 Ecole juive incendiée à Marseille, le 28
octobre 2001 | AFP |
Dimanche
28 octobre, dans le 13e arrondissement de Marseille, on a
brûlé une école juive. Dans la cour de récréation, on a creusé des
trous, dans lesquels on a caché des clous, pour que les enfants s'y
blessent en jouant. Sur les murs, on a inscrit trois mots :
"Mort aux juifs." Qu'ont pu éprouver ces enfants quand, le
lundi matin, ils ont découvert qu'on voulait les tuer ? Sans
doute une impression comparable à celle que ressentit Albert Cohen,
un matin de 1905, à Marseille précisément : ""Mort aux
juifs". Ainsi disait la bonne inscription devant laquelle je savais
que ma vie était perdue. Le savoir à dix ans, c'est trop tôt.
Toujours juif, jamais aimé. Mon héréditaire errance avait
commencé."
Nous avons été quelques républicains à attendre un moment le
sursaut de l'indignation nationale contre des criminels qui, si
cette fois ils n'avaient pas réussi à tuer, étaient parvenus à
susciter la honte et la peur dans des cours d'enfants. On nous a
répondu qu'il valait mieux nous taire, qu'il fallait éviter de
conférer une importance collective à des actes individuels, qu'il
convenait de ne pas offrir des exemples faciles à des banlieues
jalouses et inquiètes.
Le 10 octobre 2000, à Trappes, une synagogue a été détruite.
Le 23 décembre 2000, dans le 4e arrondissement de Paris,
le jardin d'enfants d'une école juive a été saccagé. Le
24 février 2001, à Sarcelles, une explosion a dévasté l'école
Tifferet-Israël. Le 5 mai, à Créteil, plusieurs centaines
d'objets du culte juif ont été volés à des particuliers, avant
d'être brûlés. Le 6 août, un incendie a ravagé la synagogue de
Clichy-sous-Bois. Le 11 septembre, un petit garçon a été roué
de coups à la sortie d'une école juive d'Aubervilliers, et une
petite fille a été volontairement renversée par une voiture à la
sortie d'une école juive de Sarcelles.
Le 15 septembre, pendant
l'office du vendredi soir, les synagogues de Clichy-sur-Seine, de
Massy, de Garges-lès-Gonesse et de Villepinte ont été attaquées.
Cette liste est longue, propre à lasser l'attention d'un lecteur
pressé. Elle aurait pu être beaucoup plus longue. Mais elle aurait
pu aussi être tellement plus courte. A qui la faute ? La France
n'est pas un pays antisémite. La République est un refuge pour ceux
qui souffrent à cause de ce qu'ils croient. Alors pourquoi, en
France, est-il de plus en plus périlleux de se dire juif ?
Pourquoi, dans certaines de nos banlieues, la pratique de la
religion juive entraîne-t-elle aujourd'hui des dangers qui
conduisent certains à désespérer, soit du judaïsme, soit de la
République ?
Nous ne combattons pas la haine antisémite. Nous savons qu'elle
vient de trop loin, qu'elle est insensible aux discours les plus
cohérents comme aux images les plus atroces, et que toujours elle
trouvera les moyens de se justifier. Notre adversaire, c'est
l'indifférence. Ce qui effraie les juifs de France, c'est le silence
et la désinvolture de leurs compatriotes, c'est l'absence de
résistance de leur pays contre un poison dont on le croyait
guéri.
L'antisémitisme français a beaucoup changé depuis dix ans. La
haine des juifs est très perceptible dans les jeunes générations,
elle atteint indifféremment écoles, collèges, lycées, universités,
elle se répand surtout dans les banlieues des grandes villes. Bien
souvent, pour parler des juifs, les antisémites d'aujourd'hui
préfèrent le verlan : ils disent les feuj. Ils sont
"antifeuj". "J'aime pas les feuj" est une phrase que
tous les juifs français de moins de vingt-cinq ans ont entendue.
C'est la forme d'expression d'un antisémitisme inconscient de
lui-même, qui se nourrit de l'ennui, de l'oisiveté, de la méfiance
et de l'aigreur.
Les "antifeuj" se prétendent menacés par les juifs. Il n'est pas
nécessaire de répondre qu'aujourd'hui, en France, les juifs sont des
victimes, que 80 % des actes racistes commis sur notre
territoire ces douze derniers mois étaient dirigés contre des juifs.
Les "antifeuj" se moquent des arguments. A leurs yeux, l'ennemi,
c'est le juif, parce qu'il est trop assimilé à une société française
dont ils se sentent exclus, ou parce qu'il est trop attaché à un
pays lointain qu'ils détestent. Les juifs de France sont constamment
amenés à se justifier, à dire qu'ils ne sont pas des électeurs de
Sharon, mais qu'ils aiment Israël, qui est leur revanche sur une
longue histoire malheureuse. Ils sont sans cesse contraints de
s'expliquer sur leur attachement à un pays démocratique, plus petit
que la Bretagne, où pour la première fois depuis deux mille ans on
peut parler hébreu sans se faire massacrer.
Il n'est pas normal qu'on doive se justifier d'être ce qu'on est
pour n'être pas écarté de la communauté nationale. Nous nous sentons
seuls devant cet antisémitisme nouveau, né de l'ignorance d'une
jeunesse mal informée, à laquelle les plus avertis accordent une
attention trop complaisante. A la brutalité des actes et à la
violence des mots, nous ne répondrons ni par la haine ni par la
peur. Mais nous ne nous laisserons pas réduire à l'état d'une
minorité humiliée par l'indifférence hypocrite du plus grand
nombre.
L'antisémitisme n'est pas une opinion comme les autres :
c'est une opinion qui tue. Nous voudrions qu'enfin les consciences
s'éveillent, nous en avons assez de voir les agresseurs présentés
comme des victimes. Nous attendons de la République qu'elle soit
digne de l'amour que nous lui portons. Qu'elle montre à ses juifs
qu'ils sont des citoyens, et à ses "antifeuj" qu'ils sont des
délinquants.
par Patrick Klugman
Patrick Klugman est président de l'Union des étudiants juifs
de France (UEJF).