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Le pogrom refoulé de Jedwabne
LE MONDE | 09.07.01 | 12h02
MIS A JOUR LE 09.07.01 | 15h53
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Il y a soixante ans, la moitié d'un village a exterminé, dans des conditions atroces, l'autre moitié. Les premiers étaient Polonais, les seconds Juifs. Ce drame, révélé par un livre, "Les Voisins", a bouleversé le pays. Mardi 10  juillet, en grande pompe, le président polonais demandera pardon aux victimes. Retour sur les lieux du drame

Le village de Jedwabne. Il y a soixante ans, les survivants du massacre ont été poussés, sur ce chemin, vers la grange du charpentier, transformée ensuite en brasier. | Piotr Janowski/Agencja gazeta
Le village de Jedwabne | Piotr Janowski/Agencja gazeta
CE 10 juillet 1941, dans le village polonais de Jedwabne écrasé de chaleur, la chasse aux Juifs a commencé tôt, pour se terminer au crépuscule, dans une âcre odeur de chair brûlée, l'horizon barré par une épaisse colonne de fumée noire. Mille six cents Juifs, soit 60 % de la population du village, ont péri dans d'atroces souffrances. Tout au long de cette journée d'horreur, des hommes et des femmes ont été noyés, poignardés, égorgés ; des adolescents lapidés ; des bébés tués sur la poitrine de leur mère, puis piétinés ; une jeune fille décapitée. Rassemblés sur la place du marché, les survivants, tremblant d'effroi, ont ensuite été poussés jusqu'à la grange du charpentier, promptement arrosée d'essence et transformée en brasier. Devant la porte jouait un petit orchestre improvisé, bien insuffisant pour couvrir les hurlements. Plus tard dans la soirée, des malades et des enfants, découverts dans les maisons abandonnées, seront embrochés à coups de fourche et jetés à leur tour dans le feu.

Soixante ans plus tard, Jedwabne, gros bourg de 2 000 habitants au nord-est de la Pologne, s'apprête à revivre la tragédie. Mardi 10 juillet, jour anniversaire du massacre, le président de la République, Aleksander Kwasniewski, doit conduire une marche silencieuse sur le trajet emprunté par les victimes. Jedwabne se serait bien passé de cette publicité. Ici, les cérémonies commémoratives ne suscitent que malaise et colère. "Certains ont parlé de barrer les routes", dit le curé, Edward Orlowski, qui conseille plutôt à ses paroissiens de rester chez eux, et de bouder ostensiblement la démarche présidentielle.

M. Kwasniewski doit en effet demander pardon, au nom de l'Etat polonais, pour ce crime que la Pologne a longtemps cru, ou feint de croire, l'œuvre des nazis. La stèle, érigée dans les années 1960, qui attribuait la mort des 1 600 Juifs à "la Gestapo et la gendarmerie hitlérienne", a été retirée au mois de mars. Le nouveau monument ne mentionnera pas le nombre des victimes ni ne désignera les coupables, puisqu'une enquête officielle est en cours, mais la participation des villageois polonais à ce pogrom ne fait plus de doute depuis la parution, l'an dernier, d'un livre du sociologue américain Jan Tomasz Gross. Intitulé Les Voisins, l'ouvrage de cet universitaire polonais, émigré aux Etats-Unis lors de la vague antisémite de 1968, montre, témoignages à l'appui, que c'est la population qui a perpétré le massacre des Juifs. Et non quelques marginaux, enrôlés de gré ou de force par les Allemands, comme le voulait la version officielle depuis la fin de la guerre.

"Mensonges !", s'emporte le curé de Jedwabne, scandalisé que "les hommes politiques et le président veuillent faire du business avec ce génocide". Le père Orlowski n'en démord pas : "Ici, il n'y a jamais eu de haine, l'extermination a été planifiée par les Allemands, qui ont utilisé des Polonais." Les habitants de Jedwabne seront les derniers à reconnaître une quelconque responsabilité : "Ils ne vont pas tomber à genoux et avouer ce qu'ils n'ont pas commis", insiste-t-il. Le vieux prêtre est soutenu par son évêque, Stanislaw Stefanek, mais aussi par un politicien d'extrême droite, Leszek Bubel, qui profite de l'aubaine pour instiller son antisémitisme dans la région. Faisant preuve d'un courage politique certain, le maire de Jedwabne, Krzyzstof Godlewski, a une attitude d'ouverture mal comprise de ses administrés. Comme lui, la quasi-totalité des habitants du village est née après la guerre, doivent-ils se sentir coupables ? "Non, reconnaît Jan Tomasz Gross. Ils n'ont pas participé au crime, mais c'est chez eux qu'il s'est produit. Le curé et l'évêque devraient aider la population à y réfléchir au lieu de nier l'évidence."

Cette évidence s'est imposée sans ménagement à l'opinion publique polonaise, qui ne connaissait même pas l'existence de Jedwabne avant la publication des Voisins. Sur l'horrible massacre, le livre de Jan Gross met des noms, ceux des tortionnaires comme ceux des suppliciés. Il raconte comment des groupes de villageois, emmenés par le maire et le conseil municipal, se sont acharnés sur leurs voisins avec des haches, des gourdins, des barres de fer.
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Il y a eu des langues coupées, des yeux arrachés, des barbes enflammées, des corps mutilés et traînés dans la poussière. Sept Juifs seulement ont pu s'échapper, recueillis et cachés par une famille polonaise d'un hameau voisin. C'est sur le témoignage de l'un d'entre eux, Szmul Waserstajn, que se fonde l'essentiel du travail de M. Gross. Plusieurs autres témoins, ainsi que les archives polonaises, biélorusses ou israéliennes, complètent la documentation du chercheur.

Aujourd'hui, personne ne conteste la réalité du drame. Même l'Eglise polonaise, après plusieurs mois de silence, a fini par l'admettre, exprimant son "repentir" le 27 mai, au cours d'une messe célébrée à Varsovie par le primat de Pologne. "C'était un pas supplémentaire dans notre examen de conscience et dans notre dialogue avec les Juifs que deux totalitarismes, le nazisme et le communisme, ont trop longtemps empoisonné", déclare le père Adam Schulz, porte-parole de l'épiscopat. "Cette cérémonie ne signifie pas que l'Eglise accepte tout ce que dit M. Gross dans son livre", nuance Bogumil Lozinski, journaliste à l'agence catholique d'information (KAI).

La presse catholique de droite et quelques historiens locaux ratiocinent encore sur la méthode et la rigueur de son enquête et s'interrogent sur les intentions réelles du chercheur. Des livres teintés d'antisémitisme fleurissent dans les librairies - Les 100 mensonges de Gross ou Jedwabne Business. Mais le débat fait son chemin, entretenu par la presse. "Entendre des Polonais admettre que des Polonais ont tué des Juifs, c'est extraordinaire, s'étonne encore Jan Gross. Je ne m'attendais pas à un débat d'une telle ampleur, je pensais qu'il se limiterait aux spécialistes."

Les Voisins a eu l'effet d'une déflagration dans ce pays où les relations entre Polonais et Juifs pendant la seconde guerre mondiale sont restées si longtemps taboues. Comment une nation dont le ciment est la victimisation pouvait-elle avoir eu en son sein des bourreaux ? Pourtant, les "révélations" du livre de Jan Gross n'en sont pas vraiment. L'auteur le reconnaît, "la plupart des informations étaient déjà dans le domaine public". En 1949 et 1953, quinze participants au massacre avaient été jugés et condamnés, mais considérés comme de simples comparses. La déposition de Szmul Waserstajn auprès de l'Institut historique juif de Varsovie date de 1945. D'autres témoignages, bouleversants et sans équivoque, figurent dans le livre-mémorial de la communauté juive de Jedwabne, publié en 1980 en anglais et en hébreu. Enfin, en relisant les articles de l'historien juif polonais Shimon Datner, écrits dans les années 1960, on trouve des allusions au drame, mais entre les lignes.

On s'étonne que personne n'ait reconstitué le puzzle plus tôt. Sans doute, le temps de l'introspection nationale, si douloureuse, n'était-il pas venu. Coprésident du Conseil pour le dialogue entre chrétiens et juifs, Stanislaw Krajewski se souvient d'une conversation avec le professeur Datner, dans les années 1970. "Nous étions une douzaine autour de lui dans le cimetière juif de Varsovie ; il avait regretté que des Polonais aient tué des Juifs dans des localités de la région de Byalistok, mais je n'ai pas compris, personne n'a relevé, et il n'a pas insisté." Il y a cinq ans, Jan Tomasz Gross lui-même avait eu sous les yeux la déposition de Szmul Waserstajn : "Je savais que ce texte était important, mais je ne comprenais pas en quoi, avoue-t-il. C'est quand j'ai vu les rushes d'un film que préparait Agniewska Arnold sur cette période que tout est devenu clair."

Depuis la sortie du livre, Mme Arnold a pu réaliser un documentaire entièrement consacré à la tragédie de Jedwabne. Intitulé lui aussi Les Voisins, il a été diffusé par la télévision nationale en avril. Il a bouleversé la Pologne. L'opinion publique voudrait savoir dans quelle proportion les habitants de Jedwabne ont prêté la main à cette barbarie. Les gendarmes allemands - moins d'une douzaine - se sont-ils contentés de prendre des photos, comme l'affirment plusieurs témoins cités par Jan Gross ? Les Polonais font confiance à l'Institut de la mémoire nationale (IPN) pour établir toute la vérité. Cette institution indépendante est chargée d'une enquête, dont les résultats sont attendus pour novembre ou décembre. Une enquête policière doublée d'une enquête d'historien que Leon Kieres, le président de l'IPN, entend mener tambour battant.

Fin mai, la justice a procédé à des exhumations aux emplacements présumés de deux fosses communes. La trace de deux cent cinquante corps a été retrouvée. Mais ces exhumations partielles ont été arrêtées au bout de cinq jours, faute de savoir où poursuivre les fouilles. De plus, leur "exploitation scientifique", soixante ans après les faits, s'avère difficile. "Les corps étaient tellement enchevêtrés qu'il est quasiment impossible de les distinguer", précise M. Gross, qui maintient son chiffre de 1 600 morts, recoupé par le recensement de 1931. Outre cette comptabilité macabre, les enquêteurs explorent toutes les archives disponibles, notamment allemandes, "pour rassembler le plus d'informations possible". Ils ont déjà entendu une vingtaine de témoins, dont deux à Tel Aviv fin juin.

Il faudra aussi élucider les raisons de cette brusque bouffée de haine, alors que Polonais et Juifs, selon l'expression de Leon Kieres, "cohabitaient depuis mille ans". Le livre de Jan Tomasz Gross n'apporte pas de réponse évidente, sinon l'antisémitisme. La vengeance ? Le massacre est survenu moins de quinze jours après l'arrivée des Allemands dans une région qui était sous occupation soviétique depuis septembre 1939. Or de nombreux témoins soutiennent que les Juifs ont collaboré étroitement avec les autorités russes, au point d'avoir dénoncé des résistants polonais et contribué à leur déportation en Sibérie.

"Je crois que les Juifs étaient plus prosoviétiques que ne l'exprime le livre de Gross", reconnaît Stanislaw Krajewski. Ce porte-parole de la communauté juive soupçonne aussi que "pour certains participants, les raisons matérielles ont été plus importantes que la haine antisémite : la nuit même, toutes les maisons des Juifs étaient occupées". Le professeur Leon Kieres ignore s'il pourra apporter des réponses suffisamment précises à toutes ces questions, mais il est optimiste pour l'avenir : "Ce qui se passe est la preuve que nous sommes une grande nation, dit-il. Le livre de Jan Gross nous a donné l'occasion d'entamer une nouvelle réflexion sur l'histoire de notre pays, y compris sur ses jours les plus sombres. Mais si, de cette enquête, on devait conclure que les Polonais sont responsables de l'holocauste, alors, j'aurais perdu. D'un côté, il y a Jedwabne, certes, mais de l'autre, 6 000 "Justes" polonais qui ont sauvé des Juifs."

L'IPN a aussi commencé une enquête sur le pogrom de Radzilow, près de Jedwabne, où le scénario a été le même, trois jours plus tôt. Il devrait ensuite s'intéresser à celui de Wasosz, le 5 juillet 1941. La Pologne n'en a pas fini avec ce passé enfoui. Mais, se réjouit Jan Gross, "dans les manuels scolaires et à l'université, l'enseignement de l'histoire de la Pologne va changer. Dans dix ans, tout sera différent. Le débat sera douloureux, mais les gens vont finir par l'accepter".

Invités la semaine dernière à Varsovie par l'Institut de la mémoire nationale, des écoliers de Jedwabne ont rencontré des enfants de la communauté juive : "Ils ont découvert que le mot "voisin" ne signifie pas seulement Polonais, mais aussi Juif, Allemand ou Vietnamien", plaide M. Kieres. Pourtant, le village où ils grandissent reste recroquevillé sur sa mauvaise conscience. Une femme qui avait témoigné dans le film d'Agniewska Arnold s'est rétractée sous la pression du "voisinage". Une autre "vedette" du film, Janusz Dziedzic, un solide paysan dont les parents avaient aidé Szmul Waserstajn, a dû fuir le pays avec femme et enfants. Il est parti le 11 juin pour Boston, où son père et ses frères l'avaient précédé de quelques mois. "Il avait peur, il rasait les murs", explique Anna Bikont, une journaliste à qui il a confié son amertume avant de quitter sa ferme : "Aujourd'hui, à Jedwabne, tout pourrait recommencer comme il y a soixante ans. Les gens et le curé sont les mêmes, disait-il. Il ne manque que les Juifs."

Jean-Jacques Bozonnet

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 10.07.01
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