MON JOURNAL DE LA SEMAINE

Que serons-nous le mois prochain?

Par DAVID GROSSMAN

Né en 1954 à Jérusalem, il a étudié la philosophie et le théâtre à l'Université hébraïque de cette ville.
Ancien rédacteur en chef et présentateur à Kol Israël.
Marié, père de trois enfants.
Arabisant, il est auteur de six romans, de douze ouvrages pour enfants, d'une pièce de théâtre et de deux documents sur les relations entre Israéliens et Palestiniens («le Vent jaune», 1988, était prémonitoire de la première Intifada). Traduits en 25 langues, 8 de ses titres sont disponibles en français, tous publiés au Seuil. Derniers ouvrages traduits : «Tu seras mon couteau» (2000) et «l'Enfant zigzag» (1998).

Le samedi 20 et dimanche 21 octobre 2001


Montent en silence les bruits de tonnerre de tout ce qui peut exploser: violence, cruauté, fanatisme, folie. Samedi

Ranger l'abri

Le samedi offre une occasion merveilleuse pour ranger notre abri. Nous tentons d'évacuer le bric-à-brac accumulé depuis la dernière fois que nous avons redouté une guerre (il y a un an, avec le début de cette Intifada), ma fille dresse la liste des amies qu'elle compte inviter pour son anniversaire. Question d'importance : inviter Tali, qui ne l'a pas invitée à son propre anniversaire ? Nous retournons le problème avec toute la gravité requise, afin de conserver un semblant de routine. En même temps, plane dans l'air la question : que serons-nous le mois prochain ?

Nous savons que nos vies ne seront plus ce qu'elles étaient avant le 11 septembre. L'effondrement des tours jumelles de New York a ouvert une brèche profonde dans l'ancienne réalité. De là montent en silence les bruits de tonnerre de tout ce qui peut exploser : violence, cruauté, fanatisme, folie. La nouvelle donne a comme libéré ce qui travaille la nature humaine : la tentation de détruire, de déchirer tout ce qui est vivant, depuis l'homme jusqu'aux sociétés, la loi, l'Etat et la culture. Si émouvant, sinon héroïque, me semble l'effort de maintenir la routine, de veiller sur sa famille, son foyer, ses amis (nous décidons d'inviter Tali).

Dimanche

Ecrire une femme

Par chance, la proposition de rédiger ce journal m'est parvenue alors que j'étais en train d'écrire un nouveau récit. Sans quoi, mon journal aurait été encore plus désespérant. De nombreux mois se sont écoulés depuis mon dernier livre, et j'ai senti à quel point le manque d'écrire me perturbe. Lorsque je n'écris pas, j'ai l'impression de ne plus rien comprendre, que tous les événements, les propos, les rencontres n'existent que «les uns à côté des autres», sans rapport entre eux. Mais dès que j'entame un nouveau récit, tout se trame en un seul fil ; chaque événement nourrit de sa vitalité les autres événements. Toute vision, tout homme que je rencontre sont une «allusion» qui m'est adressée et attend que je l'élucide.

J'écris en ce moment une histoire entre un homme et une femme. En fait, cela a commencé comme un court récit sur un homme, mais la femme qu'il croise, qui était censée n'être là que pour écouter son histoire, m'intéresse soudain autant que lui. Je m'interroge s'il est juste, d'un point de vue littéraire, de me consacrer autant à elle. Elle modifie le point d'ancrage que je voulais ; elle rompt l'équilibre fragile dont ce récit a besoin. Hier, dans la nuit, je me suis réveillé et j'ai pensé à l'expulser et à la remplacer par une autre figure, plus «pâle», qui ne projetterait pas son ombre sur mon personnage. Mais, au matin, lorsque je l'ai vue couchée sur le papier, je n'étais plus capable de m'en séparer. Du moins jusqu'à ce que je la connaisse un peu plus. Je l'ai écrite tout le jour.

Presque minuit. Il est émouvant et encourageant de s'extraire, grâce à un récit, de l'obscurité qui pèse sur mon existence dans cette région catastrophique. Il est si bon de se sentir vivant.

Lundi

Métaphore effrayante

A nouveau, je lis dans la presse européenne de l'hostilité contre Israël, qui va jusqu'à désigner sa culpabilité dans les derniers événements. Avec quel bel enthousiasme certains usent d'Israël comme d'un bouc émissaire... Comme si ce pays était l'unique cause, simple, qui «justifie» le terrorisme et la haine que l'Occident subit aujourd'hui. Israël n'a pas été convié à se joindre à la coalition contre le terrorisme, alors que la Syrie et l'Iran (!) le sont...

Ces faits et d'autres (la conférence de Durban et son attitude à l'égard d'Israël ; la propagande raciste islamique contre lui) bouleversent la manière dont les Israéliens se perçoivent : la plupart d'entre eux pensaient que, peu ou prou, ils étaient «délivrés» du tragique de la condition juive ; ils ressentent désormais à quel point ce tragique les assiège. Soudain, ils se rendent compte à quel point ils sont éloignés du «pays de la promesse» (1) ; à quel point sont encore répandus les stéréotypes contre le «juif» et l'antisémitisme qui emprunte, plus souvent qu'à son tour, les masques d'un anti-israélisme extrémiste (qui serait, bien sûr, «légitime»).

Ma critique à l'adresse de la conduite de mon pays est énorme, mais, au cours des dernières semaines, je sens que l'aversion à son égard dans certains médias n'est pas nourrie par la seule attitude du gouvernement Sharon. Chacune ressent cela en lui de manière profonde, sous-cutanée en quelque sorte ; une sorte de frisson me parcourt jusqu'au tréfonds de ma mémoire la plus ancienne, jusqu'à des temps où le juif n'était pas considéré comme un homme, de chair et de sang, mais comme une métaphore effrayante. «Vous affirmez donc, disait hier un journaliste de la BBC à son interlocuteur arabe, qu'Israël est la cause du malheur qui empoisonne le monde. Amis spectateurs, bonsoir...»

Mardi

L'esprit s'affole

Depuis deux jours le niveau de violence a baissé. Le cœur, habitué aux déconvenues, refuse de se laisser tenter par l'optimisme, mais ce répit me permet de me consacrer sans remords à l'écriture ; la femme dans mon récit prend de l'épaisseur. Je n'ai aucune idée d'où elle veut me mener. Il y a en elle quelque chose d'amer et d'effréné qui me fait peur et m'attire. Toujours cette même espérance énorme au début d'un récit : que le récit me surprenne. Mieux : je voudrais qu'il me trahisse. Qu'il me tire par les cheveux et contre ma volonté vers des lieux dangereux et effrayants. Qu'il me dépèce, et, avec moi, mes rapports avec mes enfants, ma femme, mes parents, mon pays, ma société. Et ma langue.

Rien d'étonnant à ce qu'il soit si difficile d'entrer dans un nouveau récit. L'esprit s'affole. L'esprit - comme tout vivant - voudrait s'accrocher à la routine ; pourquoi collaborer à un tel projet d'autodestruction ? C'est peut-être pour cela que cela me prend tant de temps d'écrire un roman. Comme si, au cours des premiers mois, je devais ôter, couche après couche, une «cataracte» de mon esprit rétif.

Mercredi

Grâce mineure

«Seul celui qui n'écoute pas les dernières nouvelles sourit», écrivait Brecht. A 7 h 30, la radio annonce l'attentat contre Rehavam Zeevi. Il était l'un des politiciens israéliens les plus extrémistes à l'égard des Palestiniens. Je n'ai jamais été d'accord avec sa politique, mais cet acte de terrorisme est terrible et n'a pas de justification. C'est aussi ce que je pense lorsqu'Israël assassine des hommes politiques palestiniens.

Israël, comme tout Etat, a le droit de se défendre lorsqu'un terroriste portant une bombe à retardement est saisi à la veille de commettre son attentat. Rehavam Zeevi, malgré ses opinions, n'était pas ainsi. Les deux derniers jours ont connu une accalmie, et nous pouvions presque respirer à pleins poumons. A nouveau, je me souviens combien l'insoutenable légèreté de la mort nous subjugue (j'écris ces mots avec le sentiment d'écrire la chronique des derniers jours avant une grande catastrophe).

Cependant, hier, j'ai connu un moment de grâce mineure, intime : comme chaque mardi, j'ai réuni ma havrouta. Avec un ami et une amie avec qui j'étudie la Bible, le Talmud et aussi Kafka ou Agnon. La havrouta est une «institution» juive typique, antique : un cénacle d'étude en commun et de spéculation intellectuelle par le débat, voire la controverse. Au cours de ces années, nous avons développé une langue privée, faite d'associations d'idées et de souvenirs. Moi, le «laïque» des trois, mais compagnon fidèle de ceux-là, j'entretiens avec eux un dialogue vieux de dix ans, riche, émouvant et stimulant. Je me rattache ainsi à une chaîne millénaire de penseurs et de créateurs juifs. Je pénètre aux fondements de la langue hébraïque, de la pensée juive. Je comprends soudain quelle boussole se dissimule au tréfonds de la vie sociale et politique d'Israël contemporain. Malgré le sentiment de désarroi et de détresse qui nous étreint, je sens soudain que je fais partie d'un lieu, que j'appartiens à quelque chose.

Jeudi

Acide qui ronge

Tout s'écroule. Tsahal pénètre à Ramallah. Six Palestiniens tués, dont une enfant de dix ans et un chef du Fatah, responsable de la mort de plusieurs Israéliens. Un citoyen israélien est mort sous des balles de Palestiniens qui venaient du village où avait auparavant été tué le responsable du Fatah. Le cessez-le-feu précaire n'est plus, et qui sait combien de temps il faudra pour le ressusciter ? Je téléphone à l'un des hommes avec lesquels je puis partager mon désarroi en de tels moments : Ahmad Harb, écrivain palestinien de Ramallah. Mon ami. Il me décrit les tirs qu'il entend. Me raconte l'optimisme qui régnait parmi les Palestiniens jusqu'à avant-hier, avant l'assassinat de Zeevi. «Tu vois comment les extrémistes des deux bords collaborent entre eux, lâche-t-il, et combien ils réussissent...» Avant-hier, pour la première fois depuis des semaines, Israël a levé le couvre-feu sur Ramallah. Après le meurtre de Zeevi, les barrages ont été remis en place. Je demande à mon ami s'il y a quelque chose que je puisse faire pour lui. Il rit: «Nous voulons juste bouger. Etre en mouvement. Sortir de la ville et y revenir...» Entre les infos, les sirènes d'ambulance et les hélicoptères, j'essaie de m'isoler et de lutter pour l'écriture de mon récit. Non que je tourne le dos à la réalité - la réalité est là, de toute façon, comme un acide qui ronge toute cuirasse - mais avec le sentiment que le fait d'écrire a valeur d'acte de protestation. Comme un acte d'autodétermination dans une situation qui menace de m'effacer. Lorsque j'écris, ou que j'imagine, ou que je crée ne fût-ce qu'un agrégat de mots, c'est comme si je réussissais à l'emporter - pendant un moment - sur la tyrannie de la «situation». Pour un court instant, je ne suis pas une victime.

Vendredi

«Boulette» de Barthez

La semaine s'achève. Les événements ont été si graves que je n'ai pas réussi à écrire sur d'autres choses, importantes et chères : sur mon fils qui écrit une pièce surréaliste pour son cercle de théâtre lycéen, sur le match de foot que nous avons regardé ensemble à la télé entre Manchester United et Deportivo La Corogne (et la «boulette» coupable de Barthez) ; sur ma fille qui prépare un essai scientifique sur son perroquet ; sur mon fils aîné, qui fait son service militaire, pour lequel je tremble à tout moment ; et aussi sur l'anniversaire des vingt-cinq ans de notre mariage qui tombait cette semaine et que nous avons fêté avec une grande inquiétude : pourrons-nous préserver le cadre fragile et vulnérable de notre famille dans les prochaines années ?

Instants précieux et privés balayés par les frayeurs et la violence. Tant de forces créatrices, d'imaginaire et de pensée consacrés à tuer et à détruire (ou à se protéger contre le meurtre et la destruction)... Parfois, vient le sentiment que la plupart de nos forces sont vouées à défendre les frontières de l'existence. Je crains que, sans la paix ici, nous ne soyons tous comme un char où il n'y a déjà plus de servant.

Traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche.

(1) L'expression peut, aussi, se lire comme le «pays de la sécurité»... (ndt).

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