Plusieurs livres sur l'expérience sioniste

Israël est-il coupable ?

Alexis Lacroix

Le Figaro [04 mars 2002]

Presque dix-huit mois déjà. L'affrontement armé des Israéliens et des Palestiniens laisse parfois se profiler une solutio politico-diplomatique. Jusqu'ici, la déception a eu le dernier mot. Et la malédiction propre à cet engrenage, c'est qu'il attise un feu nourri de commentaires, d'analyses et d'invectives.

Chacun est stupéfait de ce qui arrive au Proche-Orient. A la différence, toutefois, des habitants de Haïfa, de Beersheva ou de Tel-Aviv, les téléspectacteurs new-yorkais, milanais ou parisiens de la tragédie n'ont pas d'elle une perception vivante. A distance, la faculté de juger tâtonne, et le balancier des appréciations bondit entre deux diabolisations : celle du leader palestinien, Yasser Arafat, caricaturé en fourrier du terrorisme ; celle du premier ministre israélien, Ariel Sharon, sur la politique duquel on fait planer l'ombre des massacres de Sabra et Chatila. La scène proche-orientale n'est-elle pas l'exemple parfait des situations indécidables ?

Lévinas n'était pas enfermé dans sa tour d'ivoire, mais il expliquait : « Je m'interdis de parler d'Israël, ne courant pas cette noble aventure et ce risque quotidien. » Le conseil du philosophe donne une idée de la difficulté du rôle de l'intelligentsia européenne ou américaine face au conflit. Après tout, la manière dont l'opinion internationale juge, interprète et « rejoue » le différend israélo-palestinien concerne davantage les penseurs occidentaux que les mérites comparés des deux parties. C'est dans nos pays qu'un nouveau gros mot - « sioniste » - fait florès. L'image d'Israël n'a jamais été aussi péjorative : des essais paraissent actuellement, pour éclairer cet effondrement symbolique.

Le sionisme serait-il une marque d'infamie ? Ce concept précis, répondant à un projet historique du peuple juif, serait-il devenu la « lettre écarlate » apposée sur tout ce que notre époque réprouve ? L'interrogation parcourt l'essai anxieux de Raphaël Draï. Sous le signe de Sion est d'abord le fruit d'un traumatisme (1). L'exportation de l'intifada ébranle les communautés de la diaspora. Draï a été blessé par l'impunité des actes antijuifs dans les banlieues françaises. Mais s'il déplore la dérive d'une jeunesse rêvant aux chebabs des Territoires ou s'exclamant « Oussama, il est trop fort ! », le psychanalyste - qui a introduit Freud dans les sciences politiques - se garde de tout anathème. Né en Algérie, il a la nostalgie de l'entente judéo-arabe. Pas de trace, dans son livre, d'un ton apocalyptique à l'égard de l'islam. Aucun relent de cette « rhétorique réactionnaire » (Albert O. Hirschmann), pour laquelle la thèse du « choc des civilisations » est une divine surprise.

Draï ne s'en tient d'ailleurs pas là : il règle aussi son compte à ceux qui expliquent la violence par la misère. Sous le signe de Sion met KO cette vieille tentation française, immortalisée par Bourdieu : la sociologie absolutoire. Loin d'imputer les attaques de synagogues ou d'écoles maternelles juives au seul trouble d'une identité en exil, l'auteur nomme le contexte intellectuel et moral dont ces délits s'autorisent : « L'antisionisme réhabilite tout ce que l'antisémitisme avait disqualifié. » Car là réside, pour Draï, comme d'ailleurs pour Guy Konopnicki, qui signe La Faute des juifs (2), le secret du problème. Si les sociétés occidentales sont perméables à la « nouvelle judéophobie », c'est parce que cette passion neuve est un égarement du progressisme. Eloigné des formes répertoriées de la xénophobie, le ressentiment antijuif se donne - et, dans une certaine mesure, s'éprouve - comme l'antithèse de la discrimination. A sa spontanéité vengeresse, la générosité des nobles causes et la beauté des luttes de délivrance. A ses victimes, la complicité avec le « racisme » israélien.

C'est le cauchemar du jour : le syntagme « racisme et antisémitisme » explose, et la lutte contre le premier peut sécréter le second . Qui l'aurait cru ? L'antiracisme, comme s'en émeut Raphaël Draï, produit son bréviaire de la haine. Comment s'y prendre avec ce monstre de l'histoire des idées ? L'auteur de Sous le signe de Sion évoque une « stratégie de la souillure » à l'égard du sionisme. Diagnostic qui rejoint celui de Shlomo Ben-Ami, l'ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement Barak, inquiet du « procès en délégitimisation » intenté à Israël.

Quelles sont les origines de ce réquisitoire anti-israélien ? En Occident, l'hostilité au sionisme n'est pas animée avant tout, comme dans les pays arabes, par la rhétorique du « droit au retour ». Konopnicki cherche l'erreur du côté de l'« antimondialisme bardé de phraséologie ». Bien vu. Les gravas des Twin Towers étaient encore fumants qu'on entendait d'étranges diagnostics : « Ils l'ont bien cherché ». Ceux qui, face à la tragédie, ne se sont pas sentis Américains, réduisent en fait le monde à la lutte des puissants et des damnés de la terre. Leur géopolitique est aberrante, parce qu'elle ne fait aucune place à la vulnérabilité du plus fort. Et parce qu'en proie à l'« hypnose du chiffre deux » (Alain Finkielkraut), elle oublie que l'hyperpuissance peut aussi être une hyperimpuissance.

Quand un marxisme en kit fait des ravages, et inculpe l'Amérique et Israël d'une même « faute originelle », peut-on encore, comme le souhaite Konopnicki, arrêter l'« extension du domaine de la lutte » ? Question à mille francs : malgré Orwell, Soljenitsyne et Aron, l'épouvante du XXe siècle est entrée dans le XXIe, et l'allergie aux nuances est en train de remettre le noir et blanc à la mode. Le Proche-Orient est privé du technicolor par une néoradicalité trop heureuse de pouvoir reconstruire, sur les ruines de ses utopies, la figure d'un ennemi absolu. S'ils n'ont rien à attendre d'une pensée pour laquelle « on a toujours raison de se révolter », les intellectuels ont tout intérêt à mieux connaître le projet qui a donné naissance à l'Etat juif. Göran Rosenberg vit à Stockholm après une jeunesse à Jérusalem, et son Utopie perdue (3) n'est pas tendre pour les insuffisances de cette société. Mais cette « histoire personnelle » ne regarde pas de l'extérieur le rêve des pionniers d'Israël. Assez proche des « nouveaux historiens », Rosenberg confronte les espoirs des fondateurs à leurs réalisations. Il déplore la tendance - toujours présente dans l'histoire du pays - à sacraliser l'Etat.

A cette « statolâtrie », dénoncée par Draï mais aussi par Georges Bensoussan, dans sa monumentale Histoire intellectuelle et politique du sionisme (4), Rosenberg oppose d'autres modèles, ceux d'un sionisme libertaire. Amos Oz a prévenu : « Le sionisme n'est pas un prénom, c'est un nom de famille. » Des fractures travaillent cette grande famille, et si Ariel Sharon représente le sionisme critiqué par Rosenberg, une grande partie des travaillistes et de la gauche inscrivent leur action en référence à Martin Buber, le philosophe du dialogue, auteur de Je et tu. En Israël, la gauche porte aussi la mémoire de Gershom Scholem, l'ami de Benjamin et de Buber, auquel le philosophe américain David Biale rend hommage dans Gershom Scholem. Kabbale et contre-histoire (5).

On saura gré à Rosenberg, à Bensoussan et à Biale de retracer l'histoire de cet autre sionisme, largement occulté aujourd'hui. Cet autre sionisme, dont on scrute le réveil, sous les traits d'un « camp de la paix » plus que jamais nécessaire. Ce sionisme d'avenir, qui se rappelle le mot de Yehudi Menuhin : « Si Israël ne fait pas la paix avec les Palestiniens, Israël mourra. »

(1)Sous le signe de Sion. L'antisémitisme nouveau est arrivé, de Raphaël Draï, Michalon, 255 p., 19 EUR.

(2)La Faute des juifs, de Guy Konopnicki, Balland, 191 p., 15 EUR.

(3)L'Utopie perdue, Israël. Une histoire personnelle, de Göran Rosenberg, traduit du suédois par Christine Hammarstrand, Denöel 524 p., 26 EUR.

(4)Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940, de Georges Bensoussan, Fayard, 1 078 p., 47 EUR.

(5)Cabale et contre-histoire de David Biale, suivi de Dix Propositions anhistoriques sur la cabale de Gershom Scholem, Editions de l'Eclat, 292 p., 22 EUR.