Chirac, l'ami des arabes, par Samy KLEIB

Libération, le jeudi 21 mars 2002

« Lionel Jospin ? Ah ! non, lui, c'est l'ami des juifs et d'Israël. » Un refrain répété dans les coulisses de la diplomatie arabe. Deux images et une élection : Jacques Chirac tenant le col d'un soldat israélien à Jérusalem, et Lionel Jospin blessé à la tête par une pierre à Bir-Zeit après avoir qualifié le Hezbollah libanais de parti terroriste. « Pour qui voter ? C'est simple non ? », demande un Arabe. «Non, c'est simpliste », lui répond un socialiste français. La politique étrangère de la France plus que celle de l'immigration demeure le facteur décisif du « vote arabe ». « Politique arabe de la France ? Vous avez dit politique arabe. Mais laquelle ? Celle du Proche-Orient ? du Maghreb ? Il n'y a pas de politique arabe de la France » : combien de fois ce refrain a-t-il résonné dans les couloirs du Quai d'Orsay ? Pourtant, les Arabes veulent toujours y croire. Ils estiment donc « normal » de soutenir le candidat Chirac, perçu dans le monde arabe comme l'héritier du général de Gaulle. Et Lionel Jospin, alors ? « Ah ! non, lui, c'est l'ami des juifs et d'Israël. » Un autre refrain répété dans les coulisses de la diplomatie arabe.

Idées reçues ? Idées fausses ? Certes. Mais que la presse arabe relaie, par ignorance ou sympathie. Chirac, dont les visites dans différents pays arabes ont bien servi les intérêts militaires et économiques de la France, a su utiliser un langage émotionnel, chaleureux, « qui plaît ». Jospin et Hubert Védrine, son ministre des Affaires étrangères, semblent préférer, eux, un langage académique, froid et distant. Chirac est pardonné même quand il revendique la responsabilité historique de la France à l'égard des juifs. Nul n'a oublié son discours à l'université du Caire, en 1996, promettant de « donner un élan nouveau à la politique arabe de la France ». L'élan étant renvoyé aux calendes, existe-t-il deux cultures en France, l'une socialiste pro-israélienne et l'autre gaulliste pro-arabe ? De Gaulle a certes beaucoup fait pour les Arabes, mais Mitterrand aussi (discours devant la Knesset réclamant un dialogue avec l'OLP, sauvetage d'Arafat pendant l'invasion israélienne du Liban et réception de ce dernier à l'Elysée...). L'expérience montre en fait qu'une sorte de « courtoisie diplomatico-hypocrite » a toujours existé entre les Arabes et la France. Les premiers croient de moins en moins à un rôle français dans le règlement de leur conflit avec Israël. La France n'est pas non plus convaincue d'un vrai partenariat politique. L'économie prime. C'est donc vers les Etats-Unis que tous se tournent quand il s'agit de politique. Et c'est là tout le problème.

« Axe du bien contre axe du mal », un souci de plus pour les Arabes depuis le 11 septembre. Chirac pourrait paraître comme un soutien s'il réussit. N'a-t-il pas imposé un accord de cessez-le-feu entre le Liban et Israël en 1996 ? Par contre, Jospin, n'ayant pas su effacer la « gaffe » de Bir-Zeit, demeure un partenaire ambigu et très mal connu. Et entre les deux, un outsider : Jean-Pierre Chevènement, qui suscite plus de sympathie depuis sa condamnation de la guerre du Golfe.

Le « lobby » arabe n'est pas impliqué directement dans la campagne présidentielle. Un mot d'ordre a pourtant été « conseillé » dans quelques consulats pour soutenir le président sortant. Mais qui sait, peut-être qu'un jour quelqu'un ira jusqu'à ouvrir la boîte de Pandore de « l'amitié » entre Chirac et le Premier ministre libanais, Rafic Hariri. Conscient de cette faille « émotionnelle », le Parti socialiste tente de corriger le tir. Mais cela ne fait pas couler beaucoup d'encre dans la presse arabe. Comme si, après un demi-siècle de relations irrationnelles entre les deux parties, l'ombre du Général était toujours là. Nostalgie, quand tu nous tiens....