Hiver

 

Montrouget, en forêt des Trois-Pignons, le 1er janvier 2002

 

Décembre

Du sang sur la neige

Cette image me fascine toujours autant : Perceval le Galois, au sortir d’une forêt, découvrant, sur la neige, trois gouttes de sang vermeil laissées par une oie sauvage fauchée en plein vol par un faucon ; Perceval, à cheval, appuyé sur sa lance, se perdant aussitôt dans son « doux penser », une contemplation extatique mêlée du souvenir de son aimée, Blanchefleur, dont le visage est si pâle et la bouche si rouge ; Perceval absent du monde, jusqu’à ce que le soleil ait fondu, en fin de matinée, deux des gouttes de sang et fait pâlir la dernière… Cette rencontre de la mort et de l’amour, décembre en est le moment crucial. Mort de l’année, faiblesse du jour, en ce solstice d’hiver, mais aussi amours des écureuils, renards, chats sauvages (j’y reviendrai).

Dans la clairière des Grands Feuillards, où les troncs argentés des hêtres figés par le gel se détachent à peine, dans la brume, sur la tapis de neige qui couvre les platières de grès, les callunes et la mousse, me voici comme Perceval en son temps, saisi par la vision de taches rouges sur le grand blanc. Du sang sur la neige ! Mais aussi des traces de pas, enfin, des labours plutôt, car le sol est sens dessus dessous. Je comprends vite ce que fut le combat nocturne qui s’est déroulé ici : deux grands sangliers solitaires qui se sont rapprochés de la même compagnie de jeunes et de laies, deux mâles en rut, hirsutes, bavant, grognant, se précipitant l’un contre l’autre, donnant des coups de boutoirs furieux, se poignardant les flancs de la pointe de leurs défenses aiguisées comme des rasoirs.

En forêt comme à la cour du roi Arthur, n’y a-t-il pas d’amant heureux ? Des historiens ont relevé que les poètes dit « courtois », au Moyen Âge, chantaient l’amour avec les mots des traités de vénerie et des arts de la guerre. Comprenne qui voudra.

 

La Loire engourdie

Car l’hiver est assassin, qui fige la vie avant de l’éteindre pour de bon. Même en bord de Loire, où la blondeur des sables fait écho à la blancheur du ciel. Voici le geai des chênes, habituellement fusant et brayant, aujourd’hui immobile sur la branche, le regard en gelée. Sur le chemin, la grande sérotine (chauve-souris) morte est dure comme un caillou ; elle eut mieux fait d’hiberner plus tôt. Des oies des moissons se laissent emporter par le courant du fleuve, taches brunes et grises au milieu des morceaux de glace couverts de givre. L’hermine, parée de son pelage ivoirin, paraît, seule, toujours aussi vive, se dressant au-dessus des herbes confites comme un diable hors de sa boîte, abusant d’une chasse si facile quand mulots et écureuils sont complètement engourdis.

 

Goupil amoureux

Autre chasseur, mais occupé tout autrement : le renard s’épuise, chaque nuit, à faire des dizaines de kilomètres, au trot, sur le grand pourtour de son territoire. Nez au sol, il zigzague, comme enivré ; museau soudain levé vers la lune, il lance son aboiement aigu comme une stalactite de glace et qui vous perce le cœur jusqu’à la… moelle. L’amour le rend fou. Même bien au chaud, au fond du lit, vous ne fermez presque pas l’œil de la nuit : dans le vallon qui s’ouvre sous votre fenêtre, goupil va et vient, suivant toujours les mêmes coulées, s’arrêtant devant les mêmes souches, les mêmes rochers, aboyant sa solitude jusqu’à la rencontre qui le délivre. Si le silence se fait, au mitan de la nuit, des renardeaux sont désormais promis au terrier de la renarde, où l’on se tiendra à l’affût, le printemps revenu.

 

Faits divers de décembre

Dernière chute des bois du front des brocards (chevreuils mâles). Hibernation du hérisson, du loir, de la taupe et des chauves-souris, dès les premiers grands froids. De même, mais depuis novembre déjà, pour les marmottes montagnardes et les derniers ours des Pyrénées. Premières poursuites amoureuses des écureuils. Les sorbes rouges restent sur les sorbiers des oiseleurs tout l’hiver, pour le plus grand bonheur de la gent ailée affamée.

 

Janvier

Le nid du saumon atlantique

   Les pluies ont gonflé le ruisseau de l’Elorn, en amont de Sizun (Finistère), dans les Monts d’Arrée. Les grands saumons atlantiques en ont profité pour remonter au plus haut, filant comme des torpilles et sautant comme des missiles à travers l’eau blanche dont la température approche du zéro fatidique. Les truites fario sont aussi au rendez-vous du frai. Ici, sous les aulnes, le lit de gravier est retranché du courant. Un grand saumon creuse un « nid », en agitant sa queue pour faire lever sable et cailloux. La femelle, bordée par le mâle, s’immobilise au-dessus du creux, se couche sur le côté, ondule plus vigoureusement : elle pond des centaines d’œufs translucides, rosés et orangés, que son compagnon féconde presque aussitôt de sa laitance lumineuse comme les nuages qui noient, à l’Est, les sommets de la montagne Saint-Michel et du Roc Trévezel.

 

Le nouvel an du chat

            Il était si rare, confiné dans les grandes forêts de l’Est, que je n’espérais pas l’observer un jour. Le chat « sauvage », le vrai, pas le « haret » des fermes, qui vagabonde dans les haies et les bosquets, le Felis sylvestris des naturalistes, est pourtant revenu chez moi, dans mes bois, discrètement mais sûrement. Sa présence est certaine, dans le massif de Fontainebleau, depuis que Christian Pouteau et Laurent Spanneut ont capturé -en douceur-, photographié et relâché aussitôt un jeune (5 mois, sans doute) chat sauvage (espèce protégée !), au bord de la réserve de la Plaine de Chanfroy, en août 1989. Une première « donnée » qui vaut célébration du bicentenaire de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, sans doute…  C’est au nouvel an que je l’ai enfin vu, sortant à pas de sioux sur le givre d’une friche enserrée par les taillis. J’étais devant lui, mais lui ne voyait rien, miaulant une lamentation grave habillée de buée, aveuglé par le rut. Je venais juste de détruire, dans une coulée qu’il aurait suivie peut-être, un piège à renard avec lequel le garde du coin s’enorgueillit d’avoir déjà capturé - et tué – des chats sauvages.

 

Fausse hulotte, pas très chouette !

            Par une nuit d’hiver bien froide, limpide, baignée d’argent par la pleine lune, le bonheur d’aller vers la lisière explose dans ma faible cervelle en entendant le chant de la chouette hulotte, le « hou-hou-hou » qui terrorise, et fascine, les enfants. Elle est là-haut, dans le pin maritime immense, où elle se tient chaque nuit. Mais depuis quelques temps, elle chante ; enfin, IL chante, car cette chouette est un mâle (ce n’est pas un hibou pour autant !) qui lance son appel sombre et doux vers la profondeur de la forêt. La réponse d’une femelle n’est pas longue à venir, tissant avec le hululement de l’appelant un dialogue intense, où il est question, certainement, de tous les mystères de la nuit. Depuis l’enfance, je suis assez doué pour imiter le chant de la hulotte. J’ose intervenir dans le duo. Me voici concurrent. L’échange triangulaire s’exaspère, jusqu’à ce que je me trouve au pied du grand pin. Alors, le masque tombe. La hulotte a une très bonne vue ! Elle a reconnu le misérable bipède qui se faisait passer pour une chouette. Furieux, l’oiseau ouvre soudain ses grandes ailes, plonge vers moi, frôle mon visage dans un grand froissement d’air glacé et disparaît, au loin, dans la futaie sans fin.

 

Faits divers de janvier

            Les cerfs forment de grands regroupement mixtes joignant  les hardes de biches avec les faons de l’été et les jeunes de près de deux ans, ainsi que les hardes de mâles dont seuls les plus vieux restent solitaires. Si le sol est gelé ou couvert de neige, les sangliers continuent leur recherche de nourriture jusqu’en pleine journée. Les bois des chevreuils commencent à repousser sous une peau duveteuse appelée « velours ». La gestation des faons commence vraiment chez les chevrettes qui ont été fécondées en juillet-août, car, jusqu’alors, le développement des embryons est resté suspendu (les scientifiques parlent d’« ovoimplantation différée » et de « diapause embryonnaire »). Les églantiers, épines-vinettes, symphorines et houx sauvages sont en fruits.

Février

(Beau) temps de canards

Début février. Très beau temps, presque printanier, aux étangs et mares de la plaine de Chanfroy. Beaucoup de traces de sangliers, de cerfs et aussi celles d'un renard, sur les rives sud et surtout sud-est des mares de la réserve biologique. Goupil a sans doute rêvé d'un festin de grèbes castagneux, foulques macroules et grasses poules d'eau, dont on entend les cris aigus, plaintifs ou éraillés, au milieu des roseaux. Car, du côté des oiseaux d’eau migrateurs, l’hiver est aussi saison d’abondance. Viennent chez nous tous ces nordiques qui fuient les blizzards sibériens ou scandinaves. Les ornithologues de Seine-et-Marne font, chaque mi-janvier, d’incroyables comptages dans les environs de Fontainebleau : grèbes huppés ou castagneux par centaines, cygnes majestueux, bernaches du Canada par dizaines, rares tadornes de Belon, amusants fuligules morillons ou milouins, nettes rousses, harles piettes et, tous ces canards colverts, chipeaux, siffleurs, souchets, pilets… De quoi se soûler de noms et de sons. De quoi souder mes jumelles à mes arcades sourcilières !

 

Troupeau de merles sur le givre

Mon carnet de terrain, au 10 février : « Il reste un peu de neige dans les bois. Il a fait très froid ces derniers temps : jusqu'à -12° Celsius, il y a seulement trois jours. Mais, aujourd'hui, léger soleil voilé sous les arbres. Vent d'Ouest. Petit tour, à la Clôture. A l'aller, dans la coupe, je trouve des grands terriers de lapins, puis beaucoup de traces de sangliers : feuilles retournées, noires et luisantes sur le sol blanchi par le gel ; boutis peu profonds. Retour par le plein bois. Je trouve plusieurs bauges bien protégées, creusées dans le parterre d'aiguilles rousses, sous un bouquet de grands pins... Forêt de rêve : grands vieux chênes, massifs comme des cèpes géants ; bruyères rouillées ; fougères clairsemées ; rochers arrondis comme des hippopotames pétrifiés ; bouleaux tordus ; mousses... J'ai surpris et fait envoler une bonne vingtaine de merles noirs qui fouillaient, ensemble, dans les feuilles mortes sous lesquelles on trouve encore des glands, des châtaignes et, sans doute, quelques insectes délicieux.

 

Une biche ne fait pas le printemps

Crépuscule bien tassé, en cette fin février, au ruisseau de la Grande Prairie. Temps doux, premiers moustiques ! L'eau est incroyablement limpide et les truites s’y tiennent immobiles, comme prises dans la glace. Grand silence sur la forêt ; pas un souffle de vent. Approche en douceur, à partir de la cressonnière de Baudelut, sur le talus d'herbes qui longe le ruisseau, vers le Sud-Est. But de la manœuvre : me placer à l'affût, sur les coulées bien marquées des sangliers. Mais, avant le point d'affût, une biche, à peine cachée par un arbuste et qui devait « viander » (manger) les nouvelles herbes de la rive, disparaît d'un seul bond par dessus le ruisseau, sans faire le moindre bruit, à quelques mètres à peine devant moi. Malgré la proximité, la souplesse de son mouvement a bien failli la faire échapper à mon attention. Encore maintenant, je me demande : l’ai-je vraiment vue, ou ne fut-elle qu’un mirage annonciateur du printemps ?

 

Faits divers de février

            Premiers frottis des brocards (chevreuils mâles), sur le sol, au pied des arbres, pour commencer de marquer leurs territoires. Les velours sont déjà en lambeaux sur les bois des brocards et pendent, parfois, sur leurs yeux. Naissances de petits blaireaux, au fond des terriers. Premiers « bouquinages » (combats de boxe) des lièvres mâles dans les prés et les champs, et amours précoces des lapins de garenne. Nouvelles portées de campagnols. Amours souterraines des taupes. Chant nuptial des hiboux. Pariades des rares chouettes chevêches.  Retour des buses variables, à la fin du mois, mais aussi des grives, alouettes, bergeronnettes grises. Martelage des pics sur les troncs. Noisetiers et aulnes en chatons. Floraison des perce-neige, puis des violettes et des petites pervenches.

 

Antoine Peillon

 

La Haute-Borne, en forêt de Fontainebleau, le 3 janvier 2002