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A propos du droit au retour, par Francis Kaplan

 
Mis à jour le mercredi 10 janvier 2001

LE problème du droit au retour des réfugiés palestiniens dans les territoires israéliens est, semble-t-il, actuellement un des principaux points de blocage dans les négociations de paix israélo-palestiniennes.

On pourrait le traiter sur le plan de la Realpolitik. Sur ce plan, il est absolument vain d´espérer que les Israéliens accordent ce droit, car ce serait suicidaire pour eux. C´est pour eux une question de vie ou de mort : avec plus de trois millions et demi de réfugiés qui rentreraient en Israël et compte tenu du million d´Arabes israéliens qui s´y trouvent déjà, ce serait la fin de l´Etat d´Israël. L´alternative serait donc, pour les Palestiniens, de maintenir cette exigence en sachant qu´elle signifierait la perpétuation de la guerre, l´impossibilité d´un Etat palestinien jusqu´à une victoire militaire totale qu´ils ne peuvent espérer – en tout cas, ni à court ni à moyen terme – ou un compromis qui serait l´échange de l´abandon de cette exigence contre l´établissement d´un Etat en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Mais je pense qu´il y a plus et mieux à faire que de ramener ce problème à un simple rapport de forces.

Il faut reconnaître que les Palestiniens ont légitimement un droit absolu à ce retour – quand bien même seraient-ils partis volontairement, à plus forte raison pour ceux qui ont été chassés de leur patrie – comme ils ont un droit absolu à un Etat. Mais il faut reconnaître aussi que les Israéliens ont – aussi légitimement – un droit absolu de refuser non l´Etat, mais le retour, car les juifs ont droit, comme tous les autres peuples, comme les Palestiniens, de former un Etat à eux, de ne pas vouloir être minoritaires chez les autres.

Sans doute un grand nombre de juifs sont-ils parfaitement intégrés dans les pays où ils sont et dont ils  se sentent profondément les citoyens. Mais d´autres refusent d´oublier les persécutions dont ils ont été victimes, ne sont pas sûrs d´une acceptation complète de la part de leurs concitoyens, d´autres sont encore soumis à des persécutions ou ne se sentent que tolérés, pour ne pas parler de l´expérience épouvantable de la Shoah. On a trouvé, avec raison, légitime que les Algériens aient un Etat à eux au lieu de la citoyenneté française qu´on leur proposait en 1958. Au nom de quoi le refuser aux juifs ?

Dira-t-on : le monde est partagé, toutes les terres sont occupées, il n´y a plus de place pour eux ? En quoi le fait d´avoir été chassé de leur terre il y a deux mille ans, d´avoir été persécutés depuis et dans l´impossibilité de revenir dans leur pays leur enlèverait un droit qu´ont tous les autres peuples ?

Je dis droit à un Etat : il est bien évidemment entendu que ce droit à un Etat n´autorise pas le droit à des colonies hors de cet Etat, à l´intérieur d´un autre Etat ; rien ne justifie de telles colonies, et tout les condamne : non seulement parce que, souvent, elles n´ont été créées que pour empêcher la création d´un Etat palestinien, mais parce qu´elles portent atteinte à la continuité de cet Etat et qu´elles sont et seront la source de frictions perpétuelles et un obstacle permanent à la paix.

Certes, nous n´aimons pas les situations contradictoires – surtout les situations morales contradictoires –, et, forts de la conscience de la légitimité absolue, exclusive, d´un des droits, nous refusons de voir celle de l´autre ; cela ne veut pas dire qu´elle n´existe pas. Et une situation morale contradictoire ne peut moralement se résoudre que par un compromis.

D´autant plus que parmi les juifs qui ont remplacé les Palestiniens réfugiés il y a des juifs réfugiés des pays arabes – et, par je ne sais quel miracle, en nombre à peu près égal. Ce qui transforme moralement le problème : il ne s´agit plus – ou plus seulement – de Palestiniens à qui l´on refuse de revenir chez eux, mais d´un véritable échange de populations, comme entre les Grecs et les Turcs en 1923 ou entre les hindous et les musulmans après le départ des Anglais de l´Inde. Les Arabes ne peuvent avoir maintenu les juifs dans leurs pays avec, au mieux, un statut d´infériorité et s´indigner que ceux-ci veuillent un Etat à eux, et, dans la mesure où les Arabes ont été responsables de cette situation, ils ne peuvent s´indigner que cet Etat se fasse à leurs dépens – en tout cas pour ce qui concerne les juifs réfugiés des pays arabes.

Tout cela n´empêche pas la légitimité du sentiment d´injustice personnel des Palestiniens, emportés dans un cyclone qui les dépasse – dans une catastrophe, comme ils disent avec raison, qui, de toute évidence, est sans commune mesure avec la Shoah, sinon par le nom qu´ils lui ont donné, puisque Shoah veut dire en hébreu catastrophe, mais qui n´en est pas moins une catastrophe.

Droit contre droit, aucune solution ne peut être parfaitement satisfaisante. Elle ne peut être que raisonnable, et seule est raisonnable la reconnaissance mutuelle du droit des uns et des autres et un compromis qui permette aux Palestiniens d´avoir un Etat qui soit un véritable Etat, non grevé en son sein d´implantations exterritorialisées, et aux Israéliens de conserver le leur.

Francis Kaplan est professeur émérite des universités.



Le Monde daté du jeudi 11 janvier 2001

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