Jean Jaurès et la religion du socialisme

Vincent Peillon
Selon lui le socialisme de Jaurès se définit comme un individualisme et spiritualisme. Membre du bureau politique du Parti socialiste depuis 1994, Vincent Peillon est actuellement secrétaire national chargé des Études.
Député de la Somme, il préside la commission sur le blanchiment des capitaux. Il a déjà publié chez Grasset un essai consacré à Maurice Merleau-Ponty : La tradition de l'esprit.


Interview accordée à L'Hebdo des socialistes, parue le 26 mai 2000.
Propos recueillis par Claude Polak





Sa force, c'est d'unir la nature et l'esprit, le temporel et le spirituel, l'âme et le corps, le philosophe et l'homme ordinaire



Pourquoi cet essai sur Jaurès ?

Pour deux raisons. La première concerne notre engagementsocialiste. Notre tradition a été dominée par Jules Guesde et par le marxisme. A ce titre, la pensée de Jean Jaurès a été refoulée, et avec elle notre tradition.
La seconde concerne le sens accordé aujourd'hui à la politique. Celle-ci est devenu une technique, un professionnalisme réservé à quelques-uns et surtout séparé des autres manifestations de notre humanité. Jaurès est exemplaire car pour lui la politique n'a véritablement son sens que lorsqu'elle s'inscrit dans la totalité de l'existence.

On a surtout tendance à croire qu'il fut d'abord philosophe et ensuite politique. Or ses thèses de philosophie, par exemple, sont postérieures à son élection comme député. Il y a chez lui un aller et retour permanent entre l'action et la pensée. Il dit d'ailleurs qu'il ne faut jamais séparer les deux, que le courage est d'être à la fois un praticien et un philosophe.

Pourquoi Jaurès prône-t-il l'individualisme ?

Il y a tout un courant de tradition politique, depuis la philosophie antique jusqu'au marxisme, qui considère que le collectif vaut davantage que l'individuel. Et donc que l'on doit sacrifier les individus à la collectivité. Un autre courant, qui s'est incarné dans la Révolution française, à travers la Déclaration des droits de l'homme, qui considère que la communauté doit respecter l'individu. Que donc l'individu est au-dessus de la communauté, que celle-ci doit le servir plutôt que l'utiliser. Jaurès appartient à cette deuxième tradition. L'individu est la " fin suprême ". Et le socialisme est un individualisme, c'est-à-dire que la finalité de l'organisation collective, c'est la liberté de l'individu. Le socialisme de Jaurès est donc l'inverse du collectivisme, de l'étatisme et du marxisme-léninisme. Il n'est pas atteint par leur faillite.

En quoi consiste la religion du socialisme de Jaurès ?

Jaurès pense que tout homme est naturellement habité par une aspiration religieuse, une aspiration à l'infini. Étymologiquement, la religion c'est le lien. Comment assurer un lien entre les hommes ? Telle est la question politique majeure. Jaurès considère que le christianisme, qu'il a hérité de sa mère, a trahi l'essence du religieux, c'est-à-dire la possibilité de vivre en communauté et de s'épanouir en tant qu'homme et que seul le socialisme permettra de réaliser cette essence du religieux, parce qu'il donnera à tout homme la faculté de se réaliser et d'aller vers la justice. Le socialisme n'est donc pas une religion parmi d'autres, c'est l'essence même du religieux. une religion qui s'appuie sur la liberté et la justice.

D'autre part, Jaurès considère que le socialisme n'est pas une rupture avec le passé, mais que, comme doctrine et comme mouvement politique, il est l'héritier d'une très longue tradition : prophétisme juif, rationalisme grec, idéologie des Lumières, etc. Cet héritage contient l'" invincible espoir " que tout ce qui empêche le socialisme d'advenir va progressivement être surmonté. La pensée de Jaurès est d'un optimisme fondamental. Il ne méconnaît aucune des noirceurs de l'humanité, mais il a cette espérance d'un avenir où tout ce qui mutile l'homme, par exemple les différences de classes sociales, sera supprimé. Et la réalisation, après l'égalité politique, de l'égalité économique et sociale, permettra d'accomplir l'œuvre de Dieu.

Que dit sa thèse sur " La réalité du monde sensible " ?

Philosophiquement, Jaurès est très moderne, parce qu'il échappe à une double difficulté : d'une part à la négation du monde sensible comme le font la plupart des philosophes qui considèrent qu'une équation est plus réelle qu'une sensation, d'autre part à la négation de l'esprit par ceux qui réduisent le monde à la matière et aux seules données du sens. Jaurès surmonte cette antinomie car il soutient que le monde sensible existe, tout en lui reconnaissant de l'intelligence, de l'esprit. Sa force, c'est d'unir la nature et l'esprit, le temporel et le spirituel, l'âme et le corps, le philosophe et l'homme ordinaire.

Existe-t-il une actualité de Jaurès ?

Il y a depuis plusieurs dizaines d'années une crise du sens et, liée à elle, une crise de l'engagement politique. L'inspiration que l'on trouve chez Jaurès nous permet, je crois, de les surmonter, parce qu'il fonde son engagement politique sur une métaphysique et une morale. Il possède une intelligence de la place de l'homme dans la nature et de la nature de l'homme qui lui permet d'affirmer avec force un certain nombre de valeurs et de fonder un projet historique. Il redonne cohérence aux valeurs qu'on a aujourd'hui un peu tendance à perdre de vue et qui guident notre engagement.

Oublié pendant un siècle ou ignoré parce que cela arrangeait beaucoup de gens, on le redécouvre aujourd'hui parce que ses interrogations nous poussent vers l'avenir. C'est à partir de nos préoccupations présentes, comme socialistes engagés dans la construction de l'avenir, que nous pouvons retrouver Jaurès. Il nous devance encore.


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