LE MONDE | 21.03.02

Pourquoi je ne manifesterai pas le 23 mars, par Gérard Huber

Ami des peuples israélien et palestinien, je demande, comme les médecins, scientifiques, artistes, professionnels de la culture, avocats, magistrats et juristes (Le Monde du 13 mars), une paix juste et immédiate au Proche-Orient, qui passe par l'établissement d'un Etat palestinien à côté de l'Etat d'Israël. Mais je n'irai pas manifester le 23 mars et je tiens à expliquer pourquoi à l'opinion publique.

1. L'appel condamne comme "criminelle" la politique du gouvernement et de l'armée d'Israël, mais il n'a pas un mot pour expliquer que les "attentats aveugles", que Koffi Annan condamne comme "moralement répugnants", sont l'aboutissement de la politique de l'Autorité et de la guérilla palestiniennes. En d'autres termes, il introduit d'emblée une différence entre deux politiques, l'une qu'il dénonce, l'autre qu'il camoufle. Par ailleurs, cet appel explique ces meurtres de masses par suicides comme une réponse au désespoir, alors que les signataires savent très bien qu'ils résultent d'une mise en condition psychique délirante, décidée de longue date par certains responsables des mouvements palestiniens hostiles à la paix.

2. A en croire cet appel, il y a donc "crime" et "crime". Ce raisonnement n'est pas nouveau. Il date de la "sale guerre" d'Algérie. Rappelons-nous tous ceux qui ont cru bien faire en taisant les ignominies du FLN, tandis qu'ils accablaient, à juste titre, les exactions de l'armée française. Quarante ans plus tard, nous voyons les résultats de cet aveuglement. La déshérence identitaire et culturelle de nombreux jeunes Français d'origine maghrébine (pour ne parler ici que d'eux) n'est toujours pas prise en compte dans la politique de notre pays.

3. Pour masquer la démission de l'Etat français devant le travail politique et éducatif qu'il fallait faire, ces trente dernières années, afin de développer une société multiculturelle égalitaire, les signataires de l'appel instrumentalisent le conflit israélo-palestinien et font revenir la question du racisme. Ainsi, ils jettent une ombre sur les "Français d'origine arabe ou musulmane" et "d'origine juive" qui s'attribueraient réciproquement la responsabilité de leurs propres malheurs. Ils prennent donc le risque de jeter de l'huile sur le feu, au motif qu'ils sauraient comment l'éteindre.

4. Dans le même état d'esprit, pour masquer qu'ils ont tourné la page de la culpabilité historique de l'Etat envers les Français d'origine juive, ils se présentent comme ceux qui les autorisent à critiquer la politique israélienne, alors que nombre d'entre eux ne les ont pas attendus pour le faire.

5. Enfin, les signataires ont fait le choix de relancer la tradition intellectuelle de mobilisation de l'opinion publique sur un sujet de politique étrangère, au motif qu'il a des retombées néfastes sur les relations "entre Français juifs et arabes au sein de la République française" (laissant, d'ailleurs, curieusement de côté l'implication des chrétiens et des athées, comme s'ils n'existaient pas), mais ils se gardent bien de descendre dans la rue sur une question de politique intérieure pour dénoncer les actes antijuifs qui se sont multipliés en France ces derniers temps. L'idéal de paix ne se partage pas.

Gérard Huber est psychanalyste.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.03.02