blanc et en aboyant sèchement. Sans s'éloigner de moi, il décrit un arc de cercle vers la gauche, s'arrête et m'observe de nouveau, de plus loin. Je n'ai pas bougé le petit doigt depuis le début de la scène, mes jumelles sont restées sur mes genoux. Alors que je m'attendais à ce qu'il s'en aille définitivement, il revient à son point de départ et reprend son approche. Cette fois-ci il vient jusqu'à 10 ou 12 m de moi. Deuxième fuite, identique à la première vers la droite. Nouvelle observation à distance. Cette fois-ci, il a dû prendre mon vent ; il s'éloigne définitivement en aboyant."

   Selon Richard Prior encore (L'approche du chevreuil, Gerfaut, 1987), "les chevreuils, mâles et femelles, jappent comme de petits chiens pour se défier, pour s'interroger, ou par simple curiosité, alors qu'une série d'aboiements prolongés accompagnant une fuite bondissante signale à tous le danger". Pourtant, j'ai vu plusieurs fois des chevreuils rester impassibles malgré la fuite et les aboiements de l'un d'entre eux. Le grand spécialiste d'outre-Manche note aussi, à propos de l'art de l'appeau, des nuances de voix bien subtiles : "On ne peut guère aller plus loin dans l'exploitation du défi entre mâles, encore qu'on parvienne à l'occasion à inciter un mâle à se montrer en lui aboyant après. Il faut veiller à utiliser l'aboiement de défi : "Boh, boh", et non celui qui signale le danger : "Baaah ! Boh, boh, boh", qui n'aurait bien entendu qu'un effet désastreux."

   A mon humble avis, seul le silence le plus absolu protège vraiment l'amateur de chevreuils d'un quelconque "effet désastreux"... Enfin, la soit-disant différence de ton -souvent relevée par les chasseurs- entre le brocard (voix grave) et la chevrette (voix plus aiguë) est, pour Boisaubert et Boutin, comme pour moi, purement imaginaire.

 

Abois (aux) : Se dit du cerf ou de tout autre grand gibier poursuivi qui est trop épuisé pour continuer de s'enfuir. Dans un dernier sursaut d'énergie, ces animaux se retournent contre leur(s) poursuivant(s) pour se défendre jusqu'à la mort. Le sanglier est alors au ferme et peut, en cette seule circonstance, se montrer agressif, voire dangereux. Après en être arrivé à une telle extrémité, il arrive qu'un cerf, finalement épargné, meure tout de même d'une crise cardiaque !

   En langage de vénerie, les chiens "crient". Ils n'"aboient" que lorsqu'ils ont rejoint un grand gibier qui tient le ferme ou qui est aux abois.

 

Abroutissements : Prélèvements des chevreuils et des cerfs sur les jeunes arbres. Parfois, les bourgeons terminaux des jeunes résineux sont croqués, d'année en année, par les herbivore : les arbres finissent alors par prendre une forme buissonnante typique.

 

Affouchies : Synonyme de fouillures.

 

Affouragement : Apport de nourriture, fourrage ou mélanges de grains et de fruits, en période de disette (hiver), dans des râteliers, des mangeoires et des auges. Pour les sangliers on parle plutôt d'agrainage (maïs).

 

Alarme : Aboiement de surprise et d'inquiétude du chevreuil (lire ci-dessus). A cette alarme sonore s'ajoute un signal visuel bien décrit par Georges Laurent (Les cerfs et les chevreuils, Atlas visuels Payot, 1974) : "La silhouette du chevreuil ne prête pas à confusion. Elle se complète d'une tache claire à la base du cou (...) et, surtout, de ce fameux miroir blanc, en forme de coeur, qui orne son arrière-train totalement privé de queue. Le rôle de cette étrange parure particulière au chevreuil a longtemps divisé les observateurs. On reconnaît aujourd'hui qu'elle sert de signal d'alarme. Dès qu'un danger est flairé ou entendu par le chevreuil, son miroir s'élargit. L'alerte est donnée et ce signal optique déclenche sur le champ la fuite générale. Je crois pouvoir affirmer que le mouvement de grossissement, très rapide, du miroir, est déterminant dans ce mécanisme d'alarme pour les bêtes placées à quelques mètres les unes des autres."

 

Allures : Démarche générale d'un animal dont on suit les empruntes (ou "pieds") sur le sol. Au même titre que les pieds eux-mêmes, les allures donnent d'indispensables indications sur le sexe, la taille, le poids et éventuellement les défauts ou particularités de leur auteur.

 

Andouillers : Pointes des bois de cerf, portées par le merrain (ou perche). De bas en haut, on trouve l'andouiller d'oeil (dit aussi "andouiller de massacre", ou "maître andouiller"), puis le surandouiller, la chevillure (ou andouiller médian), la fourche (deux pointes) ou l'empaumure (plus de deux épois). Entre la chevillure et l'empaumure, pousse parfois un andouiller de loup -ou "trochure"- que l'on considère comme faisant partie de l'empaumure, laquelle s'appelle aussi couronne ou chandelier en vénerie.

 

Armure : Cuir très épais (plusieurs centimètres) qui recouvre l'échine et les épaules des sangliers.

 

Assassin : Brocard -parfois cerf- que des bois peu ramifiés, mais solides et particulièrement pointus, ont rendu meurtrier pour ses adversaires. Le brocard assassin a la réputation de connaître son efficacité mortelle et d'en abuser, pas seulement sur ses congénères...

 

Bauge : Trop souvent confondue avec la souille, y compris par l'honorable Petit Robert qui la définit comme un "gîte fangeux de certains animaux" (le sanglier et le... cochon sont cités !), puis comme un "lieu très sale" (par analogie), avant de renvoyer à... "Souille". Donc, la bauge est en fait le lieu de repos du sanglier, situé où celui-ci se sent en sécurité, dans des endroits difficiles d'accès. En montagne ou sur les collines, les bauges sont souvent établies sur les versants ensoleillés (expositions sud-est à ouest), ce qui se vérifie en fait bien plus en forêt de Grésigne (Tarn) que sur les coteaux du Laurageais (Haute-Garonne), par exemple.

   Presque partout, elles sont abritées du vent et de la pluie, derrière un rocher, une souche ou un tronc d'arbre couché, sous des fougères, des ronciers ou les branches basses des jeunes résineux (pins, épicéas...). Habituellement, les sous-bois fermés, à végétation dense, sont préférés aux autres sites disponibles sur un massif, bien que des préférences individuelles de certains sangliers pour différents types de végétation puissent exister pour l'établissement de leurs bauges. L'été, le sanglier qui recherche la fraîcheur, se bauge à même le sol qu'il a simplement gratté. En hiver, les bauges sont souvent matelassées d'une litière de feuilles ou d'herbes sèches.

   André Chaigneau (Les habitudes du gibier, Payot, 1952) donne une définition très complète (et si souvent reprise !) de la bauge du sanglier : "Trou naturel ou aménagé par ses soins dans lequel il passe sa journée. Cette bauge est toujours sèche et protégée de l'humidité. Elle est profonde en proportion de la taille de l'animal. Souvent choisie sous un résineux en hiver, ou sous un buis ou un chêne vert, en été, dans un fourré bas, dans une large bordure de roseaux (également en hiver), elle est abritée du vent et du soleil car cet animal n'aime pas beaucoup la chaleur (...). Elle est en général à mi-versant en pays accidenté, dans un petit ravin inextricable d'épines noires. (...) Parfois la bauge est sommairement aménagée de feuilles, mousses, fougères, bruyères..." Ce que confirme Robert Hainard (Mammifères sauvages d'Europe, Delachaux et Niestlé, t. 2, édition de1988) qui décrit la bauge comme "un creux allongé, peu profond, au sol lisse. Souvent, la bête y apporte de la litière. (...) Dans le Jura, les bauges se trouvent très souvent sous les branches tombantes d'un sapin, qui les abrite et les cache, parfois contre une roche surplombante. Elles sont fréquemment sur d'anciennes charbonnières, sans doute à cause du sol plat, léger et sec ; je l'ai vérifié en Bourgogne. (...) Le sanglier, qui paraît si grossier, est un délicat qui soigne son logis, à l'encontre du cerf qui se couche n'importe où."

   Françis Marion (Le sanglier, Gerfaut, 1982) note, à ce propos : "Il y a là l'aménagement soigneux d'un gîte ou nid pourtant provisoire...", avant de préciser : "Il existe deux sortes de bauges, les unes, très sommaires, occupées au plus quelques heures, les autres, un peu mieux aménagées, trahissant un séjour moins bref. Dans un cas comme dans l'autre, la protection contre le vent sera toujours recherchée, par exemple, dans le creux formé par la chute d'une grosse souche ; les bêtes noires aiment assez avoir "un toit sur la tête", buisson très épais, arbre à moitié abattu, rocher en surplomb, endroits que jamais un cerf ne choisira pour sa reposée. (...) Dans le cas d'un animal solitaire, le sanglier aménage généralement plus ou moins l'emplacement en le creusant souvent un peu, en le grattant, le tassant, et fréquemment, en y apportant herbes sèches ou feuilles mortes ramassées à proximité. Si la bauge est celle d'une compagnie, nous nous trouverons en présence d'un espace, plus ou moins grand selon l'effectif, où les bêtes noires, animaux de contact, se seront remisées, serrées les unes contre les autres ; au contraire, les membres d'une harde de cervidés, quoique grégaires, conservent toujours une certaine prise de distance individuelle."

   Jean-Louis Bouldoire et Jacques Vassant (Le sanglier, Hatier, 1989) remarquent encore (en omettant cependant de citer Marion...) : "Individuelle, la bauge est de forme ovale. Mais elle peut aussi être occupée par une compagnie, un peu à la façon d'une harde de cerfs. Chez ces derniers, cependant, les différentes "reposées" occupées respectivement par chaque individu de la harde sont nettement séparées les unes des autres. Chez les sangliers, animaux de contact, la bauge reste unique, la dimension augmentant avec le nombre d'individus de la compagnie..." Ils apportent surtout (grâce au radiopistage et aux multiples marquages après captures) une réponse détaillée à la question inévitable de Robert Hainard : "Les sangliers retournent-ils aux mêmes bauges ?" En effet, selon la thèse de doctorat de Jean-François Douaud (Utilisation de l'espace et du temps (...) chez le sanglier en milieu forestier ouvert -le massif des Dhuits, en Haute-Marne-, Université de Strasbourg, 1983) citée par ces deux auteurs, "seulement 30% des mâles et 40% des laies revenaient à la bauge occupée la nuit précédente" (*).

   Mais Bouldoire et Vassant ajoutent aussitôt : "Ailleurs, 11% des mâles seulement retournaient au gîte initial, contre 80% pour les femelles." En fait, la fréquence de retour au gîte de départ varie, pour les femelles de 37,6 % dans le massif des Dhuits (Douaud, 1983) à 13,3 % dans le Lauragais agricole (Haute-Garonne) étudié par B. Cargnelutti, et de 32 % à 8 % pour les mâles des mêmes régions. De plus, selon une synthèse des recherches récentes sur "Les ongulés sauvages de France" (Supplément 6, 1991, à la Revue d'écologie - La Terre et la Vie), de nombreuses études réalisées dans les années quatre-vingt "évoquent l'existence de phases de "sédentarité" au cours desquelles les animaux occupent les mêmes zones de gîtes, et de phases de "nomadisme" où ils en changent fréquemment. Les changements de zones de gîtes s'accompagnent souvent d'un glissement parallèle des lieux d'alimentation (phénomène particulièrement net en été, lorsque les animaux commencent à s'alimenter dans les cultures...)." Force est donc, devant une telle diversité de chiffres et d'observations, de conclure prudemment avec Françis Marion : "La bauge peut n'être utilisée que pendant une ou deux heures séparant deux périodes d'activité ou, au contraire, servir de reposée pendant toute une journée et, même, pendant plusieurs journées consécutives..."

   La liberté des animaux sauvages se jouerait-elle encore des statistiques ? C'est ce que démontre, sans doute, un beau récit de Robert Hainard qui n'utilise que les jumelles et le carnet de notes, de préférence aux colliers radio-émetteurs : "Le 9 mars 1949, je trouvai, dans la neige, une trace double traversant la queue d'un petit marais, au-dessus de Trélex. Je gravis à sa suite une petite colline et, à peine en avais-je atteint le sommet, que deux tiers-ans sortirent de sous un sapin blanc, au milieu du taillis. Je me mis à peindre la scène, comptant reprendre leur piste plus tard, lorsque les deux sangliers -l'un passant à dix mètres de moi- regagnèrent leur bauge où je les voyais très mal à travers la broussaille, à une trentaine de mètres. Je terminai ma peinture, cassai la croûte puis, au bout d'environ deux heures, laps de temps pendant lequel les animaux partirent une fois brusquement et revinrent ensuite, je tentai d'approcher. (...) On voyait à leurs allées et venues (traces) qu'ils revenaient à cette bauge depuis plusieurs jours, mais le 11 mars je constatai qu'elle n'avait plus été occupée."

   Heinz Meynhardt (ex-RDA), lui aussi, s'est passé de tout l'arsenal technico-électronique à la mode chez nos naturalistes et cygénéticiens professionnels. Pour mener à bien, pendant plus d'une quinzaine d'années, ses observations, il se fit tout simplement adopter par une compagnie de sangliers de Grabow (Magdebourg) dont il devint d'ailleurs... la laie meneuse ! Son expérience (personnelle) des bauges et de leurs qualités de sécurité ou de confort est bien entendu tout à fait exceptionnelle. Dans Ma vie chez les sangliers  (Hatier et Le Chasseur français, 1991), ce spécialiste allemand expose les causes subtiles qui commandent aux bêtes noires leurs choix en matière de repos : "Ils changent constamment de remise et, selon le temps, choisissent d'installer leur bauge de repos dans les endroits les plus appropriés. Par temps chaud et sec, ils se remisent dans les fourrés aérés. (...) Mes sangliers avaient une préférence marquée pour les hautes fougères où, en quelques minutes, ils pouvaient aménager une remise. Je les y accompagnais souvent durant les journées très chaudes pour observer leur comportement. (...) En règle générale, par temps de pluie, je n'avais pas à les rechercher très longtemps. Ces jours-là, ils se tenaient dans un épais fourré de pins, tout contre le tronc des arbres. Ils avaient rembourré leur chaudron (en fait, plus exactement, leur bauge) avec de l'herbe sèche et se protégeaient ainsi très bien de la pluie.

   "Il était très intéressant d'y observer le changement de comportement des laies à l'égard des autres marcassins de la compagnie ainsi que l'attitude des marcassins entre eux. Alors que près des places d'affouragement, pendant le repos, les marcassins des différentes laies étaient couchés pêle-mêle, il en allait tout autrement quand elles installaient leurs chaudrons de repos bien séparés les uns des autres. Là, aucun autre marcassin étranger ne pouvait s'y glisser. Les laies respectaient aussi cette distance entre elles. (...) Par un vent glacial du Nord par exemple, les sangliers mettent leurs aires de repos à l'abri sur les pentes sud d'une colline. Là, ils utilisent parfois pour la confection de leur lit, des branches de pins ou encore des branches de bouleau. Ils entassent également des feuilles sèches en se servant des pattes avant."

   Pour ma part, s'il m'est arrivé souvent de me lover au creux des bauges de sangliers -leur aspect de nids douillets est irrésistible !- ; je m'y trouvais malheureusement toujours seul. Au Coquibus (plateau et contreforts), elles sont situées depuis des années dans les mêmes fourrés ou sur les mêmes pentes de sable et de rochers, mais elles sont occupées alternativement, selon la météorologie et les dérangements : il y a des bauges "spécial week-end", par exemple... Comme les souilles, elles sont établies dans les lieux les plus mystérieux et souvent les plus beaux de la forêt. A croire que les sangliers, outre les impératifs de confort et de sécurité, soumettent le choix de leurs gîtes à certaines exigences esthétiques.

 

(*) Lire aussi : B. Boisaubert et F. Klein (ONC), "Contribution à l'étude de l'occupation de l'espace chez le sanglier par capture et recapture", dans Symposium international sur le sanglier, INRA, Toulouse, 1984.

 

Bêtes de compagnie : Jeunes sangliers des deux sexes, entre un et deux ans, vivant en compagnie (lire ci-dessous).

 

Bête noire : Synonyme de sanglier adulte.

 

Bête rousse : Marcassin qui perd les rayures de sa livrée, vers 6 mois, et devient roux, avant de s'assombrir après sa première année d'existence.

 

Biche : Femelle de l'espèce cerf (Cervus elaphus).

 

Bichette : Jeune biche de plus de six mois avant la naissance de son premier faon. La maturité sexuelle des biches intervient entre 1 et 2 ans, selon Bonnet et Klein (lire l'article "Brame").

 

Billebaude (à la) : Fait de chercher à rencontrer les animaux en marchant au hasard, au petit-bonheur-la-chance, dans les plaines ou les bois.

 

Bizarde : Se dit d'une tête (bois) de cerf ou de chevreuil comportant d'importantes anomalies.

 

Bois (cerf, chevreuil), et non pas cornes : Ou tête, ramure, trophée ou même massacre quand l'os frontal y est encore attaché et que le tout orne un mur d'exposition du meilleur goût...

 

Bouquin (ou capucin) : Lièvre mâle, qui se livre au "bouquinage" (boxe) au moment des amours de l'espèce. On le dit aussi capucin, parce que sa couleur et ses oreilles, quand elles sont rabattues pour la course ou pour se terrer, figurent une capuche.

 

Boutis : Trous profonds (parfois de près d'un mètre) creusés par les sangliers à la recherche de racines, tubercules, vers de terre et petits mammifères, dans le sol foretier ou dans les champs et prairies.

 

Boutoir : Dessus du groin du sanglier, particulièrement solide, mobile et sensible. Lui sert tout à la fois de bêche, d'organe tactile et parfois d'éperon pour enfoncer un obstacle malencontreux.

 

Brame :  Dans ses Trente mille jours, Maurice Genevoix évoque l'écho du brame dans l'âme du noctambule : "Une lune d'octobre, large et blonde, se levait derrière moi, projetant mon ombre sur le sable pâle des ornières où mes pieds, chaussés d'espadrilles, faisaient si peu de bruit que j'entendais les battements de mon coeur. Le premier brame avait empli la nuit à l'instant même où j'abordais la lisière, éveillant aussitôt, nettement frappés entre mes côtes, ces coups profonds qui semblaient rythmer ma marche. Enorme, solennel, propagé de cime en cime, émouvant les échos des combes.(...)

   "Le second brame retentit à ma droite, grave, déchirant, autant rugissement que plainte, arraché du fond des entrailles, interminable, enfin s'achevant en un chevrotement de gorge, une espèce d'aparté ronchonnant et furieux. Venu de loin, des profondeurs feuillues, un autre brame passa haut dans le ciel. Je tressaillis : on avait bougé dans le fourré. Tout près. Il me parut dans l'instant même que j'avais changé de monde, intrus téméraire et par chance ignoré, cloué sur place par un charme inconnu, angoissant, délicieux, tout-puissant. La nuit était vaguement brumeuse. Un grand bouleau, à la frange du fourré, semblait un arbre de songe : si je l'avais vu tout à coup appareiller et glisser dans l'espace, je ne m'en serais pas étonné."

   Le brame est un des phénomènes les plus souvent évoqués par les naturalistes, les biologistes et les chasseurs, depuis le Moyen-Age. Sans que le sujet soit, et de loin, épuisé. Le cerf de Guy Bonnet et François Klein (Hatier, 1991) donne une excellente synthèse des connaissances -et des questions- concernant le rut de cet animal. Selon les deux spécialistes, le brame commence plus tôt en plaine qu'en montagne, ce que notent aussi Carlos Verlinden et Pierre de Janti (Le cerf et sa chasse, Editions Le Lorrain, Metz, 1983) qui pensent que cela s'explique par les naissances nécessairement plus tardives des faons en milieu rigoureux. Bonnet et Klein estiment aussi que la période du brame est calée sur celle des naissances, étant entendu que la gestation dure 235 jours, soit huit mois, en moyenne. Les faons ne doivent pas voir le jour trop tôt, car ils sont désarmés devant l'humidité et la fraîcheur d'un printemps tout juste commencé, mais pas trop tard non plus, car ils doivent avoir le temps de se développer suffisamment pour affronter leur premier hiver.

   De même, il semble que la richesse et l'abondance de la nourriture (Bonnet et Klein), de même que la clémence de l'hiver passé (Verlinden et de Janti), avancent les chaleurs des biches et donc du brame, parfois dès la deuxième quinzaine d'août (observations de Guy Bonnet et Jean-Luc Duvivier de Fortemps). Quoi qu'il en soit, la fin août est presque partout l'époque du pré-brame. Les cerfs montrent alors une grande excitation, se déplacent beaucoup, s'opposent dans des esquisses de combats qui définissent rapidement une hiérarchie entre les mâles de plus de quatre ans. Verlinden et de Janti notent que les cerfs se rapprochent alors des hardes (ou harpails, harems) de biches, circulent même en plein jour, grattent le sol du pied, frappent les arbres et les buissons de leurs bois complètement refaits, fouillent le sol à coups d'andouillers, se lancent dans des simulacres de luttes...

   C'est aussi le temps de la "muse". Les premières biches en chaleurs sont suivies à la piste par les cerfs "musants", c'est-à-dire qui ont le museau au sol, la lèvre supérieure relevée, la langue sortie passant fréquemment sur les naseaux. Le mot désigne ce comportement des cerfs, mais aussi la grimace caractéristique qu'ils font afin que les phéromones des biches entrent en contact avec leur organe de Jacobson qui est placé sur le plancher des fosses nasales et s'ouvre sur l'extérieur par des canaux débouchant à l'extrémité de la mâchoire supérieure (vestige du système olfactif des reptiles). On parle aussi de "flehmen".

   On se demande toujours qui des cerfs ou des biches déclenchent le brame. Bonnet et Klein, sagement, ne prennent pas parti et expliquent que le commencement du rut est déterminé par l'état physiologique des biches, mais aussi par la concentration de testostérone dans l'organisme des mâles... Ils notent toutefois que de récentes expériences (diffusion de raires enregistrés auprès d'une harde de biches captives) montrent que le cri des cerfs hâte l'ovulation des femelles. Quoi qu'il en soit, tous les experts s'accordent à souligner le rôle essentiel du comportement et de la physiologie des biches dans le déroulement général du rut. Ainsi, la densité de ces animaux, si elle est importante, peut allonger la durée du brame de deux à cinq semaines. Environ 70% des conceptions sont réalisées en deux semaines : entre le 20 et 30 septembre, selon André Gautier (Le cerf élaphe, Les naturalistes orléanais, 1980) ; dans la première quinzaine d'octobre, selon l'Office national de la chasse (fiche 13, supplément au Bulletin mensuel de l'ONC n° 71, juillet-août 1983). De même, l'intensité des pariades et même des combats entre mâles est augmentée par la concurrence, c'est-à-dire par un sexe-ratio équilibré (autant de cerfs que de biches, par exemple). Selon Alain Brelurut, Aude Pingard et Michel Thériez (Le cerf et son élevage, INRA, Editions du Point vétérinaire, 1990), un cerf de plus de trois ans peut assurer la saillie de trente biches ou plus !

   Il est évident que le brame culmine quand la majorité des biches d'une harde (entre 5 et 15 animaux en moyenne) sont en oestrus. Les chaleurs d'une biche ne durent que 12 à 24 heures, mais l'ovulation se renouvelle jusqu'en décembre ou janvier (mars, selon l'Office national de la chasse) si la biche n'a pas été fécondée. D'où la possibilité d'un second brame en arrière-saison, provoqué par les chaleurs tardives des bichettes. A l'apogée du rut, dans les territoires vifs et peu perturbés par l'homme, les cerfs brament aussi en plein jour, selon Duvivier de Fortemps et comme je l'ai moi-même constaté à Cheverny et sur un secteur de Fontainebleau.

 

Brancher (verbe et nom) : En automne et en hiver, le faisan de Colchide (*) ou faisan commun (Phasianus colchicus) se branche à la tombée de la nuit dans le secret d'un arbre, à bonne hauteur, où il espère dormir hors de portée du renard. Il quitte son brancher, dès le point du jour, en se laissant glisser vers le sol par un long vol plané soutenu de quelques battements d'ailes sonores et qui lui dégourdissent les muscles. Au printemps, les coqs sont de plus en plus territoriaux et se livrent à de fébriles parades nuptiales qui dégénèrent parfois en combats spectaculaires à coups de becs et d'ergots. En été, les faisans vivent en compagnies, les faisandeaux nés en avril, mai et juin, suivant leurs mères partout jusqu'au début de l'automne, saison où recommence le brancher et la chasse.

   Le faisan vénéré (Syrmaticus reevesii), introduit en France depuis le milieu du siècle dernier, présente un important dimorphisme sexuel : les coqs, au magnifique plumage noir et or ou roux, ont une queue qui peut dépasser un mètre de long, tandis que les poules, qui ressemblent aux femelles du faisan commun, ne dépassent que rarement les 60 cm de longueur totale. Le vénéré, plus forestier que le faisan de Colchide, est présent dans le massif de Fontainebleau, bien qu'en faible densité. On le trouve plutôt dans les taillis sous futaie à prédominance de chêne, hêtre, frêne et bouleau. Lui aussi se branche, la nuit, pour dormir.

 

(*) A propos de l'hybridation systématique des différentes sous-espèces de faisans, lire : Paul Géroudet, Grands échassiers, Gallinacés, Râles d'Europe, Delachaux et Niestlé, 1978, p. 290, ainsi que la fiche technique n° 40 de l'Office national de la chasse (supplément au Bulletin mensuel n° 116, septembre 1987).

 

Bréhaigne : Se dit d'une vieille biche ou chevrette devenue stérile et qui présente même parfois des signes de masculinisation (bois chétifs).

 

Brisée : Branchette que l'on brise afin de marquer, en la posant sur le sol, le passage d'un animal qui est entré dans une enceinte et que l'on souhaite retrouver plus tard. Il faut alors "détourner" (ou "détourer"), c'est-à-dire faire le tour complet de l'enceinte pour s'assurer que la bête n'en est pas déjà ressortie par un autre côté.

 

Brocard : Chevreuil mâle dont un des caractères sexuels secondaires sont les broques, c'est-à-dire ses bois.

 

Broches : Premiers bois non ramifiés du chevreuil, équivalents aux dagues qui sont les premiers bois du cerf de un an (dit "daguet").

 

Casser la noisette : Le sanglier "casse la noisette" lorsqu'il fait grincer ses défenses contre ses grès pour exprimer sa colère et annoncer une charge imminente (rare !).

 

Cépée : On dit aussi "trochée". Touffe de jeunes tiges et de rejets sortant d'une même souche, dès le printemps suivant une coupe. En quelques années, les cépées reforment un taillis.

 

Chablis : Arbres déracinés ou brisés par la tempête, et, par extension, parcelle de bois dévastée par le vent. En 1967, les chablis inventoriés après des coups de vents particulièrement violents ont porté sur 35.000 arbres de toutes espèces représentant 36.000 m3 de bois, soit presque l'équivalent d'une récolte annuelle (56.500 m3 par an, en moyenne, entre 1941 et 1994). La tempête historique de 1990 a abattu quelque 120.000 m3 de bois !

 

Change : Ruse d'un grand gibier poursuivi qui lance les chiens ou les pisteurs sur la voie d'un autre animal qu'il fait courir à sa place. On dit alors qu'il "donne au change".

 

Chaudron : Nid confectionné par la femelle du sanglier pour mettre bas ses marcassins. Souvent situé au plus secret des bois, il est installé contre un rocher, un tronc reversé, sous les branches basses d'un pin... La laie construit parfois une véritable cabane, haute de près d'un mètre, avec des branches d'arbres, des fougères, des bruyères, et en tapisse le fond de feuilles et d'herbes sèches.

 

Chevrette : Femelle du chevreuil.

 

Chevrillard : Jeune chevreuil, mâle ou femelle, entre 6 mois et un an, qui accompagne encore sa mère.

 

Cimier : Longs poils drus de la nuque et du dos du sanglier.

 

Compagnie : Groupe, souvent familial, de sangliers. Très hiérarchisée, il est conduit par la laie meneuse, véritable matriarche de tout le groupe qui ne souffre aucun manquement à son autorité et protège sa descendance des prédateurs ou même des intrus de la même espèce. Les études de l'Office national de la chasse menées en forêt d'Arc-en-Barrois ont démontré la territorialité jalouse de chaque compagnie qui fréquente rituellement les mêmes souilles, lieux de gagnages, bauges et points de rencontre avec les autres compagnies.

 

Contre (prendre le) : Nouvelle ruse d'un animal qui revient sur sa propre voie, puis s'en écarte d'un bond le plus long possible.

 

Coq : Ainsi appelle-t-on le mâle du faisan commun (Phasianus colchicus) qui peut mesurer jusqu'à 90 cm du bec au bout de la queue -qu'il a très longue !- et peser près d'1,5 kg... d'excellente chair. Une qualité qui lui a valu d'être importé d'Asie pour la chasse et la table. On parle de coqs aussi à propos des mâles d'autres gallinacés (du latin gallina, poule), tels le grand tétras (Tetrao urogallus), le tétras lyre (Lyrurus tetrix), la gelinotte des bois (Bonasia bonasia) et le lagopède alpin (Lagopus mutus). En bonne logique, les femelles de ces espèces sont dites "poules".

 

Cors : Synonymes d'andouillers. Il est habituel d'identifier un cerf adulte par le nombre de ses cors et la forme de ses bois. Ainsi se succèdent les âges -très théoriques- des dix-cors jeunement, dix-cors, grand dix-cors, vieux dix-cors..., lesquels sont parfois pourvus de douze, quatorze et plus andouillers. Karl Lotze, dans son célèbre Comment juger un cerf (Gerfaut, 1979), cite même un... "66 cors historique de Moritzburg" !

 

Coulées (Passées)

 

Coupe

 

Crochets : Ou crocs, fleurs de lys. Canines supérieures du cerf.

 

Croule

 

Dagues : Bois non ramifiés du jeune cerf de (théoriquement) un an.

 

Daguet : Cerf de première tête dont les bois ne sont encore que deux pointes sans ramification, ou dagues.

 

Déboulé : Sortie précipitée d'un animal (le lièvre, par exemple) de son gîte ou de son terrier.

 

Débucher (verbe et nom) : Sortir du bois, du taillis. Par extension (vénerie), faire sortir de ses forts, de sa remise, un grand gibier, mais aussi lieu précis ("le débucher") où un animal paraît soudain à découvert. Donnera "débusquer", à partir du XVIe siècle. En sens inverse, on parle de "rembucher" à propos du grand gibier qui revient dans son enceinte ou rentre dans la forêt.

 

Défenses : Canines inférieures du sanglier qui peuvent prendre chez les vieux solitaires des proportions impressionnantes. Sans cesse aiguisées sur les grès, elles ont la réputation (exagérée) d'être coupantes comme des rasoirs. Elles sont néanmoins des armes redoutables qui peuvent "découdre" un chien de la gorge jusqu'au bas ventre d'un seul coup de boutoir.

 

Dix-cors : Au sens strict, cerf dont les bois comptent en tout une dizaine de pointes dites "cors" ou "andouillers". Contrairement à une idée commune, ce nombre ne correspond pas, sauf exception, à l'âge de l'animal. Cependant, c'est quand ils portent dix cors que les bois des cerfs commencent à paraître bien ramifiés. D'où le sens sublimé de "dix cors" : beau ou grand cerf adulte, maître de la place de brame, seigneur "couronné" de la forêt que les veneurs courrent pour s'en approprier le "massacre" (ou trophée).

 

Ecoutes : Oreilles du sanglier, qui a l'ouïe si fine, tout simplement.

 

Ecuyer : Ou "page", ou "cerf d'accompagnement". Jeune cerf qui accompagne (précède souvent) un cerf plus âgé normalement solitaire. Les jeunes cerfs qui vivent encore dans la harde de biche ou en groupes d'adolescents sont plutôt dits "verdets".

 

Empaumure : Par analogie avec la paume d'une main, partie terminale des bois des grands cerfs.

 

Enceinte (ou buisson) : Parcelle de forêt où s'est remisé un grand animal que l'on souhaite localiser. Les chasseurs disent "faire buisson creux" quand il ne trouve aucun gibier dans une enceinte qu'ils croyaient occupée.

 

Epois : Pointes terminales des bois de cerf, qui, selon leur nombre, forment la fourchure (2 pointes) ou l'empaumure (plus de 2), et, selon leur forme, un "calice", une "échelle", une "palme", un "éventail" ou une "double fourchette"...

 

Fanon : Cette épaisse crinière du cerf mâle se développe avec l'âge, comme la barbe du grand-père.

 

Faon : Cerf ou chevreuil nouveau-né ou de moins de six mois, qu'il soit mâle ou femelle, et qui tète encore sa mère.

 

Faux-fuyant : Sentier à peine marqué au sol, fuyant sous bois, et qui permet de raccourcir son trajet ou même de se dérober à la curiosité d'autrui (garde ou braconnier, selon la situation).

 

Ferme (au) : Attitude du sanglier, ou du cerf aux abois, qui fait face aux chiens qui le poursuivent. On dit aussi qu'il "tient le ferme". On parle de "ferme roulant" lorsque le gibier, non encore épuisé, multiplie les fermes pour lasser les chiens.

 

Forlonger (se) : Se dit d'un grand gibier qui prend de l'avance sur ses poursuivants à courre pour tenter de les semer définitivement.

 

Forts (remise) : S'emploie toujours au pluriel. Fourré ou taillis difficilement pénétrable, au coeur de la forêt, où se remisent volontiers les grands animaux en général et les sangliers en particuliers.

 

Fouger : Le sanglier fouge le sol à coup de boutoir pour déterrer les racines (rhizomes) des fougères.

 

Fouillures : Ou affouchies. Traces laissées par les groins des sangliers dans le sol.

 

Foulées : Légères traces des grands animaux dans l'herbe ou les feuilles mortes. A force de passages réguliers, elles marquent rapidement des coulées.

 

Fourré (hallier) : Taillis si dense qu'on ne peut -en théorie- le traverser.

 

Fayard (ou foyard, fay, feuillard, fouteau...) : Du latin fagus, hêtre. Nom usuel du hêtre. Les "faux" de Verzy...

 

Frayoir : Arbre ou arbuste sur lequel le cerf vient frotter ses nouveaux bois pour les débarrasser des velours qui les ont recouverts tout au long de leur repousse (de mars à juillet).

 

Frottis : Ecorcages de jeunes arbres par les brocards qui marquent ainsi leur territoire en frottant leurs bois sur les troncs.

 

Fumées : Excréments des cerfs qui selon les saisons sont en chapelet, en plateau ou en bousards.

 

Fumet : Odeur des mammifères, parfois perceptible sur leurs passages, notamment en période de rut, ou s'ils ont beaucoup couru, ou s'ils ont été effrayés.

 

Futaie : Bois ou parcelle de forêt ayant plus de 75 ans et dont les arbres (moins de 1000 par ha) font plus de 30 cm de diamètre (chênes).

 

Gagnages : Prairies (et champs cultivés) où les cervidés viennent se nourrir, ou "viander".

 

Gardes : Ergots (doigts atrophiés) placés un peu au-dessus du pied et derrière la jambe du sanglier. Nous ne parlerons pas ici des "Saint-Hubert" (lire notre chapitre sur le braconnage).

 

Gaulis : Du celte gawl, qui veut dire "perche" et qui est aussi à l'origine du mot "gaule". Stade intermédiaire entre le taillis et la futaie. Bois de dix à vingt-cinq ans, dit aussi "bois à charbonnette", où les troncs serrés (50.000 à 500.000 gaules par ha) ont entre 2 et 10 cm de diamètre (chênes).

 

Grattis : Parties du sol dénudées par les chevreuils avec leurs pattes avant pour trouver des glands ou toute autre nourriture sous les feuilles.

 

Grès (ou grais, meules, crocs) : Canines supérieures du sanglier sur lesquelles viennent s'aiguiser les défenses.

 

Guéret : Terre labourée, mais non ensemencée, souvent riche en herbes sauvages.

 

Hallier :voir Enceinte, Forts et Fourrés.

 

Harde : Groupe de cerfs ou biches, parfois de chevreuils. Dans une harde matriarcale, les biches et les jeunes (faons, bichettes, hères, daguets...), menés par une biche de tête, sont souvent issus d'une même lignée. En hiver, les jeunes cerfs mâles forment souvent des hardes d'adolescents dites "sociales". A la même saison, les hardes mixtes existent aussi.

 

Harpail : Harde de biches réunies sur une place de brame par un cerf au moment du rut.

 

Hère : Jeune cerf entre 6 et 18 mois, au moment où se forment les pivots et les bois (dagues souvent) qui feront sa première tête.

 

Houzures

 

Hure : Tête du sanglier.

 

Jambes : Le sangliers a des jambes, et non pas de vulgaires pattes...

 

Jeter sa tête

 

Laie : Il ne s'agit pas ici de la "ligne" forestière (dite aussi "laie", ou "layon") tracée entre deux parcelles de gestion ou d'exploitation, mais de la femelle du sanglier. On dit qu'une laie est "suivie" ou "suitée", quand elle allaite une portée de marcassins.

 

Laissées : Excréments de certains carnivores : renards, blaireaux, martre... et aussi du sanglier.

 

Livrée : Pelage tacheté des faons de cerf ou de chevreuil, et rayé des marcassins. Ceux-ci ne se prennent pas pour des valets de chambre pour autant.

 

Malnoue : Selon d'anciennes légendes de Sologne, on appelait "malnoues" les mares et les étangs ensorcelés, où le malin engloutissait celles et ceux qu'il destinait à ses marmites infernales. Chants mystérieux, silhouettes de jeunes femmes dévêtues, gibiers fabuleux... : autant de sortilèges qui attiraient fatalement les bergères trop curieuses, les avides braconniers et les voyageurs égarés par la brume, jusqu'aux vases maléfiques des malnoues. Dans La Malvenue de Claude Seignolle, le meunier de Ménétréol explique aussi : "En ce moment, sous nos pieds, il y a un grand fleuve qui court d'un bout à l'autre de la grande bouche de la Loire. Toute la Sologne flotte comme ces îlots d'herbes que tu vois sur les étangs. Ce fleuve, d'aucuns l'appellent la Malnoue, on dit qu'il va se jeter dans l'Océan, toujours courant par en dessous la terre."

   La "noue" (du celte nauda) est aussi le méandre d'une rivière, ou encore une terre grasse d'alluvions. Mélanges d'eau et de terre...

 

Marcassin : Jeune sanglier, dans sa première demi-année, qui porte encore sa "livrée". On dit aussi "bête à livrée" ou "bête rayée", avant qu'il ne devienne "bête rousse" ou "bête de compagnie".

 

Meneuse (laie, biche) : Femelle adulte, expérimentée qui mène la compagnie ou la harde et veille, entre autres, à sa sécurité. Pour la biche on dit aussi qu'elle est "maîtresse" ou "de tête". Chez les éléphants (rares en France), on parle de matriarche.

 

Miré (et contremiré) : Le sanglier miré a des défenses déjà fortement recourbées, qui menacent de lui crever les yeux. Il est contremiré lorsqu'elles en arrivent à faire un tour complet. La perte ou l'usure excessive des grés explique souvent ce phénomène assez rare qui, selon certains chasseurs, peut être fatal pour l'animal.

 

Mirettes : Les (jolis) yeux du sanglier.

 

Miroir : Ou serviette, rose. Tache de poils clairs, presque blancs et érectiles, qui orne le postérieur des chevreuils, surtout en hiver (lire l'article "Alarme").

 

Moquettes : Crottes des chevreuils.

 

Mue(s) : Désignent tout à la fois les deux changements annuels de poils, la perte des bois chez le cerf et le chevreuil, les bois tombés eux-mêmes, la période de cette chute, le renouvellement de la peau chez les serpents, les vocalises des hommes adolescents...

 

Muloter : Exploration très intéressée des sangliers dans les galeries des rongeurs.

 

Muse : Commencement du rut chez les cerfs, parfois dès le mois d'août. Et manière de humer, chez le mâle, les odeurs des biches.

 

Page : Synonyme d'écuyer.

 

Passées : S'emploie plutôt pour les petits animaux, lièvres, lapins, faisans..., qui marquent bien le sol et la végétation par leurs passages habituels aux mêmes endroits, notamment en lisière des bois. A propos de la bécasse des bois, ...

 

Pèlerin : Cerf solitaire qui, au moment du brame, migre sur de longues distances -parfois plusieurs dizaines de kilomètres- pour rejoindre les hardes de biches en chaleurs.

 

Perchis : Bois ou parcelle de forêt de 25 à 75 ans où les troncs (environ 10.000 par ha) font 10 à 20 cm de diamètre (chênes).

 

Perruque : Velours qui ne se détachent pas complètement des bois d'un chevreuil, plus rarement d'un cerf, et qui peuvent finir par recouvrir toute la tête de l'animal. Conséquence d'une maladie entraînant une déficience hormonale ou d'une castration accidentelle en cours de refait.

 

Pessière : Bois d'épicéas.

 

Pieds : Extrémités des pattes des ongulés. Empreintes, aussi, des mêmes animaux. On dit "faire le pied" pour l'action de relever ces traces, ce qui revient au "piqueur" avant de lancer la chasse à courre.

 

Pigache : Sanglier dont le pied a une pince plus longue que l'autre, signe d'un âge certain.

 

Pinces : Extrémités du pied des cerfs, chevreuil, sangliers et autres ongulés.

 

Pivots : Proéminences de l'os frontal qui portent les bois du cerf ou du chevreuil. Les pivots persistent d'une année à l'autre, leur épaisseur augmentant sans cesse, alors que les bois, caduques, sont renouvelés tous les ans.

 

Quartanier : Sanglier de quatre ans, souvent au plein de sa force et qui laisse la compagnie pour vivre en solitaire.

 

Quête : Recherche, plus ou moins heureuse, entre autres des animaux.

 

Ragot : Sanglier de deux et trois ans, déjà bête noire, mais qui vit encore en compagnie.

 

Raire : Synonyme de brame (pour le cri uniquement).

 

Raser (se) : Ou se flâtrer, se relaisser. Se coucher au ras du sol pour échapper à la vue d'un éventuel prédateur, ou pour laisser passer les chiens. Tactique habituelle du lièvre.

 

Ravaler : Un vieux cerf ravale quand sa ramure commence à perdre des andouillers et de la vigueur d'année en année.

 

Refait : Repousse des bois du cerf dès qu'ils sont tombés. Au début de la repousse, on dit que le cerf a "dénoué" sa tête, puis, en fin de repousse, qu'il a "tout allongé".

 

Régalis : Grattis réalisés par les brocards au moment où ils marquent leur territoire. On les trouve souvent au pied des arbustes écorcés par des frottis.

 

Remettre (un animal) : S'assurer qu'il est bien dans sa remise.

 

Remise (ou forts) : Taillis, bosquet ou parcelle où les grands animaux se reposent pendant la journée ou bien s'abritent en cas de danger.

 

Rempaumer : Retrouver la voie d'un animal, à partir d'une brisée par exemple, et la suivre.

 

Reposées : Ou couchettes. Places où se couchent cerfs et chevreuils pour se... reposer.

 

Ressui (sortir au) : Pour les animaux des bois, moment et fait de se sécher au soleil, sur les routes, dans les chemins ou les clairières, après la pluie.

 

Revoir : Lieu où les empruntes se marquent bien. Bénédiction du pisteur.

 

Semés (mal) : Les bois d'un cerf sont mal semés quand les andouillers sont en nombre impaire. On dit alors que son trophée est irrégulier ou que sa tête est bizarde.

 

Serviette : Tache claire à la gorge du chevreuil.

 

Servir : Achever un grand gibier à la dague. Relève de la psychanalyse.

 

Solitaire

 

Sommière : Chemin principal qui dessert une exploitation forestière et sur lequel se greffent les laies, lignes ou layons.

 

Souille

 

Suitée : Se dit d'une laie, d'une biche ou d'une chevrette accompagnée par ses petits.

 

Suites : Testicules du sanglier.

 

Taillis (et taillis sous futaie) : Bois ou parcelle de forêt traité pour fournir du bois de chauffe en recépant régulièrement (révolutions de 15 à 25 ans) les tiges de petit diamètre (moins de 5 cm) qui sont rejetées (rejets, drageons) par les souches. Le taillis sous futaie est composé d'une futaie et d'un taillis en sous-étage.

 

Tête : Synonyme de bois. Le cerf "allonge" sa tête quand ses bois repoussent après qu'il ait "jeté" sa tête...

 

Tiers-ans

 

Toucher (au bois)

 

Vautraits : Chiens spécialisés (on dit "créancés") dans le courre du sanglier.

 

Velours : Peau très vascularisée et duveteuse qui recouvre les bois des cerfs et des brocards au moment de leur refait.

 

Vent : Le meilleur ami, ou le pire ennemi, du pisteur dont l'odeur trahira ou non la présence. Mieux vaut se placer "à bon vent" que "sous le vent" des animaux qui "prennent le vent" ou qui sont "au vent" d'un départ d'approche. Quand l'Esprit souffle sur les bois...

 

Vermillis : Labours des sangliers qui vont et viennent à la recherche des vers.

 

Viander : Pâturer et brouter, en parlant des cerfs et des chevreuils.

 

Viandis : Comme les gagnages, ce sont ces lieux habituellement tranquilles où viennent se nourrir les grands animaux, à partir du crépuscule.

 

Voies : Ou erres. Empruntes, odeurs, traces visibles (herbes ou branchettes cassées ou pliées, troncs frottés...) qui permettent de suivre un animal après son passage.

 

Volcelest : Prononcer "vocelet". Contraction de "vois-le, ce l'est" (vois, il est ici) ou de "vol ce l'est" (allons vite, il est ici) ? Ancien terme de vénerie qui désigne l'emprunte bien marquée du pied d'un chevreuil, d'un cerf, ou d'un autre animal.

 

Volcialler : Ancien mot de vénerie, encore, pour dire : "vois" ou "viens vite, il est passé par ici". Mais aussi, emprunte du pied d'un sanglier.

 


 

 

Chapitre 10

 

Petit guide du naturaliste bellifontain

 

 

I/ Généralités

 

   L'ensemble du massif domanial (propriété de l'Etat) de Fontainebleau couvre aujourd'hui une surface de 21.562 hectares et comprend la forêt de Fontainebleau (17.073 ha), celle des Trois Pignons (3306 ha) et celle de la Commanderie (1183 ha). A une cinquantaine de kilomètres de Paris, ce site naturel reçoit quelque 12 millions de visites par an, selon une enquête de la SOFRES menée entre mai 1992 et avril 1993 pour l'Office national des forêts, soit plus que le château de Versailles ou la Tour Eiffel.

   Il n'est bien sûr pas question de citer les quelque 5700 espèces végétales et 6600 espèces animales (près de 60 mammifères, 200 oiseaux et 5600 insectes dont 3000 coléoptères) qui font la richesse exceptionnelle du massif de Fontainebleau. Chaque mois, pratiquement, le bulletin de l'Association des naturalistes de la vallée du Loing et du massif de Fontainebleau (laboratoire de biologie végétale, route de la Tour Dénecourt, Fontainebleau) inventorie de nouvelles découvertes naturalistes : plantes, insectes et oiseaux surtout.

   Cette rare diversité biologique pour une forêt de plaine tient, entre autres, au grand nombre de formations géologiques et podologiques affleurant à différents niveaux topographiques, mais aussi à l'originalité du climat bellifontain. Leur conjugaison est à l'origine d'une variété de biotopes unique en Ile-de-France. Le massif, aux confins du Gâtinais, du plateau de Brie et de la plaine de Bière, est un véritable carrefour biogéographique.

 

Climat

 

   Il a été qualifié de "mésoclimat" par Doignon, parce que s'y manifestent tout à la fois des influences continentales, sub-montagnardes, atlantiques et même méditerranéennes. Le printemps et l'automne y sont relativement courts, tandis que l'hiver est rude et souvent précoce, l'été plus chaud que la moyenne régionale.

   De façon générale, la moyenne de température (9°) est inférieure de 1,5° à celle du Bassin parisien. Et les extrêmes de température sont particulièrement marqués, notamment la nuit. Sur un siècle, les extrêmes absolus sont de - 30°9 et + 40°2 ! Les gelées (108 jours par an en moyenne) sont bien plus fréquentes qu'en dehors du massif (62 jours) et peuvent survenir jusqu'en mai, brûlant les nouvelles feuilles ou avortant les bourgeons terminaux.

   D'autre part, la forêt de Fontainebleau est légèrement plus humide (700 mm par an) que l'ensemble de la région parisienne (600 mm). L'hiver, la fin du printemps et l'été sont plus arrosés que le début du printemps et surtout que l'automne. En revanche, les brouillards et les orages sont relativement rares.

 

Géologie

 

   L'ensemble du massif repose essentiellement sur un ancien banc de sable marin (Stampien, fin de l'ère tertiaire, il y a 35 millions d'années) dit "de Fontainebleau", d'une épaisseur de 30 à 60 mètres. Constitué à plus de 95% de silice, ce sable presque blanc est utilisé en verrerie et en optique. Les verriers de Venise, qui appréciaient sa pureté, en importaient au XVIIIe siècle.

   Sur le dessus de cette couche de sable, s'étend une "platière" de grès de 4 à 5 mètres d'épaisseur. Lorsque l'érosion a fissuré cette dalle, les blocs de grès s'éboulent sur les pentes et constituent les fameux "chaos" de Fontainebleau.

   L'origine de la table de grès n'est pas encore définitivement élucidée. Cependant, les géologues pensent qu'elle s'est formée par concentration du sable, en surface, du fait de l'évaporation pendant l'épisode de climat désertique qui a suivi le retrait de la mer stampienne.

   Cette "assise" de sable et de grès repose sur une couche de calcaire de Brie (Sannoisien supérieur) et une autre de marnes vertes (Sannoisien moyen) qui affleure dans les sites les plus bas du massif (mare aux Evées, par exemple). Elle est aussi couverte, en certaines zones, par des sédiments calcaires de Beauce (Aquitanien), d'origine lacustre et déposés après le retrait de la mer stampienne.

 

Paysage

 

   La géologie du massif et l'oeuvre de l'érosion sont à l'origine de la variété des paysages de la forêt. Les grands plateaux encore intacts (calcaire de Brie et limon) sont couverts par des hautes futaies de chênes rouvres et de hêtres (Saint-Herem, Grands Feuillards). Les plaines sèches de sable, peu fertiles, sont plantées de pins (Macherin) ou de taillis de chênes sous futaie (Samois). Les "monts" sur lesquels la dalle de grès découverte s'est disloquée sont le domaine de la lande à bouleau et à callune de plus en plus colonisée par les bosquets de pins sylvestres. L'eau de pluie qui ne s'écoule pas à travers la platière de grès donne naissance aux mares les plus pittoresques de la forêt (mare de Franchard, mare aux Fées, mare à Piat, mares des Couleuvreux, mare aux Joncs...). Enfin, au nord du massif, les affleurement marneux constituent des plateaux plus humides couverts de grandes futaies de chênes pédonculés.

   En 1716, un inventaire dévoila que la moitié de la forêt était constituée de vides, surtout des landes à bruyères, genévriers et bouleaux. Les boisements de bonne qualité ne couvraient pas 15% de sa superficie. Aussi, de 1720 à 1830, les forestiers se lancèrent dans des semis et des plantations en lignes de chênes sur près de 6000 hectares. Surs les sols les plus pauvres, acides et "séchards", se sont surtout les pins sylvestres, mais aussi les pins maritimes et des pins Laricio qui ont été plantés, principalement entre 1828 et 1848. Aujourd'hui, sur les 17.071 ha de la forêt de Fontainebleau proprement dite, 9894 sont couverts de peuplements feuillus (chênes et hêtres principalement), 6526 de peuplements résineux ou mélangés feuillus résineux (dont 3179 en futaies résineuses), et 651 sont des landes et autres surfaces non forestières.

   Du point de vue de la fiversité floristique, le massif est riche de plus de 80 espèces d'arbres et d'arbustes, parmi lesquelles on recense un bon nombre d'essences exotiques introduites à titre ornemental ou expérimental : ormes, peupliers, platanes, noyers d'Amérique, chênes rouges, robiniers (faux acacias), cerisiers tardifs, séquoias, douglas, épicéas, pins Weymouth, cèdres, cyprès chauves, sapins pectinés, mélèzes, sapins de Vancouver...

 

(Encadré) Histoire des peuplements de Fontainebleau : noisetiers et premières landes (-5000), tilleuls (âge du Bronze), apparition du charme et retour du noisetier (âge du Fer), extension chênes et hêtres, maximum des landes à callune (à partir de -2000), pins (à partir du XVIIIème siècle).

 

Flore

 

   Le massif compte de nombreuses espèces végétales protégées, dont cinq au niveau national : la langue de serpent (Ophioglossum vulgatum), la boulette d'eau (Pilularia globulifera), la pyrole à feuilles rondes (Pyrola rotundifolia), la renoncule à fleurs en boules (Ranonculus nodiflorus) et l'alisier de Fontainebleau (Sorbus latifolia). Une soixantaine le sont au plan régional : amélanchier à feuilles ovales, aspérule des teinturiers, céphalanthère rouge, osmonde royale, sabline à grandes fleurs, genêt d'Allemagne, bruyère à balai...

 

Faune

 

   Selon l'Office national des forêts (ONF), le massif de Fontainebleau abrite quelque 500 cerfs et biches (comptages de mars 1993), 300 chevreuils et 400 sangliers. Outre la chasse, ces populations de grands animaux paient un lourd tribut à la route. Les collisions avec des véhicules tuent chaque année entre 40 et 50 cerfs et biches, une dizaine de chevreuils et une vingtaine de sangliers.

 

Protection

 

   Outre les statuts de forêt domaniale et de site classé, qui empêchent en théorie toute aliénation ou toute dégradation trop importantes, le massif fait actuellement l'objet d'une procédure de classement en forêt de protection. Cette nouvelle protection englobera les 27.460 hectares de bois publics et privés de Fontainebleau, des Trois-Pignons, de Larchant et de la Commanderie. Dès lors, toute modification d'affectation ou d'occupation du sol (urbanisation ou élargissements de routes, par exemple) risquant de compromettre la conservation des boisements sera strictement interdite.

   Est-ce suffisant ? Déjà, en 1913, la Commission des sites de Seine-et-Marne, la Société des artistes français et les sociétés zoologiques, botaniques et entomologiques de France demandaient la création d'un "parc national artistique et biologique". En 1948, l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) tient son assemblée constituante à Fontainebleau... Et sa première motion recommande de donner au massif le statut de parc national. L'Office national des forêts a depuis farouchement resisté à ce projet qui lui retirerait de fait la "gestion" -parfois sans nuances- de la forêt. Aussi, à l'initiative de naturalistes et d'amateurs du massif, le Comité pour un parc national à Fontainebleau (25, rue de la Madeleine, 77170 Brie-Compte-Robert) s'est constitué il y a quelques années et a lancé une importante campagne d'information. Avec le soutien de parrains prestigieux, scientifiques ou écrivains : François Jacob, Jean-Marie Pelt, Hubert Reeves, Henri Laborit, Théodore Monod, Yves Coppens, Eugène Ionesco, Kenneth White...

   Dans son futur plan d'aménagement de la forêt (1996-2015), l'ONF propose de créer, avec l'aide scientifique du Muséum national d'histoire naturelle et des associations de protection de la nature locales, des "séries d'intérêt écologique" sur environ 3000 hectares et d'augmenter la surface des réserves biologiques intégrales ou dirigées de 416 ha à 1800 ha. Une manière de se faire pardonner le plan d'aménagement de 1972 (dit aménagement de Buyer) qui entérinait la suppression (en 1967) de 1284 des 1700 ha de réserves artistiques (transformées en réserves biologiques en 1952) créées dans la seconde moitié du siècle dernier à l'instigation des peintres de Barbizon et de l'impératrice Eugénie.


 

 

II/ Identification (notices illustrées)

 

 

Principaux arbres et arbustes de Fontainebleau :

   Chêne rouvre, chêne pédonculé, chêne pubescent, chêne rouge d'Amérique, hêtre, charme, châtaignier, bouleau blanc (verr.), érable sycomore, frêne, robinier (faux-acacia), tilleul, noisetier (coudrier), sorbier des oiseleurs, alisiers, tremble, pommier sauvage.

Pin sylvestre, pin maritime, pin laricio, épicéa, sapins, cèdres, mélèze, cyprès, genévrier.

Buis, bruyère cendrée, callune, aubépine, cytise, fusain, houx.

 

Champignons communs :

   Lépiote élevée (coulemelle), mousseron, pleurote, lactaire délicieux, russule charbonnière, girolle, cèpe de Bordeaux, cèpe des pins, bolet jaune des pins, pied de mouton, trompette de la mort (ou des morts), coprin chevelu...

 

Mammifères :

   Cerf (entièrement détruit à la Révolution ; réintrod. cerfs d'Europe centrale), chevreuil, sanglier, chat sauvage, genette (?), blaireau, renard, putois, martre, fouine, belette, hérisson, lérot, mulots, campagnols, musaraignes, taupe, crocidures, lièvre, lapin de garenne, écureuil, rat musqué (eau), chauve-souris (noctule, pipistrelle commune, oreillards roux et gris, sérotine commune, vespertilion de Bechstein, v. de Natterer,, v. à moustaches, v. à oreilles échancrées, v. de Daubenton (eau), grand murin, petit et grand rhinolophes.

 

Oiseaux (par milieux) :

- Platière de grès, lande à callune, bouleaux et pins sylvestres : faisan de Colchide, engoulevent, fauvette pitchou, pipit des arbres (avril à mi-oct.), pouillot de Bonelli (boisements clairs et ensoleillés), traquet pâtre, torcol (avril à mi-sept.), huppe, faucon crécerelle.

- Steppe (du type de la plaine de Chanfroy) : circaète Jean-le-Blanc (très rare), buse v. (plus rare qu'on ne le pense, confusion avec la bondrée), bondrée apivore (jusqu'en début sept.), épervier, milan royal (rare, passages en migration), busard des roseaux (passages), busard Saint-Martin (assez commun, surtout en hiver), faucon émerillon, f. hobereau (août-sept., oct. au plus tard), bécasse (surtout de mars à oct.), engoulevent (mai à fin août), merle à plastron (rare, visible en septembre), alouettes lulu (surtout sept.-oct.) et des champs, linotte mélodieuse, fauvette pitchou (nid dans les bruyères), huppe fasciée (avril à mi-sept.), pouillots, coucou, pie-grièche écorcheur.

- Futaie et taillis sous futaie : troglodyte mignon (commun, tte.l'année), pics (mar, noir, cendré, épeiche, épeichette, vert), geai des chênes, gobe-mouche noir, rouge-queue à front blanc, pouillot siffleur, chouette hulotte, pigeon colombin (cavernicole), p. ramier ("palombe"), mésange nonette ; surtout dans les pins et les épicéas : mésanges noire et huppée, roitelet huppé, becs-croisés (invasions cyclique).

- Cahos rocheux : fauvettes pitchous et grisettes, tourterelle des bois (arrivée en mai, départ début oct. au plus tard), chouette hulotte, rouge-gorge, sittelle torchepot, mésanges.

- Etangs (Bassée de la Seine) : Sont communs : râle d'eau, poule d'eau, foulque macroule, grèbe castagneux (nicheur), g. huppé (nicheur), grand cormoran (surtout printemps et automne : migrations), héron cendré (surtout sept.-fév.), cygne tuberculé, canard colvert (surtout hiver), fuligule milouin (surtout oct.-mars), f. morillon (oct.-mars) ; peu communs : grèbe à cou noir, oies cendrées (fin oct.-début déc.), sarcelle d'hiver (passages, hiver), canard pilet (passages, oct.-déc.), c. souchet (passages, hiver), fuligule milouinan, garrot à oeil d'or (oct.-avril), martin-pêcheur ; rares : grèbe jougris (oct.-avril), g. esclavon (nov.-mars), butor étoilé (migr), canard siffleur (hiver), c. chipeau (passages et hiver), sarcelle d'été (en baisse, aux passages : sept.-oct.), nette rousse (sept.-déc.), harles (piette, huppé, bièvre : hiver), macreuses noire et brune (hiver), eider (hiver), grue cendrée (passages), avocette (passages).

 

Reptiles :

   Vipère aspic, v. berus ou Péliade (ou "noire"), couleuvre vipérine (eau), c. coronelle (ou Coronelle lisse : lisières ensoleillées : lézards), c. à collier (eau : amphibiens), c. d'Esculape, c. verte et jaune (?), orvet, lézard vert émeraude (Lacerta viridis, "iguane de Fontainebleau"), l. de murailles (Podarcis muralis), l. des souches (Lacerta agilis).

 

Amphibiens :

   Grenouille rousse, g. verte, g. agile, rainette verte (Montereau), crapaud calamite (ou "des joncs"), c. commun, pélodyte ponctué (?), sonneur à ventre jaune (?), crapaud accoucheur, triton ponctué, t. palmé, t. marbré, t. crêté, t. alpestre (?), salamandre tachetée.