Arafat - quelle utilité pour la France?

L'ambassadeur contre le Quai d'Orsay,

par Alain Pierret*

Tribune Juive, 31 janvier 2002

En Israël, les drames ou les incidents se succèdent à un rythme que l'on a peine à suivre. In Israel, never a dull moment (« En Israël, on ne s'ennuie jamais »). Revenons sur les derniers événements.

Yasser Arafat n'a pu assister à la messe de Noël à Bethléem. Ariel Sharon ne pouvait courir le risque de voir une concession symbolique être interprétée comme une victoire majeure par ses adversaires, à l'instar de celle que le Hezbollah a prétendu remporter lors de l'évacuation du Sud-Liban, en mai 2000. La réaction outrée de Paris rappelle la condamnation que la France avait exprimée, début août, lors de la fermeture de la Maison d'Orient, après un attentat qui avait fait quinze victimes civiles israéliennes. On peut d'ailleurs s'interroger sur les motivations de ceux qui en ont fait une affaire d'État. A-t-on entendu la voix de la France en faveur des catholiques de Riyad ou de Djedda, auxquels il est interdit de célébrer tout service religieux et de disposer du plus modeste lieu de culte ? On n'avait pas non plus fait tant de bruit pour nos soldats engagés, il y a dix ans, dans l'opération « Tempête du désert ». Ils avaient certes eu droit à la visite de Jean Pierre Chevènement, ministre de la défense (presque) démissionnaire, mais non à celle de l'évêque aux armées, interdit de séjour dans la région.

A la même époque, des unités libanaises soutenues par les troupes syriennes avaient profité de la situation pour chasser le général chrétien Aoun de sa résidence, après des combats meurtriers. Il s'était alors réfugié à l'ambassade de France. Pas de condamnation officielle. Personne, à Paris, n'a déclaré que l'image de Damas était « entachée » par ce coup de force. La France est intervenue avec raison pour que les musulmans puissent se rendre sur l'esplanade sainte ou au tombeau des Patriarches, à Hébron. En revanche, il ne semble pas qu'elle se soit entremise auprès des chefs religieux musulmans pour empêcher la construction d'une mosquée dans le voisinage intime de la basilique de la Nativité, à Nazareth. C'est Ariel Sharon qui a annoncé le 9 janvier que les travaux de construction allaient, être suspendus, à la satisfaction du Vatican, qui avait instamment réclamé cette mesure.

Deuxième affaire, l'arraisonnement du Karine A, le 3 janvier, dans les eaux internationales en mer Rouge. On discute longuement pour déterminer qui était le propriétaire du bateau, d'où les armes provenaient - Iran ou Irak ? -, à qui elles étaient destinées - Fatah palestinien ou Hezbollah libanais ? Les exégèses ne doivent pas cacher l'essentiel : cet armement est fait pour tuer. Les victimes, peut être par centaines, auraient été, à l'évidence, israéliennes. Alors que ce trafic revêt une autre importance que la fermeture de la Maison d'Orient ou l'interdiction faite à Arafat de se rendre à Bethléem, la France s'est tue.

Les derniers événements font une nouvelle fois ressortir la duplicité et l'inefficacité du chef de l'Autorité palestinienne. Une question que l'on n'a jusqu'à présent jamais voulu ou osé poser publiquement vient alors à l'esprit : quelle est l'utilité de Yasser Arafat pour les intérêts français ?

Sur le plan culturel, en se réfugiant derrière le prétexte fallacieux du consensus, le refus d'admettre Israël en son sein a causé à la francophonie le plus grand dommage. La politique d'équilibre prônée à Paris exige sans doute d'attendre que quelques centaines de Palestiniens d'un Etat devenu indépendant puissent les rejoindre pour qu'un geste soit décidé envers le demi-million de francophones d'Israël. Dans cette perspective, l'expression d'arabo-francophonie (sic), adoptée voici un an, prend tout son sens.

Sur le plan des échanges commerciaux, les Palestiniens, économiquement inexistants, n'ont jamais rien apporté à la France.

Et en matière politique, qu'attend-on du président Arafat et de l'OLP ?

Depuis trois décennies, les dirigeants français défendent avec constance un leader sans doute charismatique, mais contesté par beaucoup, notamment dans le monde arabe. Fallait-il le sauver physiquement à deux reprises alors même que ses «frères» arabes cherchaient à l'éliminer (après les Jordaniens en 1970, les Syriens en 1983) ou à le neutraliser pendant la guerre du Golfe ? N'avait-il pas alors affirmé qu'il était « dans la tranchée avec Saddam Hussein », que « les Palestiniens entreront à Jérusalem grâce aux missiles irakiens » ? L'ami de notre ennemi est resté notre ami. Tout ce qui comptait à Paris faisait le pèlerinage de Tunis pour le rencontrer, on l'accueillait à Matignon, tandis qu'une quarantaine diplomatique s'abattait sur Israël, bombardé par les missiles Scud.

Quant au principe du respect des droits de l'homme, il aurait quelque sens si nous l'appliquions à tous avec une rigueur égale. Apporter notre appui à un mouvement de libération et à son président, en opposant l'Israélien riche et dominateur au Palestinien pauvre et opprimé ? Les douloureux précédents de Madagascar, d'Indochine, d'Algérie, voire de Nouvelle-Calédonie, devraient inciter à plus de modestie.

Jadis pourchassé par les Arabes, aujourd'hui lâché par eux, tenu à distance par la plupart de nos partenaires européens, Yasser Arafat peut toujours compter sur le soutien de la France, seule contre tous. Cela, pourtant, ne fait pas une politique.

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*Alain Pierret est ancien ambassadeur de France en Israël (de 1986 à 1991) et auprès du Saint-Siège.