Le volume XVI des «œuvres complètes» du philosophe relance la polémique en Allemagne.
Heidegger nazi, la preuve par l'eugénisme

Par ROBERT MAGGIORI

Le samedi 9 et dimanche 10 juin 2001

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Ce qui fait la grandeur d'une philosophie, c'est probablement que nul n'en est jamais quitte, et que les problèmes nouveaux qui, à mesure, se posent trouvent toujours en elle, rétrospectivement, des éclairages. Cela vaut, évidemment, pour la philosophie de Heidegger. Aristote voulait que d'un penseur on pût dire seulement qu'il est né, qu'il a vécu et qu'il est mort.

Dans le cas de Heidegger, on ne peut guère mettre de côté la biographie, ni ses choix de vie, politiques et moraux, qui l'ont conduit à revêtir clairement l'uniforme nazi.

Depuis une quinzaine d'années et la publication du livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, toutes les polémiques et les divers rebondissements de l'«affaire Heidegger» ont tourné autour de la légitimité qu'il y avait à séparer ou, au contraire, à conjoindre ce que le philosophe a pensé, de profond, et ce que l'homme a fait, d'assez ignoble.

Un élément nouveau apparaît aujourd'hui, qui compromet aussi cette pensée, mais dont les avocats les plus fervents de Heidegger diront naturellement qu'ils le connaissaient déjà, qu'ils en ont déjà rendu raison et, du point de vue théorique, qu'il s'explique en tant que «lecture» particulièrement sagace de Platon.

Le volume XVI des Œuvres complètes de Martin Heidegger publié l'an dernier chez Klostermann (quinze ans après le volume XV) révèle en effet que non seulement l'homme, à l'époque recteur de l'université de Fribourg, a eu l'intention de chercher un titulaire pour une chaire d'«hygiène raciale» mais que le philosophe, lecteur de Platon, a approuvé explicitement l'idéologie de l'eugénisme, selon laquelle tous les hommes ne sont pas également dignes de vivre.

Dérapage? Torsion inéluctable d'une pensée qui ne pouvait pas ne pas aboutir à l'éloge du «sang et du sol»? Théorisations rendues incompréhensibles par ce que les nazis ont, dans les faits, entendu par «hygiène raciale», et qu'il faudrait restituer à leur véritable «sol» philosophique? On en jugera.

Professeur à l'université de Picardie, Arno Münster donne une première analyse de ces documents compromettants, qui, en Allemagne, par un fait étrange, commencent seulement, grâce à l'hebdomadaire Die Zeit, un an après la publication du volume en question, à réveiller l'«affaire Heidegger».



«Une adhésion sans réserve à l'idéologie du "sang et du sol"»

Par ARNO MUNSTER






L'éditeur: «Heidegger n'était pas raciste»
«Si vous voyez là une censure, vous êtes complètement à côté des réalités», assure Vittorio Klostermann, l'éditeur qui a débuté en 1975 la publication des œuvres complètes de Heidegger en Allemagne. «Nous publions les volumes dans le désordre», répond-il quand on lui demande pourquoi ce volume XVI est paru si longtemps après les volumes XV et... XVII. «En 1975, nous avons débuté par le volume 24, suivi des volumes 21 et 26. Le volume 85 est déjà paru aussi, alors que nous n'en sommes qu'à une soixantaine de volumes publiés, sur un total à venir de 102.» Une raison pour laquelle le volume XVI a un peu traîné est que le fils du philosophe, Hermann Heidegger, historien, voulait l'éditer lui-même, comme il a déjà édité le volume XIII en 1983, et que, «surchargé de travail», il a tardé à en venir à bout. «Il n'y a pas d'autre raison plus profonde ou plus cachée», assure encore Vittorio Klostermann.
L'éditeur avoue toutefois «avoir été surpris» par «la douceur des réactions» lors de la sortie de ce volume XVI l'an dernier, mais pour une toute autre raison. «Ce qui m'a effrayé en lisant ce volume, ce sont les discours tenus dans des occasions privées, pour des anniversaires par exemple. Ils reflètent une conception de l'homme ou du rôle de l'homme et de la femme tellement XIXe siècle que j'ai cru que les critiques allaient se jeter dessus.» L'article du Zeit est le premier à s'indigner des projets d'«hygiène raciale» du philosophe et il «fait tout à fait fausse route», assure Vittorio Klostermann: «Que Heidegger était un nazi convaincu dans ces années-là, c'est incontesté. Mais l'accuser de racisme ou de biologisme, c'est n'avoir rien compris à sa philosophie.» L.M. (Berlin)

 

Va-t-on vers une nouvelle «affaire Heidegger», prenant le relais de la polémique suscitée en 1987 par Victor Farias (1)? En effet, le volume XVI des œuvres complètes de Martin Heidegger qu'a publié l'éditeur allemand Vittorio Klostermann, à Francfort, comporte des textes, des discours, des lettres qui risquent de relancer la polémique et de ternir davantage l'image du philosophe. L'éditeur qui avait déjà sorti en 1986 le volume XV des Œuvres complètes de Heidegger en allemand (2) a attendu quatorze ans pour publier le volume suivant (le vol. XVI), préférant, en 1994, sortir le volume numéroté «XVII». Vittorio Klostermann a-t-il volontairement retardé la publication de ce volume XVI, craignant le tollé que pouvaient soulever les documents reproduits?

Fervent militant. Non seulement l'adhésion - certes, temporaire, mais réelle - du philosophe de l'être au nazisme, en 1933, se trouve reconfirmée, par son discours sur l'Université dans l'Etat national-socialiste prononcé à Tübingen le 30 novembre 1933, qui fait encore une fois apparaître Heidegger comme un des plus fervents militants (intellectuels) pour la cause du national-socialisme; mais au-delà des faits déjà connus, l'alignement idéologico-politique de Heidegger au nazisme est de nouveau attesté par des discours et des lettres (inédites) qui révèlent - comme Ludger Lütkehaus l'a souligné récemment dans un article publié dans l'hebdomadaire allemand Die Zeit (3) - que le philosophe ne s'est pas contenté d'approuver le mythe politique nazi de la «renaissance du peuple allemand, sous la direction politique du leader charismatique Adolf Hitler». Il a aussi, dans ses lettres des années 1933-1935, approuvé et explicitement défendu l'idéologie nazie de l'eugénisme ainsi que les projets visant à instituer dans le Reich allemand une «hygiène raciale». A ce sujet, le document le plus compromettant est la lettre d'avril 1934 où Heidegger (à l'époque recteur de l'université de Fribourg) tient à informer le ministre nazi de la Culture, de l'Enseignement et de la Justice du Land de Bade, de son intention de chercher rapidement une personne «apte à dispenser l'enseignement pour la discipline d'hygiène raciale», en vue de pouvoir demander officiellement, auprès du ministère, la création d'une chaire de «doctrine raciale» et de «biologie héréditaire».

L'authenticité de cette lettre ne fait pas le moindre doute. Sa publication, avec d'autres documents et discours de la période 1933-1945, invalide les arguments de ceux qui, par exemple François Fédier (4), ont voulu circonscrire et étouffer le scandale provoqué par la publication du livre de Farias (1), en évoquant une «tempête médiatique qui n'accouche que d'un pseudo-événement», et en mettant en cause l'objectivité de l'étude du professeur chilien. En réalité, ces documents renforcent la position critique de ceux qui, tel Jean-Pierre Faye (5), ont toujours dénoncé la dangerosité politique d'une pensée qui ne s'est pas contentée de déconstruire l'histoire de la métaphysique, mais dérape régulièrement, notamment entre 1933 et 1935, vers des questionnements philosophico-politiques ambigus qui attestent l'implication de cette pensée dans des aspects significatifs de l'idéologie nazie.

Platon à la rescousse. Rien n'illustre mieux cette implication que le discours (reproduit dans ce volume XVI) prononcé par Heidegger en août 1933 lors du cinquantième anniversaire de l'Institut d'anatomie pathologique de l'université de Fribourg où, soucieux d'analyser en profondeur les «principes et concepts fondamentaux de la médecine» en tant que «science spéculative», il essaie de cerner les concepts de «santé» et de «maladie».

Ce qui frappe, à la lecture de ce discours, c'est que Heidegger s'efforce d'analyser ces concepts dans la perspective de la théorie du «voelkisch» (national-populiste). C'est le peuple (das Volk), dit-il, qui détermine l'essence de la santé... Et comme ce concept de «santé» impliquait chez les anciens grecs «d'être prêt et fort pour l'action dans l'Etat» - ici Heidegger évoque la République de Platon -, doit-on conclure que ceux qui ne le sont pas, c'est-à-dire les faibles et les malades, ne sont pas dignes d'être soignés? Une manière de justifier les projets d'euthanasie mis en œuvre par les nazis à l'égard de tous ceux qui, touchés par une maladie héréditaire, étaient déclarés «non dignes de survivre» («nicht-lebenswertes Leben»). Or, la vérification de la citation de Platon sur laquelle Heidegger fonde cette étrange justification philosophique de l'eugénisme et de l'euthanasie atteste que le philosophe n'a apparemment pas pu résister à la tentation d'accentuer encore l'ambiguïté de ce passage de la République platonicienne (où l'on peut lire, effectivement, qu'«un homme incapable de vivre la durée normale, il ne faut pas, à son avis (Asclèpios), le soigner, car cet homme-là n'est de nul avantage, ni pour soi-même, ni pour la Cité?») (6).

Amalgame. Heidegger prend prétexte de cet argument platonicien pour imposer une logique nouvelle, précisément celle qui fait le lien entre la santé, la «maladie» et le peuple, devenu, dans son interprétation, l'unique instance pouvant déterminer l'essence de la santé. Et cet amalgame amène effectivement Heidegger à affirmer, qu'«en ce qui concerne les concepts de «sain» et de «malade», le peuple et l'époque se donnent eux-mêmes la loi, selon la grandeur et la latitude intérieure de leur être-là. [...]». Et «chaque peuple, dit-il, a la garantie première de son authenticité et de sa grandeur dans le sang, le sol et sa croissance corporelle». N'est-ce pas une adhésion sans aucune réserve à l'idéologie nazie du «sang et du sol»? Heidegger ne prend-il pas, encore une fois, position comme thuriféraire philosophique d'un régime qui, dans sa pratique, n'a pas hésité une seconde à lier cette doctrine de la «grandeur» dans le «sang et le sol» avec la vision exterminatrice d'une épuration ethnique qui a coûté la vie, entre autres, à six millions de juifs d'Europe?

Arno Münster, est l'auteur notamment de: «Nietzsche et le nazisme», Kimé, Paris, 1995. Dernier ouvrage paru: «L'utopie concrète d'Ernst Bloch. Une biographie» (Kimé).

(1) Victor Farias: Heidegger et le nazisme, Verdier, Paris, 1987.

(2) Ce volume comporte, entre autres, le «Séminaire sur Héraclite» du semestre de l'hiver 1966/67, réalisé en collaboration avec Eugen Fink, ainsi que les quatre séminaires du «Thor», des années 1966 à 1969, qui sont principalement consacrés aux «Fragments» de Héraclite et à la question de «l'Ereignis» (événement) et du «Gestell» (arraisonnement).

(3) cf. Ludger Lütkehaus: «Der Staat am Sterbebett. Noch ein Sündenfall: Martin Heidegger über «Krankheit» und Gesundheit, über Erbbiologie und die Grenzen der Therapie», in Die Zeit du 23 mai 2001.

(4) François Fédier: Heidegger - anatomie d'un scandale, R. Laffont, Paris, 1988.

(5) Jean-Pierre Faye: le Piège: la philosophie heideggérienne et le national-socialisme, Balland, Paris, 1994.

(6) Platon: la République. Livre IIIe, 407e; Oeuvres complètes, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1950, p. 965.


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