An 2000
Du Chabbat au Jubilé

Voir un visage, c’est déjà
entendre : « Tu ne tueras point. »
Emmanuel Lévinas, « Ethique et esprit », dans Evidences,
n° 27, 1952,
Pour
engager le monde catholique dans l’année jubilaire 2000, le pape Jean Paul II
a incité l’Eglise à s’interroger « sur son apport effectif à la
justice sociale, non pas par pièces
et morceaux, mais dans ses plus hautes et exigeantes configurations, même si
les œuvres humaines ne sont pas coextensives à la grâce divine[1] ».
La lettre apostolique Tertio Millenio
Adveniente (Dans l’attente du troisième
millénaire, novembre 1994), porteuse de cette re-fondation de l’espérance
évangélique, convie aussi tous les chrétiens à se retourner, dans le même
mouvement, sur vingt siècles d’histoire. C’est le texte génératif de la
repentance de l’Eglise[2]
« pour les fautes de ses enfants » et ses « péchés
historiques »[3].
En cette ouverture de l’an 2000 après Jésus-Christ, et en voie
d’apaisement malgré les quelques scories d’anti-judaïsme subsistant en
l’actuel pontificat[4],
nous souhaitons accompagner nos amis chrétiens dans leur « ascension
jubilaire »[5].
Dans la nuit de Noël dernier, Jean Paul II a inauguré le Jubilé, en
ouvrant la Porte sainte de la basilique Saint-Pierre de Rome. Programmée dès
l’encyclique Redemptor Hominis (Rédempteur
de l’homme, 1979), l’« année
sainte » inscrit sa signification dans la suite d’une tradition juive
fondamentale, comme le pape l’a rappelé lui-même à plusieurs reprises[6].
« Jubilé » vient du latin jubilaeus,
qui est issu du mot hébreu yovel,
lequel désignait originellement le bélier, puis, par métonymie, la corne de
cet animal, utilisée comme trompe (le chofar,
sonné aussi à yom kippour, le jour
du grand pardon) pour annoncer l’année sainte qui succédait à chaque cycle
de quarante-neuf (7x7) ans.
La lettre apostolique Tertio Millenio Adveniente du souverain pontife Jean Paul II, sur
« la préparation du Jubilé de l’an 2000 », renvoie pas moins de
dix fois à la « doctrine sociale de l’Eglise » (§§ 13, 22, 36,
51), laquelle fut longuement synthétisée par le même pape dans sa lettre
encyclique Sollicitudo Rei Socialis,
« à l’occasion du vingtième anniversaire de l’encyclique Populorum Progressio ». C’est plus et mieux qu’un accent.
Il est surprenant, de ce point de vue, de n’en trouver qu’un faible écho,
si ce n’est la moindre trace, dans la documentation du Comité français pour
le jubilé[7].
Au risque que l’insignifiance du « millenium » mondialisé et
scientiste[8]
n’engloutisse le Jubilé chrétien dans une perte de sens universelle[9].
Il ne suffit pas de protester contre la négligence de la « référence
chrétienne » par la « Mission pour la célébration de l’an 2000 »[10],
pour « donner sens au futur »[11].
D’autant que Jean-Jacques Aillagon, président de la Mission 2000 en France,
convient volontiers que 2000 est « tout d’abord » un événement…
chrétien[12].
Alors, revenons à l’essentiel, avant que, le samedi-chabbat 6 janvier
2001, le Jubilé ne finisse par la fermeture de la Porte sainte de la basilique
Saint-Pierre de Rome. « Célébrer un Jubilé, c’est reprendre à
pleines mains le temps écoulé, pour remettre de l’ordre dans nos libertés
et nos cœurs : repentir, conversion ; dans nos mensonges : faire
la vérité ; dans nos injustices : réparer. Mais surtout, c’est
nous tourner vers l’avenir puisque Dieu nous en fait la grâce. Le Jubilé est
ainsi un moment où nous sommes invités à nous laisser saisir par l’espérance,
puisque c’est Dieu qui nous la donne : pour agir selon son amour et aussi
pour l’enseigner et en témoigner, comme Jésus nous le demande. »
(Cardinal Jean-Marie Lustiger, dans La Croix du 1er juin 1999).
Fortes paroles d’espérance, nourries de celles dictées à Moïse au Sinaï et des prophéties d’Isaïe[13].

« Et furent parachevés (va-yekhoulou)
les cieux et la terre, avec toute leur multitude (tsevaam, "armée"). Elohim paracheva, au septième jour,
l'oeuvre qu'Il avait faite ; et Il arrêta, ce septième jour, toute
l'oeuvre qu'Il avait faite. Aussi, Elohim bénit-Il le septième jour et en fit
une chose sainte, parce que ce jour-là Il arrêta l'oeuvre entière qu'Il avait
créée pour faire. » (Béréchit,
II, 1-3)[14].
Le septième jour, c'est donc le chabbat, dont le nom figure explicitement dans
le texte de la Genèse (traduction gréco-latine, dans la Septante, de l’hébreu
Béréchit, « au commencement »,
mais signifiant « génération ») puisque « arrêt » se
dit chabbat (ChBT) en hébreu. Cela
signifie qu'il y a deux modes de relation entre Dieu et le monde. La relation
qui relève du maaseh bé-réchit (la
création pendant les six jours du commencement). De même, l'homme, dans sa
relation avec le monde, avec la nature et avec l'instrument, reproduit le maaseh
bé-réchit.
Mais il y a aussi la relation chabbatique. Dieu cesse d'organiser le
monde, car l'homme est né le sixième jour et va continuer la Création. Désormais,
Dieu n'interviendra plus directement dans le monde, sauf par quelques rares
miracles... Il ne faut pas dire que Dieu s'est « reposé » le jour
du chabbat ! Que pourrait être
la fatigue de Dieu ? Il vaut mieux dire qu'Il a interrompu ce jour-là Son
travail. Qu'Il a chômé.
Aujourd'hui, en Israël, on emploie le terme de « chabbat »
pour dire qu'un travailleur a chômé. Lorsqu'il a fallu inventer le mot
« grève » en hébreu moderne, un terme qui n'existait pas, bien sûr,
dans la Torah, on a choisi un dérivé de la racine de chabbat
(ChBT) : « grève » se dit chevita ou ch’vita...
Dieu est le premier gréviste de l'Histoire. Pour opposer résistance à l'abus
de pouvoir –y compris le Sien-, à tous les abus de pouvoir à venir, parce
que l'homme pèchera par sa puissance et qu'il est impur. « L'Eternel (YHVH-Elohim)
dit : Mon esprit ne dirigera plus l'homme, étant donné ses erreurs :
il n'est que chair et ses jours seront réduits à cent vingt ans. » (Genèse,
VI, 3).
Chabbat, grève,
contre-pouvoir... Par cette chaîne de sens, l'utopie trouve – parfois abusivement - sa source dans la Torah[15].
« Partout, le chef d'entreprise et l'ingénieur deviennent les
aristocrates, les gentilhommes, de notre monde. (...) La multiplication est un
stimulant permanent, et nous sommes tous saisis par l'expansion et condamnés à
l'entretenir. (...) Le chabbat, dans son principe, est non seulement a-économique, mais même
vigoureusement anti-économique. Et il l'est beaucoup plus que la chemittah
(année sabbatique) ou que le yovel
(jubilé). L'une, en tant que jachère, l'autre, en tant que moratoire des
dettes, peuvent avoir de multiples justifications simplement économiques par
exemple, comme facteur de fertilité des terres ou comme instrument d'équilibre
économique et social. Le chabbat,
lui, se situe sur un tout autre plan ; il nie, pendant un jour, l'homme
comme agent économique aussi bien producteur que consommateur (...). Par là même,
il répudie toute distinction de classe
fondée sur la richesse ou sur l'autorité sociale. La société sans argent, rêve
de tous les utopistes, le chabbat
l'institue provisoirement, mais intégralement. En même temps, il est une
prophylaxie contre le vertige technique qui est le risque majeur de notre temps.
(...) Mais le jour du chabbat,
l'homme, libéré des esclaves mécaniques qui l'asservissent, affranchi des
servitudes du rendement et de celles de la satisfaction des besoins superflus et
artificiels, doit retrouver en lui-même sa pleine dignité
d'homme, en cessant même de commander à la nature. » (Emile Touati,
« Le chabbat, défi à l'économie », dans Aimé Pallière et
Maurice Liber, Le livre du chabbat,
Fondation Séfer, deuxième édition, 1974, pp. 67 et 68). Cher Emile Touati, si
juste, mais qui est passé légèrement à côté de l’essence chabbatique de
la chemittah et du jubilé…
La Genèse nous dit encore que
« Dieu acheva [va-yekhoulou hachamaïm :
"Et furent (par)achevés les cieux" ; kelo :
achever, terminer ; kalal :
parfaire ; kéli : outil,
ouvrage, œuvre ; khol :
mesurer ; kala : fiancée ;
racine kl : totalité...[16]]
au septième jour l’œuvre qu’il avait faite… » (Béréchit,
II, 2). Or, Dieu a créé le monde en six jours, non en sept, n'en déplaise au
roi Ptolémée... Mais c'est bien le septième jour qu'est achevé le monde.
L'acte de cessation finit l'univers. Le chabbat est le véritable parachèvement de la Création. La question posée ici est celle de
la maîtrise de l'univers et de la puissance sur les choses et les êtres. Dieu
s'est imposé de limiter Son oeuvre. Il a manifesté Son pouvoir, non pas en lui
laissant le champ libre, mais en le limitant.
Il confie dès lors le monde à l'homme (Genèse,
I, 28). Celui-ci sera chargé de le civiliser, de… l’humaniser. C'est
l’homme qui dispose à son tour du pouvoir de « faire ». L'humanité
va-t-elle en user ou en abuser ? Au septième jour du Commencement, la Genèse
nous propose l'exemple divin (d'où l'imitatio
Dei des mystiques et kabbalistes[17])
pour parfaire le monde qui vient. La puissance a besoin d'un frein, d'une
retenue, pour constituer un authentique pouvoir[18],
et non une folie totalitaire.
L'homme doit savoir dire « assez », tout comme Dieu a dit
« assez ». Car l'un des noms de Dieu, El
chaddaï, signifie aussi : « Celui qui a dit à son monde :
assez ! », cheamar leolamo daï.
Ce nom apparaît, pour la première fois, en Genèse,
XXXV, 11 : « Et Dieu lui dit (à Jacob) : Je suis le Dieu
tout-puissant : tu vas croître et multiplier ! Un peuple, un essaim
de peuples naîtra de toi, et des rois sortiront de tes entrailles. » Puis
il est attribué au Dieu qui est « apparu à Abraham, Isaac et Jacob »
(Exode, VI, 3). En fait, la traduction
habituelle de El chaddaï par « le
Tout-Puissant » n'est pas suffisante. Littéralement, il s'agit encore de
« Celui des montagnes ».
« Il existe certes des images qui expriment la puissance de Dieu,
et la philosophie juive médiévale - singulièrement celle de Maïmonide -
s'est efforcée d'en faire une lecture allégorique, sur la base des catégories
grecques (aristotéliciennes en l'occurrence) de la pensée. La "main
forte" devient ainsi l'image de l'idée de toute-puissance. » (Note
de Catherine Chalier, dans Hans Jonas, Le
Concept de Dieu après Auschwitz, Payot & Rivages, 1994, p. 42). Mais
c’est cette même pensée qui catégorise le « retrait » de Dieu,
le tsimtsoum (lire
plus loin) !
Certes, le terme chaddaï se retrouve aussi dans les noms de certains individus comme
Tsourichaddaï et Ammichaddaï (Nombres,
I, 6 et 12). Et il figure également dans les prophéties de Balaam (Nombres,
XXIV, 4). Mais, en dehors de la Genèse
et de l'Exode, chaddaï apparaît
à trente-cinq reprises dans la Torah, dont trente et une dans le livre de Job,
où il révèle tout son sens de Dieu
caché, retiré[19].
Interlude.
Mais chaddaï, signifie aussi « sein »
dans le Cantique des cantiques (Chir
HaChirim), I, 13 : « Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui
repose entre mes seins. » Les
montagnes, les seins... Talmud Babli (de
Babylone), traité Yoma ("le Jour" en araméen, c'est-à-dire Yom
Kippour) 54 a : « Une baraïta
enseigne aussi : (...) Elles poussaient, apparaissaient, sortaient sous le
voile et étaient visibles comme deux seins de femme, ainsi qu'il est dit :
"Un sachet de myrrhe est mon bien-aimé, il repose entre mes seins" (Cantique des cantiques, I, 13). » Cette baraïta commente le verset 8 du chapitre VIII du premier livre des Rois
(visibilité de l'extrémité des barres de l'arche d'alliance). Dans son
commentaire du traité Yoma, le Maharcha (Rabbi Chmouel Eliézer Halévy Edels
de Lublin, 1560-1631) invite, selon Marc-Alain Ouaknin (Le
Livre brûlé, Le Seuil, nouvelle édition, 1993, p. 311), à « chercher
du côté du caractère polysémique particulier » de chaddaï.
Les « seins » du Cantique
sont entendus comme le neuvième des noms de Dieu dans le Zohar (t. III, 116 a, Maamar
Assara Chémot). Selon Maïmonide, dans son Livre de la connaissance, première section, chapitre 6, paragraphe
2, le nombre des noms de Dieu est de sept, chaddaï
étant le sixième (Séfer ha-madda,
premier des quatorze livres du Michneh
Torah).
Ainsi va « l'entretien infini » de l'érotisme
et de la transcendance, du pouvoir et de la justice.
A propos de l'harmonie entre l'amour, le chabbat et...
la nature (végétale), la Lettre sur la
sainteté (fin du XIIIe siècle) nous enseigne : « C'est pourquoi
il est dit : "Qui donne son fruit en son temps", c'est-à-dire de
nuit de Sabbat en nuit de Sabbat, la suite du verset ajoute : "son
feuillage ne se flétrira pas" (Psaumes,
I, 3), ce qui signifie que sa relation conjugale sera pour le Nom du Ciel et
qu'elle atteindra son but. » (Traduction et présentation de Charles
Mopsik, Editions Verdier, 1993, chapitre III, p. 43)[20].
Le traité talmudique Hagigah explique encore : « Rèch
Laquich dit : que signifie "Je suis El
chaddaï" ? Je suis celui qui a dit au monde : Assez ! ».
(Traduction de Marc-Alain Ouaknin). Cet enseignement vient appuyer une pensée
de Rav Yéhouda (à propos des barres de l'arche d'alliance qui sont nirin
veèn nirin, « visibles et invisibles », traité Yoma
54 a), au nom de Rav : « Au moment où le Saint, béni soit-Il, créa
le monde, celui-ci s'étendit à l'infini - comme les fils d'un métier à
tisser qui s'entremêlaient sans fin ; jusqu'à ce que le Saint, béni
soit-Il, poussa un cri ; alors ils s'arrêtèrent ainsi qu'il est dit :
"Les colonnes du ciel frémissent et se figent sous son cri" (Job,
XXVI, 11). »
Chaddaï exprime donc la
limitation, le coup d’arrêt au
« sans fin », à la néantisation de la Création par son
infinitude. Il est le nom du Créateur qui institua le chabbat. D'ailleurs, la
plupart des maîtres hassidiques, poussant le raisonnement jusqu'au bout,
commentent le terme chaddaï en
rapport avec le tsimtsoum (retrait ou
contraction initiale de Dieu) d'Isaac Louria (1534-1572), le Lion (Ari)
de Safed. Ainsi, Rabbi Isaac de Berditchev écrit (Quédouchat
Lévi, 33a, Jérusalem, réédition, 1965) : « El chaddaï moré al ha-tsimtsoum, al harémez déamrinan biguemara :
El chaddaï : mi chéamar la-olam : daï ! » (« Le
nom El chaddaï désigne le tsimtsoum,
selon l'enseignement de la Gemara :
El chaddaï, celui qui a dit au monde : assez ! »).
Quant à Rabbi de Sokhotchov, auteur du Chem
Michmouel (Chemot, I, Jérusalem,
1974), il écrit plus radicalement encore : « Chaddaï hou chem ha-tsimtsoum. » (« Chaddaï est le nom du tsimtsoum. »)[21].
A l'origine de la Loi, le sens premier du mot chabbat
est « arrêt ». Au fondement de l'éthique, de notre responsabilité
vis-à-vis de l'altérabilité des créatures et de l’autre homme,
l'observance du chabbat comme trêve
précède les Commandements cardinaux d'honorer ses parents, de ne pas tuer, de
ne pas commettre d'adultère et de ne pas voler (Deutéronome,
V, 12-15)[22].
« Aussi, Elohim bénit-Il le septième jour et en fit une chose
sainte, parce que ce jour-là Il cessa l'oeuvre entière qu'Il avait créée
pour faire. » (Genèse, II, 3).
La bénédiction, déjà portée sur la vie aquatique, puis sur Adam et Eve,
concerne la croissance et la prospérité (Genèse,
I, 22 et 28). La bénédiction du chabbat se rapporte au temps, et à la fécondité
du monde, idée proche du concept de « richesse » chez certains
philosophes contemporains tels qu’André Gorz ou Dominique Méda. Le chabbat
est pourtant ce temps où le monde doit cesser sa croissance. Paradoxe ?
Selon le Midrach, Elohim « a béni (le septième jour) par la manne
et l'a sanctifié par l'éclat du visage de l'homme » (Rabbi Chiméon,
dans Genèse Rabba, chapitre XI, 2 ;
Midrach Rabba, tome 1, traduit par
Bernard Maruani et Albert Cohen-Arazi, Verdier, 1987, p.136).
Par la manne[23].
Dans le désert, les Hébreux reçoivent leur provende pendant les six jours de
la semaine, mais n'ont plus besoin d'elle le septième jour. Si l'on trouve
plusieurs fois le mot « cesser » dans la Torah, la seule occurrence
où il est écrit avec la même graphie que dans le demi-verset 2b du chapitre
II de la Genèse (« Il (Dieu)
cessa ») se trouve dans le livre de Josué, au moment où les Hébreux viennent d'entrer en Terre
promise : « La manne cessa
de tomber le lendemain, parce qu'ils avaient à manger du blé du pays, et les
enfants d'Israël n'eurent plus de manne, mais ils se nourrirent, dès cette année,
des produits du pays de Canaan. » (Josué,
V, 12).
Par le visage. Pendant le
chabbat, se démasque le visage humain, le visage divin de l'homme, le nom
contre le nombre. Pause d'un jour « à visage humain » dans la
semaine ! Il n’est pas question de développer, ici, la figure du visage,
telle que celle-ci est sublimée par Lévinas[24] :
« Devant le visage d’autrui, avons-nous dit. Peut-on, à proprement
parler, utiliser ici la préposition : devant ?
N’a-t-on pas confondu en parlant ainsi la signification du visage avec les
formes plastiques de la représentation qui déjà le masquent, alors que dans
sa nudité formelle – ou dénuée des formes – le visage exprime la mortalité
et signifie un commandement ? » (Entre
nous ; Essais sur le penser-à-l’autre, Livre de Poche, 1991, pp. 161
et 162).
Après la bénédiction, il y a aussi la sanctification. La notion de
« sainteté » (qedouchah)
peut être précisée par les enseignements de deux textes. L'un est tiré de la
liturgie du vendredi soir, où nous lisons que Dieu est qadoch,
et qu'il est « sans pareil » : Ha'el Haqadoch Che'en Kamohou. La liturgie des grandes fêtes
attache aussi à Dieu l'épithète de qadoch
ve-nora (« saint et terrible »). Etre saint, c'est donc être
unique, différent du tout.
Le deuxième texte est tiré du Lévitique :
« Soyez saints !, car Je suis saint, Moi l'Eternel (YHVH) votre Dieu. »
(XIX, 2). Israël doit être saint, c'est-à-dire séparé, autre. Dire que le
chabbat est qadoch, saint, c'est dire
que, ce jour-là, notre relation au monde, à Dieu et aux autres hommes doit être
différente de ce qu'elle est pendant la semaine. C'est reconnaître et
sanctifier la différence.
Le sens même de la sanctification est bien : faire place et donner
du temps à la différence, à l'altérité du monde et des créatures, être
gardien aussi de leur altérabilité, de leur faiblesse et de leur mortalité,
comme Caïn aurait pu être gardien de son frère, Abel. Etre gardien de la précarité de mon prochain, quand je suis permanent !
Est qadoch, « saint »,
ce qui est tout à la fois séparé et consacré. « Souviens-toi du jour
du chabbat pour le sanctifier (le-qaddecho). » (Exode,
XX, 8). Le jour du chabbat, l'homme n'est plus avide de productivité, ni
d'utilité ; il s'adonne au repos et à la contemplation. Sanctifier le
temps, c'est, de fait, le consacrer à autre chose qu'à l'exploitation des
richesses de la planète et de la vie de son prochain.
Les juifs disent, dans une prière autour de la table, le vendredi soir,
et dans les zemirot - poèmes chantés
pendant le repas - que le chabbat est l'occasion d'une expérience relative du
temps à venir[25] ;
donc, en premier lieu, de la liberté
symbolisée par la sortie d'Egypte. A
ce propos, le Qiddouch, prière de
sanctification du chabbat, récitée sur une coupe de vin par le maître de
maison avant le repas familial, est explicite : « (…) car il -
le chabbat - occupe la première place parmi nos saintes solennités, mémorial
de la sortie d'Egypte. »
L'invention du chabbat, en Genèse,
II, 1-3, s'achève sur une expression insolite : « (...) parce que ce
jour-là Il cessa l'oeuvre entière qu'Il avait créée pour faire (la'assot) ».
Qu'est-ce que cela signifie ? Les sages répondent qu'ici le sujet du verbe
faire est l'homme. Dieu a créé le monde pour « faire », c'est-à-dire
pour qu'il soit conduit à sa perfection, en vertu de la volonté et de l'action
humaines. L'avenir est donc ouvert par ce mot, l'Histoire devient possible. L'homme y gagne sa liberté et sa
responsabilité. Le chabbat préfigure, selon la tradition, la sortie d'Egypte,
et donne un premier sens à la destinée d'Israël. Dieu fait chabbat le septième
jour pour permettre à l'homme de (par)faire Son oeuvre[26].
La théologie rabbinique distingue le monde du créer
de celui du faire. Le premier, c'est
la création à l'état brut, à partir d'une matière première encore
inorganisée, magma tout juste échappé de l'abîme originel, le tohu
ve-bohu qui n'est pas seulement « vide » et « chaos »,
comme habituellement traduit. Le monde du créer - olam ha-beria - est l'affaire de Dieu. Le monde du faire - olam
ha-assïa - est le domaine de l'homme. Pour simplifier : Dieu nous a
laissé le monde en friche ; à nous de cultiver Son jardin (pardès)[27].
S’élève ainsi l’action de l’homme contre la (sa) nature sauvage, la « bestialité »
de la vie, symbolisée par Béhémoth[28].
Le Talmud conte une célèbre polémique qui opposa Rabbi Aquiba au
gouverneur romain Turnus Rufus. Ce dernier voulait faire interdire la circoncision.
Elle était, selon lui, une injure au Créateur. « Prétendez-vous,
disait-il au rabbin, que la créature faite par Dieu est imparfaite et que vous
puissiez l'améliorer ? Si Dieu avait voulu que les hommes fussent
circoncis, il les aurait fait naître circoncis ! » Cette dispute se
déroulait devant l'empereur Hadrien. Rabbi Aquiba ne répondit rien. Il proposa
simplement à l'empereur de choisir entre un épi de blé et un gâteau.
L'empereur choisit évidemment le gâteau. Le sage fit alors observer que le blé
était l'oeuvre de Dieu, le gâteau celle de l'homme, et que c'était l'oeuvre
de l'homme que l'empereur avait préférée. Le blé est du domaine du créer ;
le gâteau est du monde du faire.
Ainsi, l'oeuvre divine est prolongée par la responsabilité et la liberté
de l'homme. Paradoxalement, c'est à partir du chabbat, ce suspens du temps, que
l'Histoire commence. Le Créateur continuera cependant à organiser le monde,
mais par la volonté et l'action de l'homme juste (tsaddik)[29].
Que veut dire la'assot dans la perspective du chabbat ? Il signifie « travail »
proprement dit. Le chabbat a donc
une fonction libératrice de l'aliénation par le travail. Ce qui apparaît d'ailleurs clairement
dans les dix Commandements mosaïques : « Mais le septième jour est
la trêve de l'Eternel ton Dieu : tu n'y feras aucun travail, toi, ton fils
ni ta fille, ton esclave mâle ou femelle, ton bétail, ni l'étranger qui est
dans tes murs. » (Exode, XX,
10). Sur le plan social et politique, il ne faut pas oublier que l'affranchissement de tous les hommes, qu'ils soient esclaves,
masculins ou féminins, étrangers, ainsi que des animaux domestiques de toute
domination, ne serait-ce qu'un jour par semaine, une année sabbatique tous les
sept ans, ou une autre tous les quarante-neuf ans (jubilé), a été une des idées
les plus révolutionnaires du judaïsme antique[30].
Elle fut aussi, de ce fait, une des causes de la naissance de l'anti-judaïsme,
comme l'a relevé l'historien Moritz Zobel : « Le philosophe Sénèque
(mort en 65) critique le chabbat plus que toutes les autres pratiques de la
religion des Juifs parce que, selon lui, l'homme passe de cette façon dans
l'oisiveté la septième partie des journées de sa vie, et il déplore que les
coutumes de cette maudite nation se répandent dans tous les pays au point qu'il
semblerait "que les vaincus aient imposé leurs lois au vainqueurs"
(cité par saint Augustin, La Cité de
Dieu, VI, 11)... » (Der Sabbat, Berlin, Schocken
Verlag, 1935). Leo Rosten note lui
aussi, de façon lapidaire : « En fait, le Shabbès (« chabbat »,
en yiddish) était une institution réellement révolutionnaire. Juvénal, Sénèque
et Horace le considéraient comme une superstition. » Et insiste :
« L'idée révolutionnaire du repos hebdomadaire ne plaisait ni aux Grecs
ni aux Romains, qui trouvaient insupportable que les esclaves ne travaillent pas
un jour sur sept. Sénèque le Stoïcien oublia son stoïcisme pour attaquer la
coutume hébraïque qu'il voyait avec inquiétude se répandre. » (Les
joies du Yiddish, Calmann-Lévy, 1994, notices "Shabbès" et
"Shabbat").
Libération, donc, mais aussi purification. Selon le Midrach, « chaque
vendredi soir, lorsque le Juif récite le texte de la Création et chante que
les cieux, la terre et toute leur multitude furent achevés, deux anges mettent
leurs mains sur sa tête et lui disent : ta faute disparaît, ton péché
est pardonné ». Et le Talmud, citant ce texte, le rapproche du rite de la
vache rousse que l'on immolait au Temple et dont la cendre avait une valeur
purificatrice (Nombres, XIX, 2-12).
Purification, certes, mais aussi réparation[31].
Pendant six jours, l'homme pille le monde, détruit et pollue la nature, tue son
frère et exploite son semblable. Soi-disant pour construire. Or, le chabbat,
qui structure tous les commandements, institue la trêve du détruire-pour-construire,
du tuer-pour-survivre. En nous détachant des travaux et des jours, nous faisons
un premier acte de réparation.
Lecture du Midrach. Consultés
par Dieu, deux anges s'opposèrent à la création de l'homme, alors que deux
autres se montrèrent partisans de cette création. L'ange de la Paix et l'ange
de la Vérité craignaient que l'homme ne mente et ne fasse la guerre. Or ce
sont ces deux anges, précisément, qui raccompagnent le fidèle, le vendredi
soir, de la synagogue jusqu'à sa maison. Pendant les six jours de la semaine,
les luttes sociales font souvent trahir la vérité et la paix. Par le chabbat,
et sous les ailes des anges, se répare l'harmonie dans le monde.
La Torah commande aussi la chemittah,
l'année sabbatique. Car l'Eternel dit à Moïse, au mont Sinaï : « (...)
La terre fera chabbat en l'honneur de l'Eternel. Six années tu ensemenceras ton
champ, six années tu tailleras ta vigne, et tu en récolteras le fruit ;
mais la septième année, un repos absolu sera accordé à la terre, un chabbat
en l'honneur de l'Eternel. Tu n'ensemenceras pas ton champ, ni ne tailleras ta
vigne. Le fruit de tes semailles, tu ne le récolteras pas, et les raisins de ta
vigne entière, tu ne les vendangeras pas : ce sera une année de repos
pour la terre. Cette terre en repos
appartiendra à vous tous pour
votre nourriture : pour toi, ton esclave mâle et ton esclave femelle, pour
l'ouvrier et l'étranger qui habitent chez toi ; ton bétail même et les bêtes
sauvages de ta contrée pourront se nourrir de tous ces fruits. » (Lévitique, XXV, 2-7).
Il y a bien sûr un rapport essentiel entre le chabbat et l'année
sabbatique. La chemittah est la première
condition de la possession de la Terre promise de Canaan. Car Dieu avertit les Hébreux :
s'ils n'observent pas la loi de la terre, la terre les vomira. Ils seront exilés,
et alors... « Alors, la terre observera elle-même ses arrêts. Tout le
temps où elle restera désolée, vous vivrez au pays de vos ennemis... »
(Lévitique, XXVI, 34-39).
L'exploitation abusive des ressources naturelles et des forces vives de
son prochain est donc cause de l'Exil,
et des guerres de Gog et Magog[32]…
Peuple témoin, Israël vit ainsi parmi les Nations pour leur communiquer la
mise en garde divine : « Hommes, soyez les gardiens de ma création,
et de vous-mêmes, sinon... ». Mais aussi la promesse du paradis terrestre :
« Si vous vous conduisez selon mes lois, si vous gardez mes préceptes et
les exécutez, je vous donnerai les pluies en leur saison et la terre livrera
son produit, et l’arbre du champ donnera son fruit. Le battage de vos grains
se prolongera jusqu’à la vendange, et la vendange durera jusqu’aux
semailles... » (Lévitique, XXVI, 3-6).
« Tu compteras chez toi sept années sabbatiques, sept fois sept
années, de sorte que la période de ces sept années sabbatiques te fera
quarante-neuf ans. Puis tu feras circuler le retentissement du cor,
dans le septième mois (Tichri), le
dixième jour du mois. Au jour des pardons (kippourim),
vous ferez retentir le son du cor à
travers tout votre pays. Vous sanctifierez cette cinquantième année, en
proclamant, dans le pays, la libération
(dror) pour tous ceux qui l’habitent :
cette année sera pour vous le Jubilé, où chacun de vous rentrera dans son
bien, où chacun retournera à sa famille. La cinquantième année est le Jubilé,
elle le sera pour vous : vous ne sèmerez pas, vous ne récolterez pas les
fruits, ni ne vendangerez les vignes entières, car cette année est le Jubilé
et doit vous être une chose sainte. » (Lévitique,
XXV, 8-11).
Be-mechokh ha-yovel : dans la sonnerie du cor. Be-mechokh ha-yovel : dans l’accomplissement du Jubilé… Ouverture du sens, dans le PaRDèS. Mechokh évoque la résonance et la persistance, le durable (comme dans la notion écologique de « développement durable »). Du chabbat au jubilé, le juste combat la précarité, contredit la vanité, c’est-à-dire ce qui s’évapore (ével)[33].
Ecoute... Ecoute donc le cantique du sombre Heinrich (Heine) :
Mais tous les vendredis soir,
quand le jour tombe, le sortilège
perd son pouvoir et le chien
reprend figure humaine.
C'est un homme au coeur humain,
hardiment levant la tête ;
sous l'habit de fête il va,
dans le temple de son père.
« Salut, temple vénéré
du Roi, mon bien-aimé père,
tente de Jacob, j'embrasse[34]
les montants de votre porte ! »
La maison est parcourue
d'un mystérieux murmure ;
une présence invisible
et terrible s'y révèle.
Lecho
Daoudi Likras Kalle !
Viens, ami, la fiancée
t'attend, prête à dévoiler
le trésor de son visage.
Jubilé !
Antoine Peillon
[1]
Raphaël Draï, L’économie
chabbatique, Fayard, 1998, p. 29. L’auteur cite la lettre apostolique
« Tertio Millenio Adveniente », publiée dans La
Croix du 15 novembre 1994. Lire
aussi : Jean Boissonnat et Christophe Grannec, L’aventure
du christianisme social, passé et avenir, Bayard éditions et Desclée
de Brouwer, 1999 ; François Boëdec et Henri Madelin, L’évangile social, guide pour une lecture des encycliques sociales,
Bayard éditions – Centurion, 1999 ; Jean-Yves Calvez, L’Eglise devant le libéralisme économique, Desclée de Brouwer,
1994 ; Le Discours social
de l’Eglise catholique, de Léon XII à Jean Paul II, Le Centurion,
1984.
[2]
Opus cité, 33. Et Le
repentir. Déclaration de l’Eglise de France. 30 septembre 1997, Desclée
de Brouwer, 1997 ; Jean Paul II et la commission pour les relations
avec le judaïsme, Nous nous
souvenons. Une réflexion sur la Shoah, avec une présentation du père
Dujardin, Bayard Editions (Centurion)/ Editions du Cerf, 1998 ;
Jean-Marie Lustiger, « Singularité de la Shoah », dans Etudes,
janvier 1998, pp. 73 à 79 ; « Le document sur la Shoah :
commentaire du cardinal Cassidy », dans La documentation catholique, n° 2185, 5 juillet 1998, pp. 630 à
636.
[3]
Jean Paul II, « Audience générale du 1er septembre 1999 »,
dans La Documentation catholique,
3 octobre 1999, n° 2211, pp. 834-835. Lire
aussi « Le saint, le juste, le sage », Sens, Juifs et chrétiens dans le monde aujourd’hui, décembre
1999 ; Georges Cottier, Mémoire
et repentance : pourquoi l’Eglise demande pardon, Parole et
Silence, 1998. Cette année, le mercredi des Cendres (8 mars) sera consacré
au Jubilé du Pardon…
[4]
Raphaël Draï, Lettre au pape sur le
pardon au peuple juif, L’Archipel, 1998.
Paradoxe ? Notre
calendrier, fixé par le pape Grégoire XIII, célébrait la circoncision de
Jésus, telle que racontée par Luc, le 1er janvier. En 1969, le
Vatican a décidé que cette date serait désormais consacrée à la fête
de sainte Marie, mère de Dieu. Quatre ans après la fin du concile de
Vatican II.
A propos de l'anti-judaïsme chrétien: Jules Isaac, Genèse
de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1956; Jules Isaac, L’Enseignement
du mépris, Fasquelle, 1962; Jacques Le Goff, La civilisation de l’Occident médiéval, Arthaud, 1964; Norman
Cohn, Histoire d’un mythe ; La
« conspiration » juive et les protocoles des sages de Sion,
Gallimard, 1967; Pierre Sorlin, L’antisémitisme
allemand, Flammarion, 1969; Georges Steiner, "Une saison en
enfer", dans La culture contre
l'homme, Seuil, 1973 (Dans le château
de Barbe-Bleue, Gallimard, Folio-Essais, 1986); Jean
Delumeau, La peur en Occident,
Librairie Arthème Fayard, 1978; Léon
Poliakov, Histoire de l’antisémitisme,
I, L’âge de la foi, Calmann-Lévy, 1981; Marcel Simon, Verus Israel. Etude sur les relations entre chrétiens et juifs dans
l’Empire romain (135-425), De Boccard, 1983; Jacques Ellul, La
subversion du christianisme, Seuil, 1984; Jacques Ellul, Ce
Dieu injuste, Arléa, 1991; Gilbert Dahan, La
polémique chrétienne contre le judaïsme au Moyen Age, Albin Michel,
1991; Jean-François Lyotard et Eberhard Gruber, Un
trait d'union…, Le Griffon d'argile et les Presses universitaires de
Grenoble, 1993; Gilbert Dahan (dir.), Le
Brûlement du Talmud à Paris, 1242-1244, Cerf, 1999…
[5]
Raphaël Draï, L’économie
chabbatique, pp. 479-522.
[6]
Entre autres : Le Monde du
samedi 25 décembre 1999, pp. 1 et 2. Dans le même esprit, lire :
Marie Vidal, Le Juif Jésus et le
Shabbat, Une lecture de l’Evangile à la lumière de la Torah, Albin
Michel, 1997.
[7]
Vivre l’an 2000 ! Propositions
pour fêter l’Année Sainte du Grand Jubilé, encart dans Panorama n° 348, octobre 1999.
[8]
« Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les
hommes ont tous, ou presque, une relation identique avec un temps quantifié
et mesuré de la même façon. (…) Sentiment que, pour la première fois,
les hommes franchissent ensemble une borne de l’histoire partagée,
qu’ils concluent un siècle qui aura été le premier d’une communauté
réelle de destin, pour le meilleur et pour le pire… »,
s’enthousiasme Jean-Jacques Aillagon, président de la Mission 2000 en
France, dans une tribune publiée par Le
Monde du 25 décembre, en page 17. Même désenchantement
du monde : « Le troisième millénaire débutera le 1er
janvier 2001. Mais, pour beaucoup, la magie des chiffres ronds est plus
forte que la rigueur des raisonnements mathématiques… », écrit
Hervé Morin, dans « L’an 2000, cap symbolique et trompeur dans
l’histoire des calendriers », Le
Monde des 26-27 décembre 1999, p. 13. Fin du réel, du sens, de la
raison… Avènement du virtuel hyperréel… D’où la désespérance,
paradoxalement jubilatoire (par la
vertu d’un « transfert poétique de situation »), de Jean
Beaudrillard, ricanée dans son dernier livre : L’échange impossible, Galilée, 1999.
Tout ceci accrédite l’avertissement de Pierre Legendre :
« L’effondrement du questionnement, en cet Occident trop sûr de
lui-même, est aussi impressionnant que ses victoires scientifiques et
techniques… », en présentation de La
fabrique de l’homme occidental, Arte - Mille et Une Nuits, novembre
1996.
Belle aventure de la « critique »
de la raison et de la science modernes
qui n’ont pas exclu la possibilité de l’Anéantissement des juifs
d’Europe. Philosophie critique qui ausculte aussi les conditions de
l’humain, du jugement et de la démocratie, vive tradition inaugurée par
Kant et enrichie par Georg Simmel [La
Tragédie de la culture (1895 – 1922), avec une introduction de
Vladimir Jankélévitch (1925), Rivages, 1988], Max Horkheimer et Theodor
Adorno [La dialectique de la raison
(1944), Gallimard, 1974], Edmund Husserl [Méditations
cartésiennes (1947), trad. de Gabrielle Peiffer et d’Emmanuel Lévinas,
Vrin, 1992], Leo Strauss (Droit
naturel et Histoire, Plon, 1954), Hannah Arendt [La
crise de la culture (1954), Gallimard, 1972], Paul Ricoeur (Histoire
et Vérité, Le Seuil, 1955), Jean-Paul Sartre (Critique de la raison dialectique, Gallimard, 1960), Jacques Ellul (Exégèse
des nouveaux lieux communs, Calmann-Lévy, 1966), Michel Foucault (Les
mots et les choses, Gallimard, 1966), Jacques Derrida (L’écriture et la différence, Le Seuil, 1967, mais aussi Force
de loi, Galilée, 1994), Guy Debord [La
société du spectacle (1967), Gallimard, 1992], Jürgen Habermas [La
technique et la science comme « idéologie » (1968),
Gallimard, 1973], Gilles Deleuze (Logique
du sens, Minuit, 1969), George Steiner [Dans
le château de Barbe-Bleue, Notes pour une redéfinition de la culture (La
culture contre l’homme,
1971), Gallimard, 1973], Paul Virilio (Vitesse
et politique, Galilée, 1977), Hans Jonas [Le principe Responsabilité (1979), Le Cerf, 1990], Jean-François
Lyotard (La condition postmoderne,
Minuit, 1979), Gilles Lipovetsky (L’ère
du vide, Essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard, 1983),
Shmuel Trigano (La demeure oubliée,
Genèse religieuse du politique, Lieu Commun 1984 et Gallimard, 1994, Philosophie
de la Loi, L’origine de la politique dans la Tora, Le Cerf, 1991, et
surtout L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa, Odile Jacob,
1999), Marcel Gauchet (Le désenchantement
du monde, Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985, et La
religion dans la démocratie, Parcours de la laïcité, Gallimard,
1998), Pierre Legendre (Leçons IV, L’Inestimable objet de la transmission, Etude sur le
principe généalogique en Occident, Fayard, 1985), Alain Finkielkraut (La
défaite de la pensée, Gallimard, 1987), Henri Meschonnic (Modernité
Modernité, Verdier, 1988), Myriam Revault d’Allonnes (Ce que l’homme fait à l’homme, Essai sur le mal en politique,
Le Seuil, 1995)…
[9]
Daniel Sibony, « Un rien d’infini », Libération du 27 décembre 1999, p. 6 : « Jamais
l’effort pour faire symbole ne fut plus vif, plus poignant, plus avivé
par son vide : n’ayant
rien à symboliser, rien d’autre que des chiffres… Ah, que
n’est-on aussi strict et vigilant quand deux mille corps sont massacrés
ou basculés dans le néant.» Mais aussi : « (…) à
partir des trois zéros, soyez sensibles à l’essentiel, vous êtes en
dette devant l’infini, rattrapez ça, rattrapez vous, vous êtes si
loin… L’essentiel passe par l’infini – comme l’amour, le désir,
la trouvaille, l’étude et la pensée qui renouvellent… »
[10]
Vivre l’an 2000 !, op.
cit., p. 4.
[11]
Editorial d’Alain Cordier, en dernière page de La Croix du 22 décembre 1999, qui convoque l’idée Lévinassienne
de « sagesse de l’amour ». A propos de l’Histoire et de ses
fins, Emmanuel Lévinas, fils du Bund, a toujours affirmé son marxisme – ce qui est souvent occulté aujourd’hui -, en
l’inscrivant clairement dans le messianisme
judaïque, notamment tel qu’il fut renouvelé par Franz Rosenzweig (1886
– 1929). « A tout moment les hommes sont mûrs pour le jugement, c’est-à-dire sont adultes et responsables. Exister
(…), c’est substituer à l’idée d’un jugement qui vient quand les
temps sont révolus, un jugement qui se fait pendant
qu’il est temps encore. Loin d’interdire l’action et
l’engagement, une telle attitude est la condition principale d’une
action qui ne soit pas seulement impétueuse et impatiente. »
(Discussion suivant la conférence de Lévinas, « Entre deux mondes »,
lors du deuxième Colloque des intellectuels juifs de langue française,
publiée dans le recueil La Conscience
juive, PUF, 1963, p. 147). Et encore : « La grande force de
la philosophie marxiste qui part de l’homme économique réside dans son
pouvoir d’éviter radicalement l’hypocrisie du sermon. Se plaçant dans
la sincérité de l’intention, dans la bonne volonté de la faim et de la
soif, l’idéal de lutte et de sacrifice qu’elle propose, la culture à
laquelle elle invite n’est que le prolongement de ces intentions. »
[De l’existence à l’existant
(1947), Vrin, 1986, p. 69] Lire aussi
: Franz Rosenzweig, L’Etoile de la Rédemption,
Le Seuil, 1982 ; Stéphane Mosès, Système et Révélation, avec une préface d’Emmanuel Lévinas,
Le Seuil, 1982, et L’Ange de
l’histoire. Rosenzweig, Benjamin, Scholem, Le Seuil, 1992 ;
Catherine Chalier, Pensées de l’éternité,
Spinoza, Rosenzweig, Le Cerf, 1993, et Lévinas,
L’utopie de l’humain, Albin Michel, 1993.
Depuis Le pouvoir et la parole
(Payot, 1981), l’importante œuvre de Raphaël Draï s’inscrit dans
cette pensée-action rédemptrice
(au sens du tikkoun) ouverte par
Moïse, rationalisée par Maïmonide [cf. Leo Strauss (1899-1973), Maïmonide,
PUF, 1988 ; Shlomo Pinès (1908-1990), La
liberté de philosopher, De Maïmonide à Spinoza, Desclée de Brouwer,
1997 ; Amos Funkenstein, Maïmonide,
Nature, histoire et messianisme, trad. de l’hébreu par Catherine
Chalier, Le Cerf, 1988 ; Yechayahou Leibovitz, La
foi de Maïmonide (1980), trad. et présent. par David Banon, Le Cerf,
1992 ; Moshe Idel, Maïmonide et
la mystique juive, Le Cerf, 1991 ; Gérard Haddad, Maïmonide,
Les Belles Lettres, 1998 ; Maurice-Ruben Hayoun, Maïmonide ou l’autre Moïse, Jean-Claude Lattès, 1999] et systématisée,
à l’aube de la modernité, par Spinoza (cf., entre autres, Etienne
Balibar, Spinoza et la politique,
PUF, 1985, après Leo Strauss, Shlomo Pinès, Alain, Léon Brunschvicg,
Gilles Deleuze, Pierre Macherey, Robert Misrahi…) et Descartes. Lire aussi, plus loin, la note 16.
[12]
« Les multiples sens de l’an 2000 », Le Monde du 25 décembre 1999, p. 17.
[13]
Parmi les lectures sélectionnées par Rome pour l’année jubilaire :
Lévitique, XXV, 1 et 8-17 ; Isaïe,
XI, 1-10 ; Isaïe, LVI, 1-11 ;
Isaïe, LXI, 1-9.
[14]
En absence d'une règle officielle de transcription de l'hébreu en français,
j'ai adapté celle du Dictionnaire
encyclopédique du judaïsme (Les Editions du Cerf/Robert Laffont, 1996)
qui m'a servi de référence. Par souci de commodité pour la lecture, je me
suis permis d'étendre souvent ce
choix aux différents textes cités. Ici, où tel auteur écrit « shabbat »,
et là, où un autre préfère « Shabbath », j'ai ainsi corrigé
par « chabbat ».
Mon premier souci a été de donner une « image » phonétique
à la fois fidèle et lisible. Ainsi, la gutturale emphatique 'Hèth et la
palliatale spirante 'Haph ont respectivement été transcrite par H
(ainsi hassidique ou ehad,
un/unique) et Kh (comme pour chekhinah
et baroukh). Leurs sons sont très
proches de la jota espagnole. Le
Chine donne ainsi "ch" plutôt que "sh", le Tsadé donne
"ts" plutôt que "z" ou "tz", le Kaf et le Kof
donnent "k" plutôt que "q" ou "qu", le Gimel
se prononce "gu" puisque aucun son équivalent à notre
"j" n'existe en hébreu.
La plupart des citations de la Torah sont établies à partir de La
Bible du Rabbinat français, publiée sous la direction de Zadoc Kahn
(version massorétique, bilingue hébreu-français, Editions Sinaï,
Tel-Aviv, 1994), et de la Traduction
oecuménique de la Bible (TOB, Le Livre de Poche, 1979). La traduction
de L'Ancien Testament publiée sous la direction d'Edouard Dhorme
(Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1959) ainsi que celle de Samuel
Cahen (Les Belles Lettres, 1994) ont été consultées. Pour la
Genèse, la traduction et les commentaires de Jean Bottéro (Naissance
de Dieu. La Bible et l'historien, Gallimard, nouvelle édition, 1992,
pp. 207 à 214) offrent une ouverture intéressante.
[15]
« Ainsi pensée (par la Torah), l’eschatologie et la paix qu’elle
laisse espérer ne s’identifient pas à un savoir des fins ultimes, aux
certitudes millénaristes… », conclut Catherine Chalier, dans L’Histoire promise, Le Cerf, 1992, p. 324. De la même disciple de
Lévinas, sur la paix comme
finalité de l’histoire : De
l’intranquillité de l’âme, Payot et Rivages, 1999. Rappelons la méfiance
du grand philosophe talmudiste envers tout décrochage du réel, tel qu’il
le reproche au christianisme. Ainsi : « La foi qui remue les
montagnes et conçoit un monde sans esclaves, se transporte immédiatement
dans l’utopie, sépare le règne de Dieu du règne de César. Rassure César.
L’utopie ne nous paraît pas seulement vaine par elle-même, dangereuse
par ses conséquences. L’homme de l’utopie veut injustement. A la tâche
difficile d’une vie équitable, il préfère
l’allégresse
du salut solitaire. » (« Le lieu et l’utopie », dans Evidences, n° 10, 1950, repris dans Difficile liberté, op. cit.).
Dans le même esprit « réaliste », lire la postface de Gérard
Rabinovitch à L’Ecclésiaste,
Mille et Une Nuits, 1994.
Lire aussi, entre autres :
Martin Buber, Utopie et socialisme, avec une préface d’Emmanuel Lévinas,
Aubier Montaigne, 1977 ; Ernst Bloch, Le
Principe Espérance, Gallimard, 1991, trad., 3 t. ; Jean Servier, Histoire
de l’utopie, Gallimard, 1967 ; Gershom Scholem, Le
messianisme juif, Essais sur la spiritualité du judaïsme, Calmann-Lévy,
1974 ; Benjamin Gross, Messianisme
et histoire juive, Berg international, 1977 ; Michael Löwy,
Rédemption et utopie, le judaïsme libertaire en Europe centrale, PUF,
1988 ; Henri Minczeles, Histoire
générale du Bund, un mouvement révolutionnaire
juif, Austral, 1995, et Denoël, 1999 ; Collectif, « Gueoula,
Délivrance, Salut, Rédemption », Pardès
n° 24, 1998 ; David Banon, Le
messianisme, PUF, 1998… Significativement, l’écologie et la
philosophie politiques actuelles (André Gorz, Vivianne Forrester, Dominique
Méda, Alain Lipietz…) font souvent appel au Livre.
La référence au prophétisme est presque systématique chez les contemporains, de
Kant à Daniel Bensaïd (Qui est le
juge ?, Fayard, 1999), en passant par Emmanuel Lévinas (multiples
textes) et Paul Ricoeur (Lectures 3,
Aux frontières de la philosophie, Le Seuil, 1994), Pierre Legendre,
Pierre-André Taguieff, Dominique Lecourt… « L’essentiel réside
pourtant dans la dimension prospective
d’une histoire du genre humain que Kant n’hésite pas à qualifier de
« prophétique ». Car, à la lumière du « signe
d’histoire » qu’est la Révolution française, elle confirme la
disposition asymptotique de l’homme vers le mieux ou le progrès… »,
conclut, par exemple, Myriam Revault d’Allonnes, au bout de son Dépérissement
de la politique, Généalogie d’un lieu commun, Aubier, 1999, pp.
308-309. A propos de l’action sociale et politique du grand maître
contemporain Abraham Heschel (1907 – 1972), Edward K. Kaplan parle de
« radicalisme prophétique » (La
sainteté en paroles…, Le Cerf, 1999 pp. 149-170). Lire,
enfin : André Neher, L’essence
du prophétisme, Calmann-Lévy, nouvelle édition, 1983.
[16]
Sur la puissance de va-yekhoulou :
« Rava (est-ce Rabi Yechoua ben Lévi ?) disait : Même
celui qui prie sans minyan la
veille du chabbat doit réciter va-yekhoulou,
car Rav Hamnouna disait : Toute personne qui récite va-yekhoulou la veille du chabbat, l'Ecriture lui accorde le même mérite
que si elle avait participé à l'oeuvre de la Création. » (Talmud
Babli, traité Chabbat 119 b).
[17]
Il ne s’agit pas d’imitation !
Cf., plus loin, « Liberté, égalité, responsabilité » et la
note sur le tikkoun ha-olam.
[18]
« La relation de pouvoir s’exerce dans le passage du soi à autrui.
Quelle que soit la modalité de cette démarche - que le soi domine autrui
(dans la volonté de puissance) ou qu’il s’efforce de se dominer héroïquement
(dans l’alliance) -, l’expérience du pouvoir est inéluctable. »
(Shmuel Trigano, La Séparation d’amour ; Une éthique d’alliance, Arléa,
1998, p. 171).
[19]
Cf., dans la même perspective lourianique que Hans Jonas, André Neher, L'exil
de la parole. Du silence biblique au silence d'Auschwitz, Le Seuil,
1970, pp. 138-149. Sur les origines de cette idée cabalistique : Peter
Schäfer, Le Dieu caché et révélé,
Introduction à la mystique juive ancienne, Le Cerf, 1993.
« Le Dieu du shabat, c’est le Dieu caché. Dans le monde de
l’homme, il n’y a pas de place pour Dieu (…). Dieu entre en Shabat au
moment précis où l’homme apparaît dans le monde. Dieu doit Se cacher
pour que l’homme puisse être libre. » (Léon Askénazi, dit
« Manitou », « Le Shabat de Dieu », conférence du
12 novembre 1973 donnée lors du quatorzième colloque des intellectuels
juifs de langue française, rééditée dans La
parole et l’écrit, t. 1, Albin Michel, 1999, pp. 167 à 187).
[20]
Cf., plus loin, « Parmi les nations », sur la fécondité
chabbatique. Les bonnes approches de l’érotisme de/dans la Torah ne
manquent pas. Ainsi : Stéphane Mosès, L’éros
et la Loi, Lectures bibliques, Le Seuil, 1999 ; David Biale, Eros
juif, Actes Sud, 1997 ; Eliane Amado Lévy-Valensi, La
poétique du Zohar, avec une préface de Charles Mopsik, éditions de
L’Eclat, 1996 ; Stéphane Zagdanski, L’impureté
de Dieu, La lettre et le péché dans la pensée juive, éditions du Félin,
1991…
[21]
Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum.
Introduction à la méditation hébraïque, Albin Michel, 1992, pp.
15-16.
[22]
C'est à Mara, avant la promulgation du Décalogue,
que le commandement du chabbat fut donné à Israël. Mais les Hébreux
avaient connaissance du repos du septième jour pendant leur séjour en
Egypte, ainsi que nous l'enseigne le Midrach : « "Et Moïse
vit leurs souffrances." (Exode,
II, 11). Il vit qu'ils n'avaient point de repos. Il alla trouver Pharaon et
lui dit : "Celui qui a un esclave, lequel ne se repose pas un seul
jour dans la semaine, c'est comme s'il le faisait mourir. Or ces hommes (les
Hébreux) sont tes esclaves ; si tu ne leur accordes pas un seul jour
de repos dans la semaine, n'est-ce pas comme si tu les tuais ?"
Pharaon répondit : "Va et fais-leur ce que tu dis." Il alla
donc (trouver les Hébreux) et leur apprit à observer le repos du jour du
chabbat. » (Chemoth
Rabba, paracha 15).
D'ailleurs, la Torah dirait-elle « Souviens-toi
du jour du chabbat pour le sanctifier » (Exode,
XX, 8), s'il n'avait pas été connu et observé avant la législation de Moïse? ?
Car la loi du chabbat « équivaut à tous les autres commandements de
la Torah », nous enseignent Maïmonide (Michneh
Torah) et Rachi (commentaire de Nombres,
XV, 32-41). Elle est même leur source, leur principe génératif.
Selon les sages du Midrach et du Talmud, « nous
voyons dans la Torah, dans les Prophètes et dans les Hagiographes que le
chabbat vaut autant que tous les autres préceptes de la Loi. (...) Le Saint
(béni soit-Il) dit à Israël : "Si vous avez le mérite
d'observer le chabbat, ce sera pour Moi comme si vous observiez tous les commandements
de la Loi." » (Talmud de Jérusalem,
Nedarim, C, 9). « Quiconque observe le chabbat est réputé avoir
observé la Loi tout entière. » (Pesikta).
« Telle est la grandeur du chabbat, qu'il équivaut à tous les
commandements. » (Midrach
ha-Gadol, chapitre VIII).
Contemporains.
Daniel Sibony fait de « la quatrième Parole », le dernier des commandements (Les
trois monothéismes, Le Seuil, deuxième édition, 1997, pp. 369 et
370). Marc-Alain Ouaknin y retrouve le « souvenir de notre futur »
(Les Dix Commandements, Le Seuil, 1999, pp. 93 à 110). Pour Raphaël Draï,
elle accomplit la sainteté (La Torah ;
La législation de Dieu,
Michalon, 1999, p. 50)…
Sur la centralité du chabbat dans le judaïsme, ce
chef-d’oeuvre : Abraham Heschel, Les
Bâtisseurs du temps, Minuit, 1969.
[23]
La deuxième occurrence de « chabbat » se trouve en Exode,
XVI, 22 et 23 : « Mais il advint, au sixième jour, qu'ils (les Hébreux
dans le désert) recueillirent une manne double : deux ômers (l'ômer
vaut environ quatre litres) par personne ; tous les phylarques
(principaux) de la communauté vinrent l'annoncer à Moïse. Il leur répondit :
C'est ce qu'a dit le Seigneur : Demain est le chabbat solennel, le
saint chabbat en l'honneur de l'Eternel ! »
[24]
« Je ne dis pas qu’autrui est Dieu, mais que dans son Visage
j’entends la Parole de Dieu. » (Entre
nous…, Grasset, 1991, p. 128). David Banon, « Résistance du
visage et renoncement au sacrifice », dans Emmanuel
Lévinas, Cahier de l’Herne, 1991 ; Catherine Chalier, Lévinas ;
L’utopie de l’humain, Albin Michel, 1993, pp. 91 à 98 ;
Monique Schneider, « En deçà du visage », dans Emmanuel
Lévinas ; L’éthique comme philosophie première, colloque de
Cerisy-la-Salle, La nuit surveillée, Le Cerf, 1993 ; Collectif (sous
la direction de Catherine Chalier), Le
visage…, Autrement, 1994 ; Marie-Louise Mallet, « Ecouter
un visage », dans Rue Descartes
(revue du Collège international de philosophie), n° 19, PUF, février 1998 ;
Benny Lévy, Visage continu ; La
pensée du retour chez Emmanuel Lévinas, Verdier, 1999.
[25]
Chaque jour de la Création est ponctué par la conclusion : « Le
soir se fit, le matin se fit... », sauf le septième jour. Parce que
le chabbat annonce un temps – « le monde qui vient », le monde
« tout entier chabbat » - où il n'y aura plus ni soir ni matin,
ni jour ni nuit, selon le verset du prophète Zacharie : « Ce
sera un jour unique - Dieu seul le connaît - où il ne fera ni jour, ni
nuit ; et c'est au moment du soir que paraîtra la lumière. » (Zacharie,
XIV, 7).
[26]
Le tikkoun ha-olam ("réparation ou parachèvement du monde") auquel les hommes, partenaires de
Dieu, sont consacrés (Be-réchit
Rabba, XI, 10).
Dans le même esprit
théurgique, Emmanuel Chouchena retient la première injonction de célébrer
le chabbat (Exode, XX, 8-1, plutôt
que Deutéronome, V, 12), parce
que "avant la faute du Veau d'Or, Israël considéré comme adulte se
voit conférer par Dieu la véritable raison de l'observance du
chabbat" et que c'est donc "dans les premières Tables (de la Loi)
que nous devons chercher la philosophie du chabbat". ("Un goût de
Paradis", dans Les Dix Paroles,
ouvrage collectif sous la direction de Méïr Tapiero, les éditions du
Cerf, 1995, p. 208). A savoir : "Dieu est Créateur du monde. Il
cesse de créer, mais avant, Il a mis sur Terre un être exceptionnel, qu'Il
dote d'intelligence créatrice, à qui Il confie la gestion du
monde..." (Ibidem, pp.
208-209). Sur cette idée fondamentale du judaïsme, lire, après les
travaux pionniers de Gershom Scholem : Moshe Idel, Messianisme et mystique, Le Cerf, 1994 ; M. Idel, La
cabale, nouvelles perspectives,
Le Cerf, 1998 ; Charles Mopsik, Les
grands textes de la cabale, Les rites qui font Dieu, Verdier, 1993 ;
Ch. Mopsik, Cabale et cabalistes,
Bayard Editions, 1997.
[27]
David Banon, La lecture infinie ;
Les voies de l’interprétation midrachique, avec une préface
d’Emmanuel Lévinas, Le Seuil, 1987, pp. 204 à 216 : « Le pardès ou le déploiement du sens ».
Les Pirqué Aboth (Les
sentences des Pères) commencent ainsi : « Moïse a reçu la
Torah sur le Mont Sinaï. Il l'a transmise à Yeshoua, celui-ci l'a remise
aux anciens, ceux-ci la communiquèrent aux prophètes et ces derniers la
transmirent aux membres de la grande communauté ». Les textes reçus
de la Cabale sont assimilés à un jardin
secret. Ce domaine réservé de la connaissance ésotérique est désigné
par les quatre lettres du mot « PaRDèS » (en hébreu, ce mot s'écrit
avec quatre lettres : pé, rèch, dalèt, samèkh ; on peut le
rapprocher du grec paradeisos, « paradis »).
Chacune des lettres de ce mot est l'initiale des termes hébreux qui
indiquent les quatre niveaux d'étude des textes reçus :
- Pechat,
« sens littéral », d'une racine qui veut dire « simple ».
Ce niveau de lecture concerne la simple compréhension des
mots et
traite des choses simples du monde sensible.
- Rèmez,
« allusion », mais
aussi « clin d'œil », désigne un niveau plus élevé de l’étude,
d'où la racine RM qui veut dire « haut ». Ici, le cabbaliste
doit découvrir les indications contenues dans les lettres même de
l'Ecriture.
- Derach,
« interprétation figurée », avec le double sens de « demander »
et « commenter », d’où le Midrach.
Ce terme désigne la parabole, la légende, le proverbe… C’est avec la démarche
du derach que le peuple d'Israël
vint vers Moïse pour interroger Dieu : Lederash
Elohim.
- Sod,
« le secret ». C'est le niveau ésotérique concernant surtout
la théosophie.
La section Haguigah (14b) du Talmud rapporte l'aventure des
quatre rabbins qui pénétrèrent ensemble dans le Verger de la Connaissance
mystique : « Ils furent quatre à entrer dans le Pardés :
ben Azai, ben Zoma, ben Abouya et Akiva ben Yosseph… Ben Azaï regarda et
mourut... Ben Zoma regarda et perdit la raison... Ben Abouya regarda et
devint hérétique. Seul, Rabbi Akiva entra et ressortit en paix... Akiva précisa :
Quand vous arriverez aux résidences de marbre étincelant, ne dites pas Mayim !
Mayim ! (des eaux-cieux, des
eaux-cieux)… »
[28]
Genèse, I, 24 : « Dieu dit : « Que la terre
produise des êtres vivants selon leurs espèces : bestiaux (Béhémoth),
reptiles, et bêtes sauvages selon leurs espèces ! » Cela
s’accomplit. »
Job, XL, 15 : « Vois donc le Bestial (Béhémoth)
que j’ai créé comme je t’ai fait. »
André
Paul, dans l’Encyclopaedia
Universalis : « Béhémoth : Pluriel du mot qui désigne,
en hébreu biblique, le bétail, les animaux domestiques (Genèse, I, 24). Dans le livre de Job (XL, 15), Béhémoth prend l’allure d’un pluriel intensif et
mythique : il désigne la Bête par excellence, la force animale que
Dieu peut seul maîtriser, mais dont la domestication échappe à l’homme.
Comme monstre mythique, Béhémoth, joint à Léviathan, est d’origine
Babylonienne : ils représentent les deux monstres primordiaux du
chaos, Tiamat et Kingu.
On
retrouve Béhémoth dans la littérature apocalyptique juive, au seuil de
l’ère chrétienne. Dans le Baruch
syriaque (XXIX, 4), il est dit que Béhémoth et Léviathan, apparus au
cinquième jour de la Création, seront servis en nourriture aux Justes,
lors du grand banquet messianique. La même idée se retrouve dans le IVe Livre d’Esdras (VI, 47).
Dictionnaire encyclopédique du judaïsme,
Le Cerf, 1993 : « Le Léviathan (en hébreu : Liviatan) est
souvent évoqué en même temps que le terrible Béhémot (Job,
XL, 15-24). Dans les livres apocryphes (2
Esdras VI, 49-52), il est dit que ces deux êtres existent depuis le
cinquième jour de la Création. Quant à la littérature rabbinique, elle
voit en eux les « grands dragons » de la Genèse
(I, 21). Ce sont eux qui seront consommés lors du banquet des Justes, dans
le monde à venir (Lévitique Rabba, XIII, 3 ; Babba batra, 74a-75a).
On raconte en effet que, dans les temps messianiques, D. égorgera le Léviathan
et Béhémot (appelé aussi « bœuf sauvage » : chor ha-bar) et qu’il donnera leur chair en nourriture lors du
festin eschatologique ».
Henri
Atlan, Les étincelles du hasard,
tome 1, Seuil, 1999, pp. 112 à 114 : « L’immanence de l’Eros
y éclate (dans le Talmud) en deux mouvements opposés de chute et de désincarnation,
dont on ne sait lequel est source des plus grands maux : sa chute dans
la violence de l’ordre des choses (Behémoth) ou sa dilution désincarnée
dans l’ordre des esprits ou de la religion (Léviathan). (…) « Behémot »,
pluriel désignait habituellement de gros animaux terriens herbivores plus
ou moins domestiqués, représenterait la force musclée des corps pesants,
comme ceux d’éléphants ou d’hippopotames imaginaires. »
Cf.,
enfin : Franz Neumann, Béhémoth ;
Structure et pratique du national-socialisme, 1933-1944, Payot, 1987, et
Gérard Rabinovitch, « Carnets du jusant (fragments) », in Barca, n° 13, novembre 1999.
[29]
C’est par là que s’effectue la sortie traditionnelle de l’aporie omniscience
de Dieu / libre arbitre de l’homme, d’ailleurs largement développée
(la sortie), mais implicitement, par Descartes, lecteur de Maïmonide via
Thomas d’Aquin. Lire le définitif A
la limite de Dieu, du rabbin Rivon Krygier (Publisud, 1998).
[30]
« Moïse a encore ajouté d'autres recommandations, car connaissant
sans doute la tendance naturelle de l'homme à se soustraire à ses
obligations, il ne s'est pas contenté de prohiber à ceux qui jouissent de
leur liberté tout travail le jour du chabbat, il a encore étendu cette
interdiction aux serviteurs et aux servantes. De cette façon, il a accordé
à ceux-ci un repos complet et pour ainsi dire la liberté à l'expiration
des six jours de travail, donnant ainsi aux uns et aux autres un salutaire
enseignement : aux maîtres, il cherche à apprendre à se servir eux-mêmes
en se passant de l'aide des autres, et pour ce qui est des serviteurs, il
n'a pas voulu qu'ils fussent privés de l'agréable perspective du repos qui
leur arrive après les six jours de travail et leur apporte comme une étincelle,
un rayon de liberté (...). Si donc les hommes libres ont à accomplir périodiquement
la besogne qu'ils font faire à leurs esclaves, tandis que le repos absolu
est accordé à ces derniers, vois quelle perfection en résulte pour la
société humaine, ceux qui sont en haut de l'échelle sociale comme ceux
qui sont au degré inférieur devant partiellement se souvenir que toutes
les créatures humaines sont égales, toutes ayant à s'acquitter avec
justice de leurs devoirs les unes envers les autres. » (Philon
d'Alexandrie, Des Lois, II). Liberté, égalité, fraternité, au temps de l'empereur Caligula
(première moitié du Ier siècle de l’ère commune), grâce au chabbat,
cette « présence de l'éternité dans le temps, halte dans
l'histoire, trêve dans l'affrontement économique, rupture dans la
dialectique du maître et de l'esclave... » (Emile Touati, « Le
chabbat, défi à l'économie », dans Aimé Pallière et Maurice
Liber, Le livre du chabbat,
Fondation Séfer, deuxième édition, 1974, pp. 67 et 68).
« "Et Moïse vit leurs souffrances." (Exode,
II, 11). Il vit qu'ils n'avaient point de repos. Il alla trouver Pharaon et
lui dit : "Celui qui a un esclave, lequel ne se repose pas un seul
jour dans la semaine, c'est comme s'il le faisait mourir. Or ces hommes (les
Hébreux) sont tes esclaves ; si tu ne leur accordes pas un seul jour
de repos dans la semaine, n'est-ce pas comme si tu les tuais ?"
Pharaon répondit : "Va et fais-leur ce que tu dis." Il alla
donc (trouver les Hébreux) et leur apprit à observer le repos du jour du
chabbat. » (Chemoth Rabba, paracha
15).
« Le jour du chabbat établit l'égalité
entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur. Petits et
grands se confondent dans la même observance et le serviteur devient plus
libre que son maître. Quel précieux moyen pour détruire l'orgueil des
riches en leur rappelant que nous sommes tous les enfants d'un même Père ! »
(Samuel-David Luzzato, Yesodé
ha-Torah, chapitre LIII).
De l'esprit démocratique
de Dieu. « Rabbi Youdan au nom de Rabbi Chim'on ben Lakich disait :
- Habituellement, le roi demande à ses serviteurs de travailler six jours
pour lui et leur laisse disposer du septième. Mais le Saint, béni soit-Il,
n'agit pas ainsi. Il dit à Israël : - Conservez six jours à
votre usage et consacrez moi le septième. (...) » (Pessikta Rabati, 23). Lire, entre autres : Raphaël Draï, La
Torah, la législation de Dieu, Editions Michalon, 1999, pp. 115 et 116,
et Shmuel Trigano, L’idéal démocratique
à l’épreuve de la Shoa, Editions Odile Jacob, 1999.
[31]
Il ne s’agit pas ici de la « réparation du mal », qui est au
cœur de la question du pardon, même
s’il y a interdépendance entre tikkoun
(réparation-parachèvement) et techouvah
(repentance-retour)… Principalement : Vladimir Jankélévitch, Le
Pardon, Aubier, 1962, mais aussi L’Imprescriptible…,
Le Seuil, 1986 ; Philippe Nemo, Job
et l’excès du mal, Grasset, 1978 ; Catherine Chalier, La persévérance du mal, Le Cerf, 1987 ; Paul Ricoeur, Le
mal ; Un défi à la philosophie et à la théologie, Labor et
Fides, 1996 ; Jacques Ricot, Peut-on
tout pardonner, Pleins Feux, 1999, et Simon Wiesenthal, Les
Fleurs du soleil, avec les contributions de Olivier Abel, Christian
Delorme, Elisabeth de Fontenay, René-Samuel Sirat…, Albin Michel, 1999.
[32]
Noms d’un roi (Gog) et d’une contrée (Magog, sous le règne de Gog)
donnés par Ezéchiel (XXXVIII et XXXIX). Le récit présente Gog comme le
champion des forces du mal qui envahiraient Israël une fois que celui-ci
aurait retrouvé sa terre. La défaite de Gog amènera les Nations à
reconnaître qu’Israël a enduré toutes les souffrances, non parce que
Dieu l’avait abandonné, mais en punition de ses errements… Lire le
merveilleux Gog et Magog hassidique
de Martin Buber (Gallimard).
[33]
André Neher, Notes sur Qohélét
(L’Ecclésiaste), Minuit, 1994.
[34] A l'entrée de la synagogue, le fidèle baise le montant de la porte et récite le verset : « Qu'elles sont belles tes tentes, ô Jacob !, tes demeures, ô Israël ! » (Nombres, XXIV, 5).