L’Humanité - 09 Octobre 2000 - POLITIQUE

Marx et Jaurès se croisent au " Café "

" Première " réussie, pour les Amis de l'Humanité, dont le Café accueillait, mercredi au Croissant, Vincent Peillon et Arnaud Spire, pour une " relecture vivante " de la pensée des deux philosophes.

L'oubli, comme la mémoire, ont leurs lieux et leurs devoirs. Des statues sont érigées, d'autres déboulonnées ; les noms de grands hommes se plaquent aux murs, baptisent des rues, puis la rue les juge indécents et les arrache. La chute du mur, avec son cortège de Marx en pierre brisés au sol, a révélé dans le concert des marteaux piqueurs ce que signifie statufier la pensée : couler dans le béton armé du dogme des théories qui relèvent du débat, de la pluralité des regards et de l'ouverture du sens. Station Jaurès : trois lignes de métro se croisent, avec deux directions chacune. Cela fait en tout six directions et 52 arrêts possibles, directement à partir de Jaurès, ou vers Jaurès. Quelle ville n'a pas sa rue, son avenue ou sa place " Jean-Jaurès " ? Pourtant, du fondateur de l'Humanité en 1904, que connaît-on de la pensée et de ses voies possibles ?

Ce mercredi 4 octobre 2000 à 19 h 30, près de quatre-vingts personnes se massent au Café du Croissant, rue Montmartre à Paris (depuis Jaurès, prendre la ligne 5, changer à République). L'attention se porte vers la table où, le 31 juillet 1914, Jean Jaurès fut assassiné par un certain Raoul Villain, ce nationaliste qui fit ainsi de l'emblème vivant de la paix, la première victime de la Première Guerre mondiale. Assis à la table : les invités des Amis de l'Humanité, venus débattre et converser en une confrontation Marx-Jaurès. " Ce soir, je me réjouis que nous ne commémorions rien ", lance Arnaud Spire. L'auteur de Marx, cet inconnu pointe d'emblée combien, " la notoriété va de pair avec la méconnaissance ". · ce titre, les pensées de Marx et Jaurès, philosophies qui se sont incarnées dans l'histoire et la pratique politique, ont toutes deux subi les injustices du succès. " La différence, note Vincent Peillon, philosophe et député PS de la Somme, auteur de Jaurès et la religion du socialisme, est que Marx peut être mal lu, tandis que Jaurès n'est même pas lu ! Ses écrits, longtemps indisponibles, ne sont réédités qu'aujourd'hui... "

Marx et Jaurès, " deux inconnus ", pour reprendre un mot de Jean-Paul Monferran, qui anime la rencontre ? Plutôt qu'à une évaluation des mérites respectifs, c'est donc à une relecture vivante de deux inspirations du socialisme qu'invite le débat. L'enjeu est de taille : la méconnaissance légitime tous les dévoiements politiques. Ainsi, " toujours s'abriter derrière Jaurès dans les discours, sans jamais chercher à le lire, relève du refoulement par notre époque de tout ce qui ne rentre pas dans le cadre actuel de la politique comme administration technocratique des choses ", explique Vincent Peillon. La pensée de Jaurès viendrait rappeler que l'homme et sa sensibilité ne doivent pas être relégués hors du politique. " Ce qui a été refoulé dans notre histoire, poursuit-il, aujourd'hui est utile au moment où nous cherchons à faire du socialisme autre chose qu'une technologie de pouvoir. " Le refoulé, ce sont toutes les dimensions " existentielles, physiques, affectives, métaphysiques et religieuses "... Autant de " thèmes puissants qui nous ont quittés ". Et Vincent Peillon de dresser ce diagnostic : si la politique, " devenue activité professionnelle ", ne suscite pas l'intérêt des citoyens, c'est qu'" elle ne les concerne plus dans leur humanité ".

La demande de sens, comme direction, est aussi une demande d'intégrer les sens, la sensibilité. Un parcours dans la pensée souvent déroutante de Jaurès ravive des dimensions cachées, et paradoxales : le socialisme est un matérialisme ? " Jaurès ne cesse de se proclamer comme idéaliste ", remarque Vincent Peillon. Un collectivisme ? " Pour Jaurès, le socialisme est l'individualisme complet, il ne conçoit pas l'absorption de l'individu dans le tout. " Quant au moteur de l'histoire, consiste-t-il bien dans les conditions économiques et l'organisation de la production ? " L'infrastructure économique joue un rôle important, bien entendu, mais aussi les idées. " Jaurès est l'homme de la synthèse, dit Arnaud Spire, il refuse tous les dualismes : pour lui, la matière ne s'oppose pas à l'esprit, ni l'âme au corps. C'est dans l'individu que le " tout " se forme d'abord. L'humanisme de Jaurès vise cette totalité où l'individu réalise en lui son entière humanité, condition de la fraternité et de l'émancipation.

Alors, bien sûr, on se tourne vers Marx, qu'une certaine justice rendue à Jaurès voudrait pousser dans la caricature. Mais, là encore, le " célèbre " philosophe n'est pas celui que l'on croit. " Parlons de la pensée de Marx et non du marxisme comme s'il s'agissait d'une pensée unique ", prévient Arnaud Spire, qui demande : " Pourquoi le socialisme aurait-il besoin d'une philosophie unique ? " Jaurès est d'ailleurs la démonstration du besoin de la pluralité. Marx, à sa manière, le prouve également, dès lors qu'on pénètre dans les arcanes de sa réflexion. " Marx non plus n'était pas matérialiste ! " fait ainsi retentir Arnaud Spire jusqu'à l'autre bout du café. Pour l'auteur du Manifeste, " une idée qui s'empare des masses devient une force matérielle "... Sans doute Marx a-t-il une prétention scientifique lorsqu'il rédige le Capital, mais il n'est pas pour autant le théoricien du " socialisme scientifique " forgé par Engels, opposé au " socialisme utopique " et ses émules de 1848, dont le socialisme républicain à la Jaurès se réclame davantage. Contre Jaurès et sa conception plus " charnelle " du socialisme, " l'histoire a montré que le socialisme scientifique l'a emporté ", remarque tout de même Vincent Peillon, tandis que la machine à café fait entendre comme un râle. Critique du scientisme dominant à l'époque, Jaurès absorbe, pour reprendre le titre de sa thèse de 1891, " la réalité du monde sensible ". Il confère à la sensation le rôle de vecteur de connaissance, refusant là encore l'opposition classique entre raison et sensibilité.

Quel meilleur lieu qu'un espace public comme le café pour parler de la façon dont on passe du donné sensible, de l'expérience d'une situation, vers la parole politique - ce " partage du sensible " dont parle Jacques Rancière. Dans sa thèse, Jaurès fait la philosophie des choses vécues et senties, expériences de la lumière, de la chaleur, du pied de l'enfant qui se pose sur la terre du chemin de l'école. Député, Jaurès reste le philosophe qui rédigeait ces lignes. Conséquences politiques ? " Réhabiliter la sensation avec Jaurès signifie réhabiliter le pluralisme ", dit Vincent Peillon. La synthèse des différences, entre l'universalisme abstrait et le communautarisme, voilà bien ce que les citoyens demandent aux politiques... Même l'invité s'y voit fraternellement convié : " Vous êtes député de la Somme, la somme, cela veut dire la totale ! "

Cette façon d'inclure la sensibilité dans la politique vaudra toute sa vie à Jaurès des violences physiques, intellectuelles et morales. Tout comme Socrate dans la cité grecque, Jaurès a provoqué la violence par sa tolérance, jusqu'à son assassinat. Et Jaurès le laïc, capable de " convertir " des milliers de personnes dans une assemblée, laissera sa fille faire sa communion solennelle. Même Dieu sort de l'anonymat chez Jaurès qui s'intéresse à " ce qu'il y a derrière " et ne rejette la religion qu'en tant qu'exercice bourgeois d'un pouvoir théocratique. Tout comme Marx d'ailleurs, dont l'athéisme légendaire, précise Arnaud Spire, relève plus du constat de l'illusion dans laquelle la religion entretient les peuples, plutôt que d'une condamnation a priori.

Si la religion retrouve une actualité à notre époque où les consciences ne se reconnaissent plus dans les grands récits d'émancipation programmée, alors on peut souhaiter qu'elle revienne avec Jaurès, comme l'exemple du terrain de la croyance dont la dynamique conditionne toute transformation sociale. En 1894, Jaurès écrivait : " C'est un même souffle de plainte et d'espérance, qui sort de la bouche de l'esclave, du serf et du prolétaire ; c'est ce souffle immortel d'humanité qui est l'âme de ce que l'on appelle le droit ". Le socialisme jauressien, à la fois morale et mysticisme, en appelle à la spiritualité plutôt qu'à des " lois " de l'histoire. Jaurès conserve de la religion le souffle qui " relie " les hommes. Sans ce souffle, dit Arnaud Spire, les peuples émancipés " par le haut ", à travers des effets de doctrine, ne se battent pas pour conserver ce qu'ils n'ont pas réellement conquis. Raviver le souffle d'une pensée jusque dans le lieu où Jaurès s'est éteint vaut sans doute mieux que tous les baptêmes dans la pierre.

David Zerbib

(L’Humanité, lundi 9 octobre 2000)