Sur le mode intime, l'écrivain israélien expose les arguments des deux camps que l'amitié seule peut aider à comprendre.
Lettre à un ami palestinien

Par DAVID GROSSMAN

David Grossman est un écrivain israélien. Dernier roman traduit: «Tu seras mon couteau», Seuil, 2000.

Le mercredi 25 octobre 2000

Mon cher B.,

D'abord, j'espère que tu vas bien et que personne de la famille n'a été atteint. Comme il est étrange - et triste - que nous ne nous soyons pas parlé au téléphone; jadis, après chaque événement, réjouissant ou violent, nous nous entretenions ou même, parfois, nous nous rencontrions. Aujourd'hui, le silence est complet, sans doute à cause du choc qui paralyse la force de continuer à croire. Peut-être toute l'idée de la paix n'était-elle qu'une illusion naïve de «belles âmes» fatiguées des guerres et qui ont ignoré le volcan des passions et de la haine.

Peut-être n'avons-nous pas le courage de nous appeler l'un l'autre, car, sans doute, redoutes-tu que l'ami se désespère déjà de toute possibilité de réconciliation. Non, ce ne peut être ton cas. Nous nous connaissons depuis huit ans; nous parlons d'ordinaire de littérature, de politique, de la vie, des enfants. Au cours des années, nous nous sommes libérés de cette tendance propre à chaque Israélien et à chaque Palestinien dialoguant à se muer en des sortes de «délégués» de leurs peuples respectifs.

J'essaie de considérer les images de la télévision avec tes propres yeux. Parmi la foule des manifestants palestiniens se ruant sur les positions de Tsahal, je tente de distinguer le visage de l'un de tes enfants. Ce genre de manifestation est étranger à ta personnalité opposée à toute violence. Mais peut-être est-il difficile de maîtriser un adolescent qui n'était qu'un enfant pendant la première Intifada et qui a grandi bercé par les récits d'héroïsme et de fanfaronnade des jeunes d'alors, et qui brûle désormais de prendre part au combat irréductible de son peuple pour l'indépendance? Quand les soldats israéliens visent et tirent, je pense à mon fils, qui, bientôt, doit effectuer son service militaire: est-ce que son visage et son corps s'habitueront aussi vite aux postures de la guerre et de la haine? Ce maudit conflit a réussi à enrôler nos enfants, tels des soldats de bois, marionnettes entre les mains des politiciens et des militaires des deux côtés.

J'essaie de deviner ce que tu ressens, toi si sensé et si modéré, au cœur d'une société qui, vue de l'extérieur, me semble tout entière consumée par le désir de vengeance, qui rugit face à moi, en tout cas sur l'écran, d'une seule voix, dénuée de toute nuance... Ne seraient-ce pas les médias - les vôtres, les nôtres et ceux du monde entier - qui choisissent de montrer les visions les plus cruelles et d'exciter les rancœurs? Mais même si «les médias sont coupables», comme on le prétend chez nous, comment se fait-il que je ne perçoive pas l'écho d'une seule véritable condamnation palestinienne après le terrible lynchage des deux soldats à Ramallah. Je parle d'une condamnation dénuée de toute ambiguïté, sans «cependant...», «et, pourtant, il faut comprendre la colère palestinienne...» ?

Etes-vous conscients, de l'autre côté de la muraille de l'aversion, qu'en Israël, malgré tout, se font entendre des voix qui refusent de parler dans la langue du «nous» et s'obstinent à s'interroger si Israël a vraiment tout fait en faveur de la paix? N'avons-nous pas échoué une fois encore en considérant la réalité à travers le prisme de nos peurs paniques infinies, notre point aveugle éternel? La situation est si compliquée, si brutale, que certaines opinions auxquelles je me suis opposé revêtent une trouble force d'attraction. Ici, des amis proches, des membres de ma famille, qui ont toujours cru en la paix et ont espéré que chez les Palestiniens germait le même désir, ressentent un vrai déchirement, le sentiment d'une trahison: quel sens cela avait-il de tant proposer à Arafat, d'accepter un compromis avec lui, même sur Jérusalem, alors qu'il encourage un tel déchaînement? Quand, dans les écoles de l'Autorité palestinienne, dans les mosquées, on continue à enseigner et à prôner la destruction d'Israël... Et même, prétendent nombre d'Israéliens, si nous rendons tous les territoires, si nous évacuons toutes les colonies, si nous quittons Jérusalem-Est, le jour d'après, ils voudront tout Jérusalem, et Haïfa, et Jaffa, et ils trouveront toujours un nouveau prétexte à la violence, à la haine et à leur volonté de nous jeter à la mer. J'ai mes réponses à ces questions - juste un peu hésitantes dorénavant -, mais je ressens combien est faible le pouvoir des arguments logiques dans une réalité de feu et de fureur.

Soudain, avec l'impulsion du désespoir et aussi pour protester contre le fait que la «situation» voudrait m'empêcher d'effectuer un geste si simple et si naturel, je te téléphone.

Tu reconnais aussitôt ma voix, avec une sorte de soulagement dans la tienne. Ta famille va bien. Mais, chez tes voisins, un enfant a été tué. Dans le quartier de mon frère, à Jérusalem, on a essuyé des tirs. Chacun d'entre nous s'efforce de conserver une manière de «symétrie» dans le récit, qui, bien sûr, n'équilibre rien et ne console de rien. Cependant, nous sommes là encore des «délégués». Tu accuses Israël, la manière dont il a «fait traîner en longueur» la négociation, bien au-delà de ce qui avait été convenu à Oslo. Tu évoques l'impossibilité de parvenir à la paix sans évacuer les colonies. Israël, dis-tu, a humilié les Palestiniens, en leur demandant de tenir compte des problèmes internes d'Israël tout en ignorant la position précaire d'Arafat et en lui imposant une paix dans des conditions qu'aucun Palestinien, serait-il le plus modéré, ne peut accepter.

Je suis d'accord avec toi: la manière avec laquelle Israël a mené la négociation a été brutale, due à des craintes israéliennes aux racines profondes. Cela fait des années que je pense que l'accord de paix d'Oslo est le fruit d'un diktat israélien, et que cette réalité ne peut engendrer de bon voisinage. Cependant, considère le changement intervenu en Israël depuis Oslo, surtout au cours de l'année écoulée, sous le gouvernement de Barak. Peux-tu nier son courage, sa disposition - qui a étonné et dressé contre lui nombre d'Israéliens - à vous restituer la majorité de territoires conquis, de renoncer à des parties de Jérusalem, cœur du peuple juif? Ne sais-tu pas, tout comme moi, que passeront de longues années avant que surgisse un dirigeant de cette trempe qui soit à la fois aussi téméraire et susceptible de bénéficier de la confiance des Israéliens? Si vous ratez cette occasion, vous vous trouverez face à Sharon ou même à Netanyahou. (Et, nous aussi, me dis-je, serons acculés dans ce guet-apens...) Nous nous croyons obligés d'égrener nos arguments; nous en sommes captifs sans pouvoir épuiser leur complexité et la sensation humiliante que nous - l'«Israélien» et le «Palestinien» - ne sommes rien d'autre qu'un duo d'acteurs condamnés à jouer, génération après génération, quelque tragédie grotesque, dont nul n'est capable d'écrire un épilogue qui recelât un peu de soulagement et de désenvoûtement.

Ce qui m'effraie en ce moment, dis-tu, c'est que la confrontation n'est pas entre instances de gouvernement ou militaires, les vôtres comme les nôtres, mais entre deux peuples, et pis que tout - après la visite de Sharon au Mont du Temple -, cela redevient un combat religieux, tribal, sauvage, magique.

Il me semble, moi, que la dégradation n'a pas commencé avec cette visite, qui était, en soi, provocatrice et maléfique, mais quand Arafat, à Camp David, a déclaré, il y a trois mois, qu'il ne pouvait signer un accord de compromis sur Jérusalem, parce qu'il ne représente pas seulement 5 millions de Palestiniens mais 1 milliard de musulmans dans le monde. Toi comme moi savons que le fanatisme religieux - juif ou musulman - est notre véritable ennemi: ni toi ni moi ne pourrons vivre la vie que nous entendons mener sous un régime intégriste, et les lignes de frontière significatives entre Israéliens et Palestiniens ne sont pas seulement celles entre deux peuples mais entre modérés et extrémistes au sein des deux peuples.

Mais nous ne pouvons pas accepter les solutions que vous nous proposez, rétorques-tu: il ne peut y avoir de paix avec des colonies; il ne peut y avoir de paix quand ce dont nous rêvons, après une lutte aussi prolongée, serait un Etat nain, sans contrôle des sources d'eau et de la majeure partie de notre territoire; un Etat morcelé par des centaines de routes et de barrages israéliens...

Je voudrais que tu saches, ajoutes-tu, comme hors de propos, combien m'a attristé et m'a bouleversé le lynchage des soldats. C'est une chose épouvantable, dont j'accuse notre police palestinienne. Car peu importe comment ces soldats israéliens se sont trouvés à Ramallah. Dès lors que des hommes désarmés se trouvent sous notre responsabilité, nous étions dans l'obligation de les défendre. Même dans une lutte aussi inexpiable, nous devons conserver figure humaine.

D'autres personnes partagent ton sentiment? Tu me réponds que la grande majorité des Palestiniens a été épouvantée par ce fait. J'ai peine à te croire... Si fraîches à mon souvenir sont les images des visages des meurtriers, les mains trempées dans le sang brandies avec fierté. Soudain, je me souviens d'une discussion entre nous, il y a peu. Nous sommes convenus ce jour-là que l'accord d'Oslo a été rendu possible parce que Rabin et Arafat ont compris à la fin, après des années d'ardeur guerrière, que le conflit a souillé les deux peuples dans leurs fibres les plus intimes par la violence et la brutalité. Et nous savions que le processus de paix serait jalonné d'un nombre infini d'actes d'hostilité, des deux côtés, incitant Israéliens et Palestiniens, à tour de rôle, à crier vengeance.

Nous interrompons la conversation un moment, et tu lances à ta femme que tu as oublié un plat au four. J'entends tes enfants rire dans le fond. Ta maison. Des choses que la télévision ne montre pas...

Ensuite, tu me dis: vous et nous, nous sommes deux peuples trop émotifs. Ce n'est pas bon d'envoyer des enfants jeter des pierres, non plus que des adultes. Nous devons donc mener une lutte pacifique, car la perte d'une vie humaine est horrible. Mais aussi parce que notre direction vous menace, vous réagissez avec une agressivité décuplée et êtes incapables de nous entendre. Avec des manifestations calmes, dis-tu, peut-être pourrons-nous vous faire comprendre ce que nous ressentons. Mais vous aussi vous devez changer: cessez d'outrer la situation comme si pesait sur vous une menace existentielle.

En cela, tu as sûrement raison, dis-je. Sans négliger votre agressivité à l'égard de nos soldats, je comprends que, dans ce récent conflit, s'est révélée l'ampleur de notre peur existentielle. Peut-être que votre tragédie à vous, Palestiniens, est que vous vous dressiez face à un «partenaire» inflexible et compliqué (persuadé, pour sa part, qu'il est le partenaire le plus souple, le plus miséricordieux qui soit!), un partenaire à l'histoire si dure, qu'il n'y a pas dans tout l'univers de moyens de lui assurer un sentiment de sécurité et de force véritable...

- Peux-tu faire entendre en public les choses que tu me dis?

- Non, et sûrement pas comme auparavant. Mais je sais que la majorité des Palestiniens pense comme moi; la plupart savent que la paix est obligatoire. Nous avons perdu plus de gens que vous, mais je sais que le sentiment de perte chez les Israéliens n'est pas moindre que le nôtre. Nous nous sentons assiégés, mais vous aussi.

Mais que faire aujourd'hui?

Aujourd'hui, nous ferons rien, dis-tu, aujourd'hui, le sang bout chez vous comme chez nous. Nous devons attendre quelques jours, espérer que les choses vont s'apaiser un peu. Ensuite, nous déciderons ce que nous pouvons faire. Et c'est ainsi, en décidant de se rappeler de temps à autre, que nous raccrochons.

Mon cher B.,

A la fin de notre conversation, tu m'as dit à quel point tu étais heureux de celle-ci. Moi aussi, j'ai ressenti un soulagement comme jamais. Je ne crois pas que tes vues modérées reflètent celles de la majorité des Palestiniens. Je ne représente pas en ce moment celles de la majorité des Israéliens. Ce long conflit a déjà connu des vagues de haine et peu d'instants de grâce et d'accalmie. Peut-être l'idée même de la paix paraît-elle aujourd'hui une illusion, une aspiration naïve, mais, face à elle, il n'y a qu'une voie, la voie de la haine et du sang. Celle-là, nous l'avons empruntée pendant cent ans, et nous voyons où elle nous mène. Alors que, le chemin de la paix, nous ne l'avons pas vraiment essayé. Peut-être que, dans l'avenir, certes pas tout de suite alors que les blessures saignent encore, oserons-nous y revenir.

Traduit et adapté de l'hébreu par Jean-Luc Allouche.