Le Fromveur, le Kéréon, l’Iroise

et l'Abeille Flandre,

dans le beau livre de mer d’Hervé Hamon

 

 

   Il est 3 heures du matin – heure de Paris. Nous avons à bâbord le feu rouge de la Jument, et à tribord celui, blanc, de Kéréon, le dernier phare habité des côtes françaises. Autrement dit, nous embouquons le Fromveur, le chenal qui sépare Ouessant de Molène. Fromveur, en breton ouessantin, signifie « le grand torrent », et les gens du cru ne baptisent pas au hasard, la toponymie a valeur de carte. Les courants, ici, atteignent 8 ou 9 nœuds, ils n’ont point d’égal sur cette planète, hormis la baie du Mont-Saint-Michel, et celle de Fundy, au Canada. Et ce rapide furibond sera notre berceau pour le reste de la nuit, car nous y serons sous le vent de l’île.

L'Abeille Flandre et l'Erika, le 12 décembre 1999, par Jean Gaumy (Magnum)

et par la Marine nationale

   Carlos stoppe le défilement du sondeur, la courbe du fond de la mer. Nous quittons le chenal du Four, nous prenons celui de la Helle, vers le phare du Faix. Nous ne les discernons pas, mais nous savons que, sur notre gauche, nous avons Béniguet, Morgol, Quéménes, Triélen, et même la minuscule « île aux Chrétiens » qui lui est associée, sous Molène. Et le flot, là-dedans, se divise, se taraude, fouille, arrache des fragments de quartz, s’échappe vers la Manche en polissant sa cueillette. Nous savons que tout en haut, près de la Luronne, le courant du Fromveur nous attend et ne cessera de nous coucher jusqu’à ce que nous ayons débordé Balanec et Bannec, les dernières montagnes sous-marines avant Ouessant, l’archipel de la résistance. Et c’est là, au plus vif du grand torrent, que nous distinguons des feux. Nous sommes loin du rail, dans la zone côtière interdite aux bâtiments de commerce, sauf autorisation expresse. Un pêcheur ? Il s’annoncerait à la radio. Non, c’est un plaisancier, un gros voilier mixte, marchant au moteur. Il roule énormément, bord sur bord. Mais il n’a besoin de rien, il rentre sur Brest, bonne nuit, lui seul sait qu'il existe, le vent l’a dissous.

   Au petit matin, la tornade s’est dissipée. Force 7, pas plus. Le phare de Kéréon est cerné d’une eau violette, presque mauve contre le ciel argentin, et d’une écume fraîche, très blanche, dont le bouillonnement a le même timbre, mi-craquement mi-chuintement, que le bruit de la neige vierge.

L'Abeille Flandre, le 15 avril 2002, à Brest

   Mais sa pire frayeur est vieille d’une décennie. Il habitait encore Kéréon, un phare « de luxe », mosaïque, marqueterie et lambris, quoique trop vite construit car les donateurs, au début du siècle, étaient pressés de voir leur générosité s’élever vers le ciel. Un soir, donc, un soir de chien – mais, dans le Fromveur, les chiens aboient souvent -, son compère et lui étaient paisiblement installés dans la chambre de veille, et regardaient la télévision. Les murs tremblaient, rien de plus normal, rien de comparable aux coups de boutoir encaissés par la Jument, le feu de suroît, tellement livré aux vagues qu’en 1911 sa cuve de mercure où flottait la lanterne se vida, ébranlée par une lame. Les murs tremblaient et, sur l’écran, un Icare en deltaplane voltigeait entre les flancs d’une montagne. Jean-Pierre s’est tourné vers son voisin :

-         Il y a quand même des types qui cherchent le pépin…

   Il n’a pas complètement fini sa phrase. Une vague a fracassé la fenêtre (ils se trouvaient à mi-hauteur de l’édifice), traversé la pièce, emporté table, meubles, télévision, défoncé la fenêtre opposée, et ruisselé, pour une part dehors, pour une part dedans. Ce n’était que la première. Les deux gardiens ont constaté que le phare s’emplissait d’eau, et que les antennes avaient été arrachées par le vent. Il leur a fallu deux jours, réfugiés dans les hauts, pour bricoler une antenne de fortune et joindre quelqu’un du service. Ils sont tombés sur un sous-ingénieur fort traumatisé par l’écroulement, près de ses bureaux, d’un mur de propriété de l’État, et qui ne savait trop quand des secours seraient disponibles. Ils lui ont répondu, au sous-ingénieur, que son bout de mur, il s’en foutaient royalement, et que leur mur, à eux, propriété de l’État lui aussi, requérait des maçons, et que ça saute.

Dans le gros temps...

   Quatre moteurs. A la passerelle, Guitou, rayonnant, nous accueille comme des morts vivants. Juste après notre atterrissage, dit-il, l’anémomètre s’est emballé d’un coup, brièvement, mais avec une violence extrême, jusqu’à 60 nœuds, peut-être. Je lui réponds que nous sommes sous la protection de sainte Anne. Le doute m’habite, glousse-t-il, vous étiez sous la protection de saint Cessna… Nous débordons Men Korn et piquons vers le Fromveur. Et nous somme dedans, vent contre courant, plein pot. En vingt secondes, la passerelle est submergée, la proue soulevée par les ruades du grand torrent. Qui plus est, le soleil donne, un soleil blond, incisif, un soleil de chien. Nous ne voyons plus la mer, ni les tonnes d’eau qu’elle expédie, nous recevons dans la gueule une avalanche de lumière qui explose en nous éblouissant. Dominique a chaussé des lunettes noires, entre tonton macoute et Blues Brothers. Carlos l’imite. Je n’ai pas pris les miennes, j’avais de janvier en mer d’Iroise, une image trop conventionnelle.

Hervé Hamon, L’Abeille d’Ouessant, Le Seuil, 1999

 

Un navire d'exception !

 

Quelques données

D'après Guillaume Rueda - sources principales : Flottes de combat 2000, Annuaires des navires de commerces français.

Construit par le chantier Ulstein Hatlo A/S à Ulsteinvik (Norvège) pour le compte de l'armement Neptun Transport and Marine Service A/B (Suède), le remorqueur de haute mer Abeille Flandre (ex Neptun Suecia) est en service depuis 1978. Il appartient à l'armement Abeilles International, mais est affrété depuis le 14 décembre 1979 par la Marine nationale. Sa mission est d'assurer des opérations d'assistance dans les zones maritimes à fort trafic.

L'Abeille Flandre est basé à Brest, et assure la sécurité au large des côtes de Bretagne. Disponible en 20 minutes, l'Abeille Flandre appareille dès que le vent dépasse 25 nœuds à Ouessant. Deux commandants, Charles Claden et Nicolas Seler, et leurs douze hommes d'équipage s'y relaient.

Jauge brute : 1577 tx
Dimensions (mètres) : 63.45 x 14.74 x 6.90 mètres (tirant d'eau : 7 mètres)
Vitesse : 17 nœuds
Propulsion : 4 moteurs Diesel quatre temps Atlas-MaK 8 M453 AK (8 cylindres en ligne); 2 hélices à pales orientables en tuyères Liaaen entraînées chacune à 150 t/mn par deux moteurs, par l'intermédiaire d'un réducteur-jumeleur Lohmann & Stolterfoht GVA 1250 C avec embrayages pneumatiques; 2 propulseurs transversaux avant Ulstein de 350 CV chacun.
Puissance : 4 x 2350 kW (12800 CV)
Usine électrique : 2 alternateurs attelés Siemens de 440 kVA chacun, 3 groupes Diesel-alternateurs Caterpillar D353TA/Siemens de 320 kVA chacun.
Distance franchissable : 36000 nautiques
Traction au point fixe : 160 tonnes

Été 2002 : Soutien à l'association de recherche contre la mucoviscidose.
L'Abeille Flandre vole de nouveau au secours de l'association « Céline et Stéphane, leucémie et espoir », et l'association de recherche contre la mucoviscidose. Les 23 juin, 13, 14, 15 juillet et le 15 septembre, contre 2 € (le prix d'une carte postale), les gens pourront visiter le célèbre remorqueur brestois. (Le Télégramme)


Mai 2002 : Manifestation à bord de l'Abeille Flandre
L'équipage du remorqueur de haute mer et la CGT des marins, épaulés par une association d'aide aux marins abandonnés, ont entamé aujourd'hui une action symbolique à bord du navire, à quai à Brest, pour interpeller "tous les candidats aux législatives" et le gouvernement sur la sécurité maritime. Au-dessus d'une des coursives de leur remorqueur, les marins de l'« Abeille Flandre » ont installé une banderole qui reprend leur principales revendications : "Pour une prévention efficace : - des remorqueurs neufs, - présence de remorqueurs sur toutes les zones à risque, - contrats de 8 ans comme d'autres pays européen". La semaine prochaine la même action sera menée à Cherbourg sur l'Abeille Languedoc. (Le Télégramme 18 mai 2002)


Avril 2002 : L'Abeille Flandre se refait une santé
L'Abeille Flandre a remplacé, le 15 avril 2002, sur la ligne de tins de la cale numéro 1 du port de commerce, le cargo l'Armorique, de l'Agence maritime de l'ouest, sorti le même jour et qui terminera à flot les travaux commencés le 2 avril. Outre les travaux de sablage et de peinture de la carène, le passage en bassin permettra de vérifier les lignes d'arbre et les deux hélices à pales orientables. Les 4 moteurs diesel seront également l'objet d'une visite d'entretien ainsi que les treuils, soumis à rude épreuve lors des opérations de remorquage. Le bateau sera remplacé durant son immobilisation par le navire supply Alcyon, de la compagnie Surf-France, affrété lui aussi par la Marine nationale. D'une puissance moindre que celle de l'Abeille Flandre (deux moteurs de 2.600 cv contre quatre de 3200) l'Alcyon a été construit à Dieppe, en 1981, par les Ateliers et chantiers de la Manche.

Mars 2002 : Conférence internationale sur la sécurité maritime "Safer seas"
A l'occasion de la conférence internationale sur la sécurité maritime "Safer seas" le quai 5ème nord du port de commerce de Brest sera occupé en totalité du 11 au 16 mars 2002 inclus, par les navires Cormoran, Abeille Flandre et Arca. Le navire Cormoran prolongera son séjour au 5ème nord extr. ouest jusqu'au lundi 18 Mars 2002 au matin.


Janvier 2002 : Pétrolier à contresens
L'intervention des services publics coordonnés par le préfet maritime de l'Atlantique a permis d'éviter une catastrophe au large du Finistère le jeudi 24 janvier dernier. L'Asia Lion, un pétrolier chargé de 30000 t de kérosène, a pu être détourné à temps, après l'alerte du Cross Corsen, de la voie de navigation qu'il avait prise à contresens. Un avion de patrouille maritime a été détourné et l'Abeille Flandre a aussitôt appareillé. Le pétrolier en infraction s'est conformé aux ordres qui lui ont été donnés et a repris sa route vers Rotterdam. (Brève site MN)


Novembre 2001 - Naufrage spectaculaire à Molène
Le Melbridge Bilbao, porte-conteneurs de 9 650 t, qui s'était échoué à Molène le matin du 12 novembre, a pu se déséchouer le même jour vers 11h15, à la faveur de la marée montante. Une enquête est ouverte, en particulier pour déterminer les raisons pour lesquelles le cargo, en provenance de Cuba, en route à plus de 15 nœuds vers Rotterdam, est resté sourd aux nombreux appels du Cross Corsen pendant les deux heures qui ont précédé son échouement. Le navire, pris en remorque par l'Abeille Flandre, a été conduit à l'abri afin de pomper les hydrocarbures qu'il transportait. Sous l'autorité du préfet maritime de l'Atlantique, d'importants moyens maritimes et aériens ont été déployés pour cet événement de mer heureusement sans conséquences graves, sinon une légère pollution détectée et surveillées aux abords de Molène. (Cols Bleus N°2593 du 17/11/2001)


Novembre 2001 - Consécration pour un livre à bord de l'Abeille Flandre
Le Prix Nadar 2001, surnommé le « Goncourt de la Photographie » , a été décerné vendredi à l'ouvrage « Le Livre des tempêtes, à bord de l'Abeille Flandre », paru aux éditions du Seuil, qui réunit les photographies de Jean Gaumy et un récit de Hervé Hamon. Créé en 1955 par l'association Les Gens d'Images, le Prix Nadar, récompense le meilleur ouvrage photographique ou illustré par la photographie, édité en France ou en langue française dans le courant de l'année. (Ouest-France - 12 novembre 2001)


Juin 2001 - Honneur aux commandants des Abeilles
Les commandants des deux équipages du remorqueur Abeille Flandre, Charles Claden et Nicolas Seiler, ont été faits chevaliers de la Légion d'honneur par M. Jacques Chirac, président de la République. L'Amiral Jean Luc Delaunay, chef d'état-major de la Marine, le VAE Jacques Gheerbrant, préfet maritime de l'Atlantique, et son prédécesseur le VAE (2S) Yves Naquet-Radiguet étaient présents ainsi que la famille et les proches amis des deux capitaines. (Cols Bleus n°2578 23.6.2001)


Janvier 2001 - Reconduction de contrat
Le contrat liant État à la société Abeilles International vient d'être reconduit pour une durée de 3 ans. Il porte sur les remorqueurs Abeille Flandre, Abeille Languedoc et Mérou, ainsi que sur les bâtiments de soutien Ailette, Alcyon et Carangue. Pour la première fois, le contrat qui atteint un total de 15.55 millions d'euros par an avait fait l'objet d'un appel d'offres restreint européen. (Cols Bleus n°2559 - 27 janvier 2001)


Décembre 2000 - Un bilan particulièrement chargé
Au cours du seul mois de décembre, 214 opérations ont permis de secourir 102 personnes avec les moyens des différentes administrations concernées sous l'autorité du VAE Jacques Gheerbrant, préfet maritime. On notait 14 opérations majeures : 4 opérations de recherches et de sauvetage, 5 évacuations médicales et le suivi de 5 situations à risque. Sur l'année 2000, ce sont 4752 opérations qui ont été coordonnées par les CROSS Corsen et Étel, 31 opérations majeures menées par l'Abeille Flandre, et 6 mises en demeure adressées aux propriétaires de navires faisant courir un danger grave et imminent pour les côtes françaises. (Cols Bleus n°2558 du 20 janvier 2001)


Novembre 2000 - Un cargo turc en difficulté
Le 22 novembre, le cargo turc Denzi Kizi chargé de 2500 t de sucre a signalé un problème de ballast et une gîte de 6° sur tribord. L'Abeille Flandre l'a escorté jusqu'à Camaret. Le remorqueur Rari restait ensuite à proximité en attendant une expertise, le lendemain. (Cols Bleus n°2552 du 2 décembre 2000)


Novembre 2000 - Naufrage de l’Ievoli Sun
Le lundi 30 octobre 2000, dans des creux de 8 à 9 mètres, les hommes de l’Abeille Flandre ont réussi - dans des conditions extrêmes - à passer la remorque sur un chimiquier en détresse. Un combat qui s’est malheureusement achevé le lendemain à 9 heures, lorsque l’Ievoli Sun a sombré... Ce n’est pas comme d’habitude une équipe de marins qui est passé à l’action mais deux pompiers de la préfecture maritime, un pompier de la Sécurité civile (spécialiste des produits chimiques), un plongeur de la Marine et Charles Claden, alias « Carlos », le commandant de l’Abeille Flandre qui ont été hélitreuillés par Super-frelon sur le bâtiment en détresse. (Ouest-France 1er novembre 2000)


Avril 2000 - 200ème remorquage !
L'Abeille Flandre a procédé le 10 avril 2000 à son 200ème remorquage. Le remorqueur s'est porté au secours du caboteur danois Sea Rose, en avarie de gouvernail à la pointe de Bretagne et l'a ramené à Brest, avec ses marins sains et sauf. (Cols Bleus n°2526 du 15 avril 2000)


Avril 2000 - Un cargo secouru par l'Abeille Flandre
L'Abeille Flandre a effectué, dans la nuit du 3 au 4 avril 2000, une nouvelle sortie, cette fois au secours du Victor, cargo de 102 mètres de long battant pavillon lituanien. En panne de machines du fait d'une voie d'eau et aux prises avec des creux de 6 à 7 mètres à une cinquantaine de milles au suroît d'Ouessant, le commandant russe du Victor, devant le risque d'une opération de remorquage de nuit, a préféré attendre le matin pour être pris en charge. Au cours de la manœuvre, deux marins de l'Abeille ont été légèrement blessés. L'Abeille et le Victor sont arrivés hier soir au port de commerce de Brest. (Le Télégramme 5 avril 2000)


De septembre 1979 au 1er janvier 2000 l'Abeille Flandre a opposé 759 missions au large d'Ouessant, évitant 1 142 000 tonnes de pollution au mazout aux côtes bretonnes. Sur ce nombre :

- 195 navires étaient en effet en difficultés majeures. Pour notamment 12 pétroliers, 7 transporteurs chimiques et deux ferries, la catastrophe a été évitée de justesse, dans des conditions météo extrêmes.
- 187 missions d'escorte pour des navires en avarie. Parmi eux, 19 pétroliers et huit chimiquiers.
- enfin, à 279 reprises, et pour notamment 14 pétroliers et six chimiquiers, elle s'est aussi portée à proximité de navires, pour une mission dite d'alerte ou "stand-by".

Le week-end du naufrage de l'Erika, 400 bateaux, dont 84 hors normes, empruntaient le rail d'Ouessant selon la Préfecture maritime Face à cette menace perpétuelle, le Préfet maritime dispose d'une arme valable dans les eaux territoriales, et même dans les eaux internationales si les intérêts de État côtier sont menacés : la mise en demeure. Dans les faits, le capitaine et l'armateur du navire sont sommés de faire cesser la situation de danger. Un délai de 1 h, 6 h ou 12 h est accordée, selon l'urgence et la gravité de la situation. S'ils n'obtempèrent pas, État se substitue à eux et décide d'amener le bateau vers le port, ou vers le large, aux frais de l'armateur.