Ariel Sharon, si j'ai décidé de vous adresser publiquement, à
vous, chef du gouvernement d'Israël, cette lettre par
l'intermédiaire du Monde, c'est parce que je suis arrivé à la
conclusion qu'il fallait dire haut et fort que la politique de
réplique d'Israël a atteint son point extrême d'absurdité.
Il ne s'agit plus d'une politique - ce qui implique une pensée et
un objectif reconnu possible - mais d'une bagarre tragique où,
malheureusement, toutes nos valeurs morales sont en train de
sombrer.
Oui, cette action est absurde parce qu'elle ne fait qu'alimenter
la passion et la haine, parce qu'elle mobilise la population
palestinienne autour de ceux qu'elle considère, ainsi, comme ses
combattants, et parce qu'elle entretient la population israélienne
dans l'illusion d'une fausse sécurité.
Quand admettrez-vous que ce sont les tanks israéliens et les
missiles qui agitent le vent d'une révolte alimentée chaque jour par
les barrages, les fouilles, la méfiance systématique qui donne à nos
voisins le sentiment d'être à tout instant, simplement parce qu'ils
ne sont pas Israéliens, soupçonnés de terrorisme ? Comment ne
comprenez-vous pas que c'est finalement aussi cette action dite
sécuritaire qui finit, lorsqu'elle est menée au quotidien, par être
un élément d'insécurité ?
Cette action compréhensible mais menée de manière insensée
- obligatoirement brutale faute de moyens et d'hommes
appropriés - n'a plus d'autre objectif qu'elle-même, et sa
répétition fait lever chaque jour parmi la jeunesse une volonté
encore plus exacerbée de combat et de sacrifice.
Comment, nous qui avons appris par la douleur et la souffrance à
survivre contre la force brutale, aurions-nous oublié qu'un peuple
ne se courbe jamais sans avoir combattu ? Vous, qui vous
réclamez si fortement de la tradition juive, souvenez-vous des
paroles de nos prophètes : "Car ce n'est pas la force qui
fait le vainqueur", disait Samuel, alors que, quelques siècles
plus tard, Zacharie proclamait : "Ni par la force ni par
l'armée mais par l'esprit..."
C'est à vous, qui êtes à la tête d'un Etat - fort de son histoire
et de la créativité de ses citoyens -, c'est à vous de faire le
geste politique qui mette fin à l'engrenage sans perspective de la
violence.
Il vous incombe de prendre la
difficile mais nécessaire initiative.
 Le premier ministre israélien, Ariel
Sharon | AFP |
Stefan Zweig, déjà,
écrivait : "Pour les esprits intelligents, le dénouement
d'un conflit par les armes ne peut jamais être moral."
Puis-je réaffirmer la conviction que j'ai eu le privilège de vous
exprimer de vive voix, à la veille de votre élection : le
premier pas à franchir, celui qui est à la fois une nécessité
historique mais, sans doute, avant tout un impératif moral, c'est de
reconnaître aux Palestiniens la liberté de proclamer leur Etat.
Il faut même aller plus loin et réclamer pour Israël le privilège
d'être le premier Etat qui reconnaisse la légitimité de cet Etat de
Palestine. Un Etat avec lequel Israël doit partager la terre
commune.
C'est entre représentants autorisés de ces deux Etats que doit se
négocier un cessez-le-feu et, plus tard, le tracé d'une frontière.
La nation palestinienne est née d'un même élan que celui qui a
permis la naissance de la nation israélienne. Mettre fin à cette
lutte fratricide, qui oppose les deux héritiers d'une même terre, ne
peut se résoudre que dans un juste partage.
Jérusalem, vers laquelle nous n'avons jamais cessé de tourner nos
regards et notre nostalgie, doit devenir le symbole d'un avenir
partagé. Il faut arrêter cette confrontation aveugle et nourrie de
sang, de douleurs et de haines.
Aujourd'hui, vous portez volontairement sur vos seules épaules la
responsabilité suprême. Votre problème n'est pas de mesurer la
crédibilité du chef des Palestiniens - c'est leur affaire. Votre
devoir est de leur offrir, d'égal à égal, l'ouverture d'une ère
nouvelle, celle où chacun des deux peuples, dans les frontières de
son Etat, puisse vivre et se développer. L'honneur d'Israël dont
vous avez la charge doit être d'offrir la paix sans la soumettre ni
l'abandonner au bon vouloir des extrémistes.
Et le terrorisme, me direz-vous ? Il ne peut être combattu,
vous le savez, qu'à l'intérieur de chaque peuple - dès lors que
celui-ci ne peut plus le considérer comme une forme de combat. Si le
peuple le soutient, le terroriste devient un combattant.
Allons, vous le savez bien, imposer le retour total "au calme
absolu pendant sept jours" à une autorité palestinienne dont les
structures policières ont été détruites nécessite que vous
reconnaissiez l'Etat dont elle doit être l'émanation.
Ce rôle historique que la démocratie israélienne vous impose,
vous ne pouvez l'assumer qu'en prenant conscience de ce que la
décision ne peut dépendre que de vous seul.
Vous le savez, vous me l'avez répété : ce ne sont ni les
tanks ni les missiles qui apporteront la solution à ce conflit
mortifère gorgé de peurs et de haines. Vous n'êtes plus le général
audacieux. Vous ne traverserez pas une seconde fois le canal de
Suez ! Aujourd'hui, Ariel Sharon, vous êtes en charge de
l'histoire d'Israël ; c'est son honneur qui est en jeu. Abattez
le mur de la haine, renversez les barrières du refus, allez offrir
au peuple palestinien, au nom du peuple d'Israël, le pain et le sel
de la paix et du bon voisinage.
Oui, je le reconnais, mes propos n'ont pas l'apparente solidité
d'une action militaire. Ils comportent le risque d'être incompris,
mais toute l'histoire de l'humanité nous enseigne que seule
l'intelligence peut vaincre la violence. Soyez ferme et
courageux.
Théo klein est avocat, président
d'honneur du Conseil représentatif des institutions juives de France
(CRIF).