Aux Glénan,

les narcisses ne se regardent pas fleurir

Le seul « lagon » français regarde vers le large de l’Atlantique. Sous des airs d’atoll polynésien, les Glénan recèlent des trésors de homards, d’oiseaux et de fleurs dont les pêcheurs profitent trop souvent au prix de leur vie. Depuis dix ans, une jeune femme y apporte aussi le bonheur de la fleur et de l’oiseau.

Ouverture

   Carole et Magali trouvent l’eau bien fraîche. Mais on ne résiste pas très longtemps à l’appel du cristal. Aux Glénan, le cristal est bleu de geai, turquoise ou même or blanc lorsque la surface de l’océan affleure le sable. Les jeunes femmes, venues de Bénodet pour passer une journée au paradis, glissent donc bientôt au long de la plus jolie plage de l’île Saint-Nicolas, face à l’îlot de Brunec. Pour qui n’est jamais venu ici, le paysage semble irréel, car nous sommes bien en Bretagne, déjà un peu au grand large atlantique, et pourtant tout donne l’impression d’être au cœur du Pacifique, sur un atoll corallien. Le soleil, albatros de feu tournant au fil du jour d’Est en Ouest, irradie l’air et irise l’eau. Le sable est d’une finesse de sucre. Du moindre rocher, la vue s’étend très loin vers le continent, à 30 km, non : 50, mieux : jusqu’au Menez Hom, le sommet des monts d’Arrée, l’Olympe du Finistère !

 

Jean-Pierre Castric, pêcheur de homards

   Ne parlez pas, jamais !, de ces Glénan-là à Jean-Pierre Castric, neveu de Jean, père de Kaourant, pêcheur de homards de l’archipel depuis… plusieurs générations. Pour cet homme vif, presque malicieux, toutes ces eaux qui bougent sans cesse, ces rochers qui « découvrent » par centaines, ces courants de marées qui s’inversent soudainement, sont autant de faux amis qui ont coûté la vie à nombre de ses collègues qui étaient souvent des amis. Jean-Pierre fait ses propres statistiques : « Je suis marin depuis l’âge de 15 ans. J’ai 48 ans. J’ai perdu un ami en mer chaque année, en moyenne. Faites le calcul… » Pendant l’hiver, Jean-Pierre est entre Concarneau et Saint-Nicolas. Mais de mars à septembre, il ne court que les roches des Glénan, posant ses casiers où nul autre n’ose approcher, se jouant de la traîtrise des hauts fonds et des courants, « flirtant avec la casse » c’est-à-dire avec les récifs, remontant des profondeurs les plus forts homards bleus, les plus belles araignées.

   Mais, voici comme va le monde : « C’est plus comme c’était, on fait de moins en moins de prises », s’attriste le pêcheur qui a vu disparaître, en quinze ans, les neuf dixièmes des équipages qui posaient des casiers dans les parages. « Les quatre bateaux qui continuent le homard, ce sont tous des cousins ! » Le métier est de plus en plus dur, malgré que le matériel s’est beaucoup perfectionné. Il faut au moins sept heures de mer par jour, en partant à l’aurore, pour faire sa pêche. Jean-Pierre est seul à bord du « Jean-Nat », un « tout en bois, tout en diesel » traditionnel qu’il « bichonne en le protégeant avec beaucoup de peinture deux fois par an ». Ce qui lui donne souvent l’occasion de se faire peur, d’avoir froid, d’être épuisé par la lutte inégale contre l’océan. « Le plus dur, avoue-t-il, c’est quand on va à l’enterrement d’un copain dont on a pas retrouvé le corps… »

 

Nathalie Delliou, gardienne des narcisses

   Jean-Pierre et tous les Castric l’appellent « Nathalie la verte ». Au début, il y a dix ans, ce n’était pas vraiment très amical. Pour ces « pêcheurs de liberté », le qualificatif signifiait : « l’écolo de service qui vient faire sa loi chez nous… » Son vrai nom, c’est Nathalie Delliou, et, passés quelques jours d’observation, les indigènes des Glénan ont adopté cette toute jeune femme. Aujourd’hui, ils n’hésitent pas à dire qu’ils l’adorent, qu’elle est « si joyeuse, gentille, attentive, et jolie en plus… » Mais, le plus important, c’est que Nathalie n’a peur de rien et surtout pas de l’océan. Les marins l’ont vu affronter gaillardement, entre la pointe de Trévignon (sa base) et l’archipel, des mers démontées, seule à bord de son canot pneumatique. Fille de marin pêcheur (le thon), elle est née à Concarneau, tout de même !

   Elle est venue aux îles pour la plongée ; elle y a découvert ensuite la voile et la navigation, et puis, bien sûr, une nature quasi vierge : d’abord les fonds marins, puis les grèves et leurs oiseaux (sternes, cormorans, goélands, fous de Bassan au passage…), et depuis peu les prairies où fleurissent des espèces rarissimes, dont le fameux narcisse des Glénan qui est unique au monde. Depuis dix ans, au nom de Bretagne Vivante (Société d’étude et de protection de la nature en Bretagne), Nathalie est la gardienne de la réserve naturelle de Saint-Nicolas, mais aussi des îlots alentour, où se sont réfugiées des colonies de sternes menacées presque partout ailleurs, mais encore des magnifiques étangs saumâtres de Trégunc, sur le continent… Une vie de rêve, tout de même, entre ciel et mer, au point d’en avoir oublié, un jour, qu’elle n’était pas un oiseau…

 

Jean-Pierre Abraham, veilleur d’océan

   Dans ses livres, les femmes sont comme des oiseaux. Elles passent. Parce qu’il a publié Armen (Le temps qu’il fait, 1967), son journal de gardien du légendaire phare du même nom, au large du Raz de Sein, il est un des plus grands écrivains d’aujourd’hui. Mais aussi parce qu’il a ciselé ces autres merveilles, Le Vent (1956), son premier livre, puis Le Guet (Gallimard, 1985), Cap Sizun (Actes Sud, 1997), Port-du-Salut (1999) et, tout récemment, Ici présent (Le temps qu’il fait, 2001), où le marin auteur (comme on est marin pêcheur) célèbre la pointe de Penmarc’h et le port de Saint-Guénolé. Il a couru tous les parages de Lorient à Paimpol, les yeux accrochés à l'horizon, comme un peintre qui n'épuisera jamais la palette infinie des ciels de Finistère.

   Aux Glénan, Jean-Pierre Abraham a laissé un sillage d’encre et de lumière. La lumière d’abord : en 1968, Philippe Vianney, fondateur du Centre nautique le plus célèbre de France, lui propose d’être le gardien de l’archipel, depuis le sémaphore de l’île Penfret (base de l’école de voile). L’encre ensuite : en 1972, l’écrivain a entièrement refondu le mythique Cours de navigation des Glénan, un ouvrage technique écrit comme un poème, la bible de tous les « voileux ».

   Vingt ans après, Jean-Pierre Abraham est revenu jeter son ancre au cœur des îles. Pour écrire ce chef-d’œuvre, Fort-Cigogne (Le temps qu’il fait, 1995), du nom de cet ancien bastion Vauban récupéré par l’école de voile et que l’écrivain décrit ainsi : « Le pied des murailles est enfoui dan la ravenelle et les mauves. Au bord du chemin, le compagnon blanc. Des touffes d’armérie entre les rochers, très pâles, déjà passées au soleil. Un couple d’huîtriers-pies vit à proximité du vieux thonier échoué dans l’ouest, de ce qu’il en reste : de longues ferrailles rongées de rouille. » Car « tout passe ! », faut-il y insister ?

 

 

© Olivier Giroud

 

Carnet d’adresses

Pour se loger : Hôtel « Le Minaret », un ** de charme, sur le port de Bénodet : Corniche de l’Estuaire, 29950 Bénodet, tél. 02 98 57 03 13

Pour rejoindre les Glénan, île Saint-Nicolas (depuis Bénodet) : 2, ave de l’Odet, 29950 Bénodet, tél. 02 98 57 00 58

Sur l’île Saint-Nicolas, le restaurant (homards, coquillages, poissons) de la famille Castric : « Les Viviers », 29170 Fouesnant, tél. par liaison radio 02 98 50 68 90

École de voile du Centre nautique des Glénan : île de Penfret, 29170 Fouesnant, tél. 02 98 50 69 50

Réserves naturelles des Glénan et de Trégunc : Maison du littoral, Bretagne vivante, Cedex 171, 29910 Trégunc, et Office du tourisme de Fouesnant.