La chronique de Roger-Pol Droit : De la politique considérée comme une des religions

Jaurès est-il un penseur religieux plus qu'un militant politique ? Ou bien l'un et l'autre indissociablement ? Certaines figures politiques de ce siècle présentent des points communs avec ce socialiste jurassique
JEAN JAURÈS ET LA RELIGION DU SOCIALISME de Vincent Peillon. Grasset, « Le collège de philosophie », 284 p., 129 F (19,67 euros ).

 

Il existe plusieurs manières d'enterrer les idées. L'hommage est une des plus efficaces. La recette est simple, son efficacité prouvée. Faire l'éloge d'une oeuvre, d'une démarche, d'un style. Marquer son importance historique. Passer ensuite à autre chose, fermer la porte, oublier ce qui vient d'être dit, vaquer aux affaires courantes. Quand l'occasion se présente - anniversaire ou commémoration quelconque -, ne pas omettre de sortir le buste du placard et de chanter la louange du grand homme. Ces discours de circonstance à peine achevés, tout peut continuer comme d'habitude. C'est propre et impeccable. Inutile de prêter attention à la pensée en question. Ce serait embarrassant et pourrait même devenir néfaste.

Regardez Jaurès. Grande silhouette, comme chacun sait. On se contente de la célébrer, le plus souvent, par des propos de comice agricole. Il est recommandé de composer quelques paragraphes plus ou moins ronflants pour rappeler que l'homme était humaniste, ami des humbles. Philosophe et tribun chaleureux. Vraie figure populaire, incarnation du socialisme français. Pacifiste ardent, assassiné en juillet 1914 par le fanatisme aveugle. Le vieux style, incontestablement. Si Flaubert l'avait connu, il aurait pu ajouter au Dictionnaire des idées reçues, face au nom de Jaurès, « perte irréparable ». Tout cela évite de lire. Si l'on commençait en effet à prendre en considération ce que l'homme écrivit, au cours d'une existence où l'action ne l'a jamais conduit à poser la plume, l'embarras commencerait. Ce que soutient Jaurès n'est pas du tout ce qu'on croit. Ce n'est même presque rien de ce qu'on dit de lui. Pire : sa pensée ne ressemble guère à celle qui domine, depuis lors, dans la politique socialiste. Bref, il se pourrait que les dix-huit volumes des OEuvres qui ont commencé à paraître chez Fayard soient capables, s'ils trouvent suffisamment de lecteurs attentifs, de semer une jolie pagaille (1).

Qu'a donc de si déconcertant le député de Carmaux ? Vincent Peillon l'explique au fil d'un essai lumineux et précis. Cet agrégé de philosophie est pour sa part, depuis 1997, député de la Somme. Ce qu'il dit de Jaurès n'est pas simplement de l'histoire. Ce jeune philosophe ne s'intéresse pas au passé en historien, pour seulement l'étudier et le comprendre. Il interroge chez Jaurès ce qui a été enseveli sous la gloire et étouffé sous les hommages. Ce qui est pour un part désuet et cependant peut-être encore à venir : le socialisme comme religion. Comment donc ? Et la séparation de l'Eglise et de l'Etat ? Jaurès l'a pourtant bien votée. Et son anticléricalisme ? Il n'a cessé de dénoncer dans l'Eglise le parti des nantis, la figure de l'argent, le soutien des oppressions. Tout cela est vrai. Aucune de ces réalités n'empêche de voir en Jaurès, conformément à ce qu'il a lui même longuement répété, un penseur de type religieux. Reprenons.

Ce que montre Vincent Peillon de manière claire et convaincante, c'est que Jaurès n'est pas seulement un penseur respectueux de l'héritage spirituel de l'humanité, convaincu que se jouent là pour les hommes des parties essentielles. Jaurès ne se contente pas d'être respectueux des croyances. Il ne lui suffit pas non plus d'affirmer que « la politique, si bruyante et si nécessaire qu'elle soit, n'est ni le fond ni le but de la vie ». Il développe, de manière continue et cohérente, une conception religieuse de l'émancipation sociale et du combat politique. « Il serait très fâcheux, il serait mortel de comprimer les aspirations religieuses de la conscience humaine. Ce n'est point ce que nous voulons ; nous voulons au contraire, écrit Jaurès, que tous les hommes puissent s'élever à une conception religieuse de la vie, par la science, la raison et la liberté. » Vous avez bien lu : il faut mobiliser « science, raison et liberté » pour parvenir enfin à une « conception religieuse de la vie ».

Cette conception ne se rattache évidemment à aucune des religions révélées. Mais parce qu'elle juge qu'aucune d'elles n'est assez authentiquement, assez profondément ni intensément religieuse ! Pour saisir ce point, il faut revenir à la thèse de philosophie de Jaurès, De la réalité du monde sensible. Il n'y soutient pas seulement que la sensation possède une intelligence, et que le sensible est la demeure de l'intelligible. Il y combat toutes les formes de dualisme. La conscience est inséparable du monde, la pensée de l'action, et Dieu de la matière. Ce texte constitue, selon Vincent Peillon, la clé de tout Jaurès. Ce n'est pas une élucubration de jeune homme : l'auteur a trente ans déjà, il a été député et revient à la philosophie pour mieux fonder la suite. D'ailleurs, jamais le politique ne reniera cet ouvrage panthéiste, porté par un positivisme profondément spiritualiste. A la tribune de la Chambre, il persiste : « J'ai, il y a vingt ans, écrit sur la nature et Dieu et leurs rapports et sur le sens religieux du monde et de la vie un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée. »

L'étonnant, voire le scandaleux, c'est que Jaurès n'aspire qu'à une authentique et véritable conversion du genre humain. Le sens de son combat est d'abord, et radicalement, spirituel. « On peut dire qu'aujourd'hui il n'y a pas de religion, c'est-à-dire, en un sens profond, pas de société. » Pourquoi critiquer le christianisme ? Parce qu'il n'est pas assez religieux, qu'il a versé du côté des obstacles et des oppressions. Pourquoi lutter contre les forces de l'argent, la dure loi du profit ? Parce que le capitalisme interdit la vraie vie religieuse. Sans doute s'étonnerait-on moins de cette idée fixe si l'on songeait à connaître ce que fut effectivement une large partie du mouvement ouvrier français du XIXe siècle : pas seulement une rébellion contre l'exploitation économique et la domination sociale, mais aussi, comme l'a montré notamment Jacques Rancière dans La Nuit des prolétaires (2), une révolte spirituelle et morale, une aspiration quasi mystique à une assomption des écrasés. En ce sens, Jaurès s'inscrirait dans le droit-fil d'un mouvement de pensée aujourd'hui oublié.

Une autre lecture est plus simple. Jaurès fait comprendre qu'il existe dans la politique une dimension religieuse. Mais il n'est pas le seul. Une lignée de penseurs actifs traversent le siècle à sa suite. Ils dressent, sur d'autres registres, en d'autres circonstances, des constats analogues : les hommes vivent de dignité autant que de pain, la lutte exige plus de force d'âme que d'affrontement physique, le rêve de justice tire les âmes au-delà des obstacles. Voyez Gandhi, ou Martin Luther King, dont on vient d'éditer des textes intéressants (3). Ces gens-là ne font pas de politique comme on fait des affaires. Plutôt comme une voie de délivrance.

(1) Sur cette édition et sur les deux premiers volumes parus, dont le tome 3 qui reproduit notamment la thèse de Jaurès, « De la réalité du monde sensible », voir les articles publiés par « Le Monde des livres » du 18 février 2000. (2) Cet ouvrage sur les « archives du rêve ouvrier » a été réédité au format de poche en 1997 dans la collection Pluriel de Hachette Littérature (450 p., 65 F, 9,90 euros ). (3) Les éditions Bayard viennent de publier sous le titre Autobiographie un recueil de textes de Martin Luther King réunis par Clayborne Carson, traduit de l'américain par Marc Saporta et Michèle Truchan-Saporta, préface de Bruno Chenu, ainsi qu'un recueil de onze sermons du pasteur noir, intitulé Minuit, quelqu'un frappe à la porte,traduit de l'américain par Serge Molla et présenté par Bruno Chenu (respectivement 480 p., 159 F [24,23 euros ] et 234 p., 110 F [16,76 euros ]).



Le Monde daté du vendredi 16 juin 2000