En postface à sa «Lettre à un ami palestinien», l'écrivain israélien somme la gauche de prendre position pour parvenir à une paix juste.

Israël doit évacuer les colonies

Par DAVID GROSSMAN
David Grossman est un écrivain israélien. Dernier roman traduit: «Tu seras mon couteau», Seuil, 2000.

Le mercredi 8 novembre 2000

 

Tout homme sensé doit comprendre que si ce problème n'est pas résolu
la situation se dégradera en une nouvelle Bosnie, en une spirale sanglante sans fin.

Je m'oppose à nos manifestations violentes, me disait récemment un ami palestinien (1). Nous devons recourir à des manifestations silencieuses, pacifiques. D'une part, à cause de la perte terrible en vies humaines, mais aussi parce que notre conduite vous menace, et que, du coup, vous réagissez avec plus d'agressivité et n'êtes pas prêts à nous entendre...»

Difficile d'imaginer que nombreux sont les Israéliens à prêter l'oreille aux revendications palestiniennes, surtout lorsqu'elles sont accompagnées d'actes cruels de terrorisme. Cependant, quiconque cherche une solution à cette situation, quiconque ne se résigne pas à demeurer la victime consentante de ceux qui sèment alentour meurtre et haine doit écouter.

A discuter aujourd'hui avec des Palestiniens aux postes clés, au sein de l'Autorité palestinienne ou des intellectuels, on est contraint de reconnaître que leurs revendications sont fondées. Un simple coup d'œil sur la carte palestinienne que le processus d'Oslo était censé figer; le sentiment d'humiliation que ce processus était susceptible de faire naître dans le cœur de tout Palestinien; et la conscience que, après une lutte sanglante, les Palestiniens ne bénéficieraient pas d'un véritable Etat mais d'un bric-à-brac de miettes d'identité nationale, assiégées et morcelées par la présence de l'occupant israélien: tout cela et tant d'autres revendications impitoyables ont pour conséquence que, afin de défendre la position israélienne, il faille un grand nombre de dérobades logiques (sans évoquer quelques acrobaties morales...).

Lorsqu'on examine les principaux obstacles qui empêchent - et qui empêcheront à l'avenir - quelque accord entre Israël et les Palestiniens se révèle encore une fois la question centrale des colonies. Est-il complètement exagéré d'espérer qu'après que les esprits se seront quelque peu rassérénés Israël commencera à peser ce problème? Est-ce que, pour la première fois, il comprendra qu'il ne peut imposer de solution aux Palestiniens et que, peut-être, au nom même de son intérêt bien compris, il convient justement de s'infliger, à court terme, une douleur presque insupportable, afin de réaliser, pour des générations, ses intérêts les plus vitaux.

Selon les porte-parole palestiniens - officiels ou officieux -, les colons qui voudraient demeurer dans les territoires, sous souveraineté palestinienne, pourront le faire; le reste retournera en Israël. De même, les Palestiniens acceptent-ils, nolens volens, que certains blocs d'implantations soient annexés à Israël, en contrepartie d'échanges symétriques de territoires.

Il est difficile de croire que beaucoup d'Israéliens consentiront désormais à s'en remettre à la bonne volonté des autorités palestiniennes et qu'ils confieront leur sécurité en leurs mains. Mais inutile d'être un grand expert pour saisir qu'aucun Etat au monde ne pourrait accepter en son cœur l'existence d'enclaves fortifiées et surarmées, défendues par les soldats d'un autre Etat et reliées à lui par des dizaines de routes «exclusives». Tout homme sensé comprend que, si ce problème n'est pas résolu, la situation se dégradera en une nouvelle Bosnie, dans laquelle des citoyens juifs et palestiniens tireront les uns sur les autres dans une spirale sanglante sans fin.

C'est pourquoi il n'y a pas d'autre choix que de dire, dans toute leur acuité, les mots que de nombreux Israéliens agitent en leur cœur depuis des années: afin de parvenir à une paix juste qui ait une chance de perdurer, de nombreuses colonies doivent être démantelées. Non seulement de petites colonies qui, de toute façon, devaient l'être selon les accords d'Oslo, telles que Ganim, Kadim ou Netzarim, mais aussi des colonies, aussi grandes et «solides» fussent-elles, dont l'existence est susceptible de mettre en échec les chances d'un accord futur: Ofra, Beït-El, Elon Moré, Kyriat Arba, et aussi des colonies de la vallée du Jourdain, des collines de Hébron ou même du Gouch Etsion oriental.

Il n'y a aucun sens à jouer les naïfs: les colonies, dans leur écrasante majorité, ont été érigées là où elles ont été érigées dans le dessein de faire échec à tout accord de paix futur ou, au pire, pour empêcher toute continuité territoriale d'un Etat palestinien. Pour l'heure, malgré la manière dont a «réussi» cette politique et dont elle a compliqué la situation de manière désespérante, les colons s'écrient: «Vous voyez? Dans ces conditions, il est impossible de faire la paix!»

C'est pourquoi le moment est venu pour tout Israélien de s'interroger avec honnêteté: est-il prêt à se faire tuer pour le droit de quelques dizaines de milliers de colons à vivre dans des enclaves armées et isolées au sein d'une population arabe? Est-il prêt à effectuer ses réserves militaires là-bas, dans une guerre du Kosovo avec les Palestiniens? Est-il disposé à ce que ses enfants donnent leur vie dans la défense de ces colonies?

La lutte incessante entre Palestiniens et Israéliens conduit les uns et les autres à se retrancher dans des bastions, même quand il est plus qu'évident qu'il est impossible de les défendre. Alors même que notre présence de dix-huit ans au Liban s'est soldée par un départ, après tant de sang versé...

C'est pourquoi, encore, il est temps de poser la question, comme si c'était la première fois: est-ce que la phrase «nous avons vaincu pendant la guerre des Six Jours» nous contraint à cette conclusion que «nous demeurerons là pour l'éternité au sein d'une population occupée»? N'est-ce qu'à cela que se résumera l'immense avantage qu'Israël a retiré de cette victoire?

Pendant des années, le camp de la paix a esquivé la nécessité d'évacuer les colonies. Aussi bien par répulsion à l'idée d'arracher des familles, et des enfants nés là-bas, que par crainte d'un traumatisme national. Mais, désormais, il est impossible de bégayer: la logique nous intime d'évacuer de nombreuses colonies, pour lesquelles il n'est aucune moyen de défense et dont l'existence détruira toute fragile chance de paix. Les partisans de la paix sont tenus de trancher en conscience, d'exécuter le dernier pas et d'accepter l'ultime conséquence - malgré toute la douleur - de la conviction qu'ils ont prônée pendant des années. Les événements du mois dernier, dussent-ils susciter crainte et hésitation, vont dans le sens d'une telle décision et mettent à nu le danger que recèle le manque de courage à trancher.

(1) Voir «Lettre à un ami palestinien», Libération du 25/10/2000.

Traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche.